Il est d’usage, aux villages disséminés autour de Paimpol, qu’à la
veille du départ des goélettes pour l’Islande, une procession quitte
chacune des vieilles églises prosternées près des grèves. Les gars,
chacun sa «douce» au bras, suivent dévotement les recteurs, aux pas
majestueux sous les lourds ornements d’or. On longe la côte, en
invoquant la bénédiction du ciel sur ceux qui vont partir; et le
lendemain les goélettes prennent le large d’un coup d’aile, emportant
des cœurs moins lourds.
Juhel Guerval devait venir chercher Mona; ils suivraient ensemble la
procession, et seraient dès lors «accordés» aux yeux de tous.
Décidée à éviter ces fiançailles publiques, la jeune fille, rassemblant
son courage, avait sur le conseil de sa mère fui la maison paternelle
avant l’heure fixée pour le rendez-vous; et seule, très triste, elle
errait sur la grève, les yeux brillants de larmes contenues.
Un beau gars, bien découplé dans sa veste ronde de paysan breton, le
fusil en bandoulière, la cartouchière à la taille, parut sur la falaise,
qu’il dévala d’un pied sûr. Quelques pas le rapprochèrent de Mona, aux
pieds de qui il jeta un lièvre au pelage roux.
--Bonjour, Mona! Tiens, vois: j’ai chassé pour toi!
La jeune fille se détourna; ses lèvres fraîches esquissèrent un navrant
sourire, elle murmura:
--Merci, Yann.
--Mais qu’as-tu donc, petite amie chérie? Tu es triste?
--Oh! Yann, mon père...
--Tu lui as parlé de nos projets?
--J’en ai causé à maman, qui est contente. A lui, je n’ai pas osé, parce
que je sais qu’il en a d’autres. Des projets terribles...
--Quoi donc?
--A l’automne, dès le retour des Islandais, il veut que j’épouse
Guerval...
--Que tu épouses Guerval? fit le gars dans un cri.
Le jeune berger avait jeté sur le sable son fusil et son carnier;
chancelant, il s’appuya sur un roc vêtu d’algues luisantes.
--Ah! Mona! Mona... pourquoi cela? balbutia-t-il.
--Parce qu’il est riche, répondit douloureusement la jeune fille. Et
puis, continua-t-elle en baissant la tête, parce qu’il est marin... Ah!
Yann... pourquoi n’es-tu pas marin aussi?... Regarde comme elle est
belle, aujourd’hui, la mer... Sa chanson t’appelle...
La nappe liquide miroitait, calme et bleue sous le soleil léger; les
vagues, sur les brisants, faisaient un bruit de baisers. Le visage du
gars se contracta:
--Mona, fit-il d’une voix oppressée, cette mer si douce, oublies-tu
qu’elle a roulé les corps de mes parents?... Je te dis, moi, que si
maintenant elle se fait caressante, c’est pour m’appeler aussi, pour
m’attirer dans ses bras froids qui m’apporteraient la mort.
Il parlait d’un accent si sombre, si résolu, que la pennhérès frissonna;
elle demanda, en tordant de désespoir ses petites mains nerveuses:
--Alors, que va devenir notre tendresse?
Yann un instant songea: il cherchait un appui.
--Tu dis cependant que ta mère est contente? Que conseille-t-elle?
--Elle craint la colère du père... sans doute elle ne nous défendra
guère...
--Alors, murmura le berger, comment nous soutenir l’un l’autre?
Il s’assit sur le roc; la jeune fille prit place à ses côtés. Suivant sa
pensée, Yann expliqua, une lueur extatique dans ses yeux de terrien:
--Il existe dans nos montagnes une herbe d’or que l’on rencontre
rarement, parce qu’elle ne fleurit que tous les sept ans; elle est
belle, dit-on, belle à rendre fous ceux qui l’aperçoivent. Il en est de
même de notre tendresse, ma jolie, elle est belle, elle est rare, c’est
pourquoi elle vaincra toutes les difficultés.
Confiante, la jeune fille souriait aux paroles de son ami, qui
ambitionnait de la conquérir et de la protéger. Un instant de bonheur
fleurit au cœur de ces êtres jeunes qui se chérissaient; mais soudain un
coup de vent du large parcourut la mer, un brusque ressac crêta d’écume
les vagues crevant à grand bruit. Mona s’écarta, subitement pâlie:
--Yann! j’ai peur! Vois comme l’Océan est mauvais! il semblerait qu’il
veuille se dresser contre notre cher projet...
--Aie confiance, Dieu ne nous abandonnera pas, il m’aidera à te protéger
de tout péril.
Le Breton voulut prendre dans la sienne la petite main crispée qui se
défendait. A ce moment, du clocher caché derrière la falaise, une
sonnerie joyeuse s’égrena.
--Tu entends, Mona, la cloche? C’est l’appel du bonheur.
--Crois-tu?
--Viens, ma jolie, viens; je veux suivre avec toi, sous la protection de
la bonne Mère, le cortège des fiancés!
La cloche sonnait maintenant plus vite et plus fort; des chants, des
bombardes, des binious, s’unissaient à l’alleluia joyeux qui s’épandait
sur les grèves; confiante, Mona mit dans celle de Yann sa main qui
tremblait encore.
Et la procession déboucha sur la plage, long cortège recueilli, où les
ailes blanches des coiffes palpitaient, auprès des têtes brunes ou
blondes des gars en prière. Des bannières flottaient à la brise, parmi
les vapeurs d’encens entourant le dais doré sous lequel s’avançait M. le
recteur, haussant de ses bras vigoureux la lourde monstrance
flamboyante. Les enfants de cœur suivaient, floraison de soutanelles
rouges. Et des invocations frissonnaient dans l’espace, mêlant les
phrases latines de la liturgie aux cantiques naïfs de la foule:
--_Mater amabilis_...
--_Mater admirabilis_...
--_Ora pro nobis_...
--Notre-Dame de la Clarté!
--Sainte Anne!
--Saint Gildas!
--Grand Saint Méen!
--... Priez pour nous!
La procession se déroulait toujours, couvrant toute la petite grève
blottie entre ses récifs dorés par le printemps. Les porte-croix
commencèrent de gravir lentement la falaise, par le sentier que Yann
avait si lestement descendu tout à l’heure. Mona et Yann, qui s’étaient
agenouillés sur le passage du dais, se relevèrent. La jeune fille
glissa, avec un geste de chaste assurance, son bras sous celui de son
ami, et prit avec lui rang dans le cortège. Et sa voix fraîche se
joignit aux soprani des pennhérès, aux barytons des gars, pour l’hymne
saint qui décrut au loin.
--_Ave maris stella_...
Maintenant la plage étroite était déserte, jonchée de rameaux d’ajoncs
et de bruyères. La mer était silencieuse, et quelques barques noires aux
voiles brunes faisaient paraître plus vaste encore son immensité
mystérieuse.