Deux heures plus tard, la jeune Islaise arriva boulevard Marbeau, ayant
éprouvé, dans l’enchevêtrement des lignes du métro, plus de tribulations
qu’elle n’en eût rencontré, par exemple, pour explorer à Yeu les
mystérieuses profondeurs de la grotte des Soux. Au numéro indiqué, elle
se trouva en présence d’un immeuble confortable et correct, sis en
bordure d’une large voie calme, que creusait en son milieu une tranchée
au-dessus de laquelle se boursouflaient les fumées de locomotives
empressées.
--M. Mauroy, je vous prie?
Le concierge leva, au-dessus du _Petit Lutécien_, un nez inquisiteur qui
se fronçait d’un vague mépris. Cette visiteuse à la mine effacée ne
ressemblait guère aux jolies personnes qui parfois venaient demander
l’un ou l’autre de ses locataires, et laissaient au couloir de
l’immeuble un capiteux sillage. Sans se déranger plus qu’il ne
convenait, je veux dire bougeant à peine, Cerbère articula:
--Rez-de-chaussée, la porte à droite... Il est sorti.
Yvonne eut un soupir. Le chevalier du cordon s’émut: on sait ce qui se
doit à une jeune dame quand elle est en peine, fût-elle plus mal
«fringuée» que les trottins qui apportent continuellement des
fanfreluches à l’artiste du second. Comme Mlle Hérieau se disposait à
s’éloigner le bonhomme la rappela:
--Son domestique est là: vous pouvez toujours voir.
Au coup de sonnette de la jeune fille, un valet de chambre, en effet, se
présenta; il déclara avec sérénité:
--Mon lieutenant est absent.
--Mais, précisa la voyageuse consternée par cette difficulté nouvelle,
c’est M. Mauroy, le romancier, que je désire voir.
Un sourire entendu éclaira le visage intelligent du domestique:
--Eh bien! oui, fit-il, c’est ça! Je dis toujours: mon lieutenant, une
habitude, que j’ai rapportée du front, où que sans lui je serais resté
comme tant d’autres.
Tout en parlant, Julien avait ouvert le salon à Mlle Hérieau; celle-ci
s’inquiéta:
--Pensez-vous que M. Mauroy demeure longtemps absent?
--Il ne m’a rien dit... peut-être qu’il ne va pas tarder, rapport à son
courrier. Si vous voulez l’attendre, madame.
Ayant ainsi, avec une courtoisie déférente, encore qu’il ignorât les
raffinements de la troisième personne, invité la visiteuse à s’asseoir,
l’ordonnance de Roger rectifia d’un soulier impératif l’édifice des
bûches qui crépitaient au foyer. Puis Julien sortit, et s’en fut
astiquer les bottines de son maître, occupation qu’il accompagnait
toujours par un refrain de caserne, au vif dédain de la cuisinière de
l’entresol.
Demeurée seule, Yvonne éprouva une impression, qui la surprit elle-même,
de soulagement véritable. Depuis cinq jours--cinq jours seulement, et
qui avaient suffi à bouleverser sa vie--elle avait poursuivi l’instant
où elle se trouvait maintenant parvenue; elle était au cœur de la place,
toute prête, non pas à recevoir l’assaut de l’ennemi, mais à attaquer
elle-même. Et cette imminence de l’action conférait à l’orpheline un
calme très analogue, toutes proportions gardées, à celui du chirurgien
au moment de l’intervention de salut.
Mlle Hérieau avait si fréquemment envisagé quelles paroles elle
prononcerait, quand elle se trouverait en présence de celui qui lui
avait manqué si étrangement, qu’elle put laisser son esprit se détendre
en toute liberté, dans la tiède atmosphère de la pièce solitaire. Cette
chambre était élégante, à coup sûr: moitié salon, moitié bureau, c’était
là le studio d’un homme qui devait y recevoir autant qu’y travailler:
les papiers apparaissaient en ordre: la machine à écrire, mi-drapée d’un
voile algérien, ne choquait point en face des reliures précieuses avec
qui s’harmonisait le ton des tapisseries. En somme, le logis d’un homme
de goût.
Cet homme de goût était peut-être aussi un homme de cœur, puisqu’il
avait secouru son humble camarade de combat, en un moment sans doute où
de telles interventions n’allaient pas sans un particulier mérite...
Allons! si Dieu le permettait, l’entreprise de l’orpheline pouvait
réussir: le livre, le livre odieux ne paraîtrait pas...
La cendre fine du crépuscule commençait à se répandre dans la pièce,
noyant les tons des tableaux, estompant les formes d’une Aphrodite de
marbre qui dressait sur une colonne sa jeunesse orgueilleuse. Yvonne se
leva, sortit dans le vestibule, où son apparition fit surgir
l’ordonnance devant une porte vitrée.
--Vous partez, madame?
--Oui, voici la nuit.
--Mon lieutenant va regretter...
--Vous lui direz que je reviendrai demain avant quatre heures.
Et la jeune fille sortit rapidement, pour n’avoir pas à avouer ici,
encore, qu’elle ne possédait aucun de ces minuscules cartons, qui lui
paraissaient tenir une place si importante dans les rapports parisiens.
* * * * *
Une heure environ pouvait s’être écoulée depuis le départ d’Yvonne,
lorsqu’un taxi, troublant par son bourdonnement d’insecte effaré la paix
du boulevard assoupi en l’obscurité, déposa Roger à sa porte.
L’écrivain qui jamais, pourvu qu’il fût en bonne santé, ne sacrifiait à
la mélancolie, était, ce soir-là, particulièrement satisfait de lui-même
et de la vie: Gauvin venait de lui prendre un recueil de contes, en
sorte qu’il voyait tout en rose, ce qui, pour l’homme de lettres, se
produit, par une optique d’ailleurs bizarre, chaque fois que son regard
peut se promener, sur les gens et les choses, du travers d’un nouveau
traité d’édition.
Débarrassant son maître du pardessus à col de fourrure où s’emmitouflait
la précoce célébrité du romancier, Julien annonça aussitôt l’événement
du jour:
--Il y a une dame qui est venue pour vous voir, mon lieutenant.
Ce n’était pas là grande merveille; Mauroy entra dans son cabinet, et,
d’un doigt machinal éparpillant le courrier, demanda distraitement:
--Une dame? quelle dame?
--Elle n’a pas dit son nom.
Roger leva les yeux où une surprise s’éveillait. Il montra à son fidèle
serviteur les photographies dont les sourires de théâtre égayaient les
murs, sous la lumière blanche qui rayonnait de la coupe d’albâtre:
--Une de celles-là? Regarde bien, Julien.
Le brave garçon considéra son maître avec une surprise sans fard:
--Oh! ça non, mon lieutenant; pour sûr, c’est pas une personne qui
travaille dans les théâtres!
--Mais enfin, demanda le Parisien, fort intrigué, comment est-elle,
cette inconnue?
--Elle est jeune, en grand deuil, et a l’air bien triste.
Henri IV caressait sa barbe, vers laquelle s’inclinait un nez aquilin et
pensif.
--Je ne vois pas qui c’est, murmura-t-il. En tout cas, tu m’en fais un
tableau qui n’est guère engageant!
--Elle est très belle, aussi.
--Voilà qui est plus intéressant, mon brave; doit-elle revenir, cette
mystérieuse beauté?
--Demain, avant quatre heures, mon lieutenant.
--C’est bon, j’y serai; nous verrons bien. Pour le moment, va préparer
mes affaires: je dîne chez Mme Carriès.
Une chansonnette aux lèvres, Roger, devant la glace, vérifia
l’agencement de sa cravate, et l’impeccable ordonnance de son plastron.
Tandis qu’il se livrait à ces soins, dans une humble chambre de couvent,
une jeune fille, par sa faute, pleurait.
Elle pleurait sa vie naguère calme et respectée; elle pleurait la paix
qu’elle avait perdue, heureuse encore, pourtant, dans son malheur,
d’avoir échoué dans ce monastère où elle avait trouvé un asile, qui,
hélas! ne serait que passager. Elle regrettait sa maison et Michelle, la
maison chérie et la servante dévouée, abandonnées l’une à l’autre, et
pour combien de temps? Elle songeait avec déchirement à son père qui
l’aurait entourée, protégée, en cette lamentable aventure.
Se sentant toute chétive, effroyablement isolée dans ce Paris dont
l’hostilité l’oppressait, Yvonne l’Islaise sanglotait à la pensée de sa
détresse qui soudain lui semblait irrémédiable, et que rendait plus
amère encore la sérénité de tous ceux qu’elle avait côtoyés aujourd’hui,
et le décor de large insouciance où elle avait vu que se déroulait
l’existence de celui dont la légèreté l’avait cruellement offensée.