XX

Aussitôt qu’Yvonne eut disparu, Mauroy convoqua Julien, d’une sonnerie

impérative:

--Mon garçon, voici le moment de se débrouiller. Tu vas m’aménager une

chambre dans le fumoir.

--Dans le fumoir, mon lieutenant?

--Mon lit sur le canapé, mon linge dans la bonnetière; les volumes qui

s’y trouvent, tu les colleras au sous-sol.

--Mais...

--Ça va, je t’expliquerai ce soir. Pour l’instant, cherche-moi un taxi,

et en vitesse; je cours chez Mme Carriès.

Interdit, le brave garçon ne bougeait point; son maître le poussa vers

la porte d’une bourrade cordiale. Puis il s’habilla en un tour de main,

et boutonnait ses gants devant sa porte, lorsque Julien sauta d’une

auto.

--Voilà votre voiture, mon lieutenant.

--C’est bien. Chauffeur, 18, place Saint-Sulpice.

Mme Honorine écrivait à l’un de ses petits-fils lorsque son neveu entra.

Posant le porte-plume sur l’encrier d’argent, en un tintement que

Fanfreluche assoupie secoua d’une oreille importunée, la vieille dame

sourit à l’arrivant: un regard lui suffit pour deviner qu’il était

survenu quelque chose à Roger, et sans doute quelque chose d’important.

Elle demanda, après avoir embrassé celui qu’elle considérait peut-être

comme le plus cher, à coup sûr comme le plus espiègle de ses enfants:

--Qu’est-ce qui me procure aujourd’hui le plaisir de ta visite, mon

petit?

Henri IV s’installe près du bureau, dont les cuivres, ciselés au temps

de Louis le seizième, accrochaient la lumière; il déclara, en caressant

sa barbe ondée:

--Ma tante, je viens vous inviter à déjeuner pour demain.

--Bonne idée! fit Mme Carriès avec un affectueux sourire.

--... Et aussi à dîner.

--Oh! oh! fête complète, alors?

--Euh! fête... maugréa le jeune homme, en balançant une tête dubitative,

ça dépend... tout cela est plus extraordinaire que vous ne croyez! Je

vous invite ensuite à coucher: Julien prépare ma chambre à votre

intention; moi, je camperai dans le fumoir.

--Voyons, Roger, que se passe-t-il? et que vas-tu me demander encore?

--De continuer ainsi tous les jours que Dieu fera, ma tante.

Afin d’y voir plus clair, car vraiment le cas s’annonçait étrange, Mme

Honorine ôta ses lunettes. Elle les déposa sur le bureau, à la vive

désapprobation de Fanfreluche roulée en spirale sur ses genoux, et dont

ce geste troublait le calme précieux. Puis, scrutant d’un regard

inquisiteur le visage de son neveu, éclairé dans tous ses détails par la

lampe voilée de soie brodée, la vieille dame décréta:

--Tu es fou, mon garçon! Au moins, comprends-tu que tu me doives des

explications?

--Et même une confession, ma tante.

Point de doutes, l’affaire était grave; le long nez de Roger avait perdu

sa ligne impérieuse; il se penchait morne comme le style d’un cadran

solaire. Mme Carriès s’inquiéta pour tout de bon:

--Quelle sottise as-tu commise encore, malheureux garçon?

--Permettez-moi d’abord une question qui, loin d’être une digression,

nous mène au vif du sujet.

--Vas-y.

--Lisez-vous _Yvonne l’Islaise_, ma tante?

--Ah! parlons-en, de ce roman! Quelque chose de joli! Du ragoût, de

l’esprit, du talent même, soit! Mais quel fond! Tu ne seras donc jamais

sérieux, mon pauvre enfant?

La bonne dame, en proie à une excitation inhabituelle, agitait ses bras

amaigris par l’âge. Fanfreluche, pour marquer sa désapprobation, alla

s’allonger, comme une descente de lit minuscule et neigeuse, devant la

cheminée, sur la moquette tiède dont elle s’efforçait à étreindre, de

son corps frileux, la plus grande surface possible. Roger, le front

contrit, laissa passer l’orage; puis, humblement:

--Je vois que vous êtes renseignée sur ce malheureux travail;

figurez-vous qu’il m’arrive à ce sujet une histoire terrible,

effroyable.

Il avait l’air si désolé que sa tante, oubliant tous griefs, se fit

maternelle pour accueillir la confidence qui venait à elle. Mauroy se

rapprocha, et confia tout au long l’aventure, sans chercher en rien à

pallier ses torts; Mme Carriès l’écoutait, surprise, puis mécontente,

puis navrée. Quand il se tut, après avoir indiqué la seule réparation

qu’il eût trouvée, et qui nécessitait la présence d’un chaperon:

--Tu t’es mis dans une belle situation! Et si seulement il n’y avait que

toi... Mais cette enfant!... c’est indigne, ce que tu as fait là!

L’auteur des pimpantes _Orchidées_ baissa le front en silence; Mme

Honorine se donna le malin plaisir d’accroître les transes du coupable.

--En somme, constata-t-elle, dans tout cela, je distingue aussi que tu

t’es permis de disposer de ma personne sans y être le moins du monde

autorisé.

--Ma tante...

--Il n’y a pas de «ma tante» qui tienne, mon garçon. Qu’est-ce qui te

dit que j’ai le désir, voire la simple possibilité, de mener chez toi

cette vie de camp volant? A mon âge!

--Ma tante, j’emploierai tout mon cœur à vous choyer...

Il était si penaud que Mme Carriès eut bonne envie d’embrasser sur les

deux joues ce mauvais sujet, aujourd’hui placé devant les conséquences

d’une faute qu’il regrettait. Elle secoua les épaules pour se donner une

contenance, et, bourrue:

--C’est bon, je réfléchirai.

Parole d’espoir, demi-acquiescement qui--voyez combien les hommes sont

étranges--déchaîna chez le jeune écrivain les noires puissances de la

désolation.

--Au nom du ciel, ma tante, venez tout de suite! Songez que j’ai annoncé

votre présence chez moi comme un fait établi!

--C’est bien ce que je te reproche, incorrigible que tu es!

--Mais comment voulez-vous que j’aie pu m’en tirer autrement? Fallait-il

donc, malhonnête homme jusqu’au bout, que je laisse cette jeune fille

dans un état de gêne matérielle dont je suis responsable, et, sans

essayer de la protéger, l’abandonner aux périls de la capitale, où j’ai

la honte de l’avoir jetée? Et me feriez-vous grief, ma tante, de vous

appeler au secours pour une bonne œuvre?

Il s’animait, Mme Honorine aussi; c’est-à-dire que cette digne dame

cherchait avec une hâte fébrile son mouchoir, rendu nécessaire par

quelque coryza subit. Grondeuse encore, mais déjà plus qu’ébranlée, elle

s’enquit:

--Et alors, finalement, comment arranges-tu les choses?

--Julien viendra chercher vos bagages demain matin; moi-même je passerai

vous prendre à huit heures...

--A huit heures! s’écria Mme Carriès avec un effroi comique, qui

creusait dans son visage des rides en résille; mais tu veux donc ma

mort?

--Ma tante, il faudrait que vous fussiez installée, tout à fait chez

vous, à l’arrivée de Mlle Hérieau, pour dix heures...

--Quelle affaire, mon Dieu, quelle affaire! gémit la digne personne. Ah!

quand il y a un écrivain de ta trempe dans une famille, on peut

s’attendre à tout! Et cette pauvre Fanfreluche!

--Fanfreluche? s’étonna le romancier, en baissant son regard vers

l’écheveau de soie blanche où quelque vie se manifestait, à l’énoncé de

ce nom.

--Oui! consentira-t-elle à prendre ses habitudes chez toi?

Question angoissante, à laquelle l’angora sembla vouloir donner une

réponse aussitôt. Dérangée de son repos par ces voix qui s’occupaient

d’elle, la jolie bête se leva, s’étira, bâilla sans vergogne et sans

hâte; puis, s’enlevant d’un élan sur les genoux du jeune homme, elle

alla frotter sa tête immaculée contre la joue de Roger. Car Mauroy était

une vieille connaissance que Fanfreluche estimait pour ses manières

généralement calmes, et aussi parce qu’il portait du poil ressemblant au

sien, quoique moins soyeux, évidemment.

* * * * *

Lorsque, le lendemain, à l’heure convenue, la jeune Islaise arriva chez

l’écrivain, il n’était pas dans le bureau où Julien la fit entrer; mais,

au coin de l’âtre, une dame âgée, vêtue d’une toilette d’intérieur

simple et élégante, lisait le _Gaulois_ à l’aide d’un face-à-main

d’écaille.

Posant son journal, elle sourit sympathiquement à la jeune fille, qui

demeurait sur le seuil, intimidée, quoique un peu rassurée par cette

respectable présence.

--Mademoiselle Hérieau, je présume? demanda Mme Honorine, en tendant la

main par un geste qui réconforta l’arrivante aussitôt.

--En effet, madame.

--Mon neveu m’a annoncé votre arrivée; je suis certaine que nous nous

entendrons fort bien toutes deux... Mettez-vous à votre aise, mon

enfant.

Docile, Yvonne ôta son manteau et son chapeau. Elle apparut alors dans

sa robe de grand deuil, tout unie, mais dont la coupe sévère ne

parvenait pas à alourdir la taille élancée de l’orpheline; Mme Carriès

regardait la jeune fille avec une admiration qui se fit compatissante

lorsqu’elle remarqua la mine attristée de la pauvrette.

--Roger va venir tout à l’heure; causons un peu en l’attendant... Tenez,

chauffez-vous; cette matinée terne doit être glaciale!

--Je vous remercie, madame, je n’ai pas froid.

--Eh bien! prenez ce fauteuil, mon enfant... Celui-ci... Fanfreluche!

La chatte blanche, qui ressemblait à un renard de la région polaire,

abandonna d’assez mauvaise grâce le coussin où elle se prélassait; un

instant, elle erra par la pièce, comme si les aîtres ne lui étaient pas

familiers. Puis, revenant à la jeune Islaise, qui lui avait pris sa

place, l’animal sauta délibérément sur sa jupe, et, blottie en rond,

ramena le panache de sa queue contre son nez rose, à gestes

précautionneux et satisfaits.

--Voilà Fanfreluche qui vous adopte, constata gaiement Mme Carriès. Elle

ne sera pas seule à s’efforcer de vous rendre la maison douce... Vous en

avez besoin, ma pauvre petite; mon neveu m’a dit que vous venez d’avoir

le malheur de perdre votre père.

Commencé sur ce ton, l’entretien ne pouvait manquer de rasséréner le

cœur de la jeune fille, serré par la pensée de la situation délicate où

elle se trouvait. De sa triste aventure, que savait la tante de

l’écrivain?...

Rien, sans doute, conclut Yvonne après un quart d’heure de causerie, et

ce lui fut un soulagement. Quand Mauroy entra, peu après, un coup d’œil

lui indiqua, à son vif plaisir, qu’une entente sympathique était toute

prête à s’établir entre sa tante et sa nouvelle secrétaire.

Le jeune homme s’inclina; Mme Honorine, qui l’observait, sans qu’il y

parût, derrière l’écran dont l’ardeur du foyer venait de l’obliger à se

munir, estima que son salut était ainsi qu’il convenait, et dans

l’exacte proportion requise, mêlé de respect et de confusion.

Satisfaite, et augurant assez bien de l’équipée où son fou de neveu

s’était embarqué et l’avait embarquée elle-même, la vieille dame reprit

sa gazette, tandis que le romancier expliquait à Yvonne la fonction et

le maniement des organes rébarbatifs, et terriblement nombreux, de la

machine à écrire.

Yvonne l'Islaise · 第 24 / 40 题