VII

Avouons ici que la position d’un auteur se trouve parfois assez

délicate, placé comme il se trouve entre le respect qu’il doit à la

vérité et le souhait légitime de maintenir sympathiques les individus

dont il s’est constitué le bénévole historiographe. Nous dirons donc

simplement que le sincère désir de recueillement, apporté par le neveu

de Mme Carriès, sous la voûte ronde de Notre-Dame-du-Port, fut

péniblement mis à l’épreuve par la majestueuse lenteur des cérémonies se

déroulant devant les hautes verrières du chœur. Les regards de l’homme

de lettres, qui eurent tôt fait d’apprécier la jeunesse relative de

l’édifice, furent un moment retenus par un joli trois-mâts votif qui,

encapuchonné de pavillons, minutieusement exécuté dans tous ses détails,

chaloupes comprises, virait lentement au bout de son long fil d’acier.

Puis une curiosité professionnelle, dont jamais l’écrivain ne saurait se

défaire, amena notre Parisien à examiner l’assistance qui l’entourait.

La masse était formée par de bonnes gens du pays, trop vieux ou trop

jeunes pour avoir des occupations actives, au milieu d’un groupe

important de fidèles qu’on aurait pu, têtes et toilettes, rencontrer à

Paris, sous les nefs bourgeoises de Sainte-Marie de Batignolles, ou de

Saint-Lambert de Vaugirard. Évidemment c’était là,--Mme Birant l’avait

annoncé d’ailleurs,--la société huppée de l’île, fonctionnaires,

usiniers et leurs familles. Quelques rares fanchons noires, nouées

par-dessus des bonnets plats à bords tuyautés, étaient modestement

groupées auprès des piliers qui avoisinent l’entrée. En somme, rien qui

fût particulièrement intéressant, et Mauroy se décidait à rappeler à lui

ses souvenirs de latiniste, en vue de suivre les chants liturgiques,

quand ses regards tombèrent sur un couple assis non loin de lui.

C’était évidemment le père et la fille, à en juger par la ressemblance

des traits autant que par la différence d’âge que leurs visages

accusaient. Lui, très droit, sous ses cheveux et sa barbe de neige;

elle, en pleine floraison d’une beauté rare, une de ces beautés qu’il

faut qualifier d’impérieuses, non par suite de l’allure hautaine de

celles qui en sont dotées, mais parce que leur éblouissant rayonnement

force l’admiration même du passant. Et tous deux possédaient, dans la

sobre élégance de leur toilette, dans la dignité de leur maintien, un

quelque chose d’impalpable et de certain qui retint l’esprit du Parisien

exilé. Sa pensée se cristallisa en cette formule fâcheusement incorrecte

pour un écrivain, mais des plus expressives:

--Ceux-là, c’est quelqu’un.

Roger avait espéré offrir, au moment de la sortie, l’eau bénite à ces

inconnus; mais un remous de la foule l’enveloppa, le porta presque

jusqu’au petit parvis caillouteux. Il les retrouva bientôt, car une

assemblée islaise, même à la grand’messe, n’a jamais rien d’innombrable;

alors le jeune homme eut la surprise de voir ceux qui le préoccupaient

suivre devant lui la Grande-Rue, et la stupeur, plus profonde encore, de

constater qu’ils entraient dans la maison, de bonne apparence derrière

sa grille soignée, qu’il avait déjà remarquée en face du logis de la

mère Birant.

Tenant dans sa main un menton méditatif, Mauroy, peu après, interpellait

sa logeuse sur ce grave sujet, tandis qu’elle posait devant lui un

buisson de langoustines aux pinces rosées:

--Dites-moi, madame Birant, j’ai vu à la messe deux personnes que je ne

connaissais pas encore.

--Il y en a comme ça quelques-unes dans l’île, répondit la Bretonne avec

une logique élémentaire et puissante.

--Sans doute, acquiesça Mauroy. Mais celles-ci, je les ai remarquées,

parce qu’elles habitent en face de chez vous. Un monsieur et une jeune

fille.

--Ah! déclara Sidonie, rectifiant un pli de la grosse nappe bise, c’est

le commandant Héricau et sa demoiselle.

--Ils ont l’air de gens fort bien.

--Vous pouvez le dire, monsieur. Le commandant était dans la marine;

maintenant le voilà retiré à Port-Joinville, son pays de naissance. Il

n’est pas fier au pauvre monde, et on n’en trouverait point comme lui

pour connaître l’île.

--Est-elle donc si curieuse?

--A son estime, la côte serait une merveille, de la pointe du But à

celle des Corbeaux, en passant par le Vieux-Château... mais mangez donc,

monsieur, c’est cuit à point.

Et la paysanne s’en alla vers la cuisine, où l’appelait une bruyante

querelle survenue entre ses fils, avec la soudaineté d’un grain crevant

sur la mer, en gouttes larges et pressées. Quelques taloches sonores,

autant qu’impartiales, rétablirent l’ordre un moment troublé; dans la

salle, le monsieur de Paris, qui ressemblait à François Ier d’après

l’opinion de Pierre Birant, déjeunait en silence, avec le sentiment

singulier que cette pièce était plus vaste qu’à l’habitude, et qu’il s’y

trouvait un peu seul.

* * * * *

Le voisinage qu’il s’était découvert taquinait Mauroy, plus peut-être

qu’il n’eût consenti à l’avouer. Les jours suivants, il se trouva que le

grand air fatigua le romancier, ainsi qu’il l’expliqua à sa

propriétaire, ce qui l’obligea de demeurer plus longtemps dans sa

chambre; mais vous n’auriez point voulu qu’il s’y claquemurât par ce

temps de rêve? Dans l’embrasure de la fenêtre grande ouverte, dissimulé

derrière les persiennes mi-closes, il goûtait, ayant à la main un livre

dont nous n’affirmerions pas qu’il ne le tînt point à l’envers, il

goûtait une paix fraîche, plus reposante encore que celle du jardin; et

était-ce la faute de Roger, je vous le demande, si, étant ainsi placé,

il avait sous son regard la maison Hérieau, où nul mouvement extérieur

ne lui pouvait échapper?

Le jeune homme s’amusa, avec un intérêt très vif, à jouer la classique

vieille dame provinciale, embusquée, disent les méchantes langues,

derrière son rideau, comme derrière sa toile se tapit l’araignée, qu’à

Yeu l’on appelle une filante. Il vit souvent sortir et rentrer le père

et la fille, qui lui parurent fort actifs; il apprit, par des

renseignements complémentaires obtenus de la veuve Birant, qu’ils

s’adonnaient, l’un à des sorties maritimes, l’autre à des œuvres

charitables. Tant et si bien qu’à force de les regarder, Mauroy

ressentit le désir, tôt mué en décision, d’entamer des relations

directes avec M. et Mlle Hérieau, à la prochaine de ces occasions

imprévues qui se rencontrent dans la vie tout aussi bien qu’aux pages

fallacieuses des romans.

Elle se présenta bientôt, cette occasion, sous l’apparence joviale du

vieux pêcheur qui fournissait la mère Birant de homards hautement

appréciés par son pensionnaire.

Cette fois, il y en avait une pleine hottée, que la Bretonne considéra

avec une admiration consternée:

--Vous voudriez que je vous prenne tout ça, père Antoine! Y pensez-vous?

--Bien sûr, mère Sidonie! Regardez-moi s’ils sont vivaces, les

gaillards!

--Combien y en a-t-il?

--Onze, et de pleine santé!

En fait, dans la hotte déposée devant les persiennes où s’abritait

Roger, des pinces impatientes se heurtaient en crissant. Le marchand

poursuivit:

--Vous direz à vos gamins d’aller chercher des guinches marines, au

jusant, sur la grève de Ker-Châlon. Empaquetées dans ces herbes, mes

bêtes vivront bien une semaine: vous les cuirez quand ça vous chantera.

--Tout de même... faisait la mère Birant, en hochant la tête.

Dans la maison d’en face un rideau remua, à la fenêtre d’une pièce que

de savantes déductions faisaient tenir à Mauroy pour le salon de Mlle

Hérieau. Par un réflexe bizarre, et qui ne saurait guère s’expliquer que

d’après le cas maladif d’un Parisien isolé sur un rocher où il commence

de s’ennuyer, ce flottement léger d’une mousseline innocente amena

Mauroy sur le seuil de son ermitage. Au même instant, l’officier

retraité sortait de chez lui:

--Dites-moi, Vignereau, si votre hottée est assez importante, je vous en

prendrai bien la moitié.

--Une riche idée que vous avez là, commandant: par ainsi, ça va, mère

Sidonie?

--Comme de juste, je préfère.

Genou en terre, le pêcheur se mit en devoir d’aligner les crustacés sur

le sol. Puis les uns s’engouffrèrent dans un panier apporté par

Michelle, les autres dans le tablier que tendait la Bretonne. Comme

Vignereau présentait une superbe bête qui agitait frénétiquement de

longues antennes rugueuses, Mauroy s’avança:

--Voici la plus belle pièce du lot, monsieur; je ne saurais l’accepter

pour moi.

Regardant avec sympathie ce Parisien dont la chronique, dûment

interprétée par Michelle, s’occupait activement, le commandant protesta:

--Vraiment, monsieur, il n’y a aucune raison pour qu’elle se trouve

plutôt dans ma part.

--Vous me permettrez peut-être de la destiner à Mlle Hérieau?

Et, en moins de rien, l’animal, saisi avec précaution par une main plus

accoutumée à manier un stylo qu’un crustacé, allait rejoindre ses

congénères dans le panier de la petite boiteuse. Les comptes réglés, et

tandis que les sabots du pêcheur recommençaient à résonner sur la route

blanche, crevée de têtes granitiques, l’officier s’approcha:

--Je serais heureux de savoir, monsieur, à qui je dois un si aimable

procédé?

--Oh! répondit gaiement Mauroy, je n’ai pas la fatuité de croire que mon

nom ait pénétré jusqu’en ce coin, d’ailleurs charmant, encore qu’un peu

isolé. Mais, à Paris, il se trouve à la devanture de quelques libraires,

et parfois sur les colonnes Picard: Roger Mauroy.

Le commandant s’inclina:

--Auteur dramatique, parfaitement.

--Et même romancier!

--De mieux en mieux, et toutes mes félicitations. A mon tour de me

présenter: commandant Hérieau.

--Très honoré, commandant.

--Je vis ici avec ma fille, dans cette maison qui m’a vu naître.

--Sous la parure que fait à votre vieux toit cette vigne merveilleuse,

on doit trouver aisément le calme que nous poursuivons en vain à Paris.

--Oui, il fait bon vivre dans mon île.

--Vous la connaissez en tous ses recoins, évidemment.

--C’est la moindre des choses, puisque j’ai tout mon temps à moi... Je

possède aussi des photographies qui reproduisent fidèlement ses

merveilles; vous plairait-il, monsieur, d’y jeter un coup d’œil?

Il plut ainsi au neveu de Mme Honorine, lequel accompagna son voisin en

admirant les chemins détournés préparés par la Providence pour faciliter

les relations souhaitées par lui. Deux minutes plus tard, Roger entrait

dans une pièce à laquelle des tentures et des bibelots exotiques, armes,

fétiches, et jusqu’à des punkas indiens richement ornés, conféraient une

personnalité de haut goût. Et il s’inclina devant une jeune fille au

sourire un peu grave, mais étrangement attirant, qui, posant son

ouvrage, répondait, gracieuse et réservée, au salut du Parisien.

--Roger Mauroy, l’auteur dramatique bien connu... Ma fille... Yvonne,

veux-tu nous faire servir un verre de bière?

Peu après, Yvonne rentrait suivie de Michelle, qui, sans trop de

gaucherie, tenait un plateau chargé d’un service en cristal gravé.

--Je l’ai rapporté d’Obock, à mon dernier passage, expliqua l’officier

dont le visage s’éclaira à ce souvenir, tandis qu’Yvonne emplissait les

verres filigranés d’or.

Mauroy admira; il était en disposition de trouver un charme exquis à

tout ce qui s’offrait à lui dans cette chambre fraîche, entre cette

jolie hôtesse faisant les honneurs de son foyer avec une distinction

parfaite encore qu’un peu lointaine, et ce vieillard affable qui

semblait tout prêt à ouvrir dans ses amitiés une place à l’écrivain,

exilé loin de la capitale. En cette ambiance éminemment sympathique, le

défilé des photographies promises agissant aussi sur son esprit, Mauroy

soudain se découvrit une passion de tourisme aussi sincère que subite.

Il s’avoua chasseur, se reconnut pêcheur, marcheur intrépide, voire

alpiniste à l’occasion. En sorte que le commandant établit tout un

programme d’excursions qui ressemblait fort à un plan de campagne. Quel

père, vivant avec une fille de vingt-quatre ans déjà, dans une solitude

insulaire, plus isolée que la plus isolée des campagnes, songerait, je

vous le demande, à lui en faire grief?

... Lorsqu’il eut reconduit son hôte, après avoir pris rendez-vous pour

une très prochaine chasse aux goélands, M. Hérieau rentra au salon.

Yvonne avait repris sa place laborieuse, s’activant à un chandail que

l’hôpital attendait. Le soleil, tamisé par le store, animait

délicieusement les traits purs de son visage, qu’ombrageait le rideau

soyeux des longs cils. Elle était belle, belle comme une rose aux

premières heures de son épanouissement parfumé; elle était aussi

sereine, sérieuse, déjà femme, bien que presque enfant encore. Le

commandant alluma sa pipe, et se prit à méditer. Ne serait-ce pas là

enfin le gendre si longtemps attendu, et qu’il désespérait parfois de

trouver? Celui qui, envoyé par la Providence, assurerait le bonheur de

son enfant chérie--et la lui enlèverait, hélas!

Un soupir s’envola parmi les ondes de fumée légère, un étrange soupir,

lourd, tout ensemble, d’espoirs et de regrets...

Yvonne l'Islaise · 第 11 / 40 题