VIII

Armé d’un des fusils de l’officier, Mauroy passa avec M. Hérieau la plus

charmante des journées, sur cette falaise de l’Entaillée qui domine de

trente mètres l’eau verte du fjord minuscule au fond duquel la mer a

creusé le petit port de la Meule. Les grands oiseaux blancs sont

nombreux en ce point de la côte; le capitaine Garcie Ferrande le

constatait déjà en 1520; leur quartier général semble établi sur le

Galoubry, roc isolé, perpétuellement frangé d’une écume qui brode

d’argent fin les transparences bleu vert des flots jaseurs. Au soir, les

chasseurs rapportèrent à Port-Joinville trois goélands à manteau noir,

gibier que l’on ne chasse que par passe-temps, sa chair n’étant pas

comestible. Roger, dans ce tableau, avait une victime, qu’en galant

homme il offrit à Mlle Hérieau pour qu’elle en fît une parure du

chapeau.

Le jeune homme, en rentrant chez soi, éprouvait, en même temps qu’une

saine fatigue, le sentiment admiratif des beautés déployées par la

nature sur la côte islaise. Le commandant avait dit vrai: Yeu est une

île superbe, et valant la peine qu’on l’explore à fond, pour occuper un

été de vacances. Le plaisir serait complet d’être accompagné, dans les

excursions, par un guide érudit et disert.

L’intention que manifesta Roger de pérégriner autour de l’île concordait

trop bien avec les vœux de M. Hérieau, pour que celui-ci ne fût pas ravi

de piloter le romancier parmi les splendeurs de la côte sauvage.

Piloter, en effet, car on vit les deux hommes tour à tour embarquer dans

le frêle esquif du commandant pour visiter les points inaccessibles du

rivage, ou bien, suspendus à la même corde à nœuds, descendre, avec

précaution, le long des falaises à pic. Ils explorèrent ainsi les deux

Trous d’enfer de la Rondée, profonds d’une vingtaine de mètres,

au-dessus desquels, par tempête, les vagues jaillissent en mousseux

geysers; un autre jour, ils atteignirent le fond même du Trou du Bélier,

dont la cavité s’étend, durant soixante-dix mètres, sous le chaos

granitique de la falaise des Degrés. Enfin, un jour resplendissant d’une

lumière qui s’arrêtait au seuil de la crevasse, Mauroy put constater par

lui-même que, s’il est difficile à un chameau de passer par un trou

d’aiguille, il est pénible pour un romancier, même assez vain de sa

sveltesse, de s’insinuer dans les trois cavernes successives, pavées de

blocs aux rudes arêtes, qui portent le nom significatif de Grotte des

Aplatis.

Certain après-midi, M. Hérieau dit à son compagnon:

--Vraiment, cher monsieur, je vous admire et vous envie.

--Et pourquoi donc?

--Vous possédez deux choses précieuses que, hélas! je n’ai plus: un

jarret intrépide, et la jeunesse.

--Pardon, commandant! Souvenez-vous que, dans nos escalades, c’est vous

qui me montrez le chemin.

--Oh! mettons qu’un vieil entraînement de marin me tienne lieu de

souplesse... voilà tout. Quoi qu’il en soit, j’aimerais, mon jeune ami,

à vous faire faire quelques expéditions moins acrobatiques; ma fille,

alors, pourrait nous accompagner.

Roger s’inclina, autant que le lui permettait l’équilibre instable de la

position qu’il occupait à ce moment, tout au sommet de la Jusette, à

vingt-neuf mètres de l’eau moirée déployant au pied du roc sa chevelure

d’algues rousses.

--La présence de Mlle Yvonne donnerait un charme de plus à nos

promenades, déclara-t-il courtoisement. Je suis sûr que vous avez

quelque projet, commandant?

--Nous pourrions aller déjeuner après-demain en pique-nique au Châtelet;

qu’en dites-vous?

--Bravo pour le pique-nique! J’espère que ma bonne femme de propriétaire

se distinguera. Mais... qu’appelle-t-on le Châtelet, si loin du théâtre

Sarah-Bernhardt?

--C’est un plateau élevé et aride dont le quadrilatère irrégulier, plus

long que large, forme une presqu’île de sept hectares, aux bords très

découpés. Il appartenait au système de fortifications de la côte sud;

des ruines importantes demeurent, que vous verrez probablement avec

intérêt.

--N’en doutez pas, commandant; je m’en réjouis fort.

Mais l’approbation de Roger se borna à cette formule assez brève, car,

après avoir gravi la Jusette, il convenait évidemment de la descendre,

entreprise ardue qui requérait toute l’attention des deux touristes, et

au cours de quoi le jeune homme, admirant l’expérience de son compagnon,

médita amèrement sur les lacunes que présente l’éducation des terriens

en général, et celle des romanciers en particulier.

* * * * *

Yvonne accueillit avec plaisir la perspective d’une excursion qui lui

ferait passer une journée tout entière au clair soleil, en face d’un de

ces grandioses panoramas qui foisonnent sur la côte islaise, et dont la

jeune fille, guidée par son père, avait tôt appris à chérir la magique

splendeur. Puis elle saisissait volontiers cette occasion de connaître

un peu mieux le nouveau compagnon de M. Hérieau. Celui-ci en disait le

plus grand bien; il n’avait jamais vu homme plus sympathique ni lettré

plus simple... pauvre père! ne se laissait-il pas abuser par des

apparences? Instinctivement Yvonne se mettait en défense.

Au jour dit, Michelle déballa les paniers à l’entrée de la presqu’île,

dans l’ombre bienfaisante d’un corps de garde ruiné. Non loin dormait un

petit étang qui semblait avoir rempli sa coupe d’eau douce tout exprès

pour qu’y rafraîchissent les bouteilles.

Le commandant emmena les jeunes gens au bord de la crête:

--Regardez, monsieur Mauroy; avez-vous déjà contemplé un aussi

magnifique tableau?

Les promeneurs étaient parvenus à l’extrémité, et au faîte, de l’éboulis

de rochers que terminent deux pointes écartées, assez semblables aux

cornes d’un escargot. A droite, au-dessus de la lande, brûlée par le

soleil et l’air salin, montait, silhouette d’ivoire détachée sur le ciel

bleu, le fût élancé du Grand Phare; à gauche, le vieux château d’Yeu

élevait, devant un cirque de falaises dressées en amphithéâtre, ses

ruines massives et têtues agrippées à leur îlot. Et ses murs formidables

évoquaient le souvenir des vexations, des rapts, des gémissements, des

pleurs, dont ils avaient été les témoins impassibles, et qu’étouffait la

voix de la mer, emportant aussi bien le balbutiement des supplications

qui s’effilochaient au vent du large, sans atteindre le cœur des

bourreaux.

Debout sur un roc faisant face à l’immensité de l’océan, Yvonne

contemplait l’espace bleu. Dans sa robe simplement coupée, mais fraîche

et claire comme ce jour riant, et moulée sur elle par la brise, elle

semblait une statue, la statue de la Jeunesse et de la Vie, dressée au

point de rencontre des éléments rivaux, telle qu’une réplique de la

Terre, glorieuse de son œuvre, à la Mer drapée dans son écrasante

majesté. Elle étendit la main:

--Admirez, fit la jeune fille, d’un accent où tremblait une sorte de

religieuse ferveur. Est-il des mots pour décrire semblable magie?

Des mots! C’était le métier de Mauroy que de les connaître tous, et de

leur faire tout dire. Il fut sur le point d’en faire la remarque à haute

voix; mais un regard au spectacle que montrait Mlle Hérieau fit mourir

sur ses lèvres cette petite fatuité d’auteur parisien.

Comment enfermer, en effet, dans le fini d’une phrase ce qui, par

essence même, est infini? Devant Roger, la mer s’étendait sans bornes,

limitée seulement par cet autre espace sans limites aussi qu’est le

ciel. C’était un miroitement d’azur vivant, de soyeuse émeraude poudrée

de soleil, frangée d’écume, et sur laquelle tranchaient, taches infimes

que la distance rendait plus infimes encore, les voiles aux tons crus de

quelques barques de pêche. A l’horizon traînait l’écheveau lâche d’une

fumée, respiration d’un de ces lévriers de la mer qui joignent l’Europe

aux pays inconnus vers lesquels fuient nos rêves: de longues houles

accourues de l’ouest, formées peut-être à des milliers de milles,

venaient se briser sur les récifs en chantant, pour ajouter le charme de

leur perpétuelle harmonie à la féerie du coup d’œil, pour séduire

l’oreille des hommes, comme leurs yeux, déjà, étaient conquis.

Mauroy murmura, en enveloppant d’un même regard Yvonne, la falaise et la

mer:

--De fait, mademoiselle, ce paysage atteint à une beauté magique, vous

le dites fort bien. Me serait-il permis d’ajouter que vous le complétez

dans la perfection?

A l’abri du voile léger qui retenait la grande paille posée sur sa

chevelure, Mlle Hérieau rougit: elle était surprise, légèrement froissée

du madrigal trop direct, et qui prenait, sur cette côte austère, une

intention plus appuyée que ne l’avait souhaité le jeune Parisien.

Devinant ce sentiment de sa fille, le commandant intervint avec rondeur:

--Les pointes terminales de la péninsule paraissent avoir été

fortifiées... Voulez-vous voir, mon jeune ami, ce qui reste du système

de défense?

--Volontiers, commandant; tout ceci est très intéressant.

--Je vais surveiller le couvert de Michelle, déclara Yvonne.

Elle s’éloigna, souple et blanche, un peu grave dans son souci de

maîtresse de maison active et entendue. Revenant vers l’intérieur de

l’île, dont le corps pesant s’étalait à cinq cents mètres en arrière,

l’officier expliquait:

--En cas d’invasion, cette presqu’île servait certainement de refuge aux

habitants et à leurs troupeaux. Ce dispositif n’est pas unique dans les

îles bretonnes: une fortification semblable existe à Groix.

--Vous connaissez tout, commandant.

--J’ai beaucoup voyagé, cher monsieur, et même dans les environs

immédiats de mon pays natal, répliqua gaiement M. Hérieau. Tenez, faites

la part des dégradations causées par le temps et les hommes, et

dites-moi quel formidable ouvrage ce dut être ici, voilà bien des

siècles, évidemment.

Les promeneurs étaient parvenus au point de rattachement de l’isthme

avec l’île. Là s’élevait un rempart de terre et de pierres, précédé d’un

fossé de trois à quatre mètres d’ouverture, dont les déblais avaient été

rejetés extérieurement à l’île. Malgré la quantité de matériaux enlevés

par les Islais en mal de bâtir, ce mur présente encore une hauteur de

cinq mètres environ, sur une épaisseur double à la base. Roger apprécia.

--Un travail de cyclopes!... A quelle époque remonte-t-il bien?

--Nul n’en connaît ni l’âge, ni l’histoire; seules des suppositions sont

permises, quant à sa destination primitive. On ne sait même pas si les

deux brèches que vous voyez furent pratiquées de haute lutte, ou ne sont

qu’une action du temps qui détruit en se jouant les plus formidables

ouvrages.

Mauroy embrassa d’un coup d’œil le plateau borné sur ses trois autres

faces par le talus à pic des rocs, au bas desquels la mer échevelait sa

colère:

--Cette langue de terre devait constituer un camp imprenable,

commandant?

--Oui, certes, d’autant que nulle barque ne saurait aborder les récifs

sans éclater comme une coquille d’oursin. Mais, ajouta soudain le marin,

la main en auvent sur ses sourcils drus, voilà qu’Yvonne nous appelle.

Tout est prêt, sans doute; venez vite, mon ami.

Ils se rapprochèrent de la nappe étendue sur l’herbe rase, couvert

champêtre que la jeune fille avait su rendre attrayant. Les deux

promeneurs--ce qui est la meilleure disposition pour goûter le charme

d’une partie de campagne--étaient fort satisfaits l’un de l’autre,

quoique pour des motifs différents. Le romancier se félicitait de

nouveau des agréables relations qu’il avait nouées en ce coin perdu; le

commandant voyait s’accroître en lui la sympathie qu’il éprouvait pour

ce jeune homme qui possédait l’art de savoir écouter avec intelligence,

en témoignant d’un intérêt déférent. Cette sympathie, déjà, était quasi

paternelle... en attendant mieux. Eh! eh! pourquoi pas?

... Le ton détaché, voilant une anxiété de père soucieux de marier sa

fille, M. Hérieau, ce même soir, demanda à Yvonne:

--En somme, fillette, que penses-tu de M. Mauroy?

Trop modeste pour se figurer qu’elle eût pu faire impression sur leur

élégant voisin, trop chrétienne pour laisser son esprit errer en

d’aventureuses imaginations, la jeune fille répondit sans émoi:

--Mais... il me paraît de bonne compagnie, père; sa conversation est

attrayante.

--Comment l’entends-tu?

--Ce qu’il nous a raconté touchant l’odyssée de sa dernière pièce, avant

qu’elle ne soit jouée, m’a vivement intéressée.

Un peu déçu, le commandant insista:

--C’est tout?

Yvonne sourit:

--Mon cher papa, que souhaiteriez-vous de plus?

--Je voudrais savoir ton impression du point de vue moral...

Les fins sourcils rapprochèrent, sur le front pur d’Yvonne, leur arc au

contour délicat:

--Mais je n’ai pas du tout d’impressions!

--Voyons, Vonnette, entre nous...

--Vous savez, père, ceci est grave; il faudrait connaître davantage

notre voisin pour émettre un avis sérieux.

--Tes réticences me font penser que tu le juges sévèrement.

--Non, car, en somme, il ne se montre que superficiellement. Il se

montre, je n’ose dire un étudiant... tout au moins un homme en vacances,

qui jouit avec un vif plaisir de l’été radieux, de notre superbe pays,

et du charme de votre compagnie.

--Flatteuse! protesta l’officier.

--Si, si, c’est comme cela. Hors de là... eh bien! je crois que nous ne

connaîtrons pas grand’chose de sa personnalité véritable--si tant est

qu’il en ait une... Peu importe, d’ailleurs.

Ayant dit, Yvonne posa l’échiquier sur la table où des œillets

épanouissaient leur odorante fraîcheur: l’heure était venue de la partie

du commandant. Mais ce soir-là, l’officier se révéla tacticien

déplorable; il fit clouer sa dame dans des conditions qui dévoilaient le

trouble de son esprit, et qui eussent excité l’indignation de Philidor,

le grand maître du noble jeu.

* * * * *

Quelques jours plus tard, M. Hérieau allait demander un ou deux livres à

l’inépuisable bibliothèque de son vieil ami, l’abbé Jauvin. C’était pour

le commandant une chère habitude; sous le prétexte d’un Virgile à

quérir, ou d’un Fénelon à rapporter, il passait volontiers un moment en

la compagnie de ce pasteur affable et érudit, chez qui les soucis d’une

direction éclairée pour son troupeau n’avaient fait perdre ni le goût,

ni le talent de la conversation telle qu’on l’entendait jadis.

Mlle Clotilde s’avança au-devant de l’officier, avec cette vivacité sur

quoi les années ne semblaient point avoir prise, encore qu’elle

contrastât curieusement avec l’ampleur de sa personne.

--Enfin, c’est vous, commandant! Asseyez-vous... Non, pas ce fauteuil,

j’en ai cassé les ressorts! Ici, plutôt... Vous allez bien?

--Vous êtes tout aimable, mademoiselle, et accroissez ainsi ma confusion

d’être demeuré si longtemps sans venir à la cure.

La bonne demoiselle appuya, en agitant ses bras courts, comme pour

prendre à témoin le Ciel et les prophètes:

--Si longtemps, monsieur Hérieau! Dites un siècle... et c’est très mal

d’oublier ainsi vos vieux amis! L’abbé va vous gronder, vous l’avez bien

mérité... n’est-ce pas, Dominique?

--Ah! ma sœur! Je vous y prends à accueillir mes visiteurs de la belle

manière! morigéna gaiement le curé de Port-Joinville, qui entrait sur

ces mots. Laissez-moi, je vous prie, tout au plaisir que j’éprouve à

revoir notre ami.

Le vieillard gagna sa place accoutumée, derrière le bureau chargé de

papiers, près d’une fenêtre qui découpait en pleine lumière son visage

aux lignes fortes, rappelant assez bien le Bossuet de Rigaud, mais un

Bossuet fils d’une race à l’abord un peu rude, comme les rochers que son

île oppose aux fureurs de la mer. Désignant la pluie qui vernissait les

feuillages du jardin curial, l’abbé Dominique fit avec malice:

--Au lieu de vous gronder, mon bon ami, comme ma sœur s’y attend

charitablement, je me féliciterais plutôt, une fois par hasard, de cet

affreux temps... Sans lui, j’imagine que vous seriez parti en une

excursion plus lointaine que celle du presbytère.

M. Hérieau se prit à rire, et serra cordialement la main que le prêtre

lui tendait, par-dessus un paquet de la _Croix_ de l’île d’Yeu.

--Il est vrai, dit-il, mon cher curé, que je vous ai négligé un peu ces

derniers temps.

--Un peu!

--Mettons beaucoup, mademoiselle, beaucoup trop, je m’en excuse. La

faute en est à ce que le Ciel a d’aventure envoyé chez la mère Birant un

voyageur auquel je fais connaître les beautés de notre pays.

--Ah! oui, ce Parisien!

Une hostilité chargeait le ton à l’habitude empreint de franche bonhomie

de la vieille Vendéenne. Hostilité, peut-être, de femme ordonnée,

ponctuelle et travailleuse, en face de l’élégance et de la fantaisie du

jeune oisif; hostilité surtout de femme au cœur vibrant, abandonnée,

voici quelque trente ans, par un inconstant fiancé. Depuis cette époque

lointaine, Mlle Clotilde gardait une invincible méfiance contre «ces

monstres d’hommes». Le commandant Hérieau ne s’arrêta pas à ce point de

psychologie, mais il retint, pour aujourd’hui, sur ses lèvres, le secret

de ses espoirs paternels, dont il s’apprêtait à faire la confidence à

son vieil ami. Il se contenta d’expliquer:

--Ce jeune homme est un agréable compagnon de promenade. Je lui

apprends, vous disais-je, à connaître notre île, dont il s’émerveille.

Le prêtre, songeur, jouait avec un ouvre-lettres; il s’enquit, l’accent

méditatif:

--Comme caractère, quel est-il?

--Aimable, distingué, spirituel. Il doit être de bonne race, sa croix de

guerre l’indique; quant à son intelligence, elle a fait ses preuves:

n’a-t-il pas atteint, dans une carrière longue et difficile, sinon la

célébrité, du moins la réussite? Et il est âgé de trente-cinq ans à

peine!

Mlle Clotilde éclata; c’est-à-dire qu’un peu de sang monta à ses joues

pleines, mais fanées, et que son nez, se plissant de dédain, conféra à

sa large face une vague ressemblance avec celle d’un griffon pékinois.

--Oh! ces monstres d’hommes! gronda-t-elle en brandissant

belliqueusement la brassière où sa charité s’activait, dire qu’ils se

soutiennent tous!

--Eh! mademoiselle...

--Taisez-vous donc, commandant! continua la digne personne qui

s’arrêtait malaisément quand elle était lancée. Je l’ai vu, ce bel

oiseau, avec son veston genre artiste, son chapeau qu’il a pris à

d’Artagnan, et sa barbe copiée sur celle d’Henri IV! Je l’ai vu, et je

le tiens pour un petit poseur. C’est superficiel, ça n’a pas de fond...

d’ailleurs, comme tous les garnements de nos jours! Et d’abord,

savez-vous s’il est vraiment si connu, dans leur Paris?

Essoufflée, Mlle Clotilde dut reprendre haleine; c’était dommage, car

son navire aurait pu longtemps garder la même route, si le vent ne lui

eût manqué. L’abbé Dominique, mi-riant, mi-fâché, profita de l’accalmie:

--Doucement, ma sœur! Eh là, comme vous y allez! Où l’avez-vous donc

tant vu, ce pauvre garçon, pour l’avoir si tristement percé à jour?

--Comme tout le monde peut le voir, reprit la bonne demoiselle: dans la

rue... sur le quai... à l’église...

Le curé échangea avec son visiteur un sourire amusé:

--Vous lui avez beaucoup parlé, ma sœur?

Mlle Jauvin étouffa un cri d’horreur:

--Moi? Pour qui me prenez-vous, l’abbé? Parler à un étranger que je ne

connais point... Je ne lui ai jamais adressé un mot!

--Alors?

Mlle Clotilde ouvrit la bouche pour une réponse, qui ne franchit pas ses

lèvres; elle baissa la tête sur son ouvrage, tandis que son frère

reprenait:

--Eh bien! moi, je suis plus avancé que ma sœur, commandant. Je me suis

entretenu, même assez longuement, avec ce M. Leroy.

--Mauroy, rectifia le père d’Yvonne.

--Racontez-nous cela, mon frère; vous ne m’aviez pas fait encore cette

confidence!

La bonne demoiselle, les yeux pétillants de curiosité, se penchait dans

son fauteuil.

--Vous voyez, reprit avec sérénité le curé, sans paraître autrement

pressé de satisfaire cette impatience, tout vient à point à qui sait

attendre.

--L’abbé, vous me faites bouillir!

--N’est-ce pas une fort pieuse situation? demandez plutôt à saint

Jean... Quoi qu’il en soit, l’autre jour, comme je lisais mon bréviaire

sous les ormeaux de la place La Pylaie, j’ai aperçu M. Mauroy qui

contemplait la rentrée des barques.

--Voilà! Toujours inactif... oh! ces hommes! triompha la vieille fille.

--Il ne médisait de personne, ma sœur, c’est quelque chose déjà... Il

m’a salué, avec, ma foi! beaucoup de déférence; je me suis approché, et

nous avons causé.

Le commandant s’inquiéta:

--Et alors, mon cher curé, que pensez-vous du personnage?

Il badinait, mais un souci véritable se cachait sous la légèreté de

l’accent. L’abbé Dominique s’en aperçut-il? En tout cas, il traduisit

avec fidélité son sentiment:

--Je pense avant tout qu’il convient de témoigner une particulière

indulgence aux hommes qui n’ont pas connu leur mère. Pour celui-ci, je

le crois très capable de suivre une bienfaisante influence; se

présentera-t-elle à temps? C’est le secret de Dieu.

Mlle Clotilde eût volontiers donné son avis; mais nul ne songeait à le

lui demander. Alors l’excellente personne reprit son ouvrage avec une

ardeur nouvelle; en somme, toutes ces histoires lui faisaient perdre son

temps, et le dernier chérubin des Burgoin attendait le travail de ses

doigts charitables. Puis se dévouer aux petits, aux pauvres, aux

souffrants, n’est-ce pas là le vrai soleil de la vie? Telle est bien

l’opinion de Mlle Clotilde, bien qu’elle se plaise quelquefois à

s’envelopper d’une coquille hérissée de piquants, à l’instar d’une

araignée de mer.

Yvonne l'Islaise · 第 12 / 40 题