II

Sur la crête de la falaise, non loin du village, un calvaire dresse,

face au large, la famille moussue de ses vieilles statues. Une grille

l’entoure, surélevée de trois marches; c’est là que, le lendemain,

Gonéry rejoignit Mona qui, écroulée aux pieds de Madame la Vierge,

pleurait à grands spasmes douloureux. Le vieux pêcheur s’approcha, et

d’une voix qu’il s’efforça de faire gaie:

--Bonjour, Mona!

--Ah! fit-elle en tressaillant, vous m’avez effrayée!

--Je t’ai effrayée? reprit le bonhomme avec rondeur. Depuis quand a-t-on

peur de son vieil ami? Et peut-on bien être triste comme te voici, quand

on est la plus jolie pennhérès du pays de Trégor?

--Oh! jolie... soupira Mona, tandis qu’une désespérance passait dans

l’eau bleue de ses prunelles, faisant ployer, telle qu’une fleur, sa

tête portée par un col gracile; jolie... malheureuse surtout... Si vous

saviez!...

Elle fondit en larmes; le vieillard, un instant, laissa s’exhaler le

trop plein de cette douleur; puis, posant la main sur l’épaule agitée de

sanglots:

--Pleure, ma mignonne, cela te fera du bien. Et si tu crois que je

puisse t’être de quelque secours, parle, Mona... Nous sommes seuls

devant la mer qui ne répétera pas tes confidences...

La jeune fille redressa brusquement sa taille bien prise dans le

corselet de velours noir:

--Je vais tout vous dire... Vous savez peut-être que mon père veut

m’accorder avec Juhel Guerval?

--Eh oui! ma pauvre enfant.

--Moi, je ne veux pas, père Gonéry! Je ne veux pas lui donner la main à

la fête des fiançailles! Ah! me voir liée à cet homme? Jamais! Je m’en

irais plutôt à Ploeuc, demander à Notre-Dame qu’elle m’enlève de cette

terre de désolation!

Elle avait parlé en une exaltation croissante. Le vieux marin voulut la

consoler; elle reprit dans un sanglot:

--Vous ne savez pas tout encore. Tout mon malheur!... Yann, vous le

connaissez?

--Cet enfant que, voilà quinze ans, ton père a sauvé, seul survivant

d’un bateau naufragé sur les Sept-Iles? Je sais. Un brave garçon,

maintenant.

--Et si bon, si malheureux lui aussi. Toujours seul, est-ce une vie? Ma

mère le dit bien, qui l’a soigné comme son enfant!

--Mais au fait, pourquoi est-il parti de chez vous?

--Parce qu’il n’a pas voulu aller à la mer... J’ai eu bien du chagrin!

Le vieillard contemplait Mona avec une paternelle indulgence:

--Ah! petite, fit-il en hochant sa tête grise, je devine: il te plaît?

--Oui, avoua l’enfant rougissante, depuis longtemps, depuis toujours. Et

il était si bon pour maman...

--Tu l’épouserais bien?

Mona inclina affirmativement la tête.

--Par saint Pabu! s’écria Gonéry en pâlissant sous ses rides; ton père a

juré cent fois que tu n’épouserais qu’un marin comme lui!

--Hélas!

Le vieil homme pensait aux terribles colères de Le Goanec.

Plaintive, la voix de la jeune fille s’éleva sur la falaise où courait

un vent léger:

--Que me conseillez-vous, père Gonéry?

Le pêcheur ne se hâtait point de répondre. Les sourcils froncés, il

évoquait les jours cruels qu’allait connaître la jeune fille, si elle

entrait en lutte avec son père. Cependant, abandonner cette jeunesse,

cette innocence à Juhel, c’était livrer l’alouette à l’épervier. Le

bonhomme soupira:

--Que te dire, ma pauvre enfant? Une seule chose est sûre: si tu épouses

Guerval, tu n’auras, dans toute ta vie, pas assez de jours pour pleurer!

Mona baissa la tête en silence: le coup sourd et lugubre d’une vague

déferlant au pied de la falaise, sur une roche déchiquetée, répondit

seul à l’avertissement du pêcheur.

Yvonne l'Islaise · 第 29 / 40 题