III

Il est d’usage, aux villages disséminés autour de Paimpol, qu’à la

veille du départ des goélettes pour l’Islande, une procession quitte

chacune des vieilles églises prosternées près des grèves. Les gars,

chacun sa «douce» au bras, suivent dévotement les recteurs, aux pas

majestueux sous les lourds ornements d’or. On longe la côte, en

invoquant la bénédiction du ciel sur ceux qui vont partir; et le

lendemain les goélettes prennent le large d’un coup d’aile, emportant

des cœurs moins lourds.

Juhel Guerval devait venir chercher Mona; ils suivraient ensemble la

procession, et seraient dès lors «accordés» aux yeux de tous.

Décidée à éviter ces fiançailles publiques, la jeune fille, rassemblant

son courage, avait sur le conseil de sa mère fui la maison paternelle

avant l’heure fixée pour le rendez-vous; et seule, très triste, elle

errait sur la grève, les yeux brillants de larmes contenues.

Un beau gars, bien découplé dans sa veste ronde de paysan breton, le

fusil en bandoulière, la cartouchière à la taille, parut sur la falaise,

qu’il dévala d’un pied sûr. Quelques pas le rapprochèrent de Mona, aux

pieds de qui il jeta un lièvre au pelage roux.

--Bonjour, Mona! Tiens, vois: j’ai chassé pour toi!

La jeune fille se détourna; ses lèvres fraîches esquissèrent un navrant

sourire, elle murmura:

--Merci, Yann.

--Mais qu’as-tu donc, petite amie chérie? Tu es triste?

--Oh! Yann, mon père...

--Tu lui as parlé de nos projets?

--J’en ai causé à maman, qui est contente. A lui, je n’ai pas osé, parce

que je sais qu’il en a d’autres. Des projets terribles...

--Quoi donc?

--A l’automne, dès le retour des Islandais, il veut que j’épouse

Guerval...

--Que tu épouses Guerval? fit le gars dans un cri.

Le jeune berger avait jeté sur le sable son fusil et son carnier;

chancelant, il s’appuya sur un roc vêtu d’algues luisantes.

--Ah! Mona! Mona... pourquoi cela? balbutia-t-il.

--Parce qu’il est riche, répondit douloureusement la jeune fille. Et

puis, continua-t-elle en baissant la tête, parce qu’il est marin... Ah!

Yann... pourquoi n’es-tu pas marin aussi?... Regarde comme elle est

belle, aujourd’hui, la mer... Sa chanson t’appelle...

La nappe liquide miroitait, calme et bleue sous le soleil léger; les

vagues, sur les brisants, faisaient un bruit de baisers. Le visage du

gars se contracta:

--Mona, fit-il d’une voix oppressée, cette mer si douce, oublies-tu

qu’elle a roulé les corps de mes parents?... Je te dis, moi, que si

maintenant elle se fait caressante, c’est pour m’appeler aussi, pour

m’attirer dans ses bras froids qui m’apporteraient la mort.

Il parlait d’un accent si sombre, si résolu, que la pennhérès frissonna;

elle demanda, en tordant de désespoir ses petites mains nerveuses:

--Alors, que va devenir notre tendresse?

Yann un instant songea: il cherchait un appui.

--Tu dis cependant que ta mère est contente? Que conseille-t-elle?

--Elle craint la colère du père... sans doute elle ne nous défendra

guère...

--Alors, murmura le berger, comment nous soutenir l’un l’autre?

Il s’assit sur le roc; la jeune fille prit place à ses côtés. Suivant sa

pensée, Yann expliqua, une lueur extatique dans ses yeux de terrien:

--Il existe dans nos montagnes une herbe d’or que l’on rencontre

rarement, parce qu’elle ne fleurit que tous les sept ans; elle est

belle, dit-on, belle à rendre fous ceux qui l’aperçoivent. Il en est de

même de notre tendresse, ma jolie, elle est belle, elle est rare, c’est

pourquoi elle vaincra toutes les difficultés.

Confiante, la jeune fille souriait aux paroles de son ami, qui

ambitionnait de la conquérir et de la protéger. Un instant de bonheur

fleurit au cœur de ces êtres jeunes qui se chérissaient; mais soudain un

coup de vent du large parcourut la mer, un brusque ressac crêta d’écume

les vagues crevant à grand bruit. Mona s’écarta, subitement pâlie:

--Yann! j’ai peur! Vois comme l’Océan est mauvais! il semblerait qu’il

veuille se dresser contre notre cher projet...

--Aie confiance, Dieu ne nous abandonnera pas, il m’aidera à te protéger

de tout péril.

Le Breton voulut prendre dans la sienne la petite main crispée qui se

défendait. A ce moment, du clocher caché derrière la falaise, une

sonnerie joyeuse s’égrena.

--Tu entends, Mona, la cloche? C’est l’appel du bonheur.

--Crois-tu?

--Viens, ma jolie, viens; je veux suivre avec toi, sous la protection de

la bonne Mère, le cortège des fiancés!

La cloche sonnait maintenant plus vite et plus fort; des chants, des

bombardes, des binious, s’unissaient à l’alleluia joyeux qui s’épandait

sur les grèves; confiante, Mona mit dans celle de Yann sa main qui

tremblait encore.

Et la procession déboucha sur la plage, long cortège recueilli, où les

ailes blanches des coiffes palpitaient, auprès des têtes brunes ou

blondes des gars en prière. Des bannières flottaient à la brise, parmi

les vapeurs d’encens entourant le dais doré sous lequel s’avançait M. le

recteur, haussant de ses bras vigoureux la lourde monstrance

flamboyante. Les enfants de cœur suivaient, floraison de soutanelles

rouges. Et des invocations frissonnaient dans l’espace, mêlant les

phrases latines de la liturgie aux cantiques naïfs de la foule:

--_Mater amabilis_...

--_Mater admirabilis_...

--_Ora pro nobis_...

--Notre-Dame de la Clarté!

--Sainte Anne!

--Saint Gildas!

--Grand Saint Méen!

--... Priez pour nous!

La procession se déroulait toujours, couvrant toute la petite grève

blottie entre ses récifs dorés par le printemps. Les porte-croix

commencèrent de gravir lentement la falaise, par le sentier que Yann

avait si lestement descendu tout à l’heure. Mona et Yann, qui s’étaient

agenouillés sur le passage du dais, se relevèrent. La jeune fille

glissa, avec un geste de chaste assurance, son bras sous celui de son

ami, et prit avec lui rang dans le cortège. Et sa voix fraîche se

joignit aux soprani des pennhérès, aux barytons des gars, pour l’hymne

saint qui décrut au loin.

--_Ave maris stella_...

Maintenant la plage étroite était déserte, jonchée de rameaux d’ajoncs

et de bruyères. La mer était silencieuse, et quelques barques noires aux

voiles brunes faisaient paraître plus vaste encore son immensité

mystérieuse.

Yvonne l'Islaise · 第 30 / 40 题