XVII

La voyageuse fut accueillie au débarqué, gare Montparnasse, par un

affreux brouillard, glacial et terne, qui dérobait aux yeux les maisons

de la rue de l’Arrivée, évoquant avec une hallucinante précision, pour

la jeune fille, le linceul opaque dont les plis mous avaient enveloppé

le corps de son père. Et elle eut, pour elle-même, douloureuse à crier,

la sensation d’avoir fait naufrage aussi, dans l’immensité de cette

ville bruissante comme la mer, comme elle cruelle aux faiblesses égarées

parmi les houles impitoyables.

L’arrivée au couvent dont l’abbé Dominique lui avait donné l’adresse, et

où Mlle Hérieau se fit conduire aussitôt, à la façon d’un oisillon perdu

volant à tire-d’aile, droit vers le nid, réconforta quelque peu

l’isolée. Des hautes murailles, que couronnaient les ramures puissantes

d’un noble parc dénudé par l’hiver, tombait une paix précieuse, faite

tout exprès, semblait-il, pour panser les cœurs saignants, pour secourir

les âmes affligées. Et Yvonne retrouva cette impression bienfaisante

dans le parloir tout blanc, où elle attendait, devant un grand Christ

aux bras accueillants, que la supérieure vînt lui donner audience.

Bientôt la Mère apparut, imposante dans la bure aux plis épais; elle

tenait aux doigts un feuillet reçu le matin même, sur lequel s’alignait

la robuste écriture du curé de Port-Joinville. Yvonne se leva et

s’inclina respectueusement.

La religieuse considéra le beau visage pâli qui émergeait de ses crêpes,

comme un lis aux purs contours serti de jais frissonnant. Satisfaite de

cet examen, elle prononça avec bonté:

--Asseyez-vous, mon enfant. Vous m’êtes recommandée par un ami

vénérable, et vous avez souffert: c’est plus de titres qu’il n’en faut

pour avoir tous les droits à notre affection, à notre protection, s’il

est possible.

--Je vous remercie, ma Mère, balbutia Mlle Hérieau. Voici un autre

billet que l’abbé Jauvin m’avait chargée de vous remettre...

Ayant lu, la fille de M. Vincent inclina un front approbateur:

--Vous aurez une chambre parmi nous, mademoiselle, et aussi longtemps

que vous le souhaiterez. D’autre part, votre curé me demande de vous

aider selon le désir que vous m’en exprimerez; toute notre bonne volonté

vous est acquise: de quoi s’agit-il?

--Je viens de perdre mon père, vous le voyez. Mes ressources sont

insuffisantes: il est nécessaire que je trouve du travail.

La religieuse enveloppa d’un long regard de pitié cette belle fille qui,

forte de son courage, et aussi de sa naïveté, venait sans crainte

demander que l’aidât à vivre de son labeur la Ville monstrueuse qui

dévore tant de vies jeunes et use de si nombreuses énergies. Toutes les

tristesses, toutes les misères matérielles et morales sur quoi s’était,

au cours d’une longue existence, penchée sa cornette, se levèrent, en

une masse angoissante et trouble, dans la pensée de la supérieure; elle

soupira:

--Ce sera bien difficile, ma pauvre petite. Que voudriez-vous faire?

--J’ai obtenu mes brevets à Saint-Denis: ces dames de la Légion

d’honneur m’estimaient... Je pourrais donner des leçons, travailler dans

un bureau, être dame de compagnie...

Hochant la tête, la religieuse tout d’abord ne répondit pas. Et, à

mesure que le silence s’amassait dans le parloir clair, l’anxiété

montait au cœur de l’orpheline, qui sentait ses doigts se glacer sous la

minceur des gants. Enfin la supérieure déclara:

--Évidemment, il ne doit pas être tout à fait impossible de vous trouver

quelque chose; je vais m’en occuper... Mais, en attendant, mon enfant,

considérez-vous ici comme en famille, et reposez-vous quelques jours...

Vous devez être brisée! Je vais vous faire donner une chambre

confortable.

Le front d’Yvonne, un instant ployé, se redressa: une autre lutte, plus

pénible, encore, sollicitait son énergie.

--Je vous remercie, ma Mère, fit-elle; avant tout, je dois voir un

écrivain que mon père connaissait.

--Un écrivain, mon enfant? Qui cela?

--M. Mauroy...; sans doute savez-vous où il demeure?

La religieuse eut un geste évasif.

--Pas du tout; j’ignore même tout à fait ce nom.

Une surprise mêlée d’inquiétude s’empara de la jeune fille: ce serait

encore plus difficile qu’elle n’avait cru! Elle balbutia:

--Vous l’ignorez, ma Mère?

--Absolument.

--Je... je croyais qu’il était connu.

--Il l’est peut-être, ma petite fille, sans que sa renommée ait franchi

les murs de notre maison. Dans quel genre écrit-il?

--C’est un romancier.

--Oh! un romancier!... apprécia la digne Mère avec une moue; nous n’en

connaissons guère...

--Il faut pourtant que je le retrouve!

C’était annoncé avec une décision que la religieuse remarqua, légèrement

surprise.

Sans s’arrêter à cette impression, et se levant d’un mouvement dont

l’aisance trahit la femme du monde, cachée sous la robe massive

humblement ornée d’un chapelet noir:

--Dieu, sans doute, vous aidera dans vos recherches, mon enfant.

Voulez-vous que je vous montre le chemin de notre chapelle? Vous y

rencontrerez le grand apaisement...

Derrière la religieuse qui, les mains dans ses larges manches, glissait,

ombre auréolée de blancheur, parmi les couloirs du couvent, Yvonne gagna

le coquet oratoire. C’était une pièce assez vaste, que la piété des

sœurs et le zèle des dames pensionnaires avaient ornée de charmante

façon; sur l’autel, la petite lampe annonçait la divine Présence: Mlle

Hérieau se jeta sur un prie-Dieu avec soulagement, avec gratitude, ainsi

qu’un voyageur harassé dépose le fardeau qui l’oppresse, dans le

bienfaisant asile qu’il rencontre sur son chemin douloureux.

* * * * *

Ce fut la même sensation de paix, si précieuse à son cœur meurtri, que

l’orpheline trouva dans la chambrette qui lui avait été donnée. Sur le

lit étroit, quasi monacal, dominé par une pieuse gravure, Yvonne reposa

mieux qu’elle n’avait fait encore depuis son deuil, et, le lendemain

matin, elle se trouva parfaitement dispose pour partir à la recherche de

Roger Mauroy.

Une idée lui était venue, d’ailleurs assez simple: cette adresse, cette

adresse indispensable que mère Opportune ignorait, et qu’il fallait

absolument avoir, elle irait la demander au _Grand Journal_. On la lui

donnerait là, sans difficulté, à coup sûr.

Ainsi Yvonne l’Islaise, dans sa candeur, se dirigea vers la rue de

Mazarin, ne doutant point qu’on ne lui fournît sans ambages, tout comme

si elle était une vieille universitaire à lorgnons, corsage plat et

bandeaux lissés, le renseignement passablement compromettant qu’elle

souhaitait. Détournant ses yeux des numéros du _Grand Journal_ qu’elle

apercevait dans les kiosques, et où elle avait la confusion de se savoir

exposée, sous une apparence déformée, à la curiosité amusée du public,

elle parvint au somptueux immeuble où une activité ordonnée présidait à

la confection du grand organe parisien.

Avec une tranquille assurance, s’adressant à un garçon de bureau

solennel qui trônait derrière une table chargée de papiers:

--Puis-je parler à votre rédacteur en chef?

L’homme, levant une paupière flasque, détailla, d’un œil expert, cette

visiteuse qui ne portait même pas de fourrures, et dont les chaussures

étaient fatiguées. Avec hauteur, il laissa tomber:

--Pas là.

--C’est bien, je vais l’attendre.

La jeune fille prit un siège, et du temps passa, morne, que

n’allégeaient point les allées et venues de gens affairés côtoyant sa

tristesse. A la fin, le garçon de bureau, qui était sensible à la beauté

féminine, daigna émettre un avis:

--Vous savez que vous en avez pour un moment!

--A quelle heure ce monsieur vient-il donc?

Goguenard, l’employé tira sa montre: il y avait quarante minutes déjà

que cette inconnue attendait le patron. En plein après-midi; si ça ne

faisait pas pitié! Il déclara:

--Mais comme d’habitude, vers six heures et demie; il part à minuit.

Yvonne retint un gémissement:

--Si tard!

Mains aux poches, se dandinant sur ses courtes jambes, le garçon de

bureau toisa la visiteuse ignorante et mal chaussée--quelque

provinciale, pour sûr!--qui prétendait voir le patron lui-même, et à

cette heure insolite.

--Vous lui parlerez à ce moment-là, toutefois qu’il aura du temps à

perdre.

Mlle Hérieau se leva, navrée. Elle ne pouvait ni ne voulait quémander,

la nuit, un renseignement de cet ordre, dans la ruche bourdonnante dont

l’activité l’écrasait; mais que faire? L’employé, brave homme au fond,

proposa:

--Voulez-vous que je vous mène à la rédaction? Quelques-uns de ces

messieurs sont là; vous verrez à vous arranger avec eux.

En silence, elle suivit son guide qui l’introduisit dans une vaste salle

où plusieurs hommes jeunes travaillaient. C’était là le fretin du

journalisme, chroniqueurs des chiens écrasés, soiristes, échotiers

mondains; ils préparaient leurs papiers pour le numéro de la nuit

prochaine, et semblaient, échangeant des réflexions et des lazzis, une

classe de grands écoliers tapageurs. Une banquette, près de la porte,

reçut Yvonne, à qui l’on n’accorda nulle attention: elle n’avait pas de

bas de soie, et le courant d’air provoqué par son entrée n’était chargé

d’aucun parfum hardi.

Intimidée, presque découragée, la jeune fille attendit. Combien de

temps? Elle ne l’aurait su dire. Un gringalet lisait un écho gaillard,

d’une voix de fausset que chargeaient des sous-entendus; le sens échappa

en partie à la visiteuse, mais l’assemblée incontinent manifesta sa

joie.

Lorsque se fut calmé le tumulte d’ovations joyeuses excité par cette

lecture, l’orateur, satisfait de son triomphe, voulut bien s’apercevoir

qu’une femme se morfondait auprès d’eux; il s’approcha de Mlle Hérieau,

et, cassant en deux sa taille, par un salut de mécanique bien réglée:

--Vous désirez, madame?

--J’aurais voulu parler à votre rédacteur en chef: on m’a dit qu’il

n’était pas ici...

--Il ne vient qu’aux heures du tirage. Mais je pourrais peut-être le

remplacer. C’est pour un manuscrit?

--Non, monsieur.

La jeune fille levait sur son interlocuteur l’éclat triste de ses grands

yeux noirs; le journaliste en fut ébloui. Songeant qu’il avait peut-être

devant soi une artiste de cinéma ou de music-hall, en peine de se lancer

et sans relations pour le moment, il risqua:

--Question de publicité?

--Non.

--Il ne s’agit pas d’un abonnement? suggéra le rédacteur avec quelque

dédain.

--Non plus.

--Alors--excusez-moi, madame--ce serait donc une affaire personnelle?

--Oui, monsieur.

Le silence s’était établi dans le bureau. On suivait, avec un intérêt

amusé, joint à quelque envie, le colloque du petit Mourier et de cette

étrangère à la toilette modeste mais qui se permettait d’avoir des yeux

et une taille comme on n’en fait point. Le petit échotier déclara:

--L’administrateur doit être encore là; je vais m’informer. Voulez-vous

me confier votre carte, madame?

--Je n’ai pas de cartes, avoua Yvonne, rougissante.

--Ah!... Eh bien! voici une fiche; je la porterai quand vous l’aurez

remplie.

Mlle Hérieau prit le feuillet, se déganta pour écrire; Mourier estima

que cette main, fine à souhait, devait appartenir à quelque femme du

grand monde, qui avait pris, pour sauvegarder son incognito, les

frusques d’une de ses femmes de chambre. Qui serait romanesque, je vous

le demande, sinon un journaliste dont la fonction naturelle est de

rechercher les menus scandales, et de les grossir au besoin?

Devant la mention «Objet de la visite», la jeune fille, un instant,

demeura hésitante, la plume levée. Puis elle traça bravement, de son

écriture élégante et décidée: «Demander l’adresse du romancier Mauroy».

Impassible et correct, le jeune homme prit la fiche; au passage, il la

montra, d’un imperceptible geste, à ses camarades, et disparut derrière

une porte capitonnée. Yvonne retomba à son délaissement, plus pénible à

supporter que tout à l’heure, parce que maintenant elle se savait

l’objet des chuchotements qui bourdonnaient derrière cette grande table,

le point de mire des regards curieux ou impertinents qui cherchaient à

surprendre le secret caché derrière ce front pur.

--Monsieur l’administrateur peut vous accorder un instant, mademoiselle;

si vous voulez me suivre...

D’un pas souple, la fille du commandant, à la vérité fort émue,

accompagna Mourier. Il la laissa au seuil d’un somptueux cabinet où

paraissait fort à l’aise un personnage imposant, le cheveu gris, la

barbe soignée, le veston étoilé d’un ruban rouge; ce pontife émergeait

d’un large fauteuil.

--Veuillez vous asseoir, mademoiselle. Ainsi vous désirez connaître

l’adresse d’un de nos collaborateurs?

--Oui, monsieur...

L’administrateur considéra Mlle Hérieau avec un intérêt qui était un

hommage admiratif à sa beauté, mais d’où la surprise n’était pas exclue.

Comment cette jeune fille, de mise simple mais correcte, et de tenue si

parfaitement réservée, pouvait-elle avoir été amenée à une démarche si

singulière? Il s’inquiéta:

--Cette adresse vous est vraiment utile, mademoiselle?

--Indispensable, monsieur.

C’était une voix ferme, qui annonçait, sans bravade aucune, cette

étrange nécessité. On devinait une résolution bien arrêtée, inspirée par

un motif important. M. l’administrateur jugea bon d’appuyer:

--Vous savez qu’il est tout à fait contraire à nos usages de répondre à

une question de ce genre?

Yvonne joignit les mains en un geste qui ressemblait à une supplication:

--Peut-être pourrait-on, monsieur, faire fléchir les usages, en faveur

d’un cas très grave?

--Si vous voulez écrire à M. Mauroy, mademoiselle, nous ferons parvenir

la lettre.

--Il faut absolument que je le voie...

Ses paroles sombraient dans un sanglot contenu; des larmes, qu’elle

retenait avec effort, perlaient au bord de ses paupières. Allait-elle

donc voir échapper l’unique possibilité qu’elle aperçût, de joindre

l’écrivain qui l’avait si gravement compromise? Sur la poignée d’un sac

qui était plus à la mode de Port-Joinville qu’à celle de Paris, les

doigts fins se tordirent d’angoisse: l’administrateur gardait le

silence, toujours.

Enfin il saisit un bloc-notes:

--S’il en est ainsi, mademoiselle, et pour vous être agréable, je vais

enfreindre la coutume. Voici l’adresse de M. Mauroy.

--Oh! merci, monsieur!

M. Degoury se leva, marquant la fin de l’entretien. Près d’atteindre la

porte, il prononça, d’un ton dont la galanterie, pour discrète qu’elle

fût, heurta la délicatesse de Mlle Hérieau:

--M. Mauroy, je pense, appréciera le bonheur qu’il a de s’attirer

d’aussi charmantes sympathies. Son roman, d’ailleurs, le mérite: il est

agréablement suggestif.

Il ouvrait le vantail, dissimulé sous une lourde tapisserie. Le feu au

visage, Yvonne sortit, après un bref salut. Elle ne voulut pas remarquer

que les jeunes rédacteurs suivaient du regard, avec un intérêt narquois,

la pauvre fleur déracinée de son île lointaine.

Yvonne l'Islaise · 第 21 / 40 题