C’était de bon cœur, on l’a vu, que l’auteur de _l’Aurore Effroyable_
commençait de suivre l’ordonnance formulée par son ami Fernac. La
première mauvaise humeur passée--si l’on a vingt-quatre heures pour
maudire ses juges, on peut bien en consacrer douze, parfois, à pester
contre son médecin,--l’homme de lettres avait reconnu toute la justesse
du conseil qui lui avait été donné. Une excellente nuit en chemin de fer
avait disposé le voyageur à goûter tout le charme de la traversée de
quatorze milles indispensable pour gagner son séjour insulaire. La mer
s’était faite câline à l’abri de Noirmoutier, qui dresse, appels de bras
indolents derrière ses dunes herbues, les ailes des moulins de
Barbâtre,--si câline pour porter le svelte bateau-poste, que Roger avait
estimé ce début de villégiature vraiment plein d’attraits.
La maison de la mère Birant, et la vie qu’il y menait, ne le firent
point changer de sentiment. Il régnait une paix totale dans ce logis
baigné de soleil, adossé à un potager où le printemps plus chaud donnait
l’essor à une végétation plus riche que dans la région parisienne.
L’ensemble fut doux à ce citadin fatigué par la vie des camps, lassé par
celle de la capitale. Et il se plut, allongé sur un vieux fauteuil de
paille, à l’ombre d’une tonnelle de rosiers odorants et vigoureux, à
laisser couler les heures rythmées par la cloche voisine de Notre-Dame,
en regardant d’un œil vague les traits noirs que le vol rapide des
martinets inscrivait au ciel bleu.
Le premier soin de l’écrivain avait été d’enfouir aux vastes flancs
d’une commode, profonde comme une armoire de sacristie, et sans en
couper les pages, les livres nouveaux dont, à tout hasard, il avait
chargé sa malle, dans ce lointain--si lointain!--Paris. Une lettre brève
à Mme Carriès, un bulletin de bonne arrivée au docteur Fernac, un mot au
fidèle Julien, en vacances, largement rétribuées, dans sa famille, avec
défense de donner à qui que ce fût l’adresse de son lieutenant, avaient
suffi à Roger pour remplir ce qu’il considérait comme ses obligations à
l’égard du monde extérieur. Les trois feuillets partis, le jeune homme
s’était plongé en un farniente total et délicieux, où se détendaient
exquisement ses nerfs, matés bien vite, d’ailleurs, par le solide
appétit que Mauroy s’était connu naguère, et que ne tardèrent pas à
réveiller les menus simples, mais variés, de la mère Birant.
Lorsque, au soir, la chute du soleil, s’inclinant du côté du Grand Phare
comme la boule d’un bilboquet vers son bâtonnet, faisait la chaleur
moins accablante, l’écrivain partait en promenade. Il allait,
nonchalamment, jouant avec une canne dont il avait sculpté la pomme au
fond d’une «cagna» champenoise, certain jour infernal où le bombardement
forçait à quelque occupation manuelle, propre à distraire un peu la
pensée de l’hallucinant fracas. A pas lents, jouissant intensivement du
calme qui l’entourait, le jeune homme gagnait, par des chemins
solitaires, la côte voisine de Ker-Châlon. Il en suivait les découpures,
plage de sable grenu frangée de zostères, rochers plats profondément
incisés d’échancrures perpendiculaires. Au port, il s’arrêtait à goûter
les jeux du soleil, presque horizontal, sur les voiles aux tons vifs,
qui battaient comme des ailes, tandis que les barques de pêche, leurs
flancs lourds de victimes argentées, venaient prendre à quai les postes
d’amarrage.
Avant que de retrouver sa chambre, Roger volontiers s’attardait à
l’étable où la mère Birant trayait la Roussotte, dont le lait giclait en
filets durs dans le seau bientôt empli d’une mousse montueuse, tandis
que, flegmatique et mangeant des pommes vertes, la bête balayait de sa
queue la face de la femme, qui ne songeait point à s’en émouvoir. Et
Mauroy, gagnant son lit, les joues hâlées d’air pur, ivre de soleil, de
calme et de lait chaud, se demandait avec une conviction horrifiée
comment il peut y avoir dans Paris, ville tentaculaire, ainsi que disait
Verbaeren, des romanciers qui peinent à inventer des bourdes, quand il
est si doux de se laisser vivre au fil des jours, au sein d’une nature
indulgente.
Le dimanche qui suivit, à Port-Joinville, l’arrivée du Parisien,
celui-ci flânait béatement, en pantoufles et la barbe ébouriffée, sur la
terrasse étroite qui régnait derrière la maison, élevée de deux marches
au-dessus du jardin parfumé. Soudain la mère Birant apparut.
Correctement sanglée dans sa robe noire, un barbichet festonné
surmontant son long profil osseux, plus que jamais elle eût évoqué, pour
un esprit davantage porté à la malice que ne l’était alors celui de
Mauroy, la silhouette de ces chèvres maigres qui songent, par les
causses du Quercy.
La bonne femme déposa un paroissien sur la table de cuisine, auprès des
cahiers que les gamins avaient abandonnés la veille pour gagner leur
soupente. Elle sourit à son locataire aussi gracieusement que le lui
permettaient ses moyens, et annonça:
--Je reviens de la première messe; je me suis dépêchée, rapport à votre
déjeuner...
--Il est certain que mon café au lait sera le bienvenu.
--Voilà... je vais vous le servir tout de suite... Et vous, monsieur
Mauroy, à quelle messe que vous allez?
Le romancier demeura interdit. Au vrai, il pensait employer cette
journée comme les autres, à paresser parmi les fleurs, dans le
bourdonnement joyeux qui montait de toute cette vie odorante et
ensoleillée. Mais le visage de sa logeuse exprimait que la chose était
d’importance; puis, dans un coin de son âme, un petit coin demeuré
fidèle aux purs souvenirs de sa première communion, malgré les traverses
d’une carrière assez aventureuse parfois, Roger estima que sa cure
islaise, pour être complète, pouvait, en somme, revivifier l’âme aussi
bien que le corps. Il déclara donc, avec aplomb:
--Je me suis levé de bonne heure pour flâner un moment au jardin avant
que de m’habiller, madame Birant. Je me rendrai tout à l’heure à la
grand’messe.
--C’est ce que je pensais, répliqua la Bretonne, qui déjà s’affairait au
petit déjeuner de son hôte, en face du chaudron primitif suspendu dans
l’âtre. C’est à dix heures. Tout le beau monde du Port s’y retrouve.
Mauroy accueillit sans sourciller cet hommage naïf. Soucieux peut-être
de justifier la bonne opinion que sa propriétaire nourrissait à son
égard, il apporta quelque soin à son nœud de cravate, devant la glace
flanquée de vases d’où jaillissaient de belles tiges de phragmites, au
plumet violacé. Et il ne fut pas l’un des derniers à franchir le seuil
de la modeste église, où l’accueillit, dès l’entrée, or sur marbre noir,
une inscription gravée pour perpétuer la mémoire héroïque des sauveteurs
Palvadeau et Marchandeau, canotiers du bateau de sauvetage, enlevés par
la mer en novembre 1876, après avoir sauvé deux pêcheurs de l’île.