I
C’était, au pays de Trégor, un village tassé entre ses rochers et sa
grève, devant l’infini de la mer glauque mouchetée d’argent par les
flots écumant sur les écueils. Un village très modeste, assez pauvre,
infiniment pittoresque sous le geste pieux de son clocher
antique--peut-être Plougrescant.
Ce jour-là, un ciel pâle de février tendait sa coupole gris perle sur le
petit port où quelques goélettes recevaient leurs derniers
approvisionnements avant le départ pour l’Islande. Des hommes
calfataient les coques grises; d’autres vérifiaient les lignes de fond,
ces câbles déliés qui portent jusqu’à deux mille hameçons; pendant ce
temps, les femmes mettaient la dernière main au remmaillage des filets
qui seraient tendus dans les eaux froides du Banc. Et des paroles
montaient, coupées de silences, comme il arrive à ceux qu’absorbe un
minutieux travail.
--Ça me plaît, cette campagne, déclara un jeune matelot, râblé sous sa
vareuse brune; je vas voir du pays.
--Ça te plaît? Tu n’en diras peut-être pas toujours autant! fit, hochant
la tête, un vieil homme aux traits boucanés par le large.
--Pourquoi?
--Moi, je suis été plus de trente fois en Islande... c’est dur!
--Bah! Quand il fait beau!
--Il ne fait pas beau toujours, surtout par là! Quand le ciel et l’eau
seront pareillement noirs et que le vent soufflera à démâter ta
goélette, tu verras ce que c’est, mon fils!
Le jeune marin se tut. Un ancien, qui n’avait pas parlé encore, le
réconforta paternellement:
--Hé là! Corentin, ne te désole pas à l’avance! Laisse le père Plogon à
ses mauvais souvenirs! Il y a assez de choses qui ne sont point gaies,
sans qu’on se fasse des idées comme ça!
--Des choses point gaies, père Gonéry? fit le novice déjà revenu à son
insouciance. Bast! quand on est jeune...
--Sais-tu pas que les récifs déchirent aussi bien les barques neuves que
les vieilles, mon gars? Ainsi, la pauvre Mona Le Goanec, qui pourtant
est si jolie, est bien malheureuse.
--Mona?
Les têtes s’étaient levées, attentives, au nom de la plus belle fille de
tout le pays, depuis Lannion jusqu’à Paimpol; chacun l’aimait, les
vieux, comme leur fille, les jeunes, comme une possible épousée. Gonéry,
montant une ligne avec soin, poursuivit dans le silence:
--Elle serait mon enfant, que je ne l’aimerais pas plus. D’abord c’est
moi qui, dans les temps, ai élevé Le Goanec, quand son père, à lui,
s’est perdu sur les Triagoz. C’est un rude homme que Le Goanec, dur à
lui, dur aux autres... Et voilà qu’aujourd’hui il veut marier Mona à
Juhel Guerval.
Un cri de réprobation unanime s’éleva:
--Ça ne se peut pas!
--Tout se peut, quand Le Goanec le veut, soupira le vieillard, et si
bien que ça va se faire, rapport que Guerval est le gars le plus riche
du bourg. Je connais Le Goanec: il a décidé que sa fille épousera un
homme fortuné, il la tuerait plutôt que de changer d’avis.
--Malheur quand même! fit le père Plogon en bourrant à nouveau sa pipe.
--Pourquoi qu’il fait ça? Il n’a pas le droit! grondèrent des voix
jeunes.
--Vous savez bien que le dernier coup de gros temps a crevé le vaigrage
de la _Rose-Printanière_, qui n’est rentrée qu’à grand’peine. Le Goanec
veut faire réparer sa barque sans vider son bas de laine; Guerval lui a
promis de passer au chantier le soir des noces.
--Juhel est tout à fait un méchant homme, grogna Plogon.
--On ne le dit peut-être point encore autant qu’il l’est, fit le vieux
Gonéry tristement. Il est dur comme le roc Ar-Breiz; pour les gars qui
montent sa goélette, c’est quasiment comme pour ceux qu’au pèlerinage on
voue à Saint Yves de Vérité, et qui meurent avant dix mois écoulés, sans
qu’on sache ni quoi ni qu’est-ce. Quand la _Joséphine_ revient après sa
campagne, chaque fois Guerval va déclarer au syndic un manquant ou deux
au rôle du bord.
Un malaise pesa. Sûr qu’il y avait quelque chose de pas clair. Et penser
que Mona était promise à ce brutal!
Plogon se leva, rejetant son travail:
--Là, c’est fini, à cette heure!
--Demain, on s’en va...
De la douceur plana sur les hommes. Une voix montait, grave, prenante,
celle de la mer qui découvrait, au jusant, le pied tout proche de la
falaise. Les nuées tout à coup dissipées, le soleil apparut vainqueur,
jetant une écharpe d’or sur les eaux du chenal. Dans les yeux des
marins, un attendrissement, une extase flottèrent, et Gonéry traduisit
la pensée générale en murmurant:
--La vraie amoureuse des gars d’Islande, la voilà! C’est elle qui tient
notre cœur, en attendant de prendre notre vie!