Avouons ici que la position d’un auteur se trouve parfois assez
délicate, placé comme il se trouve entre le respect qu’il doit à la
vérité et le souhait légitime de maintenir sympathiques les individus
dont il s’est constitué le bénévole historiographe. Nous dirons donc
simplement que le sincère désir de recueillement, apporté par le neveu
de Mme Carriès, sous la voûte ronde de Notre-Dame-du-Port, fut
péniblement mis à l’épreuve par la majestueuse lenteur des cérémonies se
déroulant devant les hautes verrières du chœur. Les regards de l’homme
de lettres, qui eurent tôt fait d’apprécier la jeunesse relative de
l’édifice, furent un moment retenus par un joli trois-mâts votif qui,
encapuchonné de pavillons, minutieusement exécuté dans tous ses détails,
chaloupes comprises, virait lentement au bout de son long fil d’acier.
Puis une curiosité professionnelle, dont jamais l’écrivain ne saurait se
défaire, amena notre Parisien à examiner l’assistance qui l’entourait.
La masse était formée par de bonnes gens du pays, trop vieux ou trop
jeunes pour avoir des occupations actives, au milieu d’un groupe
important de fidèles qu’on aurait pu, têtes et toilettes, rencontrer à
Paris, sous les nefs bourgeoises de Sainte-Marie de Batignolles, ou de
Saint-Lambert de Vaugirard. Évidemment c’était là,--Mme Birant l’avait
annoncé d’ailleurs,--la société huppée de l’île, fonctionnaires,
usiniers et leurs familles. Quelques rares fanchons noires, nouées
par-dessus des bonnets plats à bords tuyautés, étaient modestement
groupées auprès des piliers qui avoisinent l’entrée. En somme, rien qui
fût particulièrement intéressant, et Mauroy se décidait à rappeler à lui
ses souvenirs de latiniste, en vue de suivre les chants liturgiques,
quand ses regards tombèrent sur un couple assis non loin de lui.
C’était évidemment le père et la fille, à en juger par la ressemblance
des traits autant que par la différence d’âge que leurs visages
accusaient. Lui, très droit, sous ses cheveux et sa barbe de neige;
elle, en pleine floraison d’une beauté rare, une de ces beautés qu’il
faut qualifier d’impérieuses, non par suite de l’allure hautaine de
celles qui en sont dotées, mais parce que leur éblouissant rayonnement
force l’admiration même du passant. Et tous deux possédaient, dans la
sobre élégance de leur toilette, dans la dignité de leur maintien, un
quelque chose d’impalpable et de certain qui retint l’esprit du Parisien
exilé. Sa pensée se cristallisa en cette formule fâcheusement incorrecte
pour un écrivain, mais des plus expressives:
--Ceux-là, c’est quelqu’un.
Roger avait espéré offrir, au moment de la sortie, l’eau bénite à ces
inconnus; mais un remous de la foule l’enveloppa, le porta presque
jusqu’au petit parvis caillouteux. Il les retrouva bientôt, car une
assemblée islaise, même à la grand’messe, n’a jamais rien d’innombrable;
alors le jeune homme eut la surprise de voir ceux qui le préoccupaient
suivre devant lui la Grande-Rue, et la stupeur, plus profonde encore, de
constater qu’ils entraient dans la maison, de bonne apparence derrière
sa grille soignée, qu’il avait déjà remarquée en face du logis de la
mère Birant.
Tenant dans sa main un menton méditatif, Mauroy, peu après, interpellait
sa logeuse sur ce grave sujet, tandis qu’elle posait devant lui un
buisson de langoustines aux pinces rosées:
--Dites-moi, madame Birant, j’ai vu à la messe deux personnes que je ne
connaissais pas encore.
--Il y en a comme ça quelques-unes dans l’île, répondit la Bretonne avec
une logique élémentaire et puissante.
--Sans doute, acquiesça Mauroy. Mais celles-ci, je les ai remarquées,
parce qu’elles habitent en face de chez vous. Un monsieur et une jeune
fille.
--Ah! déclara Sidonie, rectifiant un pli de la grosse nappe bise, c’est
le commandant Héricau et sa demoiselle.
--Ils ont l’air de gens fort bien.
--Vous pouvez le dire, monsieur. Le commandant était dans la marine;
maintenant le voilà retiré à Port-Joinville, son pays de naissance. Il
n’est pas fier au pauvre monde, et on n’en trouverait point comme lui
pour connaître l’île.
--Est-elle donc si curieuse?
--A son estime, la côte serait une merveille, de la pointe du But à
celle des Corbeaux, en passant par le Vieux-Château... mais mangez donc,
monsieur, c’est cuit à point.
Et la paysanne s’en alla vers la cuisine, où l’appelait une bruyante
querelle survenue entre ses fils, avec la soudaineté d’un grain crevant
sur la mer, en gouttes larges et pressées. Quelques taloches sonores,
autant qu’impartiales, rétablirent l’ordre un moment troublé; dans la
salle, le monsieur de Paris, qui ressemblait à François Ier d’après
l’opinion de Pierre Birant, déjeunait en silence, avec le sentiment
singulier que cette pièce était plus vaste qu’à l’habitude, et qu’il s’y
trouvait un peu seul.
* * * * *
Le voisinage qu’il s’était découvert taquinait Mauroy, plus peut-être
qu’il n’eût consenti à l’avouer. Les jours suivants, il se trouva que le
grand air fatigua le romancier, ainsi qu’il l’expliqua à sa
propriétaire, ce qui l’obligea de demeurer plus longtemps dans sa
chambre; mais vous n’auriez point voulu qu’il s’y claquemurât par ce
temps de rêve? Dans l’embrasure de la fenêtre grande ouverte, dissimulé
derrière les persiennes mi-closes, il goûtait, ayant à la main un livre
dont nous n’affirmerions pas qu’il ne le tînt point à l’envers, il
goûtait une paix fraîche, plus reposante encore que celle du jardin; et
était-ce la faute de Roger, je vous le demande, si, étant ainsi placé,
il avait sous son regard la maison Hérieau, où nul mouvement extérieur
ne lui pouvait échapper?
Le jeune homme s’amusa, avec un intérêt très vif, à jouer la classique
vieille dame provinciale, embusquée, disent les méchantes langues,
derrière son rideau, comme derrière sa toile se tapit l’araignée, qu’à
Yeu l’on appelle une filante. Il vit souvent sortir et rentrer le père
et la fille, qui lui parurent fort actifs; il apprit, par des
renseignements complémentaires obtenus de la veuve Birant, qu’ils
s’adonnaient, l’un à des sorties maritimes, l’autre à des œuvres
charitables. Tant et si bien qu’à force de les regarder, Mauroy
ressentit le désir, tôt mué en décision, d’entamer des relations
directes avec M. et Mlle Hérieau, à la prochaine de ces occasions
imprévues qui se rencontrent dans la vie tout aussi bien qu’aux pages
fallacieuses des romans.
Elle se présenta bientôt, cette occasion, sous l’apparence joviale du
vieux pêcheur qui fournissait la mère Birant de homards hautement
appréciés par son pensionnaire.
Cette fois, il y en avait une pleine hottée, que la Bretonne considéra
avec une admiration consternée:
--Vous voudriez que je vous prenne tout ça, père Antoine! Y pensez-vous?
--Bien sûr, mère Sidonie! Regardez-moi s’ils sont vivaces, les
gaillards!
--Combien y en a-t-il?
--Onze, et de pleine santé!
En fait, dans la hotte déposée devant les persiennes où s’abritait
Roger, des pinces impatientes se heurtaient en crissant. Le marchand
poursuivit:
--Vous direz à vos gamins d’aller chercher des guinches marines, au
jusant, sur la grève de Ker-Châlon. Empaquetées dans ces herbes, mes
bêtes vivront bien une semaine: vous les cuirez quand ça vous chantera.
--Tout de même... faisait la mère Birant, en hochant la tête.
Dans la maison d’en face un rideau remua, à la fenêtre d’une pièce que
de savantes déductions faisaient tenir à Mauroy pour le salon de Mlle
Hérieau. Par un réflexe bizarre, et qui ne saurait guère s’expliquer que
d’après le cas maladif d’un Parisien isolé sur un rocher où il commence
de s’ennuyer, ce flottement léger d’une mousseline innocente amena
Mauroy sur le seuil de son ermitage. Au même instant, l’officier
retraité sortait de chez lui:
--Dites-moi, Vignereau, si votre hottée est assez importante, je vous en
prendrai bien la moitié.
--Une riche idée que vous avez là, commandant: par ainsi, ça va, mère
Sidonie?
--Comme de juste, je préfère.
Genou en terre, le pêcheur se mit en devoir d’aligner les crustacés sur
le sol. Puis les uns s’engouffrèrent dans un panier apporté par
Michelle, les autres dans le tablier que tendait la Bretonne. Comme
Vignereau présentait une superbe bête qui agitait frénétiquement de
longues antennes rugueuses, Mauroy s’avança:
--Voici la plus belle pièce du lot, monsieur; je ne saurais l’accepter
pour moi.
Regardant avec sympathie ce Parisien dont la chronique, dûment
interprétée par Michelle, s’occupait activement, le commandant protesta:
--Vraiment, monsieur, il n’y a aucune raison pour qu’elle se trouve
plutôt dans ma part.
--Vous me permettrez peut-être de la destiner à Mlle Hérieau?
Et, en moins de rien, l’animal, saisi avec précaution par une main plus
accoutumée à manier un stylo qu’un crustacé, allait rejoindre ses
congénères dans le panier de la petite boiteuse. Les comptes réglés, et
tandis que les sabots du pêcheur recommençaient à résonner sur la route
blanche, crevée de têtes granitiques, l’officier s’approcha:
--Je serais heureux de savoir, monsieur, à qui je dois un si aimable
procédé?
--Oh! répondit gaiement Mauroy, je n’ai pas la fatuité de croire que mon
nom ait pénétré jusqu’en ce coin, d’ailleurs charmant, encore qu’un peu
isolé. Mais, à Paris, il se trouve à la devanture de quelques libraires,
et parfois sur les colonnes Picard: Roger Mauroy.
Le commandant s’inclina:
--Auteur dramatique, parfaitement.
--Et même romancier!
--De mieux en mieux, et toutes mes félicitations. A mon tour de me
présenter: commandant Hérieau.
--Très honoré, commandant.
--Je vis ici avec ma fille, dans cette maison qui m’a vu naître.
--Sous la parure que fait à votre vieux toit cette vigne merveilleuse,
on doit trouver aisément le calme que nous poursuivons en vain à Paris.
--Oui, il fait bon vivre dans mon île.
--Vous la connaissez en tous ses recoins, évidemment.
--C’est la moindre des choses, puisque j’ai tout mon temps à moi... Je
possède aussi des photographies qui reproduisent fidèlement ses
merveilles; vous plairait-il, monsieur, d’y jeter un coup d’œil?
Il plut ainsi au neveu de Mme Honorine, lequel accompagna son voisin en
admirant les chemins détournés préparés par la Providence pour faciliter
les relations souhaitées par lui. Deux minutes plus tard, Roger entrait
dans une pièce à laquelle des tentures et des bibelots exotiques, armes,
fétiches, et jusqu’à des punkas indiens richement ornés, conféraient une
personnalité de haut goût. Et il s’inclina devant une jeune fille au
sourire un peu grave, mais étrangement attirant, qui, posant son
ouvrage, répondait, gracieuse et réservée, au salut du Parisien.
--Roger Mauroy, l’auteur dramatique bien connu... Ma fille... Yvonne,
veux-tu nous faire servir un verre de bière?
Peu après, Yvonne rentrait suivie de Michelle, qui, sans trop de
gaucherie, tenait un plateau chargé d’un service en cristal gravé.
--Je l’ai rapporté d’Obock, à mon dernier passage, expliqua l’officier
dont le visage s’éclaira à ce souvenir, tandis qu’Yvonne emplissait les
verres filigranés d’or.
Mauroy admira; il était en disposition de trouver un charme exquis à
tout ce qui s’offrait à lui dans cette chambre fraîche, entre cette
jolie hôtesse faisant les honneurs de son foyer avec une distinction
parfaite encore qu’un peu lointaine, et ce vieillard affable qui
semblait tout prêt à ouvrir dans ses amitiés une place à l’écrivain,
exilé loin de la capitale. En cette ambiance éminemment sympathique, le
défilé des photographies promises agissant aussi sur son esprit, Mauroy
soudain se découvrit une passion de tourisme aussi sincère que subite.
Il s’avoua chasseur, se reconnut pêcheur, marcheur intrépide, voire
alpiniste à l’occasion. En sorte que le commandant établit tout un
programme d’excursions qui ressemblait fort à un plan de campagne. Quel
père, vivant avec une fille de vingt-quatre ans déjà, dans une solitude
insulaire, plus isolée que la plus isolée des campagnes, songerait, je
vous le demande, à lui en faire grief?
... Lorsqu’il eut reconduit son hôte, après avoir pris rendez-vous pour
une très prochaine chasse aux goélands, M. Hérieau rentra au salon.
Yvonne avait repris sa place laborieuse, s’activant à un chandail que
l’hôpital attendait. Le soleil, tamisé par le store, animait
délicieusement les traits purs de son visage, qu’ombrageait le rideau
soyeux des longs cils. Elle était belle, belle comme une rose aux
premières heures de son épanouissement parfumé; elle était aussi
sereine, sérieuse, déjà femme, bien que presque enfant encore. Le
commandant alluma sa pipe, et se prit à méditer. Ne serait-ce pas là
enfin le gendre si longtemps attendu, et qu’il désespérait parfois de
trouver? Celui qui, envoyé par la Providence, assurerait le bonheur de
son enfant chérie--et la lui enlèverait, hélas!
Un soupir s’envola parmi les ondes de fumée légère, un étrange soupir,
lourd, tout ensemble, d’espoirs et de regrets...