--Monsieur?

--On peut aller de Seydisfjord à Rejkjavik?

Einar, croyant que je déraisonne, m’interrompt:

--J’ai dit à monsieur...

--La paix, Einar. Oui, vous m’avez dit que les services réguliers,

qu’ils soient danois ou islandais, étaient les plus irréguliers qui

soient.

«A Pâques ou à la Trinité, il y aura peut-être un bâtiment qui daignera

faire escale ici. Je n’ai pas l’intention de moisir dans votre patelin.»

Patelin, moisir, ces mots mettent en déroute le français d’Einar, qui ne

comprend plus.

Je me lève et déclare, avec une familiarité qu’il tolère--que ne faut-il

pas passer à ces Français qui sont tous un peu fous:

--Eh bien! Einar, j’irai à Rejkjavik par les terres.

Oui, c’est bien ce que je disais, les Français sont un peu fous, et

celui qui parle à Einar Jonson plus que tous les autres. Mon ami roule

des yeux effarés, hésitant à comprendre.

--Par les terres, répète-t-il.

--Eh oui! par les terres. Qu’est-ce qu’il y a d’impossible?...

--Mais... mais... (Einar en bégaye)... mais... mon... sieur plaisante.

--Je ne plaisante jamais. J’irai à Rejkjavik...

--Mais il n’y a pas de routes.

--Pas de routes?

--Non, monsieur...

--On s’en passera.

--Mais c’est impossible, impratique (Einar veut dire impraticable).

--On verra, ou plutôt nous verrons.

--Nous...?

--Oui, vous m’accompagnez.

Cela a été dit avec une telle assurance qu’Einar en reste suffoqué.

Quand il reprend un peu le sens des réalités, il proteste:

--Mais j’ai ma femme, mes enfants, mon travail...

--Votre travail? Les chalutiers français sont partis. Vous en avez pour

huit mois avant qu’ils reviennent... Vos enfants sont trop petits pour

vous regretter; quant à votre femme elle sera enchantée d’être

débarrassée de vous pendant quelques semaines.

Ma logique et l’offre de cinq cents couronnes ont eu raison des

scrupules d’Einar, qui se dresse soudain.

J’interroge:

--Vous allez avertir votre femme?

--Non, monsieur, je vais vous acheter des chevaux.

* * * * *

A l’entrée du pont de bois, Einar a collé une affiche manuscrite

annonçant que je suis acheteur de quatre chevaux.

Depuis ce matin, je maquignonne. J’ai déjà deux poneys, une selle, deux

étriers, une longe.

Le reste viendra.

Einar a de longs et mystérieux conciliabules derrière la maison du

boulanger avec des hommes aux visages chafouins et louches.

C’est drôle, les marchands de chevaux, qu’ils soient de Buenos-Ayres, de

Frisco, ou d’Islande, sont taillés sur le même modèle.

Je pense:

«Mon vieux Freddy, on t’estampe.»

Bah! et après?

--Monsieur...

C’est Einar qui revient troubler mon indulgence:

--Monsieur, j’aurai demain une bête magnifique, une bête qui...

J’arrête la description d’un mot:

--Combien?

Interloqué, Einar s’arrête et, cherchant ses mots, il énonce:

--Douze cents couronnes.

Je siffle, admiratif.

--Une bête qui... reprend Einar.

Mais il s’arrête, prend un temps et ajoute:

--C’est le cheval du pharmacien.

--Non, mon vieux, tu vas trop fort. Dis à ton apothicaire qu’il débite

son canasson en rondelles à ses clients; moi, je veux bien être refait,

mais, vois-tu, il faut encore avoir la manière.

Einar Jonson est revenu une heure après, tirant deux poneys, assez

sortables: trois cents couronnes l’un, cinq cents l’autre... Cinquante

couronnes sur celui-là, deux cents sur celui-ci, Einar et ses camarades

n’ont pas perdu leur journée, mais, au fait, moi j’y gagne encore...

* * * * *

Pour aller à Rejkjavik, il n’y a pas de route.

C’est vrai!

Mais il y a des monts redoutables, des volcans qui vivent d’un feu

intérieur, des glaciers inaccessibles, des torrents impétueux, des

terres crevées de laves, hérissées d’aiguilles.

Oui, mais pas un Français n’a traversé le cœur de l’Islande; raison de

plus pour que j’essaye...

* * * * *

Mme Gudmüsen est une vieille dame, trottant menu dans sa maison; souris

rose et noire, elle a de bons yeux pailletés de malice.

Pour me recevoir, elle a sorti son beau service. Mme Gudmüsen a fait, il

y a bien longtemps son voyage de noces à Copenhague; elle en a rapporté

maintes choses inutiles, qui, sur les étagères de son salon, lui

rappellent cet heureux temps.

Mme Gudmüsen me parle islandais, je réponds en anglais; nous ne nous

comprenons pas toujours, alors nous achevons nos phrases par un sourire;

mais ce que mon âme ressent, c’est la bonté de ce cœur de femme qui se

penche vers moi, sentant bien qu’au fond ce grand garçon, qui est devant

elle, doit avoir, à l’autre bout de la terre, une vieille maman qui

attend et espère.

* * * * *

Sur la nappe, brodée d’un dessin minutieux et simple, il y a trois

roses. Trois roses d’un rose un peu pâle, richesse inouïe sous cette

latitude?

Trois roses cueillies pour moi et qu’elle m’a offerte... Roses qui

avivaient la main fanée d’une vieille dame qui me fut compatissante et

dont je garde un souvenir ému.

III

LA MONTÉE DU CALVAIRE

Les poneys piaffent sur la route. Einar Jonson serre la dernière boucle,

assure une corde, allonge un étrier.

--Monsieur, c’est prêt!

--Tout va?

--Oui, monsieur.

--Bien. En route.

D’un saut, je suis en selle; je monte un poney gris-fer, à la crinière

épaisse, à la queue traînante, un poney qui de profil ressemble à ces

chevaux qui sont sculptés en bas-relief au Parthénon.

La bête est vive. Dès qu’elle me sent sur son dos, elle file comme un

trait; j’ai juste le temps de saluer une fois encore Mme Einar qui,

triste et douce, se tient sur le pas de sa porte, debout auprès de ses

enfants.

Le pont de bois gronde sous notre galop, quand nous passons. A gauche,

l’hôpital français profile son toit rouge; à droite, l’église dresse son

clocher qu’on badigeonne en vert; là-bas, au bord de l’eau, flotte au

sommet d’un mât la flamme tricolore. Cet ivrogne de Guimy a des

attentions touchantes. Il lui sera beaucoup pardonné...

* * * * *

Nous suivons la rivière qui, en bondissant, descend vers le fjord. Le

chemin est herbu, le sabot des chevaux s’enfonce dans la marne.

Voici, pour la dernière fois, le petit cimetière. Tout est calme dans

l’enclos de la mort. La croix de bois grise veille, solitaire, le marin

qui vint un jour de France pour mourir là...

Il est une heure. Nous gravissons, au pas, la pente du mont basaltique.

* * * * *

A deux heures et demie, nous rencontrons la première neige. Et bientôt

les flocons tombent drus, en même temps qu’une brume nous enveloppe: les

nuages.

Nous escaladons la montagne qui se dresse à présent presque à pic. Les

poneys vont sûrement, se hissant d’un coup de reins, tâtant le terrain

du sabot avant de s’engager.

Je m’arrête pour les faire souffler et, en me retournant, j’ai la

surprise d’apercevoir au premier plan la mer des nuages et là-bas, tout

au fond du fjord, la cité qui se chauffe au soleil.

Plus que jamais, la ville a l’aspect d’un ménage de poupées qu’un enfant

capricieux aurait rangé au bord de l’eau pour jouer un moment.

Là, cependant, demeurent quelques centaines d’hommes vivant chichement

du commerce de la mer.

Bientôt, les froids descendus du nord viendront, qui revêtiront de glace

les hautes montagnes montant la garde de chaque côté du fjord; la passe

elle-même sera prise sous l’étreinte du monstre. La petite ville

attendra, calfeutrée, les beaux jours.

Les beaux jours pareils à ce jour de juin riant de soleil, où je m’en

vais vers le mystère des terres inconnues.

Pour moi, cette ville était le port d’où je pourrai gagner avec un peu

de patience, l’autre port, là-bas, vers l’ouest...

Je pourrais encore revenir sur mes pas, renoncer à mon dessein. Je

pourrais...

La montée s’achève, nous tournons; brusquement, la petite ville

disparaît, cachée par le pan d’une muraille couleur de rouille.

* * * * *

Nous cheminons sur le plateau. Les chevaux ont de la neige jusqu’aux

étriers.

* * * * *

Trois heures, nous allons ainsi dans la brume.

A perte de vue, la neige que tache, de loin en loin, la silhouette

conique d’un _cairn_ de rochers élevé par les hommes pour jalonner la

route.

Une somnolence envahit mon âme; je laisse aller ma bête qui arrache une

à une ses pattes à l’étreinte glacée. Elle va avec prudence.

Pour s’être écarté, le poney qui porte mes bagages disparaît dans un

trou jusqu’au garrot. Seul, il se dégage et suit le cheval d’Einar, en

ayant soin de mettre son sabot dans le trou creusé par le sabot de son

camarade.

A gauche, proche, la teinte verte--un vert laiteux d’opale--d’un lac.

* * * * *

Nous voici sur l’autre versant. Tout au fond, le barrage énorme d’une

ligne noire, les montagnes qu’il nous faudra franchir demain.

Dans la vallée, le lit fantastique d’un fleuve, le Lagarfljot, qui

descend directement de l’immense réservoir du Vatnajokul et va, à

travers la vallée glaciaire, se jeter dans l’océan Arctique dans la

large baie de Hjeradsfloi, entre les pointes de Kollumuli et de Kogr.

* * * * *

Une herbe galeuse a remplacé la neige. Nous commençons la descente,

prudents.

Sur un plateau, en contre-bas, arrêt.

On débâte les poneys qui se roulent dans l’herbe, puis broutent.

--Si monsieur veut voir une belle chute, il n’a qu’à regarder derrière

cet escarpement.

--Ça vaut la peine?

--Vraiment.

Alors, m’agrippant aux moindres saillies, me soulevant à la force du

poignet, je grimpe.

Soudain, un bruit formidable m’accueille.

La chose, en effet, vaut le déplacement.

A mes pieds, jaillissant du roc et sautant dans le gouffre, une cascade

tombe.

Un beau saut, ma foi! cinquante à soixante mètres.

Le grondement est pareil à celui du tonnerre. L’impression est

angoissante; devant moi, la vallée s’étale, affreusement désolée, pas un

arbre, pas un arbuste n’anime ce paysage millénaire.

Seuls des oiseaux vivent dans la page du ciel, des perdrix blanches, des

pluviers dorés et le vol tournoyant des rapaces, crécerelles et

éperviers au ventre clair.

* * * * *

Je redescends de mon perchoir; mes chevaux sont toujours là, tondant

l’herbe, mais Einar a disparu.

Je saute d’un rocher à un autre rocher, et je finis par l’apercevoir,

tapi dans un coin et buvant consciencieusement l’alcool destiné à

frictionner les bêtes.

* * * * *

Petit Guimy nous a suivis.

Petit Guimy est le chien du grand Guimy, l’attaché consulaire de France.

Petit Guimy est un fox français. Il est venu en Islande avec un

chalutier. Au hasard d’une soûlographie, il a quitté son maître pour se

donner à Guimy.

Pendant des mois et des mois, c’est lui qui a veillé sur le lourd

sommeil de l’homme. Il attendait, assis sur son arrière-train, que le

roi de la création eût la force de se tenir sur ses jambes. Parfois

aussi sa patience était lasse; alors il trottinait à la recherche de

quelqu’un qui voulût bien le suivre et ramener son maître.

Au départ, il aboyait en tournant autour des chevaux; maintenant il va,

court, vient, repart, chasse devant lui les moutons qui détalent, fait

trois fois le chemin, jappe et saute aux naseaux des poneys.

Dans la neige, tout à l’heure, il s’enlisait. Je l’ai mis sur le devant

de ma selle, il a tourné vers moi son œil railleur, puis a léché ma main

qui tenait les rênes.

* * * * *

Le Lagarfljot a les honneurs d’un pont, surprise que je ne retrouverai

pas de longtemps dans ce damné pays.

Celui qui franchit le fleuve est en bois, armé de trente brise-glace.

--Où est le village, Einar?

--Le village?

--Oui, pour l’étape.

Et l’homme montre un point à l’horizon.

--Où?

--Devant vous, un peu à droite, oui, là.

--Ce cube de pierre?

--C’est là que nous nous arrêtons.

* * * * *

Si les hasards de votre destinée vous conduisent en Islande, je vous

conseille vivement de ne pas vous fier aux cartes routières du pays.

Je soupçonne le captain Braun, qui a mis tous ses soins à l’élaboration

de la carte islandaise, d’être né non au Danemark, mais entre Tarascon

et les Martigues.

C’est tout au moins un personnage facétieux et plein d’humour, mais

lorsque l’humour est pratiqué à nos dépens, on le trouve certes moins

savoureux.

Or, sur cette carte, il y a des noms inscrits, les uns en capitales, les

autres en anglaise, qui font honneur aux mérites calligraphiques du

graveur.

Vous pensez que, si les premiers indiquent des centres importants, les

seconds servent à désigner des lieux de moindre envergure?

Hélas! que vous lisiez _Modrudalur_ ou GRIMSTADIR, vous apercevez, au

milieu de la plaine ou accroupie à la pente du mont, une humble demeure

dont les murs sont de terre et la façade de bois.

C’est la cité promise à votre peine.

* * * * *

La ferme ici sacrifie au goût moderne. La civilisation a pénétré sur les

rives du Lagarfljot sous les espèces du ciment armé.

Le cube d’un gris sale se détache sur la terre ocre.

C’est là qu’Einar arrête notre première étape.

Notre caravane stoppe, tandis que des chiens hargneux signalent notre

arrivée par des aboiements.

Il y a neuf heures que nous sommes partis. En neuf heures, nous avons

franchi vingt-cinq kilomètres.

* * * * *

Le _baer_ de Fjardarheidi est abrité par le haut plateau rocheux qui

domine toute la vallée et le fleuve.

Le pied de l’appareil sous le bras, l’appareil sur le dos, j’escalade

les rochers; une heure après, j’ai au-dessous de moi un panorama unique.

Le Lagarfljot ici est immense. Deux kilomètres séparent les deux rives.

Il coule, large, impétueux, dans un décor sauvage fait de roches

éruptives, noires, coiffées de neiges éternelles.

A la place où je suis, je vois la trace certaine, indiscutable, de la

descente des glaciers.

Le Vatnajokul, aux premiers âges du monde, emplissait la vallée.

Sous une poussée irrésistible, les glaces se sont mises en mouvement du

sud au nord; elles ont lentement, sûrement, creusé leur route vers la

grande mer libératrice. Aujourd’hui, le fleuve descend de l’immense

réservoir qu’est le Vatnajokul (_Vatna_: eau; _jokul_: glacier).

* * * * *

Trois heures après-midi. Nous reprenons notre marche, accompagnés des

deux fils de notre hôte.

Nous suivons la rive gauche du fleuve aux eaux couleur d’absinthe.

Parfois, il creuse des criques où les vagues clapotent; parfois, il

reçoit des torrents qu’il faut traverser à la nage.

Les poneys habitués à ce genre de sport reniflent, boivent à longs

traits, puis bravement se jettent à l’eau.

La sensation la plus désagréable est lorsque l’eau entre dans les

chaussures; ensuite, on s’habitue.

Un bon galop pour se réchauffer jusqu’au prochain affluent.

* * * * *

Une falaise à pic domine maintenant le fleuve. Des blocs énormes s’en

sont détachés; toute la rive est jonchée de galets sur lesquels le fer

des chevaux glisse.

Par places, des rochers fendus par la gelée.

Les heures succèdent aux heures, nous chevauchons toujours en remontant

le fleuve; après les cailloux ronds, voici les marécages, les poneys pas

contents renâclent. Ils détestent les terres molles.

* * * * *

Petit Guimy, fox courageux, a traversé rivières et marais.

Infatigable, il court, lampe sans s’arrêter l’eau du fleuve, monte sur

les rochers, descend, revient et repart.

La petite bête est pleine de vie, mais voici pour ses péchés une brebis

et son agnelet.

Les deux bêtes fuient; le fox rapide, les rejoint; alors, la maman fait

tête cependant que son enfant se sauve.

Pour son malheur, il dévale vers le Lagarfljot et, fou de terreur, se

jette à l’eau...

Il nage, il nage éperdument, gagnant peu à peu le milieu du fleuve; mais

le fleuve a des lames courtes.

Là-haut, la mère affolée bêle, bêle, bêle, bêle...

L’agnelet tourne la tête. Ce mouvement lui est fatal; il ouvre sa

bouche, son mufle se retrousse pour un bref bêlement.

--Reviens, reviens, reviens! appelle la maman.

--Bé...é...é.

Le flot a étouffé la voix. Le petit corps disparaît, remonte, fait une

tache blanche sur l’eau opalisée, puis sombre à tout jamais.

* * * * *

Sur le rocher, la brebis bêle avec des chevrotements pareils à des

sanglots.

* * * * *

Mais Einar Jonson représente la justice immanente.

Petit Guimy revient, jappant, queue frétillante.

L’homme descend de cheval. D’un geste, il cueille l’animal qui se tord

sous l’étreinte.

Un coup sec, un cri atroce; les reins cassés, Petit Guimy n’est plus.

Einar, justicier et bourreau, lance le corps inerte dans le fleuve qui

roule maintenant dans une même paix le chien et le petit agneau.

* * * * *

Pauvre, pauvre Petit Guimy! Hier encore vous étiez chez votre maître.

Vous dormiez, je m’en souviens, devant le feu qui illuminait la chambre;

vous étiez roulé en boule dans les poils longs d’une toison.

Votre peau avait, par moments, des secousses brèves; vous grogniez

aussi, heureux.

Mais, dites-moi, qui peut éviter son destin?

* * * * *

Les deux Islandais nous ont quittés, nous suivons toujours le fleuve,

qui va s’amincissant.

Trente mètres séparent ici les deux rives.

Une église de bois dresse son grêle clocher.

Nous allons, sans un mot; seul, le sabot des poneys roulant sur les

galets anime le morne paysage.

* * * * *

Un _baer_ misérable, Midhus. La fermière a entendu le pas de nos

chevaux, elle est là qui nous prie d’entrer dans sa maison.

Refuser serait offenser cette femme. Nous la suivons. Hâtive, sur le

bois blanc, elle a jeté une nappe brodée, le moulin broie les grains,

bientôt la bonne odeur du café monte.

Sur un napperon de dentelle, elle nous porte un morceau de sucre, seul

trésor de cette pauvreté.

Le liquide brûlant nous ranime, mais l’étape n’est point finie. En

selle! Au revoir, hôtesse. La femme nous fait un signe de la main.

Nous partons dans un galop.

* * * * *

_Baer_, café; _baer_, café; dîner: morue sèche, eau pure, coucher, lourd

sommeil.

* * * * *

De dix heures du matin à trois heures, nous courons, non par les

chemins,--il n’y en a pas,--mais par la plaine. Nous avons traversé

Brekka, après une halte chez le docteur Larusson, une rivière aussi avec

de l’eau jusqu’aux cuisses.

Près du _baer_ de Bessastadagerdi, nous trouvons toute une caravane de

vingt-cinq chevaux, conduite par trois paysans qui attendent la nuit

avant de gravir la montagne.

Là-haut, sur le plateau, la neige est partout. Vers neuf heures, ce

soir, elle sera durcie, donc plus facile à passer.

Faisons comme eux. Attendons. Nous débâtons nos poneys, qui, joyeux,

broutent l’herbe.

Devant le _baer_, de vieilles femmes lavent la laine que cet hiver elles

fileront.

* * * * *

Petit Guimy est mort. Ce matin, un bon chien islandais le remplace.

Il m’adopte et trotte derrière mon cheval.

C’est une bête de belle race, le museau en renard, la queue fournie, les

oreilles droites. Il est noir avec une étoile blanche sur le front.

Ses quatre pattes sont aussi guêtrées de blanc.

Je le baptise Fjord.

Pour l’instant, sachant qu’il faut toujours profiter d’une halte, il

dort le cou allongé sur ma selle.

Einar et les trois paysans, après un conciliabule secret, ont disparu.

Mystère et alcools frelatés!

* * * * *

Escalade du mont, montée du calvaire. Les chevaux gagnent mètre par

mètre en se hissant d’un coup de reins brusque.

A pic, le gouffre; sous une carapace de glace on entend le grondement

des eaux.

* * * * *

A mille mètres, le plateau. Aussitôt, un vent fou nous accueille,

paquets de neige, rafales et tourbillons.

Quelques poneys se couchent avec leurs chargements.

Cris et coups les relèvent.

Les miens font preuve d’endurance. Ils clignent leurs longs cils où

perlent des glaçons. Ils secouent leurs oreilles comme pour chasser un

insecte importun.

Ils suivent, au pas, le chef de file... Ils suivent d’instinct, car la

brume est venue, une brume qui nous enveloppe de son suaire glacé.

Avec cela, la neige tombe, gelée. Chaque flocon est une aiguille qui

pique ma chair. Sous les moufles de laine, j’ai les doigts gourds.

Le poney-guide, une bête blanc et gris, va d’un pas régulier, cherchant

l’endroit propice où poser son sabot, faisant des crochets de cinquante

mètres qui nous paraissent inutiles; mais, lorsque nous arrivons à la

courbe, nous apercevons la crevasse qui bâille, noire et attirante.

Il chemine, d’un pas sûr, connaissant la route; dans la brume, il

disparaît parfois, puis réapparaît comme un fantôme que le brouillard

agrandit et déforme.

On dirait par instants une bête immense, une bête d’Apocalypse menant

une ronde infernale.

Un paysan a pris Fjord, mon chien, en croupe. C’est un drôle de bonhomme

vêtu de toile kaki, le chef recouvert d’un chapeau de paille et tenant

une badine à la main.

Mon esprit se remémore aussitôt l’homme qui portait un chapeau de forme,

là-bas, aux marches d’Alaska...[1]

[1] Voir _Le Grand Silence blanc_, Ferenczi, éditeur.

Les poneys ont de la neige jusqu’au poitrail.

Notre caravane s’avance sans un bruit. Une torpeur accable bêtes et

gens.

* * * * *

Il y a deux heures que nous allons ainsi; il faut neuf heures pour

traverser le plateau de Fljotsdalsheldi. Je décroche le thermomètre qui

pend à l’arçon de ma selle, j’efface la buée, le chiffre apparaît.

--Moins dix.

Allons, ça va...

Et dire qu’à cette heure je pourrais être si tranquille dans mon

pigeonnier parisien. Il doit faire une nuit tiède, piquée de mille

étoiles; les vernis du Japon sur le boulevard du Temple, doivent

incliner doucement leurs feuillages, sous la caresse de la brise

nocturne.

Ah! démon inquiétant qui me pousse... ce soir ici, demain ailleurs,

pèlerin passionné d’aventures, en marche vers des horizons imprévus!

Quelle étoile me guide? Vers quelle adoration nouvelle?

Sur les plages de la Manche ou de l’Océan, les bons petits camarades,

écrivains en chambre de romans compliqués, font de effets de smoking,

bombent le torse ou inclinent l’échine, manœuvres d’assouplissement

indispensables à la conquête des prix littéraires. Sous les globes

électriques, la fumée des cigarettes met des écharpes vaporeuses.

Le jazz-band est déchaîné dans les dissonances des cuivres et le

hurlement des nègres en sueur.

Les intrigues se nouent à l’ombre des casinos en carton-pâte qui

déshonorent la virginité de la mer.

Mots d’amour, promesses que le vent du large emporte: cervelle illogique

des femmes, égoïste calcul des hommes...

Non, non, non!

La neige purifie; le froid qui pénètre ma chair rend mon âme meilleure.

Les dégoûts de ma vie civilisée s’effacent jusqu’à l’oubli total.

Le cavalier qui poursuit cette randonnée fantastique n’a rien de commun

avec le garçon indolent que j’ai laissé là-bas.

Il souffre dans sa carcasse, jamais plus dans son cœur, pauvre chère

chose grelottante et pitoyable; mais, au souffle des rafales qui

passent, les poumons se vivifient et ce cœur reçoit un sang nouveau qui

le régénère et l’exalte.

* * * * *

La neige est un cloaque où l’on patauge sur le terrain spongieux, les

chevaux enfoncent, j’ai de la boue jusqu’au ventre.

Nous commençons à descendre péniblement, les poneys glissent sur leur

arrière-train. Une rivière barre la route, la croûte de glace est peu

sûre.

Le poney-guide, plusieurs fois, l’a tâtée du sabot.

Enfin, là, il se décide. Suivons-le.

Mais l’autre rive est escarpée. Avec son fer, le poney creuse, creuse;

par la même trouée, toutes les bêtes ont passé.

* * * * *

La brume, sans raison, se dissipe d’un seul coup, et c’est la féerie de

la merveilleuse nuit polaire. Dans le ciel d’un vert tendre, il y a des

nuages roses qui courent, poussés par une brise invisible.

Nos chevaux font lever un vol de cygnes sauvages.

* * * * *

Nous traversons à gué un fleuve qui roule des eaux noires entre les

parois lisses d’une muraille de basalte.

* * * * *

Au _baer_, je dors dans le lit d’un valet qui me cède la place.

Dans le creux tout tiède, je me glisse en étirant mes membres et j’ai la

sensation d’un bonheur absolu.

* * * * *

Trois heures après, Einar m’appelle.

--Monsieur, debout!

Hein! quoi? Déjà? Sans renâcler, je me lève, j’avale le café bouillant.

Einar sangle les bêtes et me tend l’étrier. Hop là! En route.

La neige nous accompagne.

* * * * *

Rude étape dans les rochers et la terre molle.

Le lac Anavatn est ma seule consolation. Sa tache émeraude contraste

avec les roches brunes et la neige blanche; des milliers d’oiseaux le

survolent. Des canards au col vert, des pluviers dorés. Des cygnes

sauvages pataugent sur les bords, lourds et empêtrés.

Une maman et cinq petits font une escadre qui manœuvre.

* * * * *

Un autre petit lac, dont nous suivons la rive droite, nous conduit, à

onze heures du soir, au pauvre _baer_ qui termine l’étape.

L'Ile d'Enfer · 第 2 / 6 段