XIX

--Mon lieutenant vous attend, madame.

Mlle Hérieau fut introduite dans la vaste pièce où elle avait pénétré la

veille; mais, cette fois, un homme était assis devant le bureau, un

homme vêtu d’un complet seyant, et si différent du touriste enjoué à qui

le commandant avait accordé son amitié, que la jeune fille l’eût à peine

reconnu, sans le caractéristique visage qui faisait le bonheur des

dessinateurs d’actualités.

Mauroy se leva, désigna un fauteuil:

--Madame...

Il s’inclinait, courtois, mais froid et distant. Involontairement, la

jeune fille rapprocha cette attitude et sa triste visite, de leurs

promenades pendant l’été lumineux, avec son père, confiant et gai; et ce

lui fut, au cœur, comme le tourbillon d’un âpre vertige. Songeant que,

dès cette époque heureuse, et tandis qu’il possédait leur sympathie, il

méditait, il préparait déjà la vilenie, elle s’assit, méprisante, sans

un mot.

Lui, pourtant, à cent lieues de reconnaître, parmi ces voiles qui

l’enveloppaient, la jeune provinciale qui, un moment, l’avait intéressé,

s’excusait en homme du monde, avec la plus déférente correction:

--En vérité, madame, je suis confus... Voulez-vous me faire l’honneur de

me rappeler votre nom?

Alors la visiteuse, redressant sa taille, légèrement ployée par

l’émotion ou le chagrin, mit son visage en pleine lumière, et, posant

droit sur l’écrivain son beau regard sombre qu’un reproche aigu

assombrissait encore, elle prononça, sévère, hautaine:

--Je suis Yvonne l’Islaise.

Le feuilleton du jour étalait, sur le bureau, comme titre à ses colonnes

serrées, le nom que l’étrangère venait de s’appliquer. En une seconde,

Roger reconnut celle qui se trouvait devant lui, tandis que le

saisissait, foudroyante, la notion de la faute qu’il avait commise. Ce

qui lui avait semblé un acte tout naturel, sinon même l’exercice

élémentaire d’un des droits de l’écrivain, lui apparut maintenant,

devant la douleur digne de la jeune fille, une inconséquence

inqualifiable, une véritable diffamation, qu’il s’étonna d’avoir pu

commettre.

Il balbutia:

--Mademoiselle, croyez...

Elle, cependant, l’interrompit net:

--Voyez ce que vous avez fait... Tout Port-Joinville m’a reconnue sous

ces traits qui ne sont pas les miens; les calomnies que vous avez osé

écrire ont été reçues en une créance qui m’a été, qui m’est toujours

cruelle... J’ai perdu, par votre faute, l’estime de ceux qui avaient

respecté ma jeunesse; j’ai perdu mon gagne-pain aussi: des leçons que je

donnais à une enfant malade, à laquelle je m’étais attachée, m’ont été

retirées, et l’on m’a écartée sans pitié... Voilà votre œuvre, monsieur.

Roger écoutait, écrasé, sans se chercher une excuse qu’il savait ne

pouvoir trouver. Il balbutia, pitoyable:

--Je n’ai pas voulu...

--Vous n’avez pas voulu peut-être, mais vous avez fait. Et mon père

n’est plus là pour me défendre, pour me couvrir de son honorabilité.

Des larmes, qu’elle s’efforçait de contenir, montaient aux cils

d’Yvonne. Mauroy comprit la raison de ses crêpes, cadre tragique à

l’émouvante beauté de la visiteuse; il s’informa, avec une compassion

sincère:

--Vous avez eu le malheur de perdre monsieur votre père?

--Il est mort en mer le mois dernier.

--Je n’ai pas su...

Elle eut, à son adresse, un geste de froideur lassée, et le silence

s’étendit entre eux, par la pièce heureuse qui jamais n’avait entendu,

entre ses murs riants, vibrer si grave entretien. Roger se jugeait sot

et méprisable. Il comprenait qu’à tout prix, sous peine d’être déshonoré

à ses propres yeux, il devait tenter quelque chose pour panser la

blessure qu’il avait creusée avec une légèreté dont les conséquences

l’atterraient. Mais que faire? Le jeune homme s’abîmait en une

perplexité qu’il communiqua, le plus respectueusement qu’il put, à Mlle

Hérieau. Elle répondit, sans hésiter,--car c’était là le but même de son

voyage:

--Il faut empêcher ce scandale de s’étendre encore. Sans doute ne

peut-on pas arrêter le feuilleton en cours?

--Malheureusement, non...

--Au moins, qu’il n’y ait pas de livre!

Mauroy soupira, positivement navré:

--Hélas! je n’en suis plus maître...

--Est-il possible? jeta Yvonne avec angoisse.

--L’ouvrage est vendu, j’ai signé le traité. Mon éditeur a fait

commencer la composition sur-le-champ...

C’en était trop pour les nerfs, si longtemps contenus, de l’orpheline.

Devant l’irréparable, en face duquel, après tant d’efforts, elle se

trouvait soudain placée, sa vaillance, un instant, l’abandonna; cachant

son visage entre ses mains tremblantes, Mlle Hérieau éclata en sanglots

douloureux qui secouaient son buste svelte. Le romancier, ému de cette

douleur, se mettait l’esprit à la torture pour trouver le moyen de

l’adoucir quelque peu. Lorsque la crise fut calmée, et qu’Yvonne,

tamponnant ses yeux rougis, fut en état de l’écouter de nouveau, Mauroy

parla:

--Je suis désespéré, mademoiselle! Je vous jure que je ressens au fond

de l’être la vilenie de mon acte, et que je donnerais tout au monde pour

le réparer. Du moins, voici ce que je vous propose: sur les épreuves, je

changerai le titre du volume et le prénom de l’héroïne, j’adoucirai de

mon mieux les passages regrettables...

Elle le regardait de ses grands yeux à qui les larmes conféraient plus

que jamais un admirable éclat. A voix basse, car des spasmes

l’oppressaient encore, elle s’enquit:

--Est-ce vraiment tout ce que vous pouvez faire?

--Ce sera déjà quelque chose...

--Ce n’est guère!

Silencieux, il baissa la tête lourdement, comme un coupable qu’il était.

Alors, d’un accent pensif, qui s’amortissait aux tentures parant la

pièce où déjà les premiers voiles de la nuit s’épaississaient, Mlle

Hérieau murmura, mains jointes et pour soi-même:

«Seigneur, guidez-moi sur ce que je dois faire!»

Perplexe, Roger la regardait. Se tournant vers lui, elle exprima:

--Maintenant la vie m’est impossible à Port-Joinville.

Elle n’ajouta point «par votre faute», parce que Roger était si

visiblement effondré que la jeune fille, par un délicat instinct de

féminine indulgence, se trouvait moins courroucée qu’à son arrivée

boulevard Marbeau, et ne pouvait point accabler davantage le coupable

repentant. Lui, timidement, demanda:

--Où... où demeurez-vous, en ce moment?

--Dans un couvent de la rive gauche... Mais il me faut trouver du

travail...

Le jeune homme soupira profondément:

--Travailler?... et à quoi donc?

--A ce que je trouverai... un service de bureau... des leçons... La

supérieure s’occupe de me procurer quelque chose... elle m’a prévenue

que ce serait très difficile...

Tristement, le Parisien hochait la tête. Il voyait, dans la ville

immense et cruelle dont, mieux que personne, il connaissait les périls,

il voyait les difficultés sans nombre qui assailliraient cette jeune

fille, les avanies qu’elle subirait et qu’elle se préparait à affronter

avec une intrépidité tranquille, faite, d’ailleurs, d’ignorance autant

que d’énergie.

Et il était responsable de tout cela!

Mais voici qu’une solution se présentait à l’esprit du romancier; d’une

seconde à l’autre s’imposant plus impérieusement à lui, elle lui parut

d’abord possible, puis souhaitable, puis nécessaire, et de nature à tout

arranger pour le mieux. Avec des précautions attentives, car maintenant

le hardi Mauroy, conscient du mal qu’il a causé, se trouve fort intimidé

devant celle qui est sa victime, le jeune homme propose:

--Peut-être y aurait-il un moyen...

--Verriez-vous quelque chose?

Elle le regarde avec une défiance dans l’attitude, dans l’accent. Mauroy

remarque cette réserve, et, sur le ton de la prière:

--Oh! je ne vous demande pas d’avoir confiance en moi; j’ai perdu tout

droit à cette faveur. Je vous supplie, je vous conjure d’envisager la

proposition que je vais vous adresser tout comme si elle vous parvenait

d’un inconnu ne vous ayant donné aucun sujet de plainte!

--Dites-moi toujours de quoi il s’agit.

François Ier ne fut certes pas aussi embarrassé à Marignan, avant de

charger les Suisses, que ne l’est en ce moment Mauroy pour demander à la

visiteuse:

--Je me trouve actuellement sans secrétaire; j’en cherche une, et n’en

puis trouver. Daigneriez-vous accepter cette occupation?

Un instant, Mlle Hérieau demeure interdite: c’est si étrange, si

inattendu! Puis brusquement sa réserve se cabre:

--Y songez-vous, monsieur? Après le mal que vous m’avez fait!

--Ah! proteste Mauroy, je sacrifierais dix ans de ma vie pour racheter

cette faute, je vous en donne ma parole d’honnête homme!

Il est certaines intonations, certains élans, plus précieux encore que

les paroles qu’ils accompagnent, et qui ne trompent point. Mlle Hérieau

a vraiment, en cette minute, la perception que, malgré sa grave

culpabilité, celui qui lui parle est bien, comme il dit, «un honnête

homme». Plus doucement, elle prononce:

--C’est impossible... Je ne puis sous aucun rapport songer à m’installer

ici.

--Vous ne vous installeriez pas, vous ne quitteriez pas le couvent dont

vous me parliez à l’instant, et viendriez travailler seulement aux

heures de bureau.

--Ici!... mais n’habitez-vous pas seul?

--Moi? se récrie le jeune littérateur, dans le cerveau de qui vient de

poindre une idée de génie, une de ces idées qui valent leur poids de

bronze, pour couler une statue à celui qui en est favorisé; où avez-vous

pris que je vive seul?

Le visage de la jeune fille exprimait une profonde stupeur.

--Sans doute, continua Roger, j’ai le malheur, moi aussi, et vous le

savez, d’être orphelin; sans doute personne ne m’avait accompagné à Yeu.

Mais à Paris...

Et voici que le romancier, poussé par la nécessité, se met à mentir avec

allégresse, avec frénésie, parce qu’il veut, malgré les difficultés,

secourir la jeune fille dont le regard attentif s’est fixé sur lui,

moins hostile...

--J’habite avec ma tante, la sœur de ma mère, une vénérable personne qui

m’a élevé, et qui veut bien m’aimer tendrement, comme, du reste, je la

chéris moi-même... Pendant mon séjour à Port-Joinville, elle faisait une

cure à Vichy; nous nous sommes retrouvés avec joie. Elle est charmante

et maternelle, vous verrez; tout de suite, elle vous prendra en

amitié...

--Quelle folle proposition!

Humblement, Mauroy avança:

--En attendant que vous trouviez quelque autre chose...

Le moyen de ne pas écouter ces paroles, prononcées avec une conviction

émue et entraînante? Ce serait un répit dans les soucis matériels, en

attendant, comme il dit, que Mère Opportune ait découvert mieux, car

évidemment Mlle Hérieau ne peut supporter la pensée de travailler

longtemps auprès de celui qui lui a rendu, dans l’île, la vie

impossible. Et si la tante de M. Mauroy ne semble pas à l’orpheline

suffisamment respectable, il sera toujours temps de ne plus reprendre le

chemin du boulevard Marbeau.

On règle quelques détails encore, et Yvonne, qu’avec déférence

l’écrivain reconduit au seuil, s’éloigne dans la nuit sombre. Tout

abasourdie par l’étrange péripétie qui vient de se greffer sur son

aventure, la jeune fille, pourtant, se trouve un peu moins triste que la

veille. Elle n’est plus une pauvre femme isolée dans la tumultueuse

métropole, et regagnant, sans idée de ce qu’elle deviendra le lendemain,

son charitable asile; elle est la secrétaire du romancier Mauroy;

étourdie, mais au fond vaguement satisfaite, parce qu’elle a vu un rayon

de loyauté luire aux yeux de celui qu’elle a le droit de mépriser, elle

commencera de se mesurer, dans la prochaine matinée, avec le mystérieux

organisme et les rouages compliqués de la machine Underwood. Un élan de

reconnaissance monte de son cœur vers la Providence qui, dans le

désarroi où elle se trouvait, lui a ménagé cette planche de salut que,

d’ailleurs, elle abandonnera dès que possible.

Yvonne l'Islaise · 第 23 / 40 题