XV

Mlle Hérieau commençait à peine, dans sa tâche nouvelle, qui lui était

douce, de se reprendre aux soins et aux sourires de la vie, lorsqu’il

lui arriva une aventure tellement surprenante qu’elle fut plusieurs

jours avant que de croire à sa réalité. Brusquement, dans la première

semaine de décembre, l’orpheline sentit que l’atmosphère changeait

autour d’elle, et que le respect dont elle était environnée se fanait,

mourait, comme il adviendrait d’une fleur atteinte par un souffle

empoisonné.

Cela se manifesta d’abord d’une façon impondérable, comme Beaumarchais

dit que la calomnie débute dans sa venimeuse carrière. Ce furent des

riens, des regards que la jeune fille surprit, des chuchotements qui,

sur son passage, s’élevaient parmi les commères du bourg; moins

encore--mais c’était assez pour tourmenter Yvonne lorsqu’elle s’en

apercevait--des yeux qui se détournaient dès qu’elle posait sur eux

l’éclat franc de ses prunelles.

Qu’avaient donc tous ces gens? Que signifiait?... Dans sa candeur fière

de fille sans reproche, Mlle Hérieau était plus surprise encore

qu’affligée devant ces manifestations étranges dont elle ne pouvait

discerner la cause.

Un triste matin, la situation se précisa. Yvonne, se disposant à gagner

la villa des Roses où l’attendait l’impatience de Marcelle, s’approcha

de Nanette qui balayait son seuil. Au moment où la jeune fille allait,

comme à son habitude, adresser un mot de sympathique intérêt à la sœur

du vieux Jean, celle-ci lui claqua littéralement le vantail au visage,

en grommelant d’indistinctes paroles, qui ne pouvaient, à coup sûr, être

prises pour des amabilités.

Douloureusement surprise de cette attitude nouvelle, et la rapprochant

des diverses humiliations qu’elle avait subies en ces derniers jours,

Mlle Hérieau continua son chemin, l’esprit à la torture quant à

l’animosité dont elle se voyait entourée. En arrivant au coude de la

route, là où les toits groupés cessent de dérober l’horizon, Yvonne

aperçut, au-dessus de la mer, un si farouche bataillon de ternes nuées

qu’elle rebroussa chemin pour quérir son vêtement de pluie. A la maison,

elle trouva Michelle qui rentrait du marché, si rouge, si visiblement

animée, presque furieuse, que sa jeune maîtresse ne put se tenir de lui

demander la cause de cette excitation:

--Oh! Mademoiselle, ce que le monde sont méchants! répondit la petite

toute frémissante, et les cils lourds de larmes contenues.

L’orpheline pâlit: qu’allait-elle apprendre encore? Car il n’y avait

aucun doute pour elle que les paroles de Michelle ne se rapportassent à

ses propres observations. Elle pressa la fillette:

--Qu’y a-t-il, Michelle? Que t’a-t-on fait?

--Rien.

--Alors, que t’a-t-on dit?

--Des choses, des choses! Aussi je leur ai répondu comme il faut!

--Mais encore, qu’étaient ces propos?

--Des menteries, mademoiselle. Je ne vous les répéterai pas, pour sûr;

d’abord, ça ne veut rien dire.

Yvonne ne put tirer autre chose de la petite Islaise, qui penchait vers

le sol un visage têtu, auquel ses yeux brillants de colère prêtaient une

apparence de fille basque révoltée. L’heure s’avançait. Mlle Hérieau dut

gagner la villa des Roses sans en connaître davantage... A sa grande

douleur, si récente encore, se mêlait maintenant une angoisse nouvelle

et sourde, quelque chose comme ce qu’on éprouve à l’approche d’un péril

inconnu, et dont il est d’autant plus impossible de se garder qu’on

l’ignore davantage. Et pour lutter contre ce danger qu’elle devinait

grave, qui déjà se révélait cruel, l’orpheline se sentait désespérément

faible et seule, dans ce gris matin secoué par l’aigre bise accourue du

grand large.

* * * * *

Ce 9 décembre, c’est-à-dire deux ou trois jours plus tard, l’abbé

Dominique se trouvait en commerce intime avec les _Entretiens

spirituels_ du père de Ravignan, quand il reçut la visite de Maître

Grivard, l’avoué de Port-Joinville. Ce sexagénaire robuste, qui, à

vendre les biens de la terre, en avait pour son compte acquis une jolie

part, était dans les meilleurs termes avec son curé. Cela, quoiqu’il

s’affichât passablement positiviste, et dénué d’illusions sur les

hommes, pour ce qu’il avait assisté de tout près à mainte tragi-comédie

née autour de Sa Majesté l’Argent; par ailleurs, grand chasseur lors des

passages de bécasses et de tourterelles, fin gourmet en toute saison, et

contribuant largement à la prospérité des œuvres paroissiales, sinon

tout à fait par charité chrétienne, au moins, comme il parlait, «par

strict devoir d’humaine solidarité».

Or, ce matin-là, Maître Grivard présentait une expression de physionomie

des plus singulières. La forte moustache, qui barrait son visage haut en

couleur, dressait des pointes allègres, et ses yeux gris, embusqués sous

des sourcils drus, luisaient d’un éclat sarcastique; le doyen fut

aussitôt mis en éveil:

--Eh là! mon ami, s’inquiéta-t-il, qu’est-ce donc?

--Une bonne histoire, répondit l’autre, en faisant craquer devant le

foyer clair ses mains, qu’il avait larges, et velues quelque peu aux

phalanges. Mlle Clotilde n’est pas là?

--Elle est allée porter une layette urgente à Ker-Pierre-Borny; vous

désiriez la voir?

--Du tout, du tout!... Enfin je veux dire: j’aime mieux vous parler en

tête à tête.

--Très flatté, sourit le curé. Et alors, de quoi s’agit-il?

L’homme de loi s’était jeté dans un fauteuil que l’assaut fit gémir. Il

riposta, une malice jouant sur sa face de bon vivant:

--Il s’agit, l’abbé, qu’il s’en passe de belles, à l’ombre de votre

bâton pastoral!

--Parlons-en, de mon bâton pastoral! Il n’a pas encore su vous indiquer

le bon chemin, païen que vous êtes!

--Que n’a-t-il au moins guidé mieux l’une des brebis sur qui s’étend son

ombre!

Le ton de l’avoué masquait un sous-entendu.

L’abbé Dominique posa ses lunettes sur le père de Ravignan, repoussa le

tout, et, accoudé à son bureau, fouillant de son regard lumineux le

visage du visiteur, il prononça:

--Vous parlez en énigme, monsieur Grivard. Qui visez-vous?

--Hé! hé! cette petite Hérieau! reprenait l’avoué comme pour soi-même,

avec un air de jubilation intense, et clignant d’un œil entendu, hé! hé!

qui aurait cru...

Le prêtre se fâcha:

--Mlle Hérieau est au-dessus de tout soupçon. Je réponds d’elle.

Il parlait avec une assurance qui n’eut d’autre effet que d’accentuer la

gaîté pétillant aux prunelles de son visiteur.

--Ah! vous répondez d’elle? Touchante candeur des âmes saintes! Eh bien!

regardez donc cela, je vous prie!

Maître Grivard portait un veston de chasse, dont l’une des poches,--le

doyen s’en aperçut alors,--était outrageusement gonflée. Il en sortit un

paquet de journaux, qu’il braqua comme un pistolet sur le prêtre.

Celui-ci s’étonna:

--Que voulez-vous que je fasse de ces papiers?

--Attendez. Vous savez que je suis abonné au _Grand Journal_?

--Eh oui! Puisque vous ne voulez pas lire la _Croix_!

--Ne rouvrons pas cette vieille querelle. Or, apprenez que le _Grand

Journal_ a récemment commencé un feuilleton, un feuilleton... d’entre

les feuilletons, comme dirait Pierre Million, dans ses contes orientaux.

--Une malpropreté sans doute, soupira le curé. Je ne vois pas quel

rapport une œuvre malsaine peut avoir avec Mlle Hérieau.

--Le plus étroit des rapports, répliqua l’avoué, ouvrant une gazette au

hasard. Remarquez d’abord le titre.

En tête du rez-de-chaussée qui lui était présenté, le pasteur de

Port-Joinville vit deux mots, par quoi sa sérénité ne fut point

ébranlée.

--Eh quoi! fit-il, sévère, tout cela parce qu’un romancier a intitulé

son récit _Yvonne l’Islaise_? Tant de bruit pour une coïncidence? Vous

êtes bien prompt à attaquer une enfant que chacun s’accorde à juger

parfaitement respectable, mon ami.

--Vous me la baillez belle, avec votre coïncidence! rétorqua l’homme de

loi. Examinez donc le feuilleton d’aujourd’hui.

D’un geste plein de narquoise assurance, il mettait un journal sous le

nez de l’abbé Dominique. Celui-ci prit la feuille avec lassitude,

chaussa ses lunettes en parcourant les colonnes d’un air distrait; ce

qu’il vit excita sans doute son intérêt, car le prêtre, rajustant

aussitôt ses besicles, plaça la feuille en pleine lumière, et, sourcils

froncés, étudia attentivement le passage qui lui était communiqué.

C’était une scène, au reste expertement filée, où tout l’art de

l’écrivain s’était complu, suggérant plus de choses encore qu’il n’en

exprimait, à montrer Yvonne l’Islaise, cyniquement représentée sous les

traits exacts de Mlle Hérieau, dans une situation extrêmement délicate.

L’action était, de plus, encombrée par un partenaire fâcheusement dénué

de tout scrupule. Cela se passait parmi les ruines vénérables du Vieux

Château, dont le site et les abords étaient, eux aussi, dépeints en

traits d’une saisissante vérité.

Avec dégoût, l’abbé Jauvin jeta la feuille, froissée par sa main

d’honnête homme:

--Je suis atterré, murmura-t-il.

Maître Grivard ramassa triomphalement le journal, et, montrant la

signature:

--«Roger Mauroy»; vous connaissez?

--C’est ce journaliste de Paris qui a passé l’été ici.

--Ah! ce grand flandrin d’artiste, avec son veston montant et sa barbe

historique?

--Oui... quelle infamie!

Un chagrin réel assombrissait la face du pasteur; il se sentait

cruellement atteint par l’outrage infligé à son enfant d’élection,

privée maintenant du viril soutien qui l’aurait pu défendre. L’avoué

bomba le torse, et, frisant sa moustache, insinua, d’un accent qu’il

s’efforçait de rendre spirituel:

--Eh! eh! sait-on jamais?

L’abbé Dominique déploya sa haute taille. D’une voix profonde, la voix

que devaient avoir ses ancêtres, les marins de Vendée, pour commander la

manœuvre qui serait victorieuse de la bourrasque, il gronda:

--Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je vous méprise! Taisez-vous,

et... pardonnez-moi de vous quitter.

--Vous sortez?

--Je cours chez cette malheureuse enfant; pourvu qu’elle ne sache rien!

Ils traversaient l’antichambre de la cure; secouant les épaules, Maître

Grivard prononça:

--Pensez-vous, l’abbé! Il n’est bruit que de ce scandale dans le Port,

et peut-être bien par toute l’île.

--Dieu juste!

Sans s’attarder à prendre congé de son visiteur, le doyen traversait à

longs pas la cour du presbytère. Il allait, une fois de plus, vers une

infortune frémissante, pour la panser avec ce baume souverain qu’est la

parole de Dieu; le prêtre avait cru, en ses trente années de ministère,

s’être penché sur toutes les blessures, avoir sondé toutes les plaies:

voici qu’il s’en dévoilait une de nature toute nouvelle, devant quoi les

ressources des consolations ordinaires allaient, sans doute, se trouver

fort dépourvues. Et l’enfant que frappait cette douleur inattendue

n’avait plus de tendresse sur la terre, plus de situation indépendante,

à peine un foyer...

* * * * *

Si quelque chose pouvait consoler Yvonne de l’extraordinaire hostilité

qu’elle sentait croître autour d’elle, marée bourbeuse dont l’entourait

le flot amer, c’était l’affection que lui témoignait la petite malade,

son élève. Lorsque la fillette nouait ses bras frais autour du cou de la

triste isolée, celle-ci se sentait moins isolée et moins triste; elle

trouvait une douceur profonde dans l’œuvre charitable, presque

maternelle, entreprise par elle. Si singulier que cela pût sembler à

ceux qui se laissent dominer par les complications de l’existence, Mlle

Hérieau était reconnaissante à Marcelle du bien qu’elle lui faisait à

elle-même, et sa propre infortune trouvait le meilleur des apaisements

aux soins prodigués à la petite infirme.

Vers le moment où Maître Grivard présentait à l’abbé Jauvin les

feuilletons qui avaient exercé sa verve malicieuse, le valet de chambre

de la villa des Roses apportait un billet à Yvonne. Celle-ci ouvrit

l’enveloppe avec plaisir, parce que Marcelle lui avait confié certain

projet: une invitation tout intime que sa belle-mère devait envoyer à

Mademoiselle...: la jeune fille déplia le feuillet avec l’assurance

confiante de voir venir à elle un témoignage précieux de cordiale

sympathie. Et voici ce qu’elle lut:

«Mademoiselle,

«Vous comprendrez que, dans les circonstances actuelles, votre place

ne soit plus auprès de Marcelle. Il est de mon devoir de vous

l’indiquer, comme aussi de porter un regard attentif sur l’entourage

de ma belle-fille.

«Vous savez parfaitement ce que je veux dire, et pouvez vous dispenser

de venir me demander des explications qu’il me serait difficile de

vous donner.

«Mormart-Vineuilles.»

Yvonne demeura foudroyée. Le papier cruel glissa de ses mains sans

qu’elle eût la force de le retenir; elle-même se soutint au bord d’une

table afin de ne pas tomber. Chancelante, elle gagna un fauteuil que

dominait un beau portrait de son père; là, le front dans ses mains, elle

pleura, à lourds sanglots, à spasmes douloureux. Elle pleura son triste

destin, ébranlé d’une bourrasque nouvelle, et plus affreuse d’être

incompréhensible; elle pleura son honorabilité évidemment attaquée par

quelque calomnie infâme, et dont l’auteur inconnu se plaisait à la

torturer lâchement. L’esprit tendu, les yeux brillants, la gorge serrée,

Mlle Hérieau tâchait--en vain--de discerner d’où pouvait venir le coup

qui la frappait.

C’est ainsi que le curé la trouva, si blême, la taille ployée sous le

fait d’un tel désespoir, que l’homme de Dieu connut que la jeune fille

était prévenue, et que sa présence, à lui, serait salutaire. Il

s’inclina vers cette souffrance:

--Ma petite enfant, dit-il, Dieu vous éprouve encore?

Yvonne tendit la lettre qu’elle venait de recevoir, et, tordant avec

angoisse ses mains pâles, où le bleu réseau des veines se dessinait sous

la peau blanche:

--Oh! monsieur le curé, au nom du Ciel! dites-moi d’où vient cette

brusque hostilité qui m’écrase!

--D’où elle vient, ma pauvre petite? Je le sais depuis un moment:

j’accourais pour tenter de vous prémunir contre cette vilenie...

--Parlez, parlez vite, monsieur le curé! Tout plutôt que cette ignorance

où je me meurtris, et qui me mine!

L’abbé tira de sa douillette un numéro du _Grand Journal_, qu’il avait

pris au hasard; le pliant, il montra une ligne écrite en gros

caractères:

--Tout le mal vient de ce feuilleton... voyez!

--_Yvonne l’Islaise_, lut la jeune fille. De quelle importance peut être

cette similitude de prénoms?

--De nulle importance par elle seule, mon enfant; mais ce titre

s’applique à une œuvre... légère, où l’auteur n’a pas craint de vous

représenter d’une façon si exacte du point de vue physique, et si fausse

du point de vue moral, que dans notre petit pays un déplorable scandale

a éclaté.

--Mais, fit Yvonne abasourdie, comment cela est-il possible?

--C’est une bien triste chose.

Les yeux sombres de Mlle Hérieau s’allumèrent d’un feu plus sombre:

--... Incompréhensible... Permettez, monsieur le curé?

Elle tendait la main vers la feuille, que le prêtre éloigna.

Avec une douce autorité, l’abbé Dominique déclarait:

--Non, vous ne devez pas lire ces lignes; elles vous feraient du mal.

Déjà il repliait le journal; dans ce mouvement, la signature apparut au

vol. Brusquement, la vérité illumina l’esprit d’Yvonne; elle eut un rire

amer:

--Roger Mauroy! C’est lui qui a conçu, qui a perpétré cette ignominie!

L’âme bienveillante du digne curé tenta une explication indulgente:

--Pour le monde un peu... spécial où vit ce jeune homme, ce n’était là,

sans doute, qu’une inconséquence--d’ailleurs gravement déplacée.

Le regard fixé sur l’âtre, où rougeoyait un feu chétif--un feu

d’orpheline--Mlle Hérieau gémit:

--Mon pauvre père l’estimait tant! Il lui avait ouvert sa maison,

presque son cœur...

Un sanglot coupa la parole à la jeune fille. Le prêtre respecta

l’explosion de cette douleur frémissante: les mains nouées, il priait

pour que Dieu, tout à l’heure, lui inspirât les paroles salutaires et

bénies qui seraient, à cette âme meurtrie, comme la rosée bienfaisante

est à la terre corrodée par un impitoyable soleil.

Yvonne l'Islaise · 第 18 / 40 题