L’hôtesse est seule. Le paysan est à Akureyri. Elle nous a entendus,

aussitôt elle s’est levée; sa fille aînée est debout, passant un linge

mouillé sur le plancher; la maison doit être nette pour recevoir l’hôte.

Le café est servi, tout est prêt, et la paysanne nous reçoit sur le

seuil de sa porte au moment même où nous descendons de cheval.

* * * * *

Les petits enfants, quatre marmots aux joues rondes, aux cheveux blonds

hirsutes, veulent voir le «frankman».

Mon bracelet-montre les intrigue et mon stylo les émerveille.

Je griffonne ces notes sur mes genoux, cependant qu’Einar Jonson

explique à la pauvre femme, désolée de n’avoir pas mieux à nous offrir,

que je suis un «important personnage».

Animal d’Einar qui trouble l’âme simple de cette humble paysanne

prodiguant les trésors de son cœur, seule richesse qu’elle ait!

Et je songe à l’accueil que l’on me ferait si je me hasardais à cogner,

vers les onze heures du soir, à la porte de certains patelins du doux

pays de France, m’amenant sans crier gare, moi, mes chevaux et un copain

dont l’appétit est aussi grand que la taille.

* * * * *

La petite pièce, où j’ai dormi comme un prince, est creusée dans le sol;

à hauteur de ma tête, un carré de bois: la fenêtre, par où entre la

lumière du jour.

Par l’étroite ouverture, j’aperçois le lac sur lequel la neige tombe,

fait un trou et fond.

* * * * *

La neige, naturellement. Douze degrés sous zéro, naturellement.

Les bourrasques de vent qui balayent le plateau soulèvent la neige. Mes

yeux saignent, mon pied gauche commence à geler.

Arrêt.

Je me déchausse, l’orteil est boursouflé et bleuâtre.

--Einar, l’alcool camphré, s’il vous plaît!

Très consciencieusement, Einar débouche le sac, sort la boîte aux

médicaments, déplace les objets, cherche et dit, la mine désolée:

--Je ne sais comment cela se fait. «Il» n’est pas là.

Il soulève la sacoche. Inutile! J’ai compris.

--Vous avez bu l’alcool camphré.

Ma phrase n’est pas une question, mais une affirmation, et Einar me

répond, les bras ballants, paumes larges ouvertes, ce seul mot:

--Vraiment.

Je n’ai jamais pu démêler s’il fallait mettre un point d’interrogation

ou un point d’exclamation à ce vraiment.

Ce dont je suis certain, c’est que ce sacré animal--que le diable

l’emporte--a bu mon alcool camphré.

* * * * *

Je bande mon pied endolori après l’avoir longuement frictionné. En

selle, mon vieux Freddy, l’étape est encore lointaine!

_’Tis a long way... to Rejkjavik._

A l’horizon, de hautes montagnes en pyramide. Sur la gauche, énorme,

formidable, titanique, un volcan en forme de bouclier.

La neige a cessé, la plaine est sableuse; puis c’est un désert de

pierres volcaniques et de cendres, ce qu’on nomme en minéralogie un

«congloméré».

* * * * *

MODRUDALUR. Sur la carte du captain Daniel Braun, le mot est écrit en

capitales. En effet, Modrudalur est un centre important. C’est un _baer_

riche, qui, à l’abri des hautes montagnes qui l’environnent, a des

herbages nourriciers sur lesquels vivent plusieurs centaines de moutons

et plusieurs tribus de poneys.

Modrudalur est, au fond d’un cirque volcanique, par 65° 29′ de latitude

nord, 15° 55′ de longitude. Son altitude est de 480 mètres au-dessus du

niveau de la mer.

* * * * *

Pendant la nuit, la neige est tombée, couvrant la plaine; cependant, le

froid est moins vif. Le thermomètre n’accuse que trois degrés sous zéro.

Einar a eu l’amabilité de me prévenir que l’étape prochaine serait rude:

Modrudalur à Grimstadir. Il y a surtout un certain fleuve que l’on doit

traverser deux fois.

--Un pont?

Einar hausse les épaules.

--Un gué?

Einar secoue la tête.

Charmant! charmant! charmant!

Et puis après tout, flûte! On verra. Nous ne sommes pas au bout de nos

peines.

La tentation me prend soudain de retourner en arrière, d’aller à

Seydisfjord et d’attendre le premier steamer qui passera, soit pour

Rejkjavik, soit pour l’Europe.

Une envie subite, irraisonnée, un coup de cafard monstre.

Allons, vieux, ça ne va pas, ce matin?

Beau début... regarde la carte, il y a un joli bout de ruban... Hein! Et

puis ces fils qui s’enchevêtrent: rivières, fleuves, torrents; ces

hachures, montagnes à franchir, précipices à éviter, ces mille pattes

minuscules, volcans, laves, ça ne te dit rien?

Facile! Donne l’ordre du retour. On t’accueillera à Seydisfjord avec le

sourire... et à Paris donc... Dis-moi la tête que feront les copains, tu

vois d’ici leurs gueules de travers?

Ah! non, pas ça!...

--Eh! bien! quoi, Einar, qu’est-ce que vous fichez? Grouillez-vous,

espèce de brute!

Mais Einar, philosophe, laisse passer l’orage. Il en a vu d’autres. Sans

se hâter, il boucle les valises. Il a vraiment un chic extraordinaire

pour équilibrer les bagages: une ficelle par-ci, une courroie par-là; il

coupe, il taille, il coud, avec la même impassibilité.

Soudain, il se retourne.

--Monsieur, il faudrait acheter un autre cheval.

--Hein?

Einar sait fort bien que j’ai entendu. Il répond:

--Oui, monsieur.

Il a, du reste, maquignonné l’affaire; le maître du _baer_ est là, comme

par hasard... et le poney aussi...

C’est une vieille bête rousse dont les côtes sont en cerceaux et les

iliaques en porte-manteau. Elle est minable, mais elle a de bons yeux

dorés sous les cils blancs.

--Il est vieux... fait le paysan.

Pardienne! on ne peut le nier.

--... Mais c’est une excellente bête. Achetez-la, monsieur, _elle est de

bon conseil_.

--Combien?

--Trois cent vingt-cinq couronnes.

Et l’homme se hâte d’ajouter:

--Je vous donne le bât et la bride.

Oh! Alors... un animal de «bon conseil» à ce prix-là, c’est donné.

Tope!

On lui colle aussitôt l’appareil cinématographique sur le dos.

Pauvre appareil, il n’a jamais été à pareille épreuve!

Combien de fois, au long de ma route, mes yeux se sont posés sur lui,

alors qu’au trot de la bête j’entendais comme un bruit de ferraille; le

pied bringuebalait comme une rapière trop longue, dont le pommeau serait

trop lourd.

Parfois il prenait au poney la fantaisie de se rouler, pattes en

l’air... Puis, remis debout, il se secouait, heureux de ce délassement.

Ah! j’avais bien besoin de m’empoisonner avec cet outil-là!

Et je revoyais les pièces minuscules, l’iris et les entrailles

mystérieuses, les écrous gros comme des têtes d’épingle, les roues

dentelées, le fragile obturateur.

Dans la sacoche, les boîtes rondes où se trouve la pellicule vierge.

Pellicule, appareil, tout le fourbi, reçoivent la neige depuis des

jours, traversent avec nous les rivières... mais le soir, lorsque je

range soigneusement mon bagage, j’ai la satisfaction de voir que la

maison Pathé, prévenante, a eu le soin d’écrire en grosses capitales

tout autour des boîtes: «CRAINT L’HUMIDITÉ».

* * * * *

Donc, le vieux cheval roux est chargé du matériel cinématographique.

Aussitôt, comme s’il comprenait le rôle qui désormais sera le sien, il

prend la tête de la petite caravane.

Nous n’avons plus qu’à le suivre.

En sept heures, nous faisons quinze kilomètres. Impossible d’aller plus

loin. La bourrasque de neige est d’une violence inouïe. Le vent descend

du haut des monts et s’engouffre dans la vallée étroite où nous

cheminons. Les aiguilles de glace piquent les yeux des chevaux qui

hennissent de douleur. Je souffre horriblement de ma gelure.

Einar, lui-même, y renonce. Il faut s’arrêter à Vididalur.

Le paysan s’empresse. Nous débâtons les chevaux et rentrons sous terre.

Devant un bon feu de tourbe, jambes étendues, j’arrache d’un geste

machinal les glaçons qui, sur mon chandail de laine, font de

pittoresques stalactites.

* * * * *

Comme je vais pour m’étendre sur le bat-flanc qui me servira de couche

pour la nuit, j’aperçois mes chevaux errant à l’aventure; leurs longues

crinières et leurs queues traînantes flottent comme un drapeau sous les

coups de la bourrasque toujours déchaînée.

Du sabot, ils raclent le sol, enlèvent la neige pour essayer de trouver

une maigre pitance.

Ils vont errer ainsi toute la nuit; lorsque la fatigue les gagnera, ils

se coucheront dans la neige, et la neige qui tombe les ensevelira.

Ainsi faisaient mes chiens d’Alaska; ainsi font les poneys d’Islande,

livrés à la garde de Dieu, mangeant ce qu’ils trouvent, dormant où ils

peuvent, ne connaissant jamais l’ombre tiède de l’écurie, le foin qui

sent la prairie, l’avoine aux grains d’or.

Dans le silence, leur ronde inquiète est un cauchemar; ils passent,

ombres et fantômes, dans le tournoiement exaspéré des flocons blancs.

Les montagnes noires ont disparu. Le ciel bas semble vouloir écraser la

terre à force de détresse et de désolation.

* * * * *

Au réveil, changement de décor. Le soleil fait valser des millions de

molécules dans un rais d’or pâle.

Le ciel est bleu. La montagne violette.

* * * * *

Un beau soleil nous fait cortège, les poneys galopent dans la

pierraille; mais bientôt la cendre volcanique couvre seule le sol, une

cendre impalpable qui vole sous le pas des chevaux, une cendre qui a

tout envahi, chassant l’ancien _baer_ de Grimstadir dont elle a dévoré

les ruines, obligeant les paysans à fuir. Ils ont établi leurs fermes à

plusieurs kilomètres... Là-bas... tout là-bas, on aperçoit les deux

cubes de ciment gris, car Grimstadir est un _baer_ et une station

postale.

C’est là qu’aboutit le courrier qui, tous les mois, suit la route que

nous venons de parcourir. De Seydisfjord à Grimstadir, le postier va,

par les noires gelées d’hiver, par des printemps pareils à celui-ci,

franchissant les monts, traversant les rivières, apporter aux pauvres

gens qui nous ont accueillis les ultimes nouvelles du monde civilisé.

L’homme de la poste est le seul lien qui les rattache à la vie.

* * * * *

On a séparé les agneaux des brebis. Par centaines, les agneaux bêlent;

les brebis, là-bas, répondent.

On ouvre la porte, c’est la ruée de cinq cents agnelets et la galopade

des brebis.

Chaque petit cherche sa mère, chaque mère son petit...

Et lorsqu’ils se sont retrouvés, la brebis s’arc-boute, écarte ses

jambes, l’agneau donne des coups de tête furieux, puis happe les

mamelles ballantes.

Les uns tettent les genoux repliés, d’autres sont sur le dos; d’autres

tettent la bouche de travers... Ils s’impatientent, goulus... Une

dizaine d’agnelets courent affolés, cherchant et bêlant, lamentables.

Si l’un d’eux se trompe de maman, la brebis se rebiffe et chasse

l’importun à coups de tête.

Lorsqu’un petit meurt, on est obligé de tromper la mère en plaçant la

dépouille du mort sur l’agnelet qu’on veut lui faire adopter.

Dans l’immense enclos, on n’entend plus que le baiser gourmand des

agnelets.

Les mères clignent leurs yeux, dans une douce béatitude.

* * * * *

Il m’est impossible de trouver le sommeil, tant la lumière est vive.

Elle entre à flots dans la chambre claire, dont les cloisons embaument

le sapin fraîchement menuisé.

Je laisse errer ma pensée au fil des nuages qui passent, nuages roses

qu’une brise légère fait cavalcader... et je vais chevauchant des

chimères, car l’Éternel a dit: «Je te ferai passer comme à cheval

par-dessus les lieux haut élevés de la Terre...»

Quant à l’héritage de Jacob, promis par Isaïe, je ne le trouverai point,

en vérité, sur cette terre d’Islande, plus desséchée et plus aride que

les rives lointaines du Jourdain.

* * * * *

Oui, mais les gens qui sont ici vivent de peu, arrachant, à force de

labeur et d’opiniâtreté, de maigres profits à un sol particulièrement

ingrat.

Si le bonheur est l’art de savoir limiter ses désirs, ceux-là sont parmi

les heureux de ce monde.

* * * * *

Minuit! C’est un enchantement! Fête de grâce, fête d’harmonie, le ciel

est à l’horizon couleur fleur de pêcher. Chante, mon cœur, la quiétude

d’être seul, plus isolé dans tes pensers que Robinson dans son île,

écoute s’égoutter la nuit. Non, pas la nuit, la promesse d’une lumière

éternelle. Joie de cet enfer. Gloire et rayon! Aurore sainte!

* * * * *

Si vous étiez à Tarascon et qu’il vous prît la fantaisie de vouloir

muser à Beaucaire, l’idée ne vous viendrait jamais de vous jeter dans le

Rhône pour gagner l’autre rive.

Le fleuve est large, le courant rapide et puis... et puis il y a le

fameux pont...

Une heure après avoir quitté Grimstadir, le Jokulsa nous barre la route,

le Jokulsa qui est au Rhône ce que le Rhône est à la Seine.

Les eaux sont d’un gris cendré; elles courent impétueuses, venant des

grands glaciers.

Et cependant il faut passer. Il faut passer...

Le vieux poney de «bon conseil» n’hésite pas, lui; il s’est approché,

broyant sous ses lourds sabots les pierres ponces que le fleuve charrie

et rejette en longue traînée d’argent sur ses rives, et bravement il

s’est jeté à l’eau.

Les poneys porteurs, poneys de Panurge, suivent l’ancêtre sans discuter.

Einar pousse son cheval qui se décide après une hésitation.

Je pousse du talon le mien, il avance, recule, se cabre et soudain se

jette à l’eau comme on se noie. D’un seul bond, il franchit trois

mètres, tombe, souffle, hennit... et nage.

Les autres, là-bas, sont des points au milieu du fleuve. Seuls émergent

les naseaux et le sommet du crâne.

La dérive est importante, le petit poney gris nage vaillamment; comme il

est le plus léger, le courant l’entraîne... Mais la bête est brave, son

instinct lui dit qu’il ne faut pas se laisser aller, elle nage, nage,

nage, éperdument.

Je n’ai pas vidé les étriers. Mon regard fixe l’autre rive, car

lorsqu’on traverse un fleuve à cheval il faut bien se garder de suivre

le courant des yeux, sans quoi, inconsciemment, on se penche et l’on

perd l’équilibre... Et si l’on perd l’équilibre, c’est la mort pour le

cheval et pour soi.

Se garder aussi de tirer sur la bride, le moindre mouvement et le cheval

se retourne sur lui-même. Le résultat est identique: la mort.

J’ai les maxillaires crispés. Le froid? non, la peur. Une peur insensée,

stupide, qui me tient à la gorge...

Nous avons abordé à trois cents mètres de la crique où nous devions

atterrir.

* * * * *

Fjord, voyant les bêtes à l’eau, a fait comme elles; mais, poids plume,

le courant l’emporte.

Il a gagné le milieu du fleuve, lorsqu’il change d’idée et revient à son

point de départ.

Là, il secoue ses poils, s’assied sur son derrière et, la tête droite,

il pousse un hurlement.

Mais sa lamentation ne dure pas, il s’élance à nouveau dans les flots.

Sa tête met une tache noire sur l’eau grise; je l’aperçois longtemps,

puis elle disparaît.

Pauvre, pauvre Fjord!

Soudain un jappement joyeux retentit, la petite bête maligne a coupé le

courant en biais; elle est allée aborder à plus d’un kilomètre en aval,

mais elle a passé...

Tous deux, mouillés et frileux, nous nous serrons l’un contre l’autre.

C’est si doux de se retrouver lorsqu’on a failli se perdre!

* * * * *

Sur la rive du Jokulsa, il y a un _sœluhus_. Un _sœluhus_ est un abri de

pierre pour les voyageurs; c’est une pièce carrée où l’on trouve, roulée

dans un sac, de la laine brute sur laquelle on peut dormir, un poêle,

quelques morceaux de tourbe, parfois même du charbon.

Sur le poêle, une théière, une casserole de fer battu... des provisions,

morue ou flétan séchés à l’air, quelquefois une boîte de conserves.

Mais les paysans préfèrent passer la nuit dehors, car il court des

histoires sinistres dans lesquelles les _sœluhus_ jouent un rôle

tragique.

C’est à l’intérieur de l’île que se sont réfugiés les esprits

d’autrefois, non pas les dieux qui sont partis sans retour lorsqu’en

l’an mille la parole de Christ les a chassés, non pas Odin ou Thor, mais

les mauvais génies, les Alfas, les Trolls, les Géants, et le plus

terrible d’entre eux: Olfür..., qui se plaisent à jouer mille tours à

ceux qui sont assez téméraires pour venir les troubler dans leur domaine

et dans leur solitude.

Malheur à celui qui s’endort sous le toit du _sœluhus_!

* * * * *

Einar, tout en effilochant sa morue sèche, me dit à voix basse:

--C’est vrai, monsieur, croyez-moi. Tenez, deux frères, Fredericsen et

Jonson, étaient partis de Kirkjubaer; ils allaient à Vopnafjordur,

lorsque la tempête les rencontra comme ils traversaient le Jokulsarhlid.

Le poney de Jonson tombe et se brise la patte. Le cavalier dit à son

frère: «Gagne le _sœluhus_, qui est au pied du Smjurfjall.» Le

Smjurfjall, volcan où chacun sait que les esprits des ténèbres sont

déchaînés...

«Malgré la neige, Fredericsen trouve le _sœluhus_. Il essaie de faire du

feu, impossible; il cherche à tâtons la laine pour se coucher: pas de

laine; à manger, rien, pas ça! De guerre lasse, il s’accroupit et

s’endort... Soudain, il est réveillé par des coups que l’on frappe à la

porte. Claquant des dents, Fredericsen se signe, le bruit cesse... Un

instant après, il entend des pas au-dessus de sa tête, et pan, pan, pan,

pan, les coups ébranlent la poutre maîtresse du toit et, dans la hurlée

de l’ouragan, il perçoit un cri immense... On l’appelle... Cette voix,

c’est celle d’Olfür, qui punit l’imprudent, Olfür qui réclame sa proie,

Olfür pourvoyeur de la mort...

«Cinq jours après, des paysans qui passaient ont trouvé, couché devant

la porte, gelé à bloc, Jonson, et dans le _sœluhus_ Fredericsen qui

riait, riait, riait...»

* * * * *

Après le fleuve, pour la première fois, nous rencontrons les laves qui,

par larges coulées, sont venues jusqu’ici.

Et c’est Dante à nouveau que j’évoque devant cette vision de l’Enfer.

A droite, à gauche, devant, derrière, partout des torrents de lave figés

dans les derniers soubresauts du plus effroyable des cataclysmes.

La lave ride le ventre de la vieille terre, lasse de ce prodigieux

enfantement.

Ici, la plaie est récente, elle date de quarante ans à peine; plus loin,

c’est le hérissement des roches éruptives, affectant des formes propres

à frapper l’âme des hommes.

Les bêtes de l’Apocalypse ou de la mythologie, tout ce que l’imagination

humaine créa dans sa peur horrible de l’inconnu, est là.

Gueules bâillant sur des gouffres d’ombre, animaux antédiluviens en

route pour une chevauchée effroyable; faces grimaçantes de monstres

chinois, membres tordus comme des flammes, tout se rencontre et se

confond dans un même sentiment: la faiblesse de l’homme devant la

redoutable volonté de Dieu.

Je ne sais comment Alighieri, sous le pur azur florentin, a conçu sa

descente aux enfers, mais, tandis que mon cheval s’avance, le vent, qui

vient ici en droite ligne du pôle, m’apporte les harmonies de Berlioz et

de Boïto.

* * * * *

Et pour que la sensation soit plus cruelle, plus juste aussi, une

montagne, ocre jaune et saumon, se dresse, qui fume par d’invisibles

pores, et l’odeur du soufre pique la gorge et fait pleurer les yeux.

* * * * *

Heureusement, voici le lac Myvatn.

La Montagne Bleue est couverte de neige rosissante. La Montagne du Vent

creuse, à son sommet, un cratère mort couleur de cendre, d’un gris

métallique.

Le lac est bossué d’îlots formés de roches éruptives; sur les eaux

calmes passe le vol oblique des canards sauvages, qui sont ici par

centaines.

* * * * *

Et dans la paix du soir,--est-ce bien le soir, cette éternelle

lumière?--je regarde la silhouette de la croix du Christ, qui se

découpe, nette, sur la page du ciel. Car il y a à Rejkjahlid, une

église, humble et minuscule, où le prêtre vient une fois par mois

louanger le Seigneur, une église qui garde un étroit cimetière où sont

rangés huit tertres herbeux.

Ici aussi, la mort est anonyme. Que sont, du reste, ces fragiles

poussières devant l’effroyable majesté des paysages millénaires?

* * * * *

A Rejkjahlid, il y a un petit moulin aux ailes trapues, un petit moulin

juché sur un perchoir, un petit moulin à quatre marches.

Quatre marches de bois, quatre brasses de toile: un petit moulin à

l’échelle de la petite église.

* * * * *

Le canot glisse sur les eaux vertes du Myvatn; on aborde les îlots

volcaniques. Dans les roches, il y a des centaines de nids; dans les

nids, des centaines d’œufs.

Des œufs de canes sauvages. En une heure, trois gamins et moi emplissons

la moitié d’un baril. Les mères canards volettent en poussant leur

_an-aa-an_ qui revient comme un refrain fatidique.

Les mâles, indifférents, font miroiter leurs plumes qui, autour du cou,

sont d’un vert métallique.

* * * * *

Myvatn est un étonnement au milieu de la lave, une lave aux reflets d’un

bleu d’acier ou d’un rouge de rouille. A Myvatn, il y a des arbres.

Des arbres? Entendons-nous, des arbustes, hauts comme ça... Des bouleaux

nains que les Islandais appellent _birk_ et qui méritent bien leur nom

latin: _betula odorata_, cela sent bon la myrrhe.

Les oiseaux, étonnés d’être dans un feuillage, chantent.

* * * * *

C’est une région où j’aimerais rester longtemps. La Montagne Bleue est

si belle, elle se découpe si nette sur le ciel, son profil se reflète si

pur dans les eaux du lac. Oui, mais la Montagne du Vent, la Montagne des

Cendres, la Montagne du Soufre montent la garde, attestant que les dieux

enchaînés, les cyclopes géants, n’ont pas abandonné toute espérance.

Pour peu que l’on prête l’oreille, on entend le marteau de Vulcain

résonner sur l’enclume; la forge est en activité, la flamme siffle, le

soufflet grince.

Demain, le lac sera-t-il là?

* * * * *

Cependant, les paysans travaillent, les moutons broutent l’herbe qui

croît aux creux des laves; un agneau, sur le toit du _baer_, tond

l’herbe courte.

Les chiens rassemblent les poneys.

La vie se poursuit et la mort l’accompagne.

* * * * *

Dans le salon du _baer_, l’hôtesse m’a montré avec orgueil l’image de

son fils, un garçon aux yeux clairs déjà américanisé. Il est à Winnipeg,

avec les autres, tous les autres Islandais qui dans le Manitoba ont

apporté les vertus de leur race.

Il est parti, et l’histoire se renouvelle d’Eric le Rouge et de son fils

Lief.

Eric qui, chassé de Norvège, chassé d’Islande, suivit la route de

l’Ouest.

* * * * *

Sur la barque non pontée, ils allaient chercher les terres nouvelles

promises à leur vaillance.

Par-dessus la redoutable barrière de la banquise, la côte se dessinait,

coupée d’arêtes, hostile: Groenland. «Terre verte!», s’écriait le

réprouvé, qui ajoutait facétieux: «Un beau nom fait toujours bien.»

* * * * *

On était en 983.

* * * * *

De Brattahild, la nef reprit sa course. Eric le Rouge et son fils Lief

descendirent la côte du Labrador et pénétrèrent dans l’estuaire du

Saint-Laurent.

Les fils d’Islande suivent la tradition, la terre canadienne les

appelle, cette terre qu’ils découvrirent les premiers, avant les

Dieppois, qui cependant devancèrent Colomb.

* * * * *

Les Dieppois avaient à leur bord un certain Martin Alonso Pinzon,

mauvaise tête, mais bon marin.

Le capitaine, un jour, le débarqua à Rejkjavik.

* * * * *

Alonso Pinzon, en 1492, commandait la caravelle la _Pinta_, «qui allait

toujours de l’avant».

L’astucieux Génois, chef de l’expédition, ne naviguait donc pas au

hasard, mais selon le tracé d’une route que son second connaissait.

* * * * *

Pinzon ne voulait pas ravir la gloire de Colomb, Colomb lui doit toute

la sienne.

* * * * *

Tous ces faits de l’histoire du monde défilent devant ma mémoire comme

sur un écran. De l’humble _baer_ où je suis, un fils est parti pour la

Terre nouvelle, comme ses frères d’autrefois.

A la _saga_ qui dit les exploits de ceux-ci, un chant s’ajoutera pour

célébrer celui-là, puisque les exilés de New-Island, de Winnipeg,

gardent la Tradition sacrée.

* * * * *

Pendant la veillée, le paysan m’a dit:

--Ton père, que faisait-il?

--Ceci.

--Et son père à lui?

--Cela.

--Et le père de son père?

--Il était docteur dans un petit village, au sud de mon pays.

--Bien. Et son père à lui?

Un geste insoucieux et je réponds:

--Ma foi, je n’en sais rien.

Le paysan s’étonne, il me considère avec une pointe de pitié au coin de

l’œil, une moue de mépris au coin de la lèvre, et avec fierté il

déclare:

--Moi, je suis fils d’un tel, qui était fils d’un tel, lequel était fils

d’un tel.

Volubile, il ajoute:

--Je peux remonter ainsi jusqu’à l’ancêtre qui est venu aux premiers

jours, avec Ingolfür et Hjorlejfür.

* * * * *

Ce paysan n’est pas une exception. Quatre-vingt-dix pour cent des

Islandais peuvent ainsi dresser leur arbre généalogique depuis ses

rameaux récents jusqu’aux racines profondément enfoncées dans la nuit du

passé.

* * * * *

Cela, les _sagas_ le prouvent, les _sagas_ plus belles que les chansons

de geste médiévales ou les récits chantés par les rapsodes errant dans

les bourgs de l’Hellade.

* * * * *

Mot gothique _saeja_: ce qui se dit.

_Islandigabok_, saga d’Are Frode; _Landnamabok_, saga de Sturla

Tordsson, qui nous ont conservé mille trois cents noms de personnes et

mille quatre cents noms de lieux.

* * * * *

L’Histoire s’est brodée, fil à fil, pendant les longues nuits polaires.

L'Ile d'Enfer · 第 3 / 6 段