IX

--Monsieur Mauroy, demanda l’officier, avez-vous eu jamais des relations

personnelles avec l’épervier?

--Lequel, commandant? L’oiseau sacré d’Horus, ou celui que, l’autre

jour, j’ai manqué si bellement, sur la tour d’entrée du vieux château?

--Ni l’un ni l’autre: tout simplement l’engin de pêche que nous

employons à bord de la _Rose-de-Mai_.

--J’avoue, commença le romancier avec le sentiment fâcheux de son

ignorance; j’avoue...

--Eh bien! venez donc avec moi faire un tour en mer... demain,

voulez-vous?

--Demain, c’est entendu.

--Vous verrez, mon matelot Hennebin le lance avec une virtuosité

véritable; et c’est tout un art.

--Oh, oh! commandant, vous voulez rire.

--Vous essayerez, mon jeune ami, vous essayerez... et vous jugerez par

vous-même!

Voilà comment il se fit que, le lendemain dès l’aube, la _Rose-de-Mai_

doubla la haute estacade de l’avant-port, et s’en fut avec trois

passagers vers le large. Dans ses voiles tannées soufflait une brise

molle, presque câline; le nez de la barque se soulevait à peine, au

passage des rides légères qui couraient sous la surface de l’eau. La mer

était exquisement verte, d’un vert vivant, traversé de reflets, allégé

de lumière; Roger qui, tout en ne craignant point de naviguer, n’était

pas aussi assuré qu’il l’eût pu souhaiter de son endurance maritime.

Roger pouvait goûter, sans redouter l’insidieuse et déplorable nausée,

le charme profond de ces heures dérobées aux routines terrestres.

Lorsque les passagers du petit sloop virent, sous son étrave, l’émeraude

des atterrages tourner, en d’insensibles dégradations, à la turquoise du

large, le commandant annonça gaiement:

--Voici les grands fonds, cher monsieur--ou du moins ceux où le poisson

se plaît mieux qu’aux abords immédiats de la côte. Tu es paré, Hennebin?

Depuis un instant, le matelot s’affairait autour d’une lourde poche

grisâtre, qui encombrait la chaloupe, et que Mauroy eût comparée, s’il

eût dû la décrire, aux filets dont le rétiaire, pour le cruel plaisir

d’un peuple en délire, s’efforçait, au Colisée, d’envelopper le

mirmillon. Hennebin se releva, les bras chargés d’un engin aux mailles

serrées, derrière lequel tout son buste disparaissait; des morceaux de

plomb, attachés à réguliers intervalles vers la base du filet, le

tendaient en plis verticaux.

--Paré, commandant.

L’officier donna un coup de barre; la _Rose-de-Mai_, brisant son allure,

vint aussitôt dans le creux des lames, où elle se mit à rouler assez

lourdement. Machinalement, le terrien, bousculé, s’accrocha à un hauban;

toute son attention, d’ailleurs, était captivée par la manœuvre du

pêcheur.

Celui-ci s’approcha du bordage, traînant la masse encombrante de

l’épervier. De la main droite, il avait empoigné le cône de corde vers

son sommet; de l’autre, saisissant le bord du filet à une coudée environ

de la ligne des plombs, il ramena sur son épaule, d’un geste large et

aisé, l’énorme appareil des mailles. Puis il imprima à son corps un

ample mouvement d’oscillation; son bras se détendit avec sûreté: comme

un rapace qui plane, le vaste entonnoir se développa, couvrant la mer

d’une ombre ovoïde; vers les flots, comme fondrait un vautour, il se

précipita brusquement. Dans un friselis d’eau partagée, l’épervier

disparut, entraîné par son chapelet de plombs, et déroulant avec un

fouettement la double corde amarrée au fond du réseau.

Hennebin se mit, tout en tirant le cordeau, à faire alternativement un

pas à droite et un à gauche: manœuvre qui sembla au jeune Parisien si

singulière, qu’il ne put se tenir d’en faire la remarque au commandant

Hérieau:

--Dites-moi, cher monsieur, pourquoi ne ramène-t-il pas directement le

filet?

--Eh! terrien que vous êtes! sourit l’officier, c’est afin que les

plombs ferment, en se rapprochant, l’orifice de l’épervier...

Écartez-vous, voici notre pêche qui remonte.

Ruisselant d’une eau qui fuyait entre ses mailles avec un grésillement

d’averse, le filet apparut le long du bord. D’un effort, Hennebin le

jeta sur les planches de la barque: des éclairs d’argent y

tressautaient, cherchant désespérément la vie, ne trouvant que la mort

qui bientôt raidissait les corps fusiformes, tachetés d’ardoise, de

bistre et d’ocre. Penché sur le panier où son matelot rangeait les

prises, M. Hérieau apprécia:

--Quelques rougets, un quarteron de sargates, deux petits maquereaux...

pas trop mal.

--Je n’aurais jamais cru, monsieur, qu’un seul coup de filet pût être si

productif, ailleurs que sur le lac de Tibériade!

--Oh! la mer est le prodigieux réservoir de la vie. Les plus populeuses

des cités, dont les hommes se montrent si vains, ne sont que des déserts

auprès d’un banc de sardines.

--Moi qui vous parle, intervint Hennebin, une année, j’en rapportais

douze mille chaque soir. Et c’était à la mi-novembre, quand la

saison-z-était finie.

--Vous plairait-il, cher monsieur, de lancer l’épervier à votre tour?

--Très volontiers, mais tout à l’heure... quand j’aurai pris quelques

leçons encore, répondit le romancier avec une prudente circonspection.

Vers le milieu de l’après-midi, et comme le soleil, s’inclinant du côté

de l’île lointaine, établissait entre elle et la barque, sur le dos

miroitant des vagues, un triomphal chemin d’or, Mauroy crut pouvoir se

risquer à la redoutable manœuvre. Il drapa sur ses bras, du mieux qu’il

sut, la masse pesante du filet, sentant le varech et le poisson.

Debout contre le bordage du sloop, où, sans qu’il y prît garde, la

vigilante amitié du commandant l’avait suivi, le jeune homme, cambré en

arrière, les jambes écartées tout comme il l’avait vu faire au père

Hennebin, lança d’un grand effort l’épervier au loin. Il le lança...

mais ce fut un lamentable chiffon, nullement déployé, qui chut pesamment

dans l’eau opaque; Roger, emporté par son élan, l’y eût suivi à coup

sûr, si, d’une poigne solide, M. Hérieau ne l’avait retenu en riant:

--Eh quoi! mon jeune ami! Nourririez-vous donc des idées de suicide?

Confus de sa maladresse, conscient aussi du péril qu’il avait couru,

Mauroy répliqua:

--Je vous dois la vie, commandant, il me semble.

--Bah! à la mer, ce sont choses qui ne comptent point... Mais que

dites-vous de la manœuvre de l’épervier?

--Je dis que c’est une science plus qu’un art, et une science qui m’a

tout l’air d’être fort ardue!

Il se retenait à un cordage, car le vent s’élevait. Des rides légères se

creusaient sur la mer, qu’ourlaient, par places, les langues d’écume,

longues et minces, dues à l’écroulement des petites crêtes coiffant les

vagues entre-heurtées. Hennebin dit à son chef, en désignant le jeune

homme par un clin d’œil plein de bonhomie:

--Ça va fraîchir, commandant. Vaudrait peut-être mieux rentrer...

--Tu as raison, mon vieux Jean. Cap à terre et vivement. Quand le bateau

sera amarré, tu porteras ces deux paniers à l’hôpital!

Hennebin pesa sur la barre, et la _Rose-de-Mai_, dans le vent qui

raidissait les écoutes des voiles gonflées, bondit vers Port-Joinville,

comme une fleur brune qu’un caprice de la brise ferait voltiger sur une

mouvante et féerique prairie.

* * * * *

Lorsqu’au soir Mauroy, joues brûlantes et lèvres salées, se retrouva

seul dans sa chambre, il éprouva que, malgré la fatigue physique, son

esprit était merveilleusement en éveil. L’écrivain rapportait de sa

journée de pêche un si agréable, un si pittoresque souvenir, qu’il

décida de le noter aussitôt, afin de le conserver intact à sa

disposition, au cas où quelque jour il aurait besoin, pour un roman ou

pour un conte, d’un épisode maritime.

Voyons... où a-t-il serré son carnet, en arrivant? A l’habitude Roger le

porte toujours sur soi; mais comme il venait ici pour se mettre au

repos... ah! le voici dans ce tiroir, sous les cravates. Cette lampe

éclaire à souhait: le robuste matériel de la campagne vaut bien les

raffinements de la ville, sans compter qu’il n’y a pas à craindre les

caprices de la fée Électricité... A travers les trèfles ajourant les

volets gris, entre, par la fenêtre grande ouverte, l’odeur saine de la

terre endormie, aromes des jardins où juillet fait mûrir les fruits,

senteurs venues des champs tout proches. Positivement, Mauroy se

découvre intelligent à miracle; sa plume court, court, notant aux

feuillets quadrillés les détails infimes, mais vécus, parmi lesquels,

dans dix ans ou plus, il pourra puiser pour reconstituer la journée qui

vient de s’écouler, avec autant de précision, autant de fraîcheur, que

s’il venait de la vivre.

Les pages se succèdent, et les minutes s’envolent. Loin que l’allégresse

de l’écrivain s’alourdisse, elle se renouvelle, se vivifie avec

l’effort. Les comparaisons se pressent sous sa plume, les images la

sollicitent, neuves ou hardies. Qui donc disait qu’il était malade?

Peut-être le fut-il: l’existence qu’il vivait à Paris pouvait fort bien

l’avoir surmené; mais la fatigue est vaincue, elle est lointaine comme

la ville fiévreuse est lointaine de l’île dont le calme a dispensé la

nécessaire détente aux nerfs du romancier. De nouveau il se sent jeune,

il se sent fort, il connaît qu’est ressuscitée en lui la puissance

créatrice, comme avant la guerre--mieux qu’avant la guerre, parce que

les années (et quelles années!) ont apporté à son esprit la vigueur que

l’on ne peut posséder encore à vingt-cinq ans.

Et voici qu’une idée surgit dans l’esprit de Mauroy. Elle s’en empare,

s’y développe, le domine tout entier, l’embrasant de cette sorte de feu

intérieur, le divin enthousiasme, qui soutient l’écrivain au long de sa

rude carrière. Tout à l’heure, il pensait utiliser dans un temps

indéterminé les notes qu’il vient de prendre; mais à quoi bon ce délai?

Puisque, à présent, il est guéri, et dispos, et allègre ainsi qu’en ses

meilleurs jours, va-t-il passer dans l’inaction le temps qu’il lui reste

à demeurer le pensionnaire de Mme Birant?

Le romancier consulte son calendrier: huit... neuf... dix... il a encore

dix semaines de séjour dans l’île, s’il veut satisfaire à l’ordonnance

de Fernac. Deux mois et demi... c’est suffisant pour mettre debout un

bref roman local, facile à écrire sur place, et qui fera grand effet à

Paris. Un cinq à six mille lignes, très observé, très situé, qui passera

d’abord dans une forte revue en inédit, à la _Gazette de Paris_ ou au

_Messager des Lettres_, et qui ensuite formera un joli volume chez

Gauvin en interlignant au besoin, s’il est trop court. Yeu fourmille de

sites splendides, qui constitueront un fond de décor inégalé, pour peu

qu’on en sache tirer parti convenablement.

La voix grave de l’église jette à l’espace douze coups qui s’émiettent

dans l’immensité sereine de la paix nocturne. Toute l’île dort; demain,

Mme Birant se demandera avec terreur si sa lampe n’a pas quelque fêlure

par où le pétrole ait pu s’évader. Mais Mauroy n’a cure des inquiétudes

de sa propriétaire; possédant son cadre, il médite sur les marionnettes

qui le viendront animer.

Bientôt une résolution s’impose à lui, avec cette tyrannique rigueur que

bon gré, mal gré, subissent les écrivains, tous plus ou moins esclaves

des figurines que crée leur imagination. Le premier rôle sera tenu par

Yvonne Hérieau; cette petite est intelligente, jolie... mieux encore,

elle est belle. Elle se montre supérieure au milieu qui l’entoure, ce

qui permettra d’obtenir sans peine un sûr effet de contraste. Roger voit

son héroïne sous les traits de la jeune fille; il ne la voit, il ne la

saurait plus voir autrement. Il conviendrait de l’approcher davantage,

dans les jours qui vont venir, de la faire causer surtout, pour observer

comment elle pourrait logiquement réagir, dans les complications où la

placera la fantaisie du romancier.

Et des plans extravagants s’ébauchent en l’esprit de Mauroy, tandis qu’à

trente mètres, dans la maison parée de vigne, Yvonne repose

paisiblement, ignorante de l’aventure redoutable qui, dans l’ombre, se

prépare pour elle.

* * * * *

Suivant exactement son programme, et considérant la jeune fille

uniquement comme un objet d’études--quelque chose comme le malade dont

le chirurgien étend la nudité douloureuse sur la table d’opération, et

qui n’est pour lui qu’un cas sans âge, ni sexe, ni sentiments--le

romancier multiplia dès lors les occasions de rencontrer Yvonne. Ce lui

était chose d’autant plus facile que le commandant voyait, dans cette

relative intimité qu’il favorisait de son mieux, la voie naturelle

devant mener à la réalisation de ses projets.

Chaque dimanche, le Parisien accompagnait les Hérieau à l’église, avec

une ponctualité qui surprenait la malice de Mlle Clotilde, et édifiait

son frère:

--Vous le constatez, ma bonne, le diable n’est pas aussi noir qu’il en

avait l’air!

--Eh, eh! l’abbé, il faudrait voir.

--Voir quoi donc?

--Ce que donnera cette conversion. Sait-on jamais au juste, avec ces

monstres d’hommes?

Ayant dit, la vieille demoiselle, de qui la bienfaisance ne chômait

guère, se remettait à quelque besogne charitable, dont devait tout aussi

bien profiter un de ces pauvres hommes qu’elle affectait de tenir en un

tel mépris.

Pour le plus grand profit du carnet de notes qui avait repris sa place

dans le veston de l’écrivain, les excursions se firent fréquentes; elles

étaient fructueuses aussi, car Roger témoignait d’un désir de

s’instruire qui faisait la joie et l’admiration de M. Hérieau. Son jeune

ami se fût-il intéressé à ce point aux légendes, à la flore de l’île, à

ses falaises, si quelque motif plus personnel n’attirait son esprit,

peut-être même son cœur, vers tout ce qui touchait à Yeu? N’était-il pas

permis de penser que, dans ces promenades, M. Mauroy goûtait par-dessus

tout la présence d’Yvonne, à laquelle il marquait une attention

réservée, mais discernable aux yeux d’un père se trouvant dans les

conditions de l’officier?

Quand, par hasard, le temps se faisait morose, l’écrivain n’abandonnait

pas pour cela ses amis. Parmi les quelques nouveautés du dernier

printemps, la plupart dédicacées par des confrères inconnus, et qu’un

instinct de littérateur lui avait fait mettre dans sa malle, il

choisissait tel ouvrage qu’il portait à Yvonne. Je dis bien qu’il le

choisissait, parce que cet homme, insouciant et léger, savait fort bien

ne pas offrir à une jeune fille un livre qui ne fût pas pour elle.

Et, dans le salon intime aux bibelots exotiques, entre le commandant qui

voyait, jour à jour, son rêve prendre corps, et la jeune fille qui

jouissait sans arrière-pensée de la présence de Roger, élément nouveau

côtoyant pour un temps sa vie d’Islaise, le romancier passait

d’exquis--et laborieux--après-midis. Il lisait un chapitre, de cette

voix bien timbrée, presque caressante, qui lui avait valu de nombreuses

sympathies. Il s’arrêtait, provoquant une réflexion, un commentaire,

poussant celle qu’il avait choisie comme sujet d’études à une discussion

courtoise, où elle était amenée à dévoiler un rayon de son âme, un coin

de sa sentimentalité. Puis, satisfait du coup d’œil aigu qu’il avait

porté sur la personnalité de sa voisine, il lisait quelques pages

encore.

Et lorsque, dans l’esprit de l’écrivain, la moisson du jour était

complète, que traits de caractère, détails psychologiques étaient

dégagés avec une précision qui n’attendait plus que le classement en

notes dûment sériées, Roger se donnait vacances un moment. Il entamait

avec le brave homme de père, réjoui de la tournure prise par les

événements, une conversation cordiale et quelconque... et, cependant que

la jeune fille se penchait, appliquée, sur une délicate broderie, il la

considérait avec ce regard à la fois détaché et ardent de l’artiste

devant son sujet. De plus, l’écrivain estimait qu’en vérité Mlle Hérieau

constituerait une excellente héroïne de roman, car, suivant le vieil

auteur de la _Prise d’Orange_, dont les vers naïfs chantaient en la

mémoire de l’homme de lettres:

_Elle est plus blanche que la noif (neige) qui resplent

Et plus vermeille que la rose flerant._

X

Grave affaire, le choix du titre d’un roman! Cette brève formule,

condensée en quelques mots, doit piquer la curiosité du public, et

éveiller en lui le désir de feuilleter les pages qu’elle présente, c’est

vrai; mais, avant toutes choses, il faut qu’elle parle à l’imagination

de l’écrivain, qui aime un titre évocateur où se nourrira sa pensée,

jusqu’au jour où il tracera la dernière ligne du dernier chapitre.

Pour son «histoire feinte», comme dit Littré, Mauroy ne chercha même

pas: le livre s’appellerait _Yvonne l’Islaise_, en-tête qui trancherait

heureusement sur la foule des titres qui s’étagent aux devantures des

libraires. Quant à l’action...

Il la concevait suivant le mode preste, badin, primesautier, qui avait

assuré le succès triomphal des _Orchidées parisiennes_. Roger n’avait

rien d’un moraliste; il se plaisait, sans viser plus haut, à amuser ses

contemporains. Ambition qu’il est aisé à un auteur de satisfaire, dès

qu’il sait conter l’anecdote, et pratiquer l’art--peu recommandable, à

la vérité--du double sens. Donc la réelle Yvonne, chargée du premier

rôle, sans même qu’on prît la peine de changer son nom, partagerait la

vedette avec un baigneur qui, dans l’île, chercherait, et trouverait, à

distraire ses journées de vacances.

L’aventure serait saupoudrée d’esprit, affriolante, pimentée, et il y

aurait du ragoût, car, autour de la figure de premier plan, tout serait

campé au naturel: bourg, indigènes, sites sauvages et vie islaise.

On devine qu’ayant formé pareil dessein, Mauroy ne l’envisagea pas

longtemps au futur. Promptement il se mit à l’œuvre, et les semaines

coulèrent dans la paix, partagées entre les paysages accueillants et la

chambre studieuse; Roger, à qui ce régime convenait admirablement, ne

s’était jamais connu une plume si alerte; son roman venait vite, et il

venait bien. L’écrivain prenait un plaisir intense, mais peu charitable,

à travailler sur le vif, tout en déformant sciemment la mentalité de son

principal personnage.

Le jeune homme, cela se conçoit, n’avait pas soufflé mot à ses amis

d’_Yvonne l’Islaise_; il ne leur avait point caché cependant qu’il

s’était remis à l’ouvrage. Cela s’était fait très naturellement, certain

jour que M. Hérieau l’avait invité à venir, le lendemain matin, relever

avec lui des casiers à homards, mouillés en face de Noirmoutier, devant

les rochers des Iliaux.

--Ce serait avec un vif plaisir, commandant, mais je ne sors plus le

matin.

--Sérieusement?

--Sérieusement; après le dîner non plus.

--J’avais cru remarquer, en effet... vous n’êtes pas souffrant, mon

jeune ami?

--Non, non, soyez sans inquiétude.

--Ah! vous m’aviez effrayé!

Roger ramassait un joli fragment de quartz neigeux veiné de rose, qui

était tombé au pied du rocher du Caillou-Blanc, trouant l’herbe rase,

devant l’anse des Broches. Il expliqua à l’officier, debout près de lui,

sur la falaise:

--La sympathie que vous me témoignez m’honore, commandant. Je vous

confie bien volontiers que j’ai mis en chantier un nouveau livre. Vous

savez... un écrivain... il faut me pardonner!

Il souriait, avec quelque malice nichée dans la barbe blonde; le

commandant poursuivit gaiement:

--Ah, ah! voilà donc le mystère! Et... un livre sur quel sujet?

--Mais sur l’île, cela va de soi! ne m’avez-vous pas tout obligeamment

appris à la connaître et à l’aimer?

Une satisfaction profonde illumina le cœur de l’officier: aimer l’île!

comme Mauroy avait dit cela! C’était clair: ce qu’on aime, à trente-cinq

ans, c’est moins un pays, si pittoresque soit-il, que la jolie fille aux

côtés de qui on eut du plaisir à le parcourir, et de qui, chemin

faisant, on a pu découvrir les qualités exquises et le charme prenant.

Certainement, le romancier, à travers les pages de son manuscrit, voyait

s’estomper l’image d’Yvonne... Pour cacher son émoi, l’heureux père

s’enquit:

--Excellente idée, cher monsieur! Et quel genre? Documentaire, sans

doute?

--Précisément, répondit avec aplomb le Parisien, qui jamais n’avait

hésité à donner une entorse à la vérité, lorsqu’il y voyait quelque

avantage et voulait s’éviter des difficultés, fût-ce aux dépens de la

plus élémentaire morale.

--Parfait. Est-il besoin de vous dire que je mets avec joie tous mes

bouquins à votre disposition, et aussi l’ensemble de mes connaissances

touchant mon coin natal?

--Votre secours peut m’être infiniment précieux, commandant. J’en userai

à l’occasion. Ainsi vous me parliez tout à l’heure d’un vapeur qui, dans

cette anse, fut abandonné par son équipage?

--C’était le 27 décembre 75, au matin; il s’était mis au plein par une

brume si épaisse que le capitaine, un Hollandais connaissant peu nos

côtes, ne se douta point qu’il avait abordé Yeu. Il fit aussitôt armer

les chaloupes et gagna Noirmoutier, laissant les feux de position de son

navire allumés.

--Un piètre marin, me semble-t-il.

--Vous l’avez dit. Quand, peu après, nos pêcheurs aperçurent ce cargo

échoué, qui ne répondait pas à leurs appels, ils montèrent à bord: le

déjeuner des matelots cuisait encore dans la cambuse; sur la table du

capitaine, un flacon de whisky attendait, auprès d’une tasse de café qui

n’avait pas eu le temps de refroidir. Et pas un homme dans les

coursives!

--Un véritable vaisseau fantôme! murmura Roger, attentif à ne pas perdre

un détail de ce singulier récit.

--Tout à coup, les visiteurs, qui exploraient toujours le navire, ayant

ouvert un panneau, se virent accueillis par des mugissements

effroyables, tandis que des yeux flamboyaient dans la pénombre. Nos

hommes coururent chercher main-forte à Port-Joinville pour sauver ce

tigre, d’ailleurs en cage, et qui fut dirigé vers la ménagerie à

laquelle il était destiné...

Le commandant parlait avec une verve de jeune homme: bien souvent il

avait conté cette vieille histoire, mais jamais encore il n’y avait

trouvé autant d’intérêt que cette fois, car il pensait tenir celui qu’en

son cœur, déjà, il nommait son gendre.

* * * * *

La tristesse de l’automne, qui, depuis qu’il y a des écrivains, leur

fournit d’utiles motifs en _la_ mineur, n’est pas perceptible sur une

île où, dès la Saint-Louis, le soleil a grillé toute la végétation, mais

où, en revanche, l’hiver est d’une douceur que mainte région lui

pourrait envier... Aussi, le 25 septembre, Mauroy, assis avec ses amis

sur la plage des Sables-Rouillés, s’abandonnait-il à un bien-être

physique et intellectuel qui n’était troublé par aucun regret né de

l’arrière-saison.

Comment eût-il pu en être autrement? Le soleil, qui lui avait rendu

courage et force, baignait de ses flots tièdes encore le sable lisse,

élastique, couvert à chaque marée, asséché aussitôt, sur lequel Roger

musardait avec délices. Contre les roches bornant en courtes jetées le

cirque de la grève, la mer roulait, dans ses vagues pailletées de

lumière, des volutes lourdes de sable roux, évidemment formé, grain à

grain, par l’usure des dykes de microgranulite rouge qui ont constitué,

avec les siècles, cette plage couleur de rouille. De l’embrun s’élevait

en paquets d’ouate sur la falaise; comme des plumets, des écharpes de

rêve, le vent effilochait, aux arêtes des récifs, des panaches d’eau

irisée. L’écrivain se plaisait à y voir des fusées légères, s’envolant

pour souhaiter la bienvenue de la côte natale à _Yvonne l’Islaise_.

Il avait écrit, ce matin précisément, la dernière page de son livre.

Encore quelques jours de mise au point, et l’ouvrage, amoureusement

fignolé, écrit avec plaisir, donc devant se lire de même, serait prêt

pour la copie. Ensuite, ce serait la destinée mystérieuse du manuscrit

lancé dans la carrière, parmi des imprévus qui sont, autant qu’un souci,

un attrait pour son auteur.

Tout à coup, M. Hérieau prononça:

--Beau temps pour les tourterelles! Nous allons avoir un passage

superbe.

--Elles se sont annoncées? répliqua le Parisien avec une intention

quelque peu railleuse.

--En mai et en septembre, leur venue est régulière, depuis que Yeu est

Yeu. Près de la pointe de la Gilberge existe un petit bois de pins,

d’ailleurs plus ou moins tortus, où elles font escale. Je compte vous y

emmener ces jours-ci: elles constituent un gibier plus savoureux que les

goélands.

--J’éprouverais certainement grand plaisir à cette chasse, commandant,

mais j’aurai le très vif regret de m’en priver.

--Et pourquoi donc? demanda l’officier surpris, et bien loin de prévoir

la réponse qu’il allait s’attirer. Ne nous aviez-vous pas dit que votre

livre est terminé?

--Précisément; je vais avoir maintenant à guider les premiers pas de cet

enfant dans le monde. Je rentre à Paris.

Le feu du ciel émiettant, sous les yeux du commandant, les larges

écueils contre lesquels, devant la grève, ronronnait la mer, n’aurait

pas stupéfié le digne homme davantage que ne le fit cette nouvelle,

assez naturelle pourtant. Il bégaya:

--A Paris! Vous rentrez à Paris?... Et... définitivement?

--Mais sans doute! Les vacances ne sauraient se prolonger, si agréables

fussent-elles, au delà du terme même que leur assignent les saisons...

N’est-il pas vrai, mademoiselle?

Du même ton de courtois badinage qui ne masquait ni regret ni souci,

Yvonne répondit:

--Les derniers baigneurs chaque jour s’enfuient de Port-Joinville;

bientôt toutes les villas de la côte seront closes.

Elle ajouta, affable comme elle l’était pour chacun de ceux sur qui se

posait le rayon velouté de ses profonds yeux noirs:

--Mon père vous regrettera, monsieur.

--Soyez certaine, mademoiselle, que je n’oublierai pas, de mon côté, le

guide érudit et précieux que me fut M. Hérieau. Grâce à lui,

j’emporterai de votre île le plus reconnaissant et le plus profitable

des souvenirs.

Un cynisme pervers, perceptible pour l’écrivain seulement, se jouait

dans ses paroles. D’une voix où il s’efforça de ne laisser vibrer qu’un

sympathique intérêt, l’officier s’inquiéta:

--Je veux croire, mon jeune ami, que Yeu vous reverra quelque jour?

Les lèvres de Mauroy dessinèrent une moue dubitative; sa main se leva

nonchalante:

--Oh! je voudrais en être sûr... Mais, nous autres romanciers, nous

allons un peu où le vent nous pousse, où nous mène la fée Fantaisie,

chère à Binet-Valmer. Voyez Theuriet...

--Theuriet?

--Oui, mademoiselle, l’auteur de ce _Bigarreau_ que vous aimez sans

doute. Après avoir trouvé de délicieuses inspirations sur les rives

fleuries du lac d’Annecy, ne les abandonna-t-il pas brusquement?

Nécessité, lubie, caprice mystérieux? Nous sommes ainsi, dans la gent

porte-plume... il faut nous pardonner...

Yvonne laissa tomber le propos, car, en vérité, son âme droite ne

soupçonnait guère ce qu’elle devrait pardonner à M. Mauroy; puis le

départ de celui-ci lui était, personnellement, trop indifférent pour

qu’elle songeât même à y arrêter sa pensée. Les yeux de la jeune fille

cherchèrent, avec une admiration toujours nouvelle, l’immense horizon

maritime; ceux du commandant y erraient aussi, mais ils n’en percevaient

aujourd’hui ni la lumière ni la splendeur. Car c’étaient les yeux d’un

père désenchanté, qui brusquement voit se réduire en poussière ses plus

chers espoirs.

Yvonne l'Islaise · 第 13 / 40 题