XVI

Yvonne, nous l’avons vu, était une vaillante: ayant d’abord pleuré,

bientôt elle réfléchit. La nuit se passa toute, pour elle, à méditer sur

la situation qui se trouvait la sienne, sur l’hostilité, railleuse ou

indignée, dont elle était devenue l’objet, et dont elle ne comprenait

que trop maintenant les causes. Quand vint le matin, elle se rendit à la

première messe, celle qui décore l’autel de fleurs lumineuses trouant la

nuit où dort encore la nef. Puis, un peu réconfortée, elle gagna le

cimetière.

C’était un joli matin de gel craquant, qui brodait d’argent les herbes

et vêtait les tiges des arbustes d’une gaine endiamantée. Là-bas, sur le

continent, le soleil, surgissant d’un lit d’écharpes mauves, montrait

une face ronde et rouge de nouveau-né. Des rayons s’accrochaient aux

croix de pierre; le silencieux enclos, à peine triste, revêtait une

accueillante gravité qui fut douce à l’âme d’Yvonne.

Longtemps, indifférente à la morsure de la bise qui lui rosissait les

joues, la fille de l’officier demeura prosternée sur la tombe où dormait

pour toujours son défenseur, son appui. Elle s’y affermit dans la

résolution qu’au long des heures nocturnes son esprit avait posément

mûrie et qu’elle venait d’arrêter à l’église. Puis, rentrée chez soi,

elle dit à Michelle qui s’inquiétait, avec une déférente affection, de

voir ses yeux largement cernés:

--Ce n’est rien, petite fille; j’ai à peine reposé cette nuit...

--Vous serez fatiguée, mademoiselle, d’aller à Ker-Châlon...

--Je n’irai plus à Ker-Châlon, Michelle.

Le voix d’Yvonne tremblait un peu: la petite boiteuse comprit que

quelque grave tourment assaillait sa jeune maîtresse, sans doute à cause

de «toutes ces misérables menteries» que l’on colportait par le bourg.

Elle desservit la table en silence, n’osant rien dire. Mlle Hérieau

reprit:

--Par contre, je vais peut-être me voir obligée d’aller à Paris.

La fillette pâlit devant l’énormité de ce projet, dont la réalisation la

séparerait de sa maîtresse.

--A Paris? balbutia-t-elle.

--Oui, pour quelques mois. Tu garderais ta chambre ici, Michelle, je te

confierais notre chez-nous, et demanderais aux religieuses de l’hôpital

de te donner du travail, de la couture... qu’en dis-tu?

Il y eut un court silence, employé par la petite servante à dévorer les

larmes qui l’étouffaient; enfin elle affirma:

--Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, et la maison sera toujours

prête à vous recevoir. Mais... j’espère que vous y reviendrez bientôt!

Boitillant sur le dallage du vestibule, elle s’enfuit vers la cuisine,

son honnête visage bouleversé. Guère plus vaillante, mais touchée

profondément d’une affection qui, si humble fût-elle, la consolait des

vilenies dont elle souffrait, Yvonne aussitôt se rendit au presbytère.

L’abbé Jauvin l’accueillit avec émotion:

--Ma petite enfant, dit-il, j’ai beaucoup prié pour vous... à quel parti

vous arrêtez-vous?

Un fugitif sourire, pâle souvenir des années heureuses, se joua sur les

traits d’Yvonne. Ainsi elle était idéalement jolie, fleur que l’ouragan

allait arracher de la falaise où elle se croyait à jamais fixée.

--A quel parti?... Ce serait peut-être à moi de vous le demander,

monsieur le curé?

Le prêtre leva au ciel ses larges mains:

--Hélas! mon enfant, que me dites-vous là? Je ne vous étonnerai pas sans

doute en vous confiant que jamais je n’eusse même cru possible pareille

aventure!

--Oh! c’est certain!... Enfin, reprit Yvonne, ayant longuement réfléchi,

j’ai formé un dessein que je viens vous soumettre.

--Expliquez-moi cela, mon enfant.

Mlle Hérieau noua sur ses genoux ses doigts gantés de noir:

--En somme, monsieur le curé, ma situation est celle-ci: on jase sur mon

compte à Port-Joinville; cela m’est affreusement pénible...

--Je le pense.

--... Et ma vie est rendue proprement intenable. D’autre part j’avais

grâce à vous un gagne-pain qui m’était précieux; je l’ai perdu. Donc, je

ne puis plus rester ici.

Elle parlait d’une voix nette, qui déjà semblait déblayer la route

devant ses pas, et ramener sa position cruelle à la mesure d’une banale

difficulté. Le curé s’effara:

--Où donc voulez-vous aller, mon enfant?

--A Paris.

Ainsi qu’avait fait Michelle, le prêtre sursauta:

--A Paris!

--Mais sans doute. La première chose à faire n’est-elle pas d’aller voir

M. Mauroy?

--Cette visite sera délicate, ma pauvre petite!

--Que voulez-vous! monsieur le curé, soupira l’orpheline, seule ainsi

que me voilà maintenant, il faut bien que je mette de côté toutes les

hésitations, toutes les répugnances qui m’auraient retenue en d’autres

temps...

--Eh oui! c’est juste... Et alors, poursuivit l’abbé en passant sa main

sur son front, qu’avez-vous l’intention de lui dire, à ce M. Mauroy? Lui

reprocherez-vous sa mauvaise action?

--Cela d’abord; mais surtout je veux obtenir de lui qu’il arrête autant

que possible le scandale.

Le prêtre eut une lippe significative, celle par quoi il commentait en

silence les cas embarrassants. Il demanda:

--Que peut-on faire, dans cet ordre?

--Je crains qu’il ne soit impossible d’arrêter la publication du

feuilleton; mais un journal, c’est éphémère, cela s’oublie... En tout

cas, il ne faut pas qu’il édite cette triste histoire en volume. Je

l’exigerai, au besoin. S’il a un peu de cœur, il me comprendra.

Hochant une tête pensive, l’abbé Jauvin médite. Il s’inquiète de

l’expédition où veut se hasarder cette enfant; cependant Yvonne a

vingt-cinq ans: sage et forte, elle est bien armée pour la vie, qui est

dure à tous... Que Dieu la garde en son entreprise; le curé ne se

reconnaît pas le droit de la dissuader.

C’est ce qu’il explique à Yvonne, avec les paroles de foi et d’espoir

qui peuvent le mieux réconforter la jeune fille. Elle reprend:

--Je suis heureuse, monsieur le curé, de voir que votre prudence ne me

déconseille pas ce voyage. D’ailleurs, il faut, vous le savez, que je me

crée des ressources par mon travail; je le pourrai plus facilement à

Paris qu’ici maintenant.

--Qu’espérez-vous faire, mon enfant?

--Ancienne élève de la Légion d’honneur, à Saint-Denis, j’ai mes

brevets; sans doute me sera-t-il possible de trouver, jusqu’à ce qu’ici

ce triste bruit se soit éteint, un travail ou un emploi quelconque...

L’abbé réfléchissait; il admirait ce jeune courage, qui allait affronter

sereinement des difficultés sans nombre. Songeur, il prononça:

--Grâce à Dieu, il me sera permis de vous aplanir les débuts, ma petite

fille. J’en suis très heureux.

--J’aurai plaisir à vous devoir cette gratitude, monsieur le curé.

--Je connais à Paris un couvent qui prend des pensionnaires, dames et

jeunes filles, travaillant au dehors: c’est un calme refuge sous l’aile

de la prière. Je vais vous donner une lettre de recommandation pour la

supérieure; au moins aurez-vous une chambre assurée, à votre arrivée

dans ce grand, ce terrible Paris...

--Oh! monsieur le curé, comment vous remercierai-je?

L’abbé Jauvin cherche parmi ses papiers une feuille, une plume; ses

mains tremblent un peu. Par bonheur, Dieu veille sur les âmes fidèles,

et son appui secourt ceux que les hommes sont impuissants à défendre...

Les doigts du prêtre se raffermissent; ils achèvent de tracer le billet

où le vieux curé a mis tout son cœur. Puis ils déposent le porte-plume,

et dessinent le geste de la bénédiction sur le front de la voyageuse,

inclinée parmi ses voiles.

* * * * *

Deux jours plus tard, Mlle Hérieau quittait la maison blanche d’où la

chassait la malignité des hommes. Ce départ fut un arrachement pour

l’orpheline, moins encore par la rupture qu’il consommait, avec un

heureux passé, que par les circonstances dont il s’accompagnait.

Un commissionnaire avait charroyé vers le port la malle de la jeune

fille; après un léger repas à la cure, pris sur la volonté expresse de

l’excellent pasteur, Yvonne à son tour gagna les quais, accompagnée de

Michelle en pleurs, et de Mlle Clotilde, dont la capote en bataille et

la courte taille redressée semblaient braver l’opinion publique, si

sottement et si cruellement hostile à sa petite amie. Et la fille du

commandant, le front haut comme son père lorsqu’il luttait contre

l’océan démonté, crut que ne se terminerait jamais un chemin qui lui

parut être celui du martyre, parce qu’elle sentait sur chaque seuil,

derrière chaque fenêtre, une curiosité malveillante embusquée, et

commentant sans pitié son départ.

Sur le pont du petit vapeur, qui retentissait des apprêts de

l’appareillage, les adieux demandèrent tout le courage de la jeune

fille. Elle embrassa Michelle comme elle eût fait pour une sœur

tendrement chérie, puis s’abîma sur le vaste sein de Mlle Clotilde, qui

se répandait en sanglots sonores, mêlés d’invectives bien frappées,

quoique mal distinctes, à l’adresse de ces monstres d’hommes. C’étaient

là les seules affections qui restassent à l’orpheline, et jamais autant

qu’en ce moment où elle s’en séparait, elle n’avait éprouvé leur

consolante douceur.

Enfin, la _Grive_ s’ébranla; au patouillement de son hélice, les phares

minuscules s’écartèrent, reculèrent, se déplacèrent, comme les cavaliers

d’une figure de danse bien réglée. Ayant une dernière fois agité son

mouchoir, la triste passagère se mit en quête d’un coin à peu près

solitaire, où sa détresse ne fût pas trop meurtrie par les indifférents.

Là, accoudée au bordage, qui résonnait durement sous les assauts d’une

mer grise, hargneuse, aux vagues courtes, aux masses opaques, Yvonne

Hérieau put, songeuse, s’abandonner aux âcres délices de la solitude.

Elle s’y abandonna, le cœur battant, les larmes aux cils, l’esprit et le

corps tendus vers cette vie nouvelle dont elle ignorait tout, sinon que

l’épreuve l’y attendait...

Yvonne l'Islaise · 第 19 / 40 题