IV

Les derniers chants avaient été dispersés par un souffle léger du vent,

quand un groupe nouveau apparut. C’étaient les Le Goanec, et le marin

qui les accompagnait, face brutale, carrure épaisse, c’était Juhel

Guerval, l’époux promis à Mona.

Les deux hommes paraissaient de fort méchante humeur.

--Elle n’est pas là! dit Guerval, d’une voix où grondait la colère.

--C’est extraordinaire! fit Le Goanec, fouillant la côte à regards

rapides et perçants. Je me demande...

--Demandez-vous ce qu’il vous plaira, interrompit le patron de la

_Joséphine_, pour moi, je vous avertis que je trouve cette histoire

désagréable autant que singulière.

Une phrase du _Magnificat_, étouffée, lointaine, vint mourir là. La mère

de Mona s’écarta, le cœur étreint d’un pressentiment.

--Pourvu qu’elle n’ait pas suivi la procession avec Yann, murmura la

Bretonne en se signant à la dérobée.

Son pauvre visage de femme courbée depuis vingt ans sous le poing du

maître, avait pâli de terreur; elle grimpa sur un rocher pour tenter

d’apercevoir, par delà la falaise, les couples qui bientôt allaient

revenir. Mona s’y trouverait-elle point au bras de Yann? C’étaient en

somme ses deux enfants qu’elle réunissait volontiers dans son cœur, et

pour lesquels elle redoutait également la colère du père.

Cependant Guerval reprenait d’une voix âpre qui martelait ses paroles:

--Tout de même, patron Le Goanec, vous me faites là un rude affront!

--Hé! comment cela?

--Dame! vous m’avez dit qu’avant le départ des goélettes je suivrais le

pardon des amoureux, Mona à mon bras. Le jour est venu, la fête se

déroule, le galant est prêt, mais la promise... pfft!... et j’embarque

demain!

Il eut un geste goguenard, où tremblait une fureur. Le Goanec, pris de

peur quant aux réparations promises pour sa barque par ce fiancé en

expectative, affirma, cachant son inquiétude sous une rondeur affectée:

--Parole, vous vous alarmez à tort, Juhel! Puisque je vous ai promis que

la petite vous épousera! Cristi! Je lui casserais plutôt mon penn-bas

sur la tête!

--J’espère que vous n’aurez pas à en venir à cette extrémité.

Le père avait appuyé cette menace d’un coup de talon énergique, qui

broya une innocente étoile de mer rêvant au soleil sur le sable. La

Bretonne eut un frisson: elle savait qu’il ferait comme il le disait!

Cependant le pêcheur, calmé par cette explosion de colère, avait posé la

main sur l’épaule du gendre qu’il s’était choisi; bonhomme, il expliqua:

--Je ne sais point ce qui lui trotte en la cervelle; c’est si jeune!

Mais vous pouvez vous préparer pour les noces, compère; nous les ferons

dès votre retour d’Islande, foi de Goanec! Je vois déjà les rubans qui

flotteront à votre boutonnière!

--Les chaînes de ma petite... pensa Marie Le Goanec.

L’homme continua, en se redressant avec autorité:

--Je suis le maître sous mon toit, comme vous à votre bord. Je parle, on

obéit. Guerval, vous pouvez aller parer la _Joséphine_, puisque le temps

vous presse, comme vous me disiez tout à l’heure. Moi je veux voir

revenir la procession; si Mona y a été, je mets le grappin dessus, et je

ne lâche sa main que pour la mettre dans la vôtre.

--A tantôt, patron.

Guerval s’éloigna. Marie se rapprocha de son homme, dont le regard bleu,

subitement adouci, caressait la mer. Les chants vibraient, plus fort à

chaque seconde. La Bretonne murmura douloureusement:

--Ils reviennent...

--Qui? grogna Le Goanec.

--Ah! soupira sa femme sans répondre directement, pourquoi donc que tu y

tiens tant que cela, à la gueuse de mer, mon pauvre homme? Jusqu’à faire

notre malheur à tous!

--J’y tiens!... j’y tiens!... parce qu’elle ne m’a point fait périr!

C’est quelque chose, je pense. Et puis je veux un gendre avec qui je

puisse causer de mon métier. Ainsi Mona n’épousera qu’un marin... Et

elle ne sera pas non plus la femme d’un sans-le-sou.

--Hélas, Jérôme, as-tu bien réfléchi?

--A quoi encore?

--Nous n’avons plus qu’elle, puisque les gars sont morts à la guerre...

murmura la mère appelant à elle tout son courage. Si tu brises son cœur

pour toujours...

--Comment? fit le patron Le Goanec, qu’est-ce que tu veux dire?

--Yann, son ami d’enfance... Ils ont été élevés ensemble... Ça ne serait

pas étonnant qu’ils se plaisent...

Le marin tressaillit, une bouffée de sang empourpra son visage:

--Tais-toi, gronda-t-il. Écoute ce que je te dis: si j’étais sûr que ma

fille aime ce failli paysan, je la tuerais ce soir, de la main que

voilà!

Il brandissait un poing noueux. Puis, entendant se rapprocher les

cantiques, il gronda, les mâchoires serrées de fureur:

--Voilà le cortège! Si ma fille, par impossible, était là avec un

galant... il y aurait du vilain!

V

A ce moment les bannières arrivaient, à la tête de la longue théorie des

fidèles. Le recteur s’arrêta, et, autour de lui, les surplis se

groupèrent, face aux lames moirées de soleil. D’un geste ample, il bénit

tout le peuple, et chacun s’agenouilla. Le Goanec lui-même, à l’écart,

près de sa femme craignant quelque malheur, ôta son bonnet et bredouilla

un Ave. Lentement, dans le silence traversé par la chanson douce et

grave des brisants, le prêtre bénit la mer aussi. Puis il jeta un regard

de bonté sur les couples des fiancés, si proches aujourd’hui, et que

demain allait séparer la Mauvaise.

Il y eut quelques secondes de recueillement profond; quand les fronts

inclinés se relevèrent, un alleluia jaillit de mille poitrines. Le

clergé commença de descendre la dune, derrière les hautes croix d’argent

balancées au rythme des pas de ceux qui les portaient. Et les fidèles de

tout à l’heure se groupèrent dans le désordre du cortège disloqué, au

gré des amitiés ou des amours. Par trois ou quatre, plus souvent par

deux, jeunes gens et jeunes filles, mains nouées, erraient sur le large

plateau de la falaise. Des aveux, des projets fleurirent, que la brise

de mer emportait dans l’infini du mystère, et qu’accompagnait parfois le

cri railleur d’un goéland.

Marie Le Goanec scrutait la foule avec une anxiété qui d’abord se

rassura à ne pas y voir Mona. Les poings serrés, le père dévisageait les

couples; brusquement, il s’écria:

--Les misérables!

Il venait d’apercevoir sa fille au bras de Yann, respectueusement penché

vers elle.

En trois bonds, le père fut auprès d’eux; saisissant Mona par la manche,

il la secoua, furieusement. Un tumulte monta dans la foule, stupeur,

curiosité, épouvante.

--Ma fille! cria la Bretonne dans un sanglot.

--Patron! protesta Yann.

Mais le pêcheur n’écoutait rien. Mona chancelait sous l’étreinte; il

proféra dans un juron:

--C’est comme ça que tu me désobéis! Tonnerre! Je te briserai!

--Vous me tuerez avant, s’écria le gars, en s’élançant devant son amie

d’enfance.

D’une bourrade, le père l’écarta; sur Mona qui, le front baissé,

demeurait atterrée, il leva son poing fermé. La mère eut un cri

d’effroi, les assistants s’approchèrent.

--T’expliqueras-tu, fille dénaturée? Réponds, ou je t’écrase!

Des mains retinrent Yann qui allait s’élancer sur le forcené. Gonéry,

qui avait vu avec inquiétude ses deux jeunes protégés suivre côte à côte

la procession des fiancés, au frissonnement moiré des bannières, Gonéry

se plaça entre les deux hommes, et, avec l’autorité que lui conférait,

dans le village, d’un consentement unanime, toute une vie de travail et

d’intégrité:

--Arrêtez, Goanec! Et toi, petit, dit-il à Yann frémissant, tiens-toi

tranquille... Voyons, patron, assez de gros mots et de grands gestes;

que voulez-vous, en somme?

Avant même que le pêcheur n’ait eu le temps de répondre, une rumeur

court la foule, qui s’écarte: Guerval paraît. En un éclair il comprend

la scène, il embrasse d’un même regard Mona réfugiée aux bras de sa

mère, Le Goanec courroucé, Yann résolu, un regard ardent au fond de ses

yeux clairs. Et avec la condescendance de l’homme habitué à parler en

maître, qui, pour un moment, fait la grâce de quitter le premier rang,

Juhel se prend à rire:

--Voilà bien du bruit, semble-t-il! Que se passe-t-il donc à cette

heure?

--Tenez, père Gonéry, ma réponse, la voici qui arrive: je veux que Mona

épouse ce garçon-là! Un rude homme, que c’est! et un fin matelot!

Une étreinte, où il y a de la complicité, unit les deux pêcheurs, car,

ayant prononcé cette double déclaration, Jérôme s’est tourné vers Juhel,

et a appuyé ses paroles d’une vigoureuse accolade. Puis Guerval, avec un

sourire féroce, tend à la jeune fille sa main velue. Mona s’écrie:

--Jamais!

Défaillante, elle chancelle; Yann s’approche pour la soutenir, et,

semblant presque frêle devant les deux marins, le gars prononce:

--Patron, je vous demande la main de votre fille; tout à l’heure, nous

nous sommes accordés.

--Accordés, tonnerre! rugit Le Goanec ivre de fureur. Que le diable

t’étrangle! Décampe vivement, ou je te fiche à l’eau.

Un mauvais rictus plisse les lèvres minces de Guerval; Yann n’a pas

reculé. Gonéry pose sur la vareuse du pêcheur une main que l’âge n’a

point affaiblie:

--Du calme, Goanec! Dis-moi plutôt, pourquoi ne veux-tu pas de Yann pour

gendre?

--Parce que...

--Parce que quoi?

--Parce qu’il est pauvre.

L’ancien haussa les épaules:

--Belle raison! Tu l’étais à son âge. La pauvreté, quand on a du cœur au

travail, ça se guérit, tu le sais comme moi.

--Mona n’épousera, moi vivant, qu’un marin.

La déclaration tombe, formelle, dans le silence. Juhel redresse son

torse épais; sur l’épaule de sa mère, Mona pleure. Yann enveloppe son

amie d’un long regard rayonnant d’amour; il fait un pas vers l’arête de

la falaise, regarde, avec une répulsion qu’il domine, la mer endormie

dans sa paix trompeuse, et d’une voix ferme il lance:

--Soit. J’embarque demain. Qui veut de moi pour novice, patrons?

--Je te prends sur les _Trois-Frères_!

--Viens à bord de l’_Espoir-en-Marie_, petit!

--Il a du cœur, le gars!

Cependant Le Goanec s’est concerté avec Guerval. Le père de Mona

s’avance, roulant dans ses lourdes bottes comme au large:

--C’est sérieux? Tu es prêt à tout?

--Je ferai à votre volonté, patron.

--Eh bien, tu vas embarquer sur la _Joséphine_. Guerval te donne un

cadre pour l’Islande. A ton retour, on causera.

--Sur la _Joséphine_? répète Yann pâlissant.

--Je le veux. C’est dit?

--C’est dit.

Yann se tourne vers Mona; mais la jeune fille est évanouie: autour

d’elle, sa mère, des voisines s’empressent. Le Goanec hausse les

épaules, et gagne avec Guerval la prochaine buvette, pour s’entretenir

des affaires qui tiennent si fort au cœur du père de Mona; les hommes

s’écartent sur leur passage, plusieurs viennent serrer la main du

nouveau marin. Lui cependant, pensif, regarde le flot dont la course a

noyé la petite grève; et il prononce, dans un frisson dont il n’est pas

maître:

--O mer, tu es sinistre ce soir...

Yvonne l'Islaise · 第 31 / 40 题