VIII

Mona est demeurée assise sur l’étroit parapet; dans la poche de son

petit tablier, sa main a cherché son chapelet qu’elle égrène pieusement,

tandis que sa pensée vagabonde autour des syllabes rituelles:

--Je vous salue, Marie... Bonne Mère, j’ai fait sonner la cloche des

nouvelles, et je n’ai pas reçu de lettre... Sainte Marie, mère de

Dieu... Sainte Marie, ma mère aussi, protégez-moi... Sainte Anne,

veillez sur nous... J’irai à Auray; j’irai au pardon quand Yann sera

revenu, et j’allumerai un grand cierge... je prierai les bras en croix

aussi longtemps qu’il brûlera... priez pour nous, pauvres pécheurs...

Yann, c’est un isolé dont je vous confie la garde...

La petite Bretonne s’enveloppe d’un grand signe de croix, et,

réconfortée, elle gagne, pour mieux guetter l’horizon, l’extrémité du

môle battu par le ressac. Mais la nuit tombe très vite, on n’y voit plus

qu’à peine sur l’espace mouvant où roulent les flots. Alors, une idée

vient à Mona, que l’inquiétude possède et martyrise: elle va gravir la

falaise; de là, elle verra plus loin...

En quelques instants d’une course affolée, la jeune fille a gagné la

crête rocheuse. Mais la nuit a marché plus rapidement qu’elle, il fait

complètement noir maintenant. Qu’importe? qu’importe tout? Le froid,

l’obscurité, l’angoisse du foyer, la faim, la peur qui rôde sur la

lande, où vers minuit, disait-on jadis à la veillée, trottinent les

pieds fourchus des korrigans? Insensible, écroulée sur l’herbe humide,

les mains jointes, les yeux fixes, Mona guette le retour de son

bien-aimé.

Soudain la lune se lève au-dessus des roches; comme la mer bruit

sinistrement! des panaches d’écume sautent en aigrettes d’argent sur les

récifs. Immobile, la jeune fille regarde sans les voir les flots où

courent des traînées laiteuses, parmi lesquelles dansent des étincelles.

Et voici qu’un tremblement la secoue, la vie semble se retirer de son

visage pâli sous les rayons de la lune. Mona voit... oh! ce qu’elle

voit!

Dans le ciel, très près--très loin peut-être, car elle n’a plus le

pouvoir d’apprécier les distances--c’est le pont d’une goélette

morutière, le pont de la _Joséphine_; tout au fond, la côte d’Islande se

découpe en noir contre le velours du firmament nocturne. Assis sur un

rouleau de cordages, adossé au plat-bord dans une attitude abandonnée de

songe extasié, Yann dort. Yann? Est-ce bien lui, ce garçon amaigri? Il

rêve; un sourire très tendre illumine son visage.

Mona essaye de lui envoyer un baiser à travers l’espace; mais son bras

n’esquisse qu’un geste inachevé.

La vision se déroule, s’amplifie: Guerval surgit d’une écoutille, il

interpelle rudement son novice.

Avec brutalité, Juhel reproche à Yann son inaction; le fiancé de Mona se

lève pour obéir à l’ordre qui vient de lui être donné, mais il est très

las... il a un mouvement de la main pour s’appuyer au bastingage, et se

tourne dans la direction du pays; Guerval serre les poings et demande à

Yann s’il prétend toujours lui ravir Mona. Le gars fait un signe

affirmatif; brusquement, Juhel bondit sur lui, et les deux hommes

roulent sur le pont, corps à corps.

Sur la falaise, Mona tend des mains suppliantes, elle veut fermer les

yeux pour ne plus voir. Mais, retenus par une force invincible, ses bras

retombent, ses paupières refusent de s’abaisser, il faut que jusqu’à la

fin elle regarde la terrible scène.

La lutte est courte. Yann, plus souple, a l’avantage; Juhel se débat

vainement. Il cherche quelque chose dans sa poche. Horreur! D’un coup de

couteau, il poignarde son adversaire, et voici qu’il le jette par-dessus

bord. L’excès de la douleur rend le mouvement à Mona... Elle se lève,

toute raidie encore, un cri rauque s’étrangle dans sa gorge, elle veut

courir, fuir le cauchemar; mais elle tombe d’une pièce, évanouie.

Cependant la vision a disparu, au ciel où des nuages noirs accourent en

chevauchées pressées. Ils vont masquer la lune, pas assez vite toutefois

pour que ses derniers rayons n’éclairent une goélette qui embouque la

passe, glissant sans bruit, sous petite voilure. C’est la _Joséphine_;

Guerval est à sa barre, son front est soucieux, sa bouche a des plis

durs.

Yvonne l'Islaise · 第 34 / 40 题