Dix hommes le poussent par-dessus bord; il tombe sur l’appon

Louis-Frédéric ROUQUETTE

LES ROMANS DE MA VIE ERRANTE

L’Ile d’Enfer

PARIS

J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS

9, Rue Antoine-Chantin, 9

DU MÊME AUTEUR

CHEZ J. FERENCZI et FILS

(Les Romans de ma vie errante)

I. Le Grand Silence Blanc (roman vécu d’Alaska)

45e mille.--1 volume 7 fr. 50

II. Les Oiseaux de Tempête (roman vécu des mers australes)

25e mille.--1 volume 7 fr. 50

III. La Bête Errante (roman vécu du Grand Nord canadien)

25e mille.--1 volume 7 fr. 50

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

3 ex. sur Japon, hors commerce, marqués de A à C.

3 -- -- numérotés de 1 à 3.

5 -- Hollande Van Gelder -- de 1 à 5.

40 -- Lafuma -- de 1 à 40.

L’Édition originale limitée à 400 ex. a été tirée sur papier pur Alfa.

En outre, il a été publié chez A. et G. MORNAY, une édition illustrée de

bois en 2 couleurs de H. BARTHELEMY, dont il a été tiré:

1 ex. unique sur Japon ancien à la forme, avec tous les originaux ayant

servi à l’illustration.

25 ex. sur Japon impérial.

50 ex. sur Hollande Van Golder.

904 ex. sur Velin de Rives à la forme.

Copyright 1925, by J. Ferenczi et Fils.

Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation

réservés pour tous pays y compris la Russie.

A Souky, la Lumière du Jour.

I

L’APPEL DES DIEUX DÉCHUS

--L’_Yport_?

--Là, devant vous, au milieu du fleuve.

Le douanier reprend sa somnolence.

Sous un soleil de feu, le cargo est une bête lasse. La peinture

craquelée fait croire à des écailles.

Les eaux de la Garonne paraissent figées. Dans le hérissement des mâts,

pas une flamme ne bouge.

Je suis debout, sur le quai, mon sac en toile brune à mes pieds; sur mon

dos, dans sa gaine de cuir, mon appareil de prise de vues. Vais-je

rester longtemps à jouer les marins attardés?

--Ohé! de l’_Yport_?

Je compte vingt secondes et grogne:

--Ils roupillent tous dans leur boîte à sardines. Quel bazar!

D’un mouvement d’épaules, je remonte la courroie, recharge mon sac et

fais demi-tour.

* * * * *

Un bar est là, accueillant. Ah! la bonne bière rafraîchissante. Je bois,

les paupières closes, humant la mousse.

Après un essai inutile de conversation, le garçon s’affale sur une

chaise, bras ballants, serviette traînante; une mouche s’applique à des

tracés géométriques sur son crâne chauve.

Le bar est un gouffre d’ombre; derrière de maigres fusains, la lumière

écrase les quais.

Sur le pavé sonore des mules passent, casquées de chapeaux pointus.

Lasses, elles traînent un haquet; un cocher congestionné dort sur son

siège, sous un parasol vert.

Beau départ pour la Terre de glace: 38° à l’ombre, 29 mai 1922.

Hier soir, Paris, la foule inquiète et mouvante, la course aux gros

sous, la ruée pour la pâtée quotidienne, l’écrasement, l’empuantissement

dans le métro...

Une nuit de route, une nuit bleue pleine d’étoiles; au matin, Bordeaux,

le soleil sur la ville.

Soucis, combinaisons, attentes, espoirs toujours déçus, trame des jours

terriblement pareils... au diable! J’ai trouvé le bonheur dans ce

caboulot qui sent l’anisette et le rhum. La bière est fraîche... la vie

est belle!

--Garçon, un demi!

L’homme sursaute; d’un geste machinal, il s’éponge le front, il se lève,

il me sert. Sur son visage il y a des siècles de résignation.

--Un demi pour toi?

--C’est pas de refus.

Familier, il s’installe à ma table. Mon appareil l’intrigue; mon sac de

marin le rassure.

--Tu embarques sur l’_Asie_?

--Non.

--Tu «fais» le Maroc?

--Non.

--Ah!

--Je vais en Islande.

L’homme a un sifflement admiratif:

--C’est une affaire!

Je ne souffle plus mot; alors il respecte mon silence, sa cervelle vide

ne s’embarrasse pas d’idées superflues.

Si l’on m’interrogeait, moi, pourrais-je répondre?

Je vais en Islande, c’est entendu.

Pourquoi?

Pourquoi? Je n’en sais rien... Je vais en Islande, c’est un fait; ce

soir, je serai à bord, demain, je partirai.

Je partirai, une fois encore, vers d’autres horizons, sur des mers

inconnues, pour la réalisation de quels rêves?

Freddy, mon ami, les quelques mois de Paris n’ont point assagi votre

âme, il vous faut toujours des formes nouvelles...

Une sirène déchire l’air... l’écho se prolonge longtemps sur le fleuve.

Les grands coureurs de mer s’apprêtent.

L’_Asie_ lèvera l’ancre à l’heure de la marée; un mince filet de fumée

sort d’une cheminée, s’étire et reste dans l’air immobile.

Dans le mitan du fleuve, l’_Yport_ est une bête grise sur le gris

argenté des eaux.

* * * * *

--Ohé! du canot!

Le matelot godille vers moi. Il accoste. Je saute dans l’embarcation. En

route!

Je grimpe, leste, l’échelle de corde. Derrière un rideau de toile, le

navire qui, du quai, paraissait mort, vit d’une vie intense. Tout

l’équipage est au travail. Les cales ouvertes montrent des monceaux de

morues; on les compte, on les charge dans des mannes d’osier, on les

porte sur la bascule, on les pèse, on vide le chargement dans une

gabare.

--Le capitaine?

--C’est moi.

L’homme s’est retourné tout d’une pièce. Il est grand, la poitrine

large, le menton volontaire, les yeux clairs et durs; le regard de Jean

Lorrain dans le portrait de La Gandara.

Je suis frappé de la ressemblance.

Il se nomme:

--Capitaine Deshayes, de Fécamp.

De Fécamp! mon étonnement disparaît.

A Béziers, à Toulon, à Nice, j’évoquais en voyant le masque de Lorrain

la lignée des pirates normands. Celui-ci est de Fécamp comme celui-là. A

la bonne heure, j’aime cette race.

--On m’avait annoncé votre venue. La cale est vide, nous pourrons partir

demain.

Le capitaine croit devoir s’excuser.

--Vous savez, ici, ça n’est pas confortable.

J’ai un sourire de coin qui trompe mon homme. Il ajoute:

--Ça n’est pas un paquebot. Et, comme pour confirmer son dire, il me

montre l’étroite cabine et le coffre de bois qui, pendant des jours et

des jours, me serviront de logis et de couchette.

L’odeur de saumure monte, violente, odeur de l’océan qui me prend et que

j’aspire, les narines ouvertes...

* * * * *

--Morgan, je vais à terre.

--Bien, capitaine.

--Ayez l’œil!

--On l’aura.

Et le second, blond et beau comme une fille, rit d’un rire qui retrousse

ses lèvres et découvre ses dents.

--Quelqu’un au canot!

Nous revoilà sur le quai.

Le soleil descend à l’horizon; maintenant, des hommes vont et viennent.

Sortis d’où? Dockers, portefaix, matelots, soutiers, coqs, stewards,

moussaillons traînant leurs pieds nus, «boscos» aux sourcils

broussailleux, fumant une courte pipe de terre, Martiniquais vernissés

par la sueur, Maltais aux yeux charbonnés, Italiens félins, Norvégiens

géants aux joues poupines, Anglais déjà ivres et roides, Basques trapus,

Bretons râblés, Provençaux souples, toute la foule des «gens de mer»

grouillante comme une vermine, bigarrée comme une loque, fière,

généreuse, vivante et libre.

Des filles passent, saines et brunes.

* * * * *

Six heures. Le pilote, un Bordelais bavard monte à bord.

Les ordres partent.

--Tenez-vous prêts à larguer.

--Larguez.

La manœuvre s’accomplit au commandement.

L’_Yport_ obéit, il tourne lentement, avec précaution, sans heurt, entre

un cargo hollandais, et l’_Uranus_, dont les matelots en tricot de

flanelle rouge nous adressent un long vivat.

Sur le quai, l’au revoir de fillettes aux yeux rieurs.

* * * * *

Temps lourd, chaleur suffocante, pas de brise.

Le chalutier prend le courant. La banlieue bordelaise pimpante, verte,

agréable, défile. Lormont enfoui dans les arbres. Et les souvenirs

accourent nombreux du fond de ma mémoire.

Lormont! je vois un gamin de cinq ans que l’eau attire et qui voudrait

partir, là-bas, dans la double blancheur des voiles et des mouettes...

Lormont! On a quitté Royan dans des voitures pittoresques, mon père, le

bon Coppée à face consulaire, Zola que la politique n’égare pas encore,

Charpentier aux moustaches de Croquemitaine, Victor Billaud, Christ

indolent, le doux André Lemoyne, poète exquis que les manuels

littéraires ont oublié... Il y a aussi de belles dames... Je les revois

aujourd’hui, attifées selon les modes de ce temps. Manches étroites,

jupes à volants, paniers fleuris en tête, elles font tourner des

ombrelles aux tons vifs qui mettent des ombres violettes sur leurs

visages...

L’une--la plus belle puisque c’est ma mère--surveille, attentive, la

course du gosse turbulent que je suis.

Je reconnais sous les tamaris la guinguette au bord de l’eau. Il me

semble que le passé va surgir... mais l’évocation se déchire... La

sirène pleure... les pêcheurs d’aloses pêchent dans le chenal sans se

préoccuper de nous. Pilotes et matelots se défient avec des jurons

ponctués de gestes homériques.

Le crépuscule est long à descendre. Il vient tout à coup dans une brume

mauve.

Royan arrondit ses conches. Cordouan allume son cierge.

* * * * *

Navigation bonne. Au matin, l’île d’Yeu, ses dunes, ses prairies et ses

champs de bruyère.

Une escadrille de marsouins joueurs nous escorte.

Au soir, la brume; nous cherchons en vain le feu de Penmarch.

La danse commence. Je m’endors, bercé par la houle, tandis que la sirène

hurle toutes les vingt secondes.

* * * * *

Mauvaise mer, mauvaise nuit. Il y a peu de jours, ici, l’_Égypte_ s’est

perdu; La chevauchée des lames se rue. Cet _Yport_ a le ventre vide, il

roule affreusement.

Ouessant est là, quelque part, derrière ce rideau impénétrable.

* * * * *

D’aplomb sur mes pattes, on roule toujours. La Manche... Wolf-Rock... la

côte anglaise.

Cardiff à bâbord; au fond, dans l’estuaire, Newport, où nous allons pour

charbonner.

Sept heures d’attente. Marée, Newport dans la nuit. La douane anglaise,

qu’attire le «brandy».

Les douaniers boivent comme des brutes, sans apprécier, après quoi les

papiers du bord sont en règle.

* * * * *

Je bois du stout dans une taverne de Dock street, avec un matelot

irlandais, un rouquin taché de son, qui a roulé dans tous les ports du

monde.

Comme moi, il connaît Frisco, ses yeux papillotent au souvenir des

bordées dans Commercial street. Il s’attendrit et me jure une amitié

éternelle.

Pour varier nos sensations, l’Honorable Mr C.-N. Abbott, tenancier du

bar, monte son phonographe et fait danser ses filles. Impassibles au

milieu des jurons et des rires, les gamines--elles ont huit et onze

ans--dansent avec une gravité toute britannique. Elles accomplissent le

geste qu’il faut au moment opportun, sans un reflet sur leur visage;

leurs paupières même ne cillent pas.

* * * * *

Fox-trot, one-step, two-step, le phono moud inlassablement; jambes et

bras s’agitent en mesure.

Soudain «fandango», les poupées s’arrêtent, désarticulées; alors, surgie

d’un coin d’ombre, se débarrassant d’un geste d’une grappe de gosses,

une maritorne mafflue s’élance.

Elle est jeune et elle est horrible... Mais l’air de son pays fouette

son corps, le démon de la danse l’anime, elle tourne, elle se ploie,

fait claquer ses doigts, tombe sur un genou, son torse gire éperdument;

de sa tête rejetée en arrière, les cheveux dénoués tombent, et cette

femme affreuse est belle, on ne voit plus la lourdeur de sa chair, tout

s’efface dans le tournoiement exaspéré qui l’emporte.

Le matelot cligne de l’œil, choque son verre contre le mien et dit:

--_Old chap_! à la santé de la république irlandaise!

* * * * *

En attendant que les dockers charbonniers veuillent bien travailler,

l’_Yport_ se dandine dans le vieux bassin où gît la carcasse d’un

destroyer.

Les grues tendent vers le ciel des bras inutiles.

Visite et revisite de la douane. Le «brandy» est bon. Ces messieurs ont

pris la consigne.

* * * * *

A flanc de colline, il y a un parc.

Dans l’herbe haute, je reste couché de longues heures, les paupières

presque closes laissent filtrer au ras des cils une lueur horizontale

faite du bleu du ciel et du bleu de la mer.

* * * * *

Un gosse essaye de se débarbouiller, sans y parvenir, en mordant à

pleines dents une orange.

Dans la basse allée, une fille de l’Armée du Salut danse et chante un

cantique. Les petites cymbales de son tambourin mettent un bruit

vieillot dans le bruissement des feuilles.

Des femmes correctes promènent des enfants déguenillés.

C’est bon l’herbe, c’est bon le soleil et, le chapeau sur les yeux, je

dors, je dors.

* * * * *

A Cardiff, j’ai eu l’impression très nette d’un marché aux esclaves.

Dans la basse ville, près du port, des milliers d’hommes, marins et

ouvriers, attendent, figures ternes, sans expression.

L’Angleterre digère la victoire. Sa peau est tendue à craquer, elle sue

l’or du monde. La livre fait prime. La France saigne, l’Allemagne est

knock-out, mais les hauts fourneaux anglais s’éteignent un à un, les

sans-travail encombrent les rues, l’Irlandais regimbe, l’Égyptien rue,

l’Indien guette...

Vous avalez sans mâcher, Grand’mère, vous avez de grandes dents...

* * * * *

Newport diminue et s’efface. Cardiff est barbouillé de suie.

Enfin, l’air, la brise! Le canal de Saint-George est doux à naviguer. La

mer d’Irlande est un miroir poli que rien ne trouble.

Mais, après avoir doublé l’île de Man, la danse commence. Le courant

nous emporte dans le canal du Nord, entre l’extrême pointe de l’Irlande

et d’Écosse.

Le charbon, hâtivement embarqué, se tasse dans la cale, le navire gîte.

L’_Yport_ est un chalutier d’occasion. Fabriqué en Hollande pour le

transport des bois, ses cales sont à l’avant; toute une partie de son

bastingage est presque au ras des flots, et l’on embarque de l’eau à

chaque coup dur.

Les vents et les courants passent dans les couloirs formés par la longue

traînée rocheuse et insulaire de l’Écosse et des Hébrides.

Saint-Gildas est à l’avant-garde de l’océan. Nous ne verrons plus la

terre maintenant qu’en Islande.

* * * * *

Après plusieurs jours de mer très rude, le calme d’une nuit étoilée, la

dernière nuit d’ombre.

Demain, la lumière viendra totale, absolue, qui pendant deux mois

éclairera ma route.

Le chemin de Saint-Jacques est une écharpe floue, le Chariot a déjà

disparu, la Polaire est une lueur et tout le firmament une poussière

d’astres dans une aube incertaine.

Accoudé sur la passerelle, par delà le gaillard d’avant, il me semble

que je vais voir surgir de la mer les divinités du Grand Nord polaire.

Les dieux terribles chevauchant les icebergs redoutables. Les Elfes de

la légende, hiératiques et blancs, gardiens de la Terre de Glace, et les

Trolls rôdant inquiets au fond des tranchées de basalte où les eaux

s’enfoncent en hurlant.

La nef errante, pleine de marins naufragés, va nous conduire sur la côte

du sud, sans refuge et sans havre de grâce, la côte qu’on ne voit pas de

la mer et qui, traîtresse, guette le navire avec ses sables mouvants,

d’une finesse extraordinaire, que le moindre vent soulève et tend comme

une brume jaunâtre.

S’échouer, c’est mourir. Entre Ingolfshofdr et Skaptàros, la mort est en

embuscade.

Sur une dune de neuf mètres à Kalfafellsmelar, les hommes ont élevé une

maison rouge sur laquelle une croix blanche se détache, le rouge sang

des matelots perdus et le reflet immaculé des sommets inaccessibles.

Lagunes, marais, terres molles, torrents dévalant des glaciers,

Skeidararsandr et Brunasandr, savez-vous combien de carcasses

pourrissent dans votre domaine de mort?

Mais le timonier est insensible à vos appels. Il n’a pas l’âme inquiète

et trouble, lui; c’est un Rochelais de vingt ans dont les yeux clairs et

calmes fixent la rose des vents; la direction est bonne, il ne déviera

pas d’un pouce. Moi seul rêve de choses impossibles, moi seul ai des

chimères qui battent des ailes sous mon crâne de civilisé.

* * * * *

L’aube du 14 juin. Dans la brume que le vent effiloche, debout à

l’horizon, se dresse la masse énorme de l’Oréfajokul, le géant des

glaciers d’Islande, debout sur le Vatnajokul, un des plus importants

groupements glaciaires du monde.

Il paraît tout proche sous le clair soleil qui le fait miroiter, et

cependant il est à des dizaines de milles, sentinelle avancée qui semble

dire: «Ne venez pas ici, allez-vous-en ou si vous entrez, comme l’autre,

autrefois, laissez toute espérance».

Et le prudent _Yport_ remonte la côte est, déchiquetée, rongée par les

eaux, où se dresse la barrière abrupte des roches éruptives.

La terre est là. Ce qui frappe surtout, c’est la désolation, la nudité

des monts, sans un arbre, sans un arbuste, sans un buisson, c’est le roc

primordial tel qu’il a surgi de la terre au jour du cataclysme qui fit

monter l’île des flots.

II

DANS LES BRUMES D’ISLANDE

Seydisfjord, là-haut, sous le cercle polaire, par 65° 16′ de latitude

nord et 14° de longitude. Un fjord étranglé entre deux parois de basalte

dont les escarpements sont à pic et les sommets couverts de neiges

éternelles. Au fond de la passe, un port naturel où les morutiers, les

baleiniers et les chasseurs de phoques trouvent un abri sûr, par gros

temps, à la condition d’éviter les roches sournoises de la pointe

Dalatangi et les récifs de la côte de Skàlanes à Vogahnuta.

A la condition également qu’il n’y ait pas de brumes. Le steamer

_Sterling_ s’est perdu, il y a trois semaines, pour avoir voulu forcer

le brouillard.

Quand nous passons, nous apercevons le sommet du grand mât et quelques

épaves que le flot emporte vers la haute mer.

* * * * *

Au mouillage de Vest-Dalseyri, il y a cinq chalutiers de Fécamp.

Les hardis marins de France accomplissent ici un labeur qui mérite

d’être cité en exemple. Qui dira la vaillance de ces équipages

subissant, sous un climat des plus durs, les rafales et les paquets de

mer, travaillant parfois avec de l’eau jusqu’à la ceinture,

accomplissant la rude besogne des morutiers, dix-huit ou vingt heures

durant!

Sans se plaindre, sans grommeler, gaiement, à la française, nos matelots

chalutent, taillent, coupent et salent le poisson.

* * * * *

Nous portons avec nous le courrier. Et les garçons de Paimpol, de

Saint-Malo, d’Yport ou de Boulogne tendent vers nous leurs mains crevées

d’ampoules et rongées par la saumure.

Je les ai tenues entre mes doigts, les pauvres chères choses à

l’écriture hésitante et malhabile tracées par la femme ou la maman qui,

depuis cinq mois, attend celui qui est parti. Et ceux qui sont partis

attendent les lettres qui les poursuivent de port en port, de mouillage

en mouillage, de Rejkjavik à Seydisfjord, de Seydisfjord au cap Nord, du

cap Nord aux îles Westmann.

Des noms sonnent, gais ou rudes, selon la province. Les gars s’avancent

de leur démarche balancée; seuls leurs yeux, qu’ils ont clairs, se

paillettent de joie. La lettre est légère dans leurs doigts, mais on

sent qu’elle est lourde d’espérance; un geste furtif la cache entre la

vareuse et le gilet de flanelle rouge, uniforme de nos terreneuvas et de

nos islandais.

Ils la liront ce soir, en cachette, sur le gaillard d’avant. Les marins

de France ont la joie simple et solitaire; pour l’instant, l’ouvrage

appelle, on l’accomplit avec d’autant plus de cœur que, les soutes

pleines, on pourra repartir...

De la passerelle, je les vois s’activer, sans un cri, sans un juron; ils

courent d’un point à l’autre, vont, viennent, avec des gestes

déterminés; les treuils manœuvrent et grincent, les mannes d’osier

s’emplissent, s’élèvent avec un balancement de droite à gauche, puis

tombent avec un bruit de tonnerre dans la cale.

* * * * *

Jusqu’à minuit, ils ont œuvre. A quatre heures, ils sont tous à leur

poste. Le froid pince, le norois cingle, mais il fait clair. Depuis

plusieurs jours, le soleil est à l’horizon, l’ombre n’est pas descendue

sur le fjord, et la petite ville en arc de cercle est pimpante comme un

joujou trop neuf. On dirait une exposition d’urbanisme ou une Foire de

Paris surgie soudainement pour quelques semaines.

Un jouet. C’est le mot et la lettre. L’église est minuscule, son clocher

et ses fenêtres sont vert cru; la poste a un toit vermillon et des

fenêtres bleues; l’hôpital, tout là-bas, un hôpital à l’échelle de la

cité, dix-huit lits, dresse un fronton vert pomme sur la prairie qui

essaye de verdir. Il y a, tout autour des moutons, ces moutons islandais

à la toison épaisse; les yeux, sans le vouloir, cherchent la bergère, la

houlette et le traditionnel cyprès.

Il y a même une prison-maisonnette toute grise, mais, comme il n’y avait

pas de prisonniers, le sage bailli a décidé de la louer à un jeune

ménage. C’est une églogue en vérité, mais, hélas! la pastorale s’arrête

là. S’il y a des bergers, il n’y a pas un arbre; quelques épinettes

rampent sur la rare terre végétale.

L’imagination des auteurs grecs qui, pendant vingt siècles, nous ont

conté des histoires de l’autre monde trouverait en Islande mieux que

Pélion sur Ossa.

Pour comprendre ici la nature, il faut songer à l’impossible

collaboration de Dante et de Rembrandt. C’est un entassement formidable

de rocs de basalte, jaillis de entrailles terrestres, qui tressaillent

encore malgré ce prodigieux enfantement. Des vallées entières sont

comblées par la lave, et les pics hérissent leurs aiguilles de granit.

* * * * *

La flamme blanc et bleu--les couleurs de l’Islande--flotte à la cime des

mâts. La ville a pris un air de fête pour célébrer l’anniversaire du

citoyen qui a donné la liberté à son pays.

Le soleil joue sur les eaux vertes du fjord, le soleil faisant

étinceler, là-haut, les neiges et dont les rayons paillettent les

cascades qui, par centaines, dégringolent des monts.

Cette fête du soleil et de la neige est toujours pour moi un

émerveillement, et je songe à Marrakech, la ville rouge, trois fois

ceinturée de remparts, qui berce son indolence islamique au doux

balancement des millions de palmes de son oasis, tandis qu’à l’horizon

se dresse la redoutable barrière de l’Atlas.

Hélas! ici, on chercherait en vain une symphonie naturelle pour

magnifier la gloire du printemps.

Les Elfes, qui veillent dans les gorges ou dansent sur les plateaux, ne

sont pas couronnés de thym et de marjolaine, comme ceux qui furent chers

au poète. Bouleaux nains et saxifrages sont la parure de cette ingrate

terre; de-ci, de-là, le bouquet fragile de la «fleur d’agneau» met

l’éclat mauve de ses multiples paupières. C’est toute la grâce du

renouveau.

Grain à grain, au cours des siècles, dans des trous de lave ou le creux

des rochers, la terre végétale a formé une maigre couche où s’accrochent

désespérément des plantes qui s’entêtent à ne pas mourir.

* * * * *

... Le soleil met des nappes lumineuses aux pentes des toits clairs, et

dans des jardinets minuscules de vieilles dames se penchent, pétrissant

la terre de leurs doigts osseux afin de n’en point perdre la moindre

molécule.

A force de tendresse attentive, elles ont la récompense de quelques

fleurs. Mme Gudmüsen a, dans son jardin, une couronne de pâquerettes à

collerette rouge, une touffe de myosotis et trois pensées; la femme du

pasteur n’en a que deux, mais elle a mis tout son espoir dans la

promesse d’un géranium grand comme la main.

* * * * *

C’est jour de fête. Les Islandaises à corselet de velours brodé d’or, à

tablier de soie changeante, passent au trot de leurs poneys.

Des pêcheurs féroéens, grands et blonds, portent sur l’oreille leur

bonnet de laine noire rayée de minces filets rouges.

Les mousses des chalutiers français traînent leurs godillots sur les

chemins pierreux; ils vont, petits bouts d’homme haut comme ça, roulant

des épaules, pareils à de vieux loups de mer.

Ils crânent, mains aux poches, frimousses effrontées, et lancent des

gaillardises aux filles qui ne comprennent pas.

* * * * *

La nuit, le ciel reste d’un bleu tendre, mais les eaux du fjord

s’assombrissent.

* * * * *

Une sirène déchire le silence. L’écho se répercute et s’agrandit. C’est

le morutier _Normandie_ qui entre dans la passe. Le capitaine Maillard,

un beau marin qui aurait fait jadis un magnifique corsaire, est debout

sur la passerelle; ses matelots et lui tiennent la mer depuis quatre

mois. Depuis quatre mois, ils tournent en rond autour de l’Islande, du

cap Nord aux îles Westmann. Ses cales regorgent de poisson. Il est fier,

ils sont fiers de leur ouvrage; ils sont hâlés, jaunis, brûlés par les

embruns et par le froid. Ils sont effroyablement beaux. Et le vers de

Tristan Corbière est juste qui dit:

_Leur tête a du requin et du petit Jésus._

* * * * *

Dans le chalut, parmi les milliers de morues, un apokal s’est laissé

prendre. Le monstre aux dents aiguës gît sur le pont, grisâtre, rond,

visqueux et flasque.

Dix hommes le poussent par-dessus bord; il tombe sur l’appontement de

bois avec un bruit mou. On l’éventre, il a dans l’estomac dix-sept

grandes morues.

* * * * *

Trois Islandais sont venus, silencieux et graves; ils ont dépouillé la

bête, ils l’ont coupé en lanières de soixante-quinze centimètres après

avoir mis soigneusement le foie de côté, un foie énorme qui donnera

quinze à vingt kilogrammes d’une huile meilleure que l’huile de foie de

morue. On emploie cette huile ici à des usages médicaux. Elle est

souveraine, paraît-il, contre les maux de gorge.

Les trois hommes s’activent, les couteaux fendent la chair d’un blanc

laiteux, les filets découpés sont enterrés.

Dans un mois, ils viendront les reprendre, les nettoieront, et, pendus à

un crochet, ils sécheront à l’air libre pendant un an, après quoi ce

sera un régal de fin gourmet... Si le cœur vous en dit...

* * * * *

Les moutons errent, faméliques, sur la montagne, flanqués d’agnelets

d’une agilité surprenante.

Ils viennent sur l’appontement, happant ce qui tombe: croûte de pain,

tête de morue, entrailles de poissons ou cordage oublié.

Nuit et jour, en toute saison, même par les froids noirs d’hiver, ils

vont ainsi, errants et pitoyables.

Les vieux béliers terriblement cornus, dressés sur la pointe des rocs,

ont l’air de monter, immobiles, la garde aux portes de l’enfer.

* * * * *

Loin de la ville, à l’Ouest, au milieu des tourbières, les eaux

tumultueuses bercent le sommeil des morts.

Ici, sauf deux ou trois tombeaux, les morts sont anonymes. La terre est

bossuée de tertres qu’une herbe courte recouvre.

Dans le coin, à gauche, une croix de bois grise, sans un nom. Un marin

de France se repose là de ses courses lointaines. Il vivait pour la mer,

la mer ne l’a pas pris. D’Yport? de Fécamp? de Paimpol? On ne sait pas.

Une fleur de myosotis a poussé là. Les chalutiers et les goélettes

reviendront au port, un homme manquera... Sur la terre normande ou la

terre bretonne, il y aura une veuve de plus, affalée de douleur aux

marches d’un calvaire.

* * * * *

Demain, la fleurette mourra...

Demain, la neige nivellera les morts, et le petit matelot de France ne

sera plus rien, plus rien, pas même un souvenir. C’est pourquoi, cet

après-midi, j’ai trouvé pour lui des prières anciennes.

* * * * *

Près de l’église, au fond du fjord, il est une maison de bois qui m’est

chère; à la cime de son mât flottent les couleurs françaises.

Ce matin, le bleu du ciel est pareil au bleu du drapeau, la neige

inviolée est pure comme lui, la rouge saigne au soleil des souffrances

subies par la patrie lointaine.

Je ne suis ni gobeur, ni chauvin, mais à travers mes pérégrinations

aventureuses j’ai toujours senti de la joie en mon cœur lorsque j’ai vu

claquer au vent étranger le pavillon de France.

A San Diego, à la frontière mexico-américaine, dans le plus beau pays du

monde, le consul te hissa en mon honneur, drapeau!... Et j’ai eu des

regrets nostalgiques.

En Alaska, au hasard des _placers_, tu étais ma chose et mon orgueil et

ma longue espérance.

Ici, tu affirmes que la France est présente avec les meilleurs de ses

fils... On te dira qu’ils sont devenus fortes têtes, qu’ils te renient,

comme ils blasphèment Dieu... Ça n’est pas vrai, je te le jure. Je les

ai vus se battre avec des Danois, des anglais, parce que ceux-ci avaient

proclamé leur suprématie, comme je les ai vus à genoux et priant sur le

pont lorsque l’esprit de Dieu passait au souffle des tempêtes.

* * * * *

L’attaché consulaire de France a un nom tellement impossible, quelque

chose en... _sen_, naturellement, que les morutiers l’ont baptisé Guimy.

Guimy est un Islandais qui s’enivre royalement chaque fois que

l’occasion s’en présente, et Dieu sait si, avec les équipages qui se

renouvellent constamment pendant la saison de pêche, les occasions sont

fréquentes.

Être ivre est son état naturel. Fort heureusement, l’Islande est

_sèche_. Il y a des décrets prohibitifs, des lois menaçantes...

L’Islande rongée de tuberculose et d’alcool avait besoin d’une forte

discipline.

S’enivrer est devenu l’apanage des classes bourgeoises, car boire est un

luxe coûteux.

Le médecin, l’apothicaire, le pasteur, le consul de Norvège, le

représentant britannique sont ivres tous les soirs; l’attaché consulaire

de France ne peut déroger: noblesse oblige.

* * * * *

Einar Jonson est mon ami. C’est un colosse bon enfant, il mesure 1 m.

97, soulève sans effort des sacs de deux cents livres; il parle le

norvégien, le danois, l’allemand, l’anglais, le français... et

l’espagnol. Il a été paysan, marin, pêcheur, mécanicien, guide, acheteur

de moutons; il vend du charbon, des conserves, des couteaux, des

casquettes, des chevaux, des tricots, des gants; il représente dix

firmes danoises, six maisons anglaises, trois norvégiennes. Il sait se

tailler des chaussures dans une peau de phoque, soigner les poneys,

traire les brebis, tondre les béliers, recoudre une vareuse; il peut

manger pendant cinq heures ou ne pas manger du tout pendant trois jours.

Il peut surtout boire, il tient le whisky comme pas un...

--Einar Jonson, vous avez bu?

Il penche vers moi sa tête, comme un oiseau qui écoute, et répond,

placide:

--Possible, monsieur.

* * * * *

L’_Yport_ a donné son charbon, on a lavé la cale, et maintenant on

embarque la morue; une équipe charge une manne d’osier qu’un crochet

happe, le treuil grince, la manne monte, elle a deux ou trois

balancements puis se déverse dans le ventre du bateau où des marins

rangent le poisson avec un soin minutieux. Peu à peu, le mur s’élève, un

mur large où les morues--enchevêtrées les unes dans les autres--font

l’office de matériaux.

Une couche de poisson, une couche de sel; à la volée le sel neige, il

crisse sous la botte des matelots.

Les lottes, les flétans, les halibuts, dont certains ont plus de deux

mètres, sont mis à part.

Alors que le Norvégien, l’Anglais, l’Allemand font profit de tout, le

matelot de France a l’orgueil de sa pêche, qu’il veut pure et sans

tache.

Un poisson de trop courte taille, houp! un geste par-dessus bord.

Et l’avalanche des morues roule avec un bruit sourd dans la cale, la

saumure odore fort.

Dans un coin du gaillard d’avant, deux mouettes, aux ailes rognées,

piquent du bec la chair nacrée d’une raie.

* * * * *

La morue, c’est la vie de ces hommes... La _mo-ue_, prononcent les

Yportais et les Fécampois. Et ce mot revient, comme une obsession, dans

toutes les phrases; tout y conduit, tout y ramène...

La _mo-ue_, la _mo-ue_, les rudes heures de Terre-Neuve ou d’Islande,

les sales coups de chien, les brumes traîtresses, les doris perdus, une

poche de chalut qui rafle deux mille poissons, la rivalité des pêcheurs

«à la ligne» et des «chalutiers», les éternelles histoires du _banc_...

«Quand j’étais sur le banc...»

Aller aux _bancs_, c’est l’espoir de tous les moussaillons qui sont ici;

ils savent ce qui les attend, la vie rude, la discipline sans pitié,

qu’importe!

--«L’an prochain, j’irai aux bancs!» m’a dit le mousse de l’_Yport_, un

gars de treize ans aux yeux illuminés de fièvre.

Nos islandais et nos terre-neuvas sont de hardis marins... Dunkerque,

Gravelines, Calais, Saint-Brieuc, Binic et Paimpol envoient chaque

saison, de février à août, deux cents navires montés par quatre mille

pêcheurs, goélettes solides et bien gréées, hommes non moins solides et

non moins bien gréés.

La pêche les passionne. Par millions, la bande est en marche en ordre

régulier, les mâles dessous, les femelles dessus.

La goélette, n’ayant conservé qu’une voile, dérive naturellement sur le

travers... Sur le plat-bord opposé à la dérive, sont disposées les

_mecques_ de bois, fendues à l’extrémité supérieure pour le passage de

la ligne.

Les cent mètres de filin se déroulent, le plomb touche, on relève deux

mètres ou trois, puis on relâche, puis on retire: le poisson vorace a

mordu... on hale longuement, d’un geste saccadé, et la morue, comme un

éclair d’argent, paraît. Un mouvement, la voilà sous le bras du pêcheur

qui arrache l’hameçon, coupe la langue et jette dans le parc le poisson

qui se tord. Le piqueur lui ouvre le ventre; le décolleur enlève le

foie, les œufs, coupe la tête; le trancheur sectionne l’arête...

Et tout cela sous un climat meurtrier, dans les brumes qui aveuglent, le

froid qui cingle et la perpétuelle menace de la nature et des hommes...

les icebergs qui dérivent et les steamers de luxe qui foncent...

Il faut gagner une heure ou deux sur le trajet. Malgré les défenses

maritimes, on traverse le _banc_, on ne voit rien, on n’entend rien.

Soudain un craquement, un choc, un cri; encore un doris qui ne rejoindra

pas le bord... Le paquebot passe; il est passé, force aveugle qui ne

s’arrête pas, qui n’a pas le temps de s’arrêter... _Time is money!_

* * * * *

Guimy, agent consulaire de France, vend du charbon aux chalutiers, des

conserves, de la peinture, des cordages...

Vous pensez, peut-être, qu’il serait plus sage d’apporter toutes ces

choses de chez nous? Possible, mais messieurs les armateurs ne peuvent

songer à tout.

Ils sont quatre ou cinq, de Boulogne ou de Fécamp, qui mènent la ronde

autour de l’Islande; ils pourraient s’entendre, aménager l’appontement

de Vest-Dalseyri, dont les planches tiennent par miracle, créer des

dépôts de charbon et de vivres...

Non pas.

Il est préférable de perdre huit jours à Cardiff ou à Newport pour

charbonner... Nous n’avons pas de mines en France, et puis, au taux de

la livre...

Des magasins d’approvisionnement central?

Non plus.

A Bordeaux, chaque capitaine achète ce qui lui plaît chez l’épicier du

coin, qui lui fait la ristourne (4 %).

A Seydisfjord, à Akureyri, à Rejkjavik, de même. Guimy ou ses confrères

sont là, et nos braves loups de mer se procurent des sardines

portugaises, des chandelles anglaises, de la peinture danoise... au prix

fort.

La couronne islandaise, qui égalait notre franc, vaut aujourd’hui 2

francs 50. A quoi bon se gêner? Les actionnaires sont là pour un coup.

Songez que la monnaie islandaise n’a aucun cours... ni en France, ni en

Angleterre, ni aux Féroé, ni même au Danemark.

Mais les braves captains touchent la ristourne...

Donc, Guimy, attaché consulaire de France, a la clientèle de messieurs

les commandants de chalutier; il faut soigner le client, et Guimy, bon

commerçant, est plein de prévenances.

Il a imaginé une excursion à la pointe du fjord... une excursion à

poneys. Et nos marins, heureux d’être en bordée, ont une joie d’enfant.

Ils enfourchent sans crainte les bêtes robustes.

Nous voilà partis: Deshayes, capitaine de l’_Yport_, Friboulet, maître

de pêche à bord du _Cap-Fagnet_, Pelletier, capitaine du _Somme_,

Maillard, capitaine du _Normandie_, Guimy et moi; pardon, j’oubliais le

long Einar, qui ferme la marche, monté sur un poney qui a l’air d’un

monstre à six pattes.

Notre cavalcade met en émoi, par ses appels et ses cris, la paisible

cité. La traversée de la ville est correcte, mais, dès qu’on aborde les

montagnes, les poneys prennent le galop pour le plus grand dommage de

messieurs les capitaines, qui roulent et tanguent effroyablement.

Deshayes, résigné, a lâché la bride et se cramponne éperdument au

pommeau de la selle.

Les gorges grondantes d’eaux qui jaillissent et tombent, les rochers de

basalte taillés à pic, l’eau du fjord qui miroite, étranglée dans la

passe, l’océan qu’on aperçoit là-bas, opale sertie d’azur, ils ne voient

rien dans la course qui les emporte...

Nous gravissons la pente escarpée du mont; un coude cache le fjord et la

mer océane et, sur le plateau, nous avons la surprise de la neige, une

neige pleine de reflets bleus, belle, attirante, immaculée.

* * * * *

Tandis que les chevaux allaient à l’aventure, cherchant à découvrir de

maigres saxifrages, les marins ont joué comme des galopins qui font

l’école buissonnière.

* * * * *

L’ordre est venu par T. S. F. Le _Somme_ est parti hier soir. Le

_Normandie_ appareille. Le capitaine Maillard, redressant sa courte

taille, est partout, sur la passerelle, sur le gaillard d’avant, aux

machines. Sa figure énergique est dure, qu’adoucit la flamme de ses

yeux.

Friboulet gueule à bord du _Cap-Fagnet_, assourdissant son équipage de

jurons, lève les bras au ciel, attestant Dieu et les saints que tout est

pour le pire. Rien ne va, rien ne marche. Ses hommes? des apprentis, des

culs-terreux, des propres à rien; son chalutier? un sabot, une boîte à

outils. Et la _mo-ue_? Ah! la _mo-ue_... sacrée _mo-ue_! Qui m’a f...

une _pèque_ comme celle-là.

Friboulet, bon Yportais, dit la _pèque_ comme il dit la _mo-ue_. Une

_pèque_ de cochons.

--Quoi! rentrer en France! Malheur de malheur! Moi, qui ai touché

quarante mille francs de part l’année dernière; oui, monsieur, quarante

mille francs... Aujourd’hui, ah! misère! quel métier! Aussi, à Fécamp,

je leur f... ma démission par le travers de la figure, comme je vous le

dis, foi de Friboulet, qui n’a jamais menti...

«... Qué qu’t’as à te f... de ma gueule, bougre de mousse... Oui, qui

n’a jamais menti... On me connaît à Fécamp, à Rejkjavik, à Saint-Pierre,

sur les _bancs_, trente ans que je fais ce travail de galérien... Ah!

mais! ah! mais, vivement la France, et oui, qu’on arrive!...

«... Espèce de cochons, attention au treuil... Et ce mécanicien... Ah!

ces mécaniciens, la plaie, monsieur, la plaie... lorsqu’on naviguait à

la voile, le beau temps, l’heureux temps! Ça, des marins? des Parisiens,

monsieur, des Parisiens!...»

Et Friboulet, congestionné, crache de mépris et s’essuie les lèvres d’un

revers de sa main mafflue, puis il poursuit:

--Et le Bosco, où est le Bosco? Il est saoul, pardienne! Pour sûr que le

cuistot n’a pas acheté de pain frais! M’en fous, ils boufferont du

biscuit jusqu’à la gauche! Et ce voleur de Guimy, qui devait m’apporter

ma commission. Il ne viendra pas... la crapule.

«Ah! te voilà, Guimy, mon garçon! Je pensais bien que tu ne me

laisserais pas partir ainsi... Ah! tu as songé... c’était pas une

affaire, on est gens de revue... Moi, j’ai confiance, tout le monde te

le dira, à Fécamp, à Yport, à Rejkjavik; sur les _bancs_ on me

connaît... Merci, mon garçon... Attends un instant, un, deux, cinq,

huit... C’est exact... tu sais, les bons comptes font les bons amis...

Ce sacré Guimy!»

Et la lourde patte du capitaine s’abat sur le frêle Guimy, qui

chancelle, très ému et très ivre...

--Eh! mousse, descends dans la carrée, monte le cognac et deux verres.

* * * * *

L’_Yport_ partira demain. Il attend des instructions. Fécamp ou

Port-de-Bouc? On ne sait encore où l’on ira.

Fécamp, c’est le foyer, la femme, les petits, les vieux; Port-de-Bouc,

c’est un mois de plus à rouler dans les venelles...

Le marin est fataliste. L’ordre arrivera, invisible; on appareillera

pour ici ou pour ailleurs, qu’importe...

On appareillera...

Moi, je reste.

* * * * *

--Le Gall, un coup de main, s’il vous plaît?

--Vous partez?

--Faut bien.

--Houp là, merci.

Mon sac de toile sur le dos. P’tit Cousin, mon mousse, tient fièrement

le pied de l’appareil cinématographique dans sa gaine de cuir. Le Gall

m’escorte, portant avec précaution l’appareil lui-même.

En route!

--Un instant! Je vous suis, allez devant.

Et je me retourne vers l’étroite boîte qui m’a servi de chambre pendant

des jours et des jours, la couchette de bois où j’ai dormi sans rêve.

Encore un coin où j’ai vécu et que je quitte.

Regret? Pas même. Impression nette que la vie continue, bête, absurde,

toujours pareille.

--Oui, je viens.

Les camarades sont là qui me guettent... Des mains calleuses sont

tendues.

--Au revoir, les amis!

On se reverra? Pardieu, je l’espère, en France, ou qui sait là-bas,

quelque part dans un port du monde...

Peut-être aussi jamais; l’au revoir du marin est toujours un adieu.

Sait-on jamais avec la mer?

--... Oui, oui, j’arrive.

Je lance mon sac par-dessus bord et, d’un saut, je franchis le

bastingage.

Je rejoins Le Gall. C’est drôle, mon sac paraît plus lourd, plus lourd

de toutes les misères passées, de toutes les détresses qui viennent.

* * * * *

La femme d’Einar Jonson est une madone florentine, une madone aux

prunelles d’un gris bleu, très doux, très tendre, que frangent des cils

longs et recourbés.

Sa chevelure est une gerbe sous le soleil de messidor. Depuis hier, je

suis son hôte. Elle va et vient, active ménagère; lorsqu’elle s’assied,

elle brode des arabesques avec du fil d’or sur du velours noir.

Elle est toute douceur et toute indulgence; mais lorsque Einar s’attarde

ou ne rentre pas, ses yeux sont des mers minuscules où monte une brume

douloureuse.

* * * * *

--En canot automobile?

--Oui, monsieur. Si je sais conduire? Naturellement, je suis allé de

Seydisfjord à Rejkjavik par le sud, oui, monsieur.

--Vous m’en direz tant.

Et j’ai suivi Einar Jonson.

La pétrolette file sur les eaux calmes du fjord... Je suis debout à

l’avant de la fragile embarcation, et je passe devant l’_Yport_, dont la

cheminée fume tandis que les machines halettent.

--Ohé! de l’_Yport_?

Personne ne me voit, personne ne répond.

* * * * *

La sortie du fjord est rude. La mer est mauvaise, qui s’engouffre entre

Borgarnestangi et Skàlanes.

De violentes rafales tombent des versants abrupts.

Brr! ils danseront ce soir, ceux de l’_Yport_...

En attendant, c’est moi qui valse. La coquille de noix bondit d’une

vague à une autre vague, effleurant les flots; mais les flots se

hérissent et des paquets de mer balayent le canot.

L’épave du _Sterling_ est toujours là, diminuée; le grand mât est encore

visible, mais les baleinières ont été emportées.

Le vent s’accroît lorsque nous doublons la pointe rocheuse; pendant un

quart d’heure, la danse est menée grand train. Enfin, nous voici dans le

Lodmundarfjord, qui s’enfonce de quatre milles dans les terres, si l’on

peut appeler terres cet amoncellement fantastique de rochers.

Ces rochers vivent d’une vie intense. Des millions d’oiseaux ont fait

leurs nids là. Ils passent par groupes de plusieurs centaines, rasant

les eaux, tournant dans l’air, se posant d’un seul coup, repartant tous

ensemble avec une harmonie, une grâce admirables.

A vingt mètres de la rive, nous jetons l’ancre; impossible d’aborder. A

travers l’eau transparente, on voit le sable fin et noir.

Einar, tranquillement, enjambe le bord et descend dans l’eau. Je le

regarde, éberlué; mais, placide, il continue sa route vers le rivage.

Je saute aussi.

Tous deux, sur les rochers, nous nous ébrouons comme de jeunes chiens.

Un vol d’eiders passe, triangulaire.

* * * * *

Marche pénible dans les éboulis. Enfin, voici la terre, une terre molle

où l’on enfonce.

Sur la droite, dans une lagune, les eiders sont par centaines. Les

mâles, tête et queue noires, ventre blanc, surveillent les nids, creusés

les uns à côté des autres, où les femelles, grises et brunes, couvent.

Les oiseaux, ignorant la méchanceté des hommes, me laissent approcher.

Ils tournent vers moi leur prunelle ronde et inclinent le cou.

Quelques mâles volent au ras des eaux... Deux femelles quittent leur nid

et sous un fin duvet j’aperçois les œufs, de œufs à coquille verdâtre,

deux fois gros comme ceux d’une poule.

Ce duvet si rare, si cher, elles l’arrachent de dessous leurs ailes afin

de protéger du froid les futurs petits, aussi pour les soustraire à la

vue des hirondelles de mer, qui tourbillonnent par milliers, criardes et

rapaces.

Je monte l’appareil cinématographique, je mets au point. Je tourne un

ensemble. Rien ne bouge... Je me rapproche davantage pour «faire un

premier plan», les palmipèdes posent devant l’objectif comme des bêtes

apprivoisées dans un studio.

* * * * *

Le _baer_, la ferme est là, sur la rive nord. Les cartes marines

l’appellent Nes, les Islandais Lodmundar.

C’est le classique _baer_, pareil à ceux que je vais rencontrer, égrenés

le long de ma route, au cœur de l’Islande.

Le bois est une chose précieuse ici, il faut l’économiser et l’employer

avec parcimonie. La façade seule est faite de sapin, le toit est coiffé

de gazon. Les murs, de soixante centimètres à un mètre d’épaisseur, sont

en terre. Le sol est de terre battue.

Il faut franchir le seuil en se courbant, le rez-de-chaussée est en

contrebas; par des couloirs sombres où l’on marche en tâtonnant, on

aboutit aux différentes pièces: la cuisine, large et accueillante; la

chambre, où père, mère, grands-parents et enfants couchent en des lits

étroits; un seul drap les recouvre, mais il y a l’édredon d’eider dans

lequel on se love lorsqu’il fait très froid.

Les lits, sans aucun art, montants de bois ajustés, sont extensibles en

longueur et en largeur.

Lits délicieusement inconfortables, que vous m’avez semblé doux dans la

tiédeur de la chambre, après les dures nuits passées à dormir sur la

neige!

... Mais, donnant sur l’extérieur, il y a une pièce qui est l’objet des

soins particuliers de l’hôtesse: c’est le salon de réception, où l’on

vous accueille dès que vous vous présentez, sans jamais vous demander ni

qui vous êtes, ni d’où vous venez, ni où vous allez. L’hospitalité est

un droit immuable. L’hôte est sacré. Ce qu’il y a de plus beau et de

meilleur dans le _baer_ est à lui, et les maîtres sont, pour lui, des

serviteurs.

La salle des hôtes est planchéiée, les murs sont en lames de sapin nues;

là le canapé, le fauteuil, la commode sur laquelle sont des vases

minuscules et de menus objets-souvenirs; là aussi des cadres avec les

photographies des parents, des amis.

Les murs sont sans ornement, parfois une gravure les anime. Un saint,

une sainte, chromos criards venus d’Allemagne, ou reproduction d’un

tableau. Jeanne d’Arc et Napoléon disent la gloire de la France, et j’ai

eu deux fois la vision de l’_Angelus_ de Millet.

Cet _Angelus_, que j’avais rencontré voilà bien des années déjà aux

dernières marches du monde, tout là-haut, aux rives du Yukon, dans les

champs glacés d’Alaska, je le retrouve ici, à la place d’honneur, dans

une humble ferme, paysans ayant compris ces paysans courbés sous le

souffle de Dieu qui passe avec la voix des cloches...

Le _baer_ de Nes est une pauvre chose. Planté de travers pour résister

aux vents du large, il s’ouvre sur la montagne qui se dresse, immédiate

et hostile, noire de basalte et blanche de neige; c’est l’horizon de ces

hommes qui vivent et mourront là.

Il y a le père et le fils, ce fils a femme et enfants... des enfants

blonds comme des blés mûrs, et dont les yeux d’un bleu tendre regardent

étonnés l’appareil du «Frankman».

Ils se rangent, dociles à ma voix, devant la porte, sur le gazon formant

talus, et là, les mains l’une sur l’autre, ils attendent sans bouger,

sans rire, graves et déjà réfléchis.

La salle de réception ici ne connaît pas le luxe. Une table, deux

escabeaux; au mur, pendue à un clou, une couronne mortuaire en perles,

avec, sous verre, un cœur fané.

Ici, comme dans la Rome primitive, la Grèce ancienne ou l’Inde des

Védas, le culte des morts est sacré. On vit avec eux. Et l’ex-voto est

un hommage qui perpétue le souvenir.

L’hôtesse nous apporte le traditionnel café. Elle nous sert elle-même et

se tient debout pour nous honorer.

L’homme qui travaillait dehors est venu, sitôt averti; il entre, nous

salue et s’assied sur un coffret de bois où sont peintes des guirlandes

de feuilles d’un ton rouge vif.

* * * * *

Houle dans la passe de Lodmundarfjord, dur retour. Le canot automobile

pique du nez dans les lames. Nous embarquons de l’eau à chaque coup. La

vague passe par-dessus bord comme par jeu.

Pour me tenir debout, je me cramponne au mât. Chaque paquet de mer me

gifle. Je m’arc-boute de toute ma volonté pour ne pas me laisser

emporter.

Dans la partie ouest-sud-ouest de Seydisfjord, nous retrouvons le calme.

Le mouillage de Vest-Dalseyri est vide.

L’_Yport_ est parti.

Je suis seul maintenant.

* * * * *

--Dites donc, Einar?

--Monsieur?

--On peut aller de Seydisfjord à Rejkjavik?

--Monsieur sait bien (Einar parle toujours à la troisième personne),

monsieur sait bien que le _Sterling_ a coulé.

--Je sais, oui. Mais il y a un service côtier:

Rejkavik–Akureyri–Seydisfjord–Portland–Rejkjavik.

--Oui, monsieur.

--Bien. Quand passe le prochain courrier?

Einar lève les bras vers le ciel comme pour attester son impuissance.

Je poursuis:

--Et le service régulier: Copenhague–Féroé–Seydisfjord–Rejkjavik?

--L’_Island_ ou le _Godafos_ passera le 30 juin, peut-être, ou le 30

juillet.

Je regarde Einar, il ne plaisante pas. Du reste, il a son même geste

accablé:

--On ne sait pas.

--Ah bon!

* * * * *

--Dites donc, Einar?

L'Ile d'Enfer · 第 1 / 6 段