IX

La grande salle de la maison Le Goanec est une vaste pièce orientée vers

la mer qu’on entend bruire, dès que s’ouvre la porte ou la fenêtre qui

l’avoisine. Des meubles s’y dressent, solides comme la race qu’ils

servent: armoire de châtaignier massif, portant sur ses panneaux les

initiales du ménage, taillées au couteau en plein bois; lit-clos à

cintre sculpté, avec de courts rideaux à ramages; dressoir bien garni,

horloge à longue gaîne historiée de fleurs peintes.

Ce soir, une petite lampe triste brûle sur la table, découpant au

plafond des ombres bizarres; elle éclaire trois couverts dressés. Près

de l’âtre qui flambe, Marie Le Goanec est assise à son rouet qui

ronronne, et voici que le mouvement de la fileuse s’alanguit, et puis

s’arrête; elle repousse le rouet d’un geste las. Elle consulte la

pendule, et tout à coup se précipite à la porte: ces pas... serait-ce

enfin Mona? Mais un voisin passe après un rapide bonsoir, et seul

pénètre le vent qui fait monter, dans la cheminée, la flamme claire des

fagots. Affolée, la mère se penche dans la nuit close:

--Mona?

Une voix lointaine répond:

--J’arrive, femme!

La Bretonne est soudain tranquillisée; la petite est avec le père, c’est

sûr. Joyeuse, Marie verse la soupe dans la soupière, et la met sur la

table. L’instant d’après, Le Goanec entre, et clôt la porte derrière

lui.

--Failli temps! Bonsoir.

--Et la petite?

Le Goanec tend à la flamme ses mains engourdies; il se retourne,

placide:

--Pas là? T’inquiète pas, elle rentrera toujours bien. A table!

Un instant, la mère sert en silence celui qui n’a jamais parlé qu’en

maître à la maison; puis, impuissante à surmonter plus longtemps son

angoisse:

--L’as-tu bien cherchée, au moins?

Haussant les épaules, le marin répond, en se versant une bolée de cidre:

--Tranquillise-toi donc! Elle est quelque part, sur la grève, qui attend

Yann!

Il a un rire ironique; Marie proteste:

--Ne ris pas, Jérôme! Le malheur pourrait bien être sur la maison!

--Tu es folle!

--Ne vois-tu pas que ta fille se ronge à périr, de peur du mari que tu

veux lui donner?

--Des mots! gronde le marin. Elle épousera Juhel, ou bien...

--Ou bien?

--Je la chasserai. Et ce n’est pas toi qui m’en empêcheras. Pour

commencer...

Renversant d’un coup de botte son escabeau, il lève un poing massif. Sa

femme lui fait face, et la dignité de son regard, qui reflète une âme

droite et fortifiée par les principes élevés sur lesquels elle s’est

toujours guidée, fait reculer l’homme courroucé. Dans le silence où

tictaque l’horloge, Marie parle, et l’autorité de sa voix s’impose au

pêcheur qui l’entend malgré soi:

--Écoute, mon homme; j’ai supporté toute ma vie tes deux passions, la

mer et l’or; j’ai été faible, je t’ai cédé toujours; mais c’est fini;

j’ai réfléchi, ces derniers temps, en voyant Mona pâlir comme une

trépassée; je veux la protéger. Elle épousera Yann, il faudra bien que

tu y consentes. Et je vas le lui dire en la ramenant.

Écrasé de stupeur, sentant vaguement poindre en lui l’aiguillon du

remords, Le Goanec ne trouve rien à répondre. Sa femme s’enveloppe d’une

cape; elle ouvre la porte, et se retournant sur le seuil, ombre noire où

luit l’acier d’un regard résolu:

--Que Dieu te pardonne, mon pauvre homme, pour le mal que tu as fait à

ta fille, et que tu voulais lui faire encore!

Elle referme la porte, qui bat avec un claquement sourd. Le Goanec,

vaincu, s’écroule sur une chaise.

X

Combien de temps le pêcheur demeura ainsi, courbé sous le poids du

remords naissant, il n’aurait su le dire. En lui des pensées

s’agitaient, mêlées, confuses, douloureuses pour son cerveau inhabitué à

réfléchir. Il songeait que peut-être il avait parlé jadis trop vite et

trop fort; il regretta le bel ordre de son foyer, docile sous sa main;

il s’inquiéta malgré tout, dans un renouveau de sa vieille affection de

père adoptif, de ce qu’avait pu devenir Yann: de mauvais bruits

couraient depuis deux jours sur le patron de la _Joséphine_; tout de

même, il l’aimait, l’enfant qu’il avait sauvé, puis élevé, et la pensée

qu’il avait pu lui arriver malheur par sa faute à lui, Le Goanec, était

tout à coup pénible au pêcheur.

Et comme celui-ci ressassait des pensées tristes, et commençait à

s’attendrir sur le sort malheureux de sa fille, un coup sourd, dans la

vieille porte, tira l’homme de sa méditation.

--Qui va là?

--Juhel Guerval.

Les deux mains appuyées sur sa table, le marin se leva à demi, en

maugréant:

--V’là autre chose, à cette heure!

--Eh bien? fit derrière l’huis, une voix impatiente.

Sans hâte, sans pensée, le Breton alla tirer son loquet. Une bouffée

d’air froid lui sauta au visage, tandis que furtif, le regard baissé,

l’Islandais entrait:

--Bonsoir à tous!

--Bonsoir.

Les deux hommes étaient en présence. Le Goanec restant immobile et muet,

Guerval attira un siège, et s’y laissa lourdement tomber. Alors, avec un

embarras qu’il ne dissimulait point, étant novice en diplomatie, patron

Le Goanec demanda, et sa voix sonnait étrange à ses propres oreilles:

--Ainsi donc, la campagne est finie?

--Oui.

--Et voilà que vous arrivez?

--Tout de suite.

--En retard que tu es.

Guerval haussa les épaules. Puis, à son tour, il interrogea:

--Et chez vous, ça va?

--Oui.

--Mona?

--Aussi.

Juhel se leva:

--Par la sambleu, voisin! les mots coûtent cher, ce soir, à ce qu’il

paraît. Je reviendrai.

Déjà Guerval gagnait le seuil. Il marchait pesamment, jetant à droite, à

gauche, des regards sournois, qui incitèrent Le Goanec à tirer les

choses au clair. Aussi bien, la femme avait peut-être raison, et puis,

il faudrait toujours en arriver là, n’est-il pas vrai?

D’un air bonhomme, le vieux pêcheur jeta:

--Vous en allez pas comme ça... Donnez-moi avant des nouvelles de Yann,

votre novice.

--Hein?

Guerval s’appuyait à la table, suivant sa pose favorite.

--Ben oui, je m’y intéresse, à ce petit; quelquefois on a des mots,

comme ça... mais tout de même, c’est moi qui lui ai sauvé la vie, et

c’est la patronne qui l’a élevé. Alors, qu’est-ce qu’il devient?

L’autre, ayant eu le temps de se reprendre, fit, avec une jovialité

forcée:

--Parole! On dirait un interrogatoire! Je ne me fâcherai pas, voisin,

rapport à votre fille, vu que vous me l’avez promise... mais parlons

d’autre chose.

Un trouble, dans sa voix, n’était pas si bien caché, que la finesse de

Le Goanec ne le perçut. Qu’y avait-il donc? Prudent, le père de Mona

n’insista pas de front:

--C’est bon, c’est bon, Juhel; comme vous dites, parlons d’autre chose.

Et pour fêter votre retour, vous prendrez bien un verre?

Tout en parlant, il tirait de l’armoire une bouteille de tafia

vénérable, rapportée des îles jadis. S’attablant en face de Guerval, il

emplit deux verres, l’un jusqu’au bord, l’autre à moitié seulement; et

prenant pour soi-même ce dernier, qu’il leva dans la clarté de la lampe:

--Eh! c’est du bon, Juhel! Allez-y sans crainte!

--Je vois ça!

Un silence pesa. Le Goanec reprit:

--Dites donc, camarade, on est mieux à boire ici qu’à faire le quart

dans les brumes d’Islande!

--Pour ça, bien sûr!

--Encore un verre?

--C’est pas de refus.

Juhel, poussé par son hôte, absorba coup sur coup de fortes rasades du

liquide ardent; ses joues s’animaient; ses yeux brillants roulaient dans

leurs orbites, et cherchaient par delà les murs.

Le Goanec demanda, versant toujours l’eau-de-vie qui ne demeurait guère

dans le gobelet de l’Islandais:

--Vous me raconterez bien vos souvenirs de là-bas? Ça me rajeunira: j’y

suis été, moi aussi, dans les temps!

--Oui... dans les temps.

--Qu’y avez-vous vu de neuf?

--Oh! c’est une île... une île... bigrement éloignée!

Il rit, d’un rire épais d’ivrogne; le père de Mona suivait son idée:

--Oui, c’est bien vrai... et la mer est mauvaise dans ce coin-là!

--Elle n’est point commode tous les jours!

--Bah! Avec un bon équipage comme vous aviez, voyons, camarade!

--Oui, oui, c’étaient des braves gens! A leur santé!

--Tous des braves gens, Juhel? A la bonne heure!

Mais la main de Le Goanec tremblait maintenant, tandis qu’il versait à

son hôte la liqueur dorée; il touchait au cœur de son enquête, il allait

savoir... et soudain il avait peur de ce qu’il allait apprendre.

Guerval grogna:

--Tous? Je n’ai pas dit cela!

--Comment?

Il rit, et Le Goanec blémissant rit aussi, le cœur serré. Juhel

continua:

--Le petit Yann... mauvaise tête!

A ce moment, derrière les deux hommes absorbés dans leur conversation,

la porte s’ouvrit sans bruit. Mona parut, décoiffée par la tempête

brusquement surgie sur la falaise. Ses vêtements ruisselaient d’eau, et

les brides de sa coiffe flottaient sur ses épaules. En voyant Guerval,

en entendant ses paroles, la jeune fille chancela, prête à tomber. Mais

elle joignit les mains, demanda dans une ardente imploration le courage

de tout savoir, et, forte de l’assistance divine, s’enfonça résolument

dans un coin d’ombre pour écouter le colloque qui libérait le secret

maudit.

Patron Le Goanec insistait:

--Alors, Yann?

--Ben, j’y ai fait son affaire... voilà!

--Ah!... Ce que c’est que d’être un homme!

Flatté dans son amour-propre, l’Islandais se rengorgea:

--Ça n’a pas été long!

Un gémissement plaintif s’éleva, noyé dans le souffle de la tempête.

Sentencieux, Le Goanec déclara:

--Un gaillard fort comme vous êtes!

Par-dessus la table, Juhel se pencha. Il perdit l’équilibre, se

redressa, puis allongea au vieux pêcheur une bourrade amicale:

--Ce Le Goanec! Quel farceur!

Le patron de la _Rose-Printanière_ se recula, et l’homme tomba de

nouveau sur la table. Dans l’ombre, la jeune fille, les yeux agrandis

par l’horreur, écoutait toujours. Elle gravissait son calvaire, comme

Madame Marie dans les siècles passés.

--Un petit verre encore? proposa le Breton.

--Tout de même, acquiesça Guerval; du riche trois-six que vous avez là!

L’ivrogne faisait claquer une langue épaisse. Son hôte le ramena au

sujet:

--Alors, Yann?

--Ah oui, Yann... Eh bien, voilà! un soir après la pêche je l’ai trouvé

à fainéanter sur un paquet d’aussières. Voilà!

--Voyons, Juhel, continuez!

--Alors moi, n’est-ce pas? j’ai voulu l’envoyer à la besogne, et puis il

m’a dit des mots... rapport à votre fille, qu’on était venu à parler. Ça

fait que moi, j’ai bien vu qu’il fallait en finir... Houp!... par-dessus

bord!

Debout sur ses jambes mal assurées, il cherchait à mimer le mouvement.

Mona avait caché sa tête dans ses mains.

D’une voix qu’il parvient à rendre indifférente, Le Goanec s’enquiert:

--Il ne s’est donc pas défendu, Yann?...

--Minute! Il ne voulait pas y aller, même, ce petit! Mais moi, j’avais

ce qu’il fallait pour le dresser, et proprement encore!

--Quoi donc?

Du regard, Juhel cherche sur la table; d’une main malhabile il saisit un

couteau, le brandit, l’air égaré, l’accent éraillé par l’ivresse.

--Comme ceci, compère!

Le Goanec se lève précipitamment pour désarmer le bandit; en même temps

un cri jaillit, surhumain, râle et sanglot, et Mona s’élance.

C’était plus que n’en pouvaient supporter les forces de la pauvre enfant

épuisée, et devant les yeux de qui flottait encore la vision de tout à

l’heure.

Vers l’église prochaine, dont la voix frêle, trouant la nuit, appelle

les fidèles à l’angelus, elle s’encourt éperdue, pour chercher la force

de souffrir. Au passage, elle heurte Guerval, dont le dos épais

obstruait la porte; sous le choc léger, l’homme tombe, d’une masse,

comme font les ivrognes, sur son propre bras qui brandissait le couteau

meurtrier; sur le parquet soigneusement lavé, orgueil de Marie Le

Goanec, du sang bouillonne, épanouissant sa pourpre fleur.

Yvonne l'Islaise · 第 35 / 40 题