IV

Tandis qu’Yeu pansait ses blessures et s’apprêtait à revivre dans le

travail et dans la foi, Yvonne voyait avec joie se consolider la santé

de son père. Tous deux, l’un à l’autre appuyés, reprenaient, dans le

calme, leurs habitudes paisibles et leurs occupations de bienfaisance,

sans soupçonner la singulière aventure où les allaient entraîner les

desseins mystérieux de la Providence.

Présentons maintenant un nouveau personnage, héros de la Grande Guerre,

et d’ailleurs bien connu de ce que l’on est convenu d’appeler le

Tout-Paris littéraire et mondain.

* * * * *

L’appartement de Roger Mauroy était bien tel qu’on pouvait supposer le

logis de cet écrivain comptant trente-cinq ans à peine, et que le roman

et le théâtre comblaient pareillement de leurs grisants sourires dorés.

C’était, dans la paix élégante de Passy, un rez-de-chaussée dont les

fenêtres ouvraient sur la voie ferrée qui suit en tranchée le boulevard

Marbeau; dès le vestibule, les affiches du dernier succès de Mauroy

accueillaient les visiteurs de l’auteur dramatique, et le grand

bureau-salon, que deux fenêtres voilées de soie verte éclairaient d’un

jour étrange et raffiné, était meublé avec une fantaisie fastueuse qui

révélait les goûts et la vie du jeune et déjà célèbre écrivain.

Au mur, des rangs de livres couraient; ils composaient le fond du décor,

fond précieux où s’épaulaient les éditions anciennes et les reliures

plus vives habillant les maîtres modernes du roman et de la scène.

L’austérité que cette imposante bibliothèque eût aisément conférée à la

pièce se trouvait corrigée par une foule de bibelots groupés

capricieusement, et auxquels Roger tenait fort; au mur, des pointes

sèches de Helleu, quelques dessins de camarades, des photographies

chaleureusement dédicacées par d’aimables interprètes désireuses de se

voir attribuer un prochain rôle. Une bannière brodée, prix d’une fête du

_Grand Journal_, était drôlement plantée dans une potiche japonaise; en

bonne lumière, une caricature incisive, prestement enlevée, représentait

le maître de céans sous les traits d’un cavalier à large feutre,

Falstaff maigre ou d’Artagnan barbu.

Le dessinateur n’avait exagéré qu’à peine, ainsi qu’il est aisé de nous

en rendre compte en surprenant l’écrivain assis à sa table de travail,

un bureau Renaissance finement sculpté, encombré de papiers,

d’ailleurs mal rangés, entre une machine à écrire, et un appareil

téléphonique--indispensables auxiliaires de l’homme de lettres au XXe

siècle. Roger Mauroy est un grand garçon svelte, bien moulé dans le

veston montant de la gent romancière. Il est blond, d’un blond châtain

que met en valeur une barbe bien fournie que l’écrivain soigne avec

amour, car il sait que de face elle lui confère l’aspect de Henri IV,

tandis que de profil l’arête impérieuse de son nez l’apparente

directement au François Ier du Titien: double ressemblance dont Roger,

je vous le confie, a la faiblesse d’être assez vain.

Sur le veston bleu fleurit, discret, un étroit ruban rouge et vert,

cueilli parmi la fournaise de Verdun, et qui vint panser à propos la

blessure ouverte par un éclat d’obus reçu dans l’épaule, aux

avant-postes. Parti, en août 1914, sergent de réserve, comme Péguy, le

lieutenant Mauroy a été démobilisé à Mayence, en avril 1919, voici deux

mois. Il s’est, avec une satisfaction vive, inséré de nouveau dans des

vêtements civils, constatant toutefois sans plaisir que la rude vie des

camps l’avait fait passablement maigrir, et qu’il lui faudrait enfoncer

davantage son feutre mousquetaire: n’avait-il pas semé, au cours d’une

campagne de cinquante-trois mois, bon nombre des cheveux si joliment

bouclés dans lesquels s’égarait volontiers sa main longue, au cours de

ses laborieuses rêveries?

L’auteur des _Orchidées parisiennes_, hardi roman à clé dont l’éditeur

Gauvain mettait en vente le quarantième mille lorsque éclata la

conflagration européenne, a fait encore, à son retour dans la capitale,

une constatation d’un autre ordre, et plus grave. Quelques visites dans

les bureaux de rédaction et chez certains secrétaires de théâtres,

membres de cette confrérie qui s’est si spirituellement rangée sous

l’égide des «Mille-Regrets», ont enseigné au démobilisé que quatre ans

de guerre sont parfaitement aptes à appesantir l’oubli sur l’écrivain

qui a délaissé la plume pour le revolver. Tandis que Mauroy, des Vosges

à l’Yser, promenait son intrépidité railleuse et son casque bossué,

toute la tribu des invalides, des trop vieux, des trop faibles--et des

embusqués--s’est ruée à l’assaut des feuilles délaissées par les

combattants. Mon Dieu! il leur fallait bien vivre... il fallait aussi

que les revues parussent, serait-ce en format réduit. Si bien que Roger

a dû reprendre ses affaires en main vigoureusement, et, sans perdre une

minute, se faire voir, se rappeler avec insistance au souvenir des

importants directeurs de théâtres ou de journaux. Maintenant le voilà

remis en selle, grâce aux fondations solides que possédait sa réputation

d’artiste, grâce aussi aux bonnes relations que ce garçon sympathique

avait su nouer un peu partout.

A ce jeu, travaillant le jour, sortant le soir pour joindre les

confrères, qui généralement reçoivent à des heures tardives, Mauroy ne

s’est pas reposé des fatigues de la guerre. Aujourd’hui, en dépit du

soleil printanier qui joue effrontément près de lui, sur le buste

orgueilleux d’une Circé de marbre, il est singulièrement déprimé.

Cependant ce conte, promis aux _Œuvres françaises_, et dont les pages

s’étalent devant le jeune écrivain, doit être terminé au plus vite...

Sous la plume nerveuse qui hésite, ou griffe le papier d’un trait

rageur, les feuilles se couvrent de ratures aussitôt que de lignes

nouvelles; Roger dépose avec humeur son stylo, passe la main sur son

front las; certainement, il ne fera rien de bon aujourd’hui.

Au moins faut-il porter, sur l’acte en représentation au Théâtre de la

Victoire, cet œil du maître vanté par La Fontaine, et que les conditions

de la vie moderne ont pourvu de moyens d’investigation dont le Bonhomme

eût été grandement surpris. Mauroy décroche son récepteur téléphonique:

--Allo, mademoiselle... voulez-vous me donner Trudaine 76-81... Bien...

Merci.

Après l’attente coutumière imposée par cette administration que

l’Europe, assure-t-on, ne cesse de nous envier, la conversation

s’engage.

--Allo! Le Théâtre de la Victoire?

--...

--Voulez-vous me donner le secrétaire général? Ici, M. Mauroy.

--...

--Ah! bonjour, cher ami. Eh bien! ça marche toujours, mon _Aurore

effroyable_?

--...

--Bravo! Combien hier?

--...

--Oh! oh! pas possible! et la location pour ce soir?

--...

--Hé mais! Je suis un heureux auteur--parce qu’admirablement servi,

d’ailleurs, et merveilleusement encadré.

--...

--Si, si! c’est vrai. Je passerai rue Chaptal un de ces jours.

--...

--Aujourd’hui, pas moyen. Je vais à mon cercle où je dois rencontrer

Mercier, du _Nouveau Magazine_. Au revoir.

Et François Ier raccrocha le récepteur en fredonnant dans sa barbe

royale un refrain de café-concert. Puis, décidé à abandonner

momentanément son conte, sous ce prétexte, d’ailleurs spécieux, que sa

pièce vogue à pleines voiles sur l’océan du succès, l’écrivain sonne son

domestique:

--Julien, donne-moi mon pardessus et mon chapeau.

--Vous sortez, mon lieutenant?

--Je sors, et je dîne au cercle.

--Bien, mon lieutenant.

Pour Julien, le romancier Mauroy est demeuré l’officier qui, au péril de

sa vie, emporta sur son dos, jusqu’au poste de secours, son ordonnance à

qui un éclat d’obus venait d’ouvrir la cuisse. Ce sont là choses qui ne

s’oublient point, et qui, par-dessus les distances sociales, établissent

un pont d’affectueuse sympathie entre le sauveur et le sauvé. Sorti de

l’ambulance peu après le temps que les troupes françaises franchissaient

le Rhin aux accents de _Madelon_, Julien Boitel, tout naturellement,

était revenu au service de Mauroy démobilisé; celui-ci, depuis longtemps

orphelin, avait été heureux de retrouver le dévouement fidèle de son

poilu. Ignorant les haines de classe, Julien ne s’offusquait pas, bien

au contraire, d’entendre son maître conserver, pour lui parler, le

tutoiement des tranchées.

... Bien pris dans le pardessus qu’il laissait flotter avec négligence,

le feutre légèrement sur l’oreille, suivant une inclinaison à loisir

étudiée, Roger sortit sur le boulevard. La brise de juin caressait avec

douceur les feuilles des arbres tout proches, et il flottait dans l’air

léger une printanière allégresse, qui fut douce au front fatigué de

l’auteur dramatique.

* * * * *

Quand Mauroy arriva, pour y dîner, au cercle de l’avenue des

Champs-Élysées, une impulsion le poussa vers une table solitaire, après

que, d’un coup d’œil, il se fut assuré que le secrétaire du _Nouveau

Magazine_ ne se trouvait pas encore là. Cette absence contraria le

romancier moins qu’il ne l’eût pensé: vraiment, il était las, dégoûté de

lui-même et des autres, et la démarche infructueuse qu’il venait de

tenter dans une rédaction où sa carte n’avait pu forcer la porte du

directeur, avait achevé de plonger l’écrivain dans un état d’écœurement

nettement caractérisé.

--Tiens, Mauroy! Que fais-tu là sans bouger? Attends-tu que ton potage

prenne en gelée?

Roger leva un regard morne sur l’ombre qui s’interposait entre la

fenêtre et lui. Il reconnut le front large, le menton énergique, les

yeux scrutateurs de son ami le docteur Fernac; il lui dédia un sourire,

accompagné d’une main molle que l’autre serra cordialement.

--Bonjour, vieux.

--Dis donc, s’enquit le médecin en posant l’index sur la chaise qui

faisait face à Mauroy, la place est libre?

--... Oui.

--Ma femme a emmené les enfants chez sa mère pour les vacances de la

Pentecôte; je vais dîner avec toi.

--... Oui.

Le maître d’hôtel s’empressait. Témoignant d’une affectueuse

sollicitude, le docteur examina son camarade. Il plaisanta:

--Pas folâtre, ce soir, l’illustre auteur de _l’Aurore effroyable_.

Voyons, qu’y a-t-il? Fais voir ta mine?

Docile, Mauroy leva la tête. Le patricien évalua d’un regard expert les

yeux creux, les joues pâles, le pli lassé de la bouche; il avança en une

moue soucieuse la moustache qui ombrageait son menton strictement rasé.

--Heu! fit-il, pas brillant! Tu es malade.

--Je suis à plat.

--Qu’est-ce qui cloche?

--Rien et tout... Fatigué... des ennuis de métier... Vrai, en ce moment,

conclut l’écrivain, je ne vaux pas grand’chose... tiens! pas même une

pièce d’Henri Fortis.

Le médecin sourit:

--Incorrigible, ce Roger! Et alors, que fais-tu pour te soigner?

--Je me repose.

--Tu te reposes... à Paris?

--Dame! observa Mauroy, le Grand Prix n’est pas couru, personne n’est

parti. Lundi, à la générale du Gymnase...

Haussant les épaules, Fernac coupa, du ton net qu’il prenait au chevet

des malades:

--Écoute, mon vieux, laisse le Gymnase tranquille, le Grand Prix aussi.

As-tu confiance en moi?

--Tu le sais bien, Maurice.

--En ce cas, voici mon diagnostic: la guerre t’a esquinté, comme

beaucoup d’entre nous, du reste. Et mon ordonnance: il faut enrayer cela

d’un seul coup, puisque tu n’es pas, grâce à Dieu, un forçat de la

copie.

Roger mirait au jour déclinant les chaudes transparences du fluide rubis

qui emplissait son verre de cristal; il s’enquit assez négligemment:

--Que faire?

--La bête, pendant quatre mois au moins.

La nonchalance du romancier, qui promenait à l’habitude autour de soi un

regard chargé d’indolent scepticisme, se cabra sous le verdict. Mauroy

posa son verre, en prononçant un «bigre!» qui en disait plus long que

telle tirade de feu Ponsard; le docteur poursuivait:

--Mon cher, il n’y a que cela de vrai. Pas de soucis, pas de travail,

pas de plaisirs. La bonne vie animale et contemplative du veau dans la

prairie. Avec cela on remonte un homme, mieux qu’à coups de régimes et

de piqûres.

Le romancier n’en paraissait pas autrement convaincu; il maugréa:

--C’est gai! Où veux-tu m’envoyer?

--Où il te plaira, pourvu que ce soit un pays perdu.

--Au bout du monde, alors?

Le regard de Fernac, qui se perdait dans une méditation, s’éclaira

soudain:

--Tiens! Tu m’y fais songer. Au bout de l’Europe, tout au moins.

--_Id est?_ tu m’intéresses, docteur.

--A l’île d’Yeu.

Les blonds sourcils du jeune auteur se froncèrent en un effort affecté;

sa main erra dans les taillis annelés de sa barbe historique:

--Où diable pourrai-je pêcher cette Arcadie? Je vais demander le

Larousse au larbin.

--Pas la peine; c’est une île vendéenne, près de Noirmoutier: une nature

superbe, et la solitude.

--Je m’en doute! soupira Mauroy.

Sans relever l’interruption, le médecin continuait:

--J’y ai passé des vacances avec ma femme et les petits; nous en sommes

revenus rétamés à neuf.

Roger demeurait silencieux, laissant jouer une grimace significative au

coin de ses lèvres. Fernac consulta sa montre, puis jeta précipitamment:

--Neuf heures! et j’ai encore deux visites ce soir! Au revoir, Mauroy.

Demain je t’enverrai des renseignements qui te seront utiles pour ton

voyage. Souviens-toi que je ne veux pas te rencontrer à Paris avant la

fin d’octobre!

Et, ayant pris son chapeau des mains d’un valet, le docteur sortit; il

laissait son ami en lutte avec des sentiments complexes dont le plus net

était la mauvaise humeur, jointe à des velléités de résistance, toutes

prêtes, d’ailleurs, à mettre bas les armes.

V

Dans le petit boudoir où se tenait généralement Mme Carriès, et

qu’assombrissait un peu la double silhouette carrée, toute proche, des

tours de Saint-Sulpice, la vieille dame n’avait admis qu’un seul genre

d’ornementation: des portraits. Portrait grave du mari qu’elle avait

trop tôt perdu; portraits rieurs de délicieux bambins; portraits des

enfants que Dieu avait conservés à sa tendresse, deux filles et un fils,

tous trois mariés en province, où elle allait parfois les visiter en des

séjours que leur affection trouvait toujours trop brefs, mais que

limitaient étroitement les obligations assumées par Mme Honorine

vis-à-vis des œuvres paroissiales. Tache sanglante parmi l’or des

cadres, une croix de la Légion d’honneur soulignait de son trait vif la

photographie de Louis, l’aîné, sa fierté autant que sa douleur, depuis

qu’il s’était offert en oblation pour la France, sur l’autel des

Éparges.

Au même panneau souriait le spirituel profil de Roger Mauroy, doté d’une

finesse que sa barbe n’annihilait point. Il se trouvait en bonne place,

car Mme Carriès nourrissait une affection quasi maternelle pour ce fils

d’une sœur prématurément disparue; aux yeux bleus de Roger, elle se

plaisait à retrouver les lueurs câlines du regard que jadis, au temps où

les fillettes s’habillaient comme dans les livres de la comtesse de

Ségur, elle avait tant aimé dans les prunelles de Lucie.

Ce jour-là, précisément, Mme Honorine songeait à son neveu dont elle

attendait vaguement la visite, parce que depuis une dizaine de jours

déjà, ce qui était inhabituel pour lui, il n’avait sonné à l’entresol de

la place Saint-Sulpice. La respectable tante pensait à Roger avec, comme

à l’accoutumée, le souci de voir ce grand garçon, un peu blasé et trop

léger, lancé sans l’appui d’une saine tendresse dans un monde qui ne

présentait pas les garanties morales qu’elle eût souhaitées pour lui.

Mais l’affection profonde, indulgente, qu’elle portait au jeune homme,

faisait à cette vieille dame d’œuvres, intelligente, fine et bonne, un

devoir très doux de reconnaître que son romancier de neveu était un

homme de cœur--il l’avait assez prouvé au front--et donc qu’il y avait

en lui les ressources que Dieu dispense aux «âmes bien nées».

Le soleil devenait importun; Mme Carriès déposa sur la travailleuse ses

lunettes d’écaille, ainsi que la pièce de layette où elle s’activait;

puis elle se leva pour baisser le store de linon brodé qui protégerait

ses yeux d’un jour trop vif. Ce mouvement déploya, en une netteté

d’estampe, la silhouette maigre, mais pleine de vie, de cette

sexagénaire à la blanche et soyeuse chevelure; les yeux, plus vifs que

doux, dont un rayon de bonté tempérait cependant la malice naturelle,

avaient conservé toute la transparence de la jeunesse, et semblaient

deux pervenches égarées sur un visage aux tons de cire; le nez, à

l’arête droite et longue, descendait vers une bouche qui ne riait plus

depuis les deuils dont la bonne dame avait été frappée, mais qui savait

encore sourire, et exquisement.

Et pour terminer ce croquis physique par un trait moral, qui peut-être

trouve sa place ici, ajoutons que Mme Honorine possédait, dans sa

corbeille à ouvrage, une petite _Imitation_ reliée à son chiffre, fort

coquette à la vérité, dont les pages étaient littéralement usées, tant

on y avait cherché--et trouvé--de précieux réconfort.

Un coup de sonnette ébranla soudain la paix de l’appartement.

Fanfreluche, qui reposait sur un coussin sa paresse d’angora bien

nourrie, étira, toutes griffes dehors, ses pattes gantées de velours,

et, renfonçant sa tête entre ses épaules, par un mouvement qui fit se

hérisser sa collerette de souples poils blancs, guetta la porte d’un œil

où une défiance flottait dans l’eau verte de la prunelle. Elle se

rassura en voyant apparaître la femme de chambre, qui annonçait, d’une

voix cassée par l’âge, mais vibrante d’allégresse:

--Madame, c’est M. Roger!

--Qu’il entre, ma bonne, qu’il entre tout de suite!

Un pas viril, une haute taille qui s’inclina pour un baiser sur la main

de Mme Carriès; du bruit, regrettable, dans le boudoir si calme:

n’importe! Fanfreluche connaissait cette barbe imposante, et savait que

nul péril ne l’accompagnait; elle ramena sur ses yeux sa patte à la

fourrure lustrée, et s’abandonna de nouveau à un sommeil sans rêves,

mais non pas sans douceur.

Cependant, avec un tendre sourire qui corrigeait la vivacité des

paroles, Mme Honorine accueillait son neveu:

--Te voilà donc, mauvais sujet? Le dirai-je? Il m’ennuyait de ne pas te

voir, et je t’attendais quelque peu.

Attirant à soi un dagobert familier, sous lequel il casait commodément

ses longues jambes, le jeune homme expliqua:

--Ma tante, je viens vous faire mes adieux.

Mme Carriès avait de nouveau chaussé ses lunettes, qui lui conféraient,

de par leur grosse monture d’écaille brune, dont les cercles empiétaient

sur ses joues, l’apparence d’un sage oiseau de Minerve; la bonne dame

retira ses bésicles pour mieux considérer Roger; puis elle émit une

opinion fâcheuse:

--Quel coureur! Il part encore! Voici combien de temps que tu étais

rentré? Six semaines?

--Deux mois dimanche prochain, me tante: la classe 1907 a été

démobilisée en avril.

--Là! Qu’est-ce que je disais?... Voyons, laisse donc ce coussin

tranquille, mon petit; tu vas donner des cauchemars à Fanfreluche!

Docile, le «petit» obéit. Mme Honorine s’inquiétait:

--Et où vas-tu? C’est bien trop tard pour Nice, et quant à Deauville, le

3 juin...

--La chose est très sérieuse, ma tante; je suis malade.

La bonne dame changea de ton:

--De fait, tu as une triste mine, mon pauvre Roger! Et moi qui ne m’en

étais pas aperçue! Toujours ton estomac?

--Cela et le reste; au juste, je suis fatigué; Fernac prétend... vous

connaissez bien Fernac?

--Oui certes, un charmant garçon.

--Et un bon ami, très fort comme médecin. Il dit que la vie où ma

carrière m’entraîne dépasse mes forces pour le moment. Bref, je l’ai vu

hier soir--il m’envoie au vert.

Mme Carriès leva un index attentif:

--Ah! cela, c’est la bonne idée... surtout si l’endroit est suffisamment

écarté. Où t’en vas-tu, beau voyageur?

Le nez bossué à la royale parut s’effondrer dans la barbe blonde.

Soupirant avec ampleur, l’écrivain prononça:

--... A l’île d’Yeu, ma tante.

--En effet, ce sera calme,--intéressant aussi.

--Oh! intéressant...

--Si, si; mon pauvre Louis avait excursionné un été aux îles bretonnes;

il en rapporta le meilleur souvenir. Et tu resteras longtemps là-bas?

--Fernac parle de quatre mois! Je pars ces jours-ci.

--Ce sera une vraie cure! Moi qui avais compté sur toi pour me

chaperonner à Vichy en juillet!

--Soyez certaine, ma tante, répondit le jeune homme avec élan, que

j’eusse préféré cent fois porter vos écharpes à la buvette...

--... Et surtout ma lorgnette à la villa des Fleurs, continua la vieille

dame en souriant. Je n’en doute pas, mon ami, tu as toujours été

l’obligeance même!

... Voyez un peu comme les hommes sont une étrange espèce, et malaisée à

contenter: le jeune romancier, croyant discerner dans ce compliment une

innocente malice, ne le reçut pas avec la gratitude émue qu’on eût pu

supposer.

* * * * *

Il est fort regrettable, à coup sûr, que le célèbre Lavater n’ait pu

connaître la veuve Birant, de Port-Joinville, lorsqu’il écrivit les

chapitres par lui consacrés, dans son _Essai de Physiognomonie_, aux

analogies existant entre tels visages humains et tels facies d’animaux.

Dans cette tête longue couronnant un maigre corps, et coiffée de cheveux

bien tirés, à plat sous le barbichet blanc du pays de Retz, d’où la

bonne femme était originaire, l’éminent philosophe eût avec joie

diagnostiqué une formelle ressemblance caprine, ce qui eût enrichi d’un

exemple, topique à la vérité, les remarquables planches sur cuivre qui

ornent son curieux ouvrage.

Sans doute est-il superflu de dire que l’honnête paysanne n’avait pas le

moindre souci de cette quasi-similitude relevée par la malignité de ses

voisins. Si jamais elle avait perdu un instant à le regretter, devant la

grande glace piquée qui ornait sa cheminée, ce n’était pas, à coup sûr,

par cet après-midi du 7 juin, où elle s’affairait à des rangements. Et

vraiment la maison avait fort bon air, habillée de chaux éclatante au

dedans comme au dehors, avec ses parquets lavés de frais, ses lits

drapés de rideaux blancs et raides, et ses vieilles armoires sculptées

en plein bois, mais si noircies par le temps que leur propriétaire les

eût bien voulu échanger pour de beaux meubles en pitchpin verni, comme

ceux qu’on vend à Nantes.

La mère Birant s’appliquait à remplir le bénitier de coquillages qui

accompagnait, dans la chambre d’honneur, le lit au volumineux édredon,

quand un bruit de pas, résonnant au dehors, l’appela à sa croisée

largement ouverte sur le calme ensoleillé de la Grande-Rue. La liaison

de cause à effet ne paraît peut-être pas évidente ni surtout forcée;

mais il faut savoir d’abord que la bonne femme, éprouvée par la solitude

où l’avait laissée son veuvage, était fort amie d’une innocente

causette, et aussi que cette journée s’annonçait, on va le voir, comme

devant être de celles qui marquent dans la vie d’une loueuse en meublé.

Les pas entendus étaient ceux de Michelle, la gentille boiteuse qui

servait les voisins d’en face. Dame Sidonie Birant fut légèrement déçue;

mais la petite, peut-être, pourrait donner un renseignement précieux.

Penchant son plat corsage par la fenêtre, la mère Birant s’enquit:

--Dis-moi, ma grande, sais-tu pas si le bateau de Fromentine est rendu

au port?

La jeune fille déposa sur l’appui de la grille le filet à provisions

dont elle était chargée:

--Je ne saurais vous dire, mère Birant; j’avais mes courses pour

l’épicerie, près de la poste; je ne suis pas descendue sur les quais.

--Ah! ça me préoccupe, cette affaire, rapport à mon monsieur.

--Votre monsieur? interrogea Michelle, assez curieuse de sa nature, et

se réjouissant de raconter, tout à l’heure, du nouveau à Mlle Yvonne.

--C’est vrai, tu n’es pas au courant. J’ai eu les sangs si tourneboulés

par ces dépêches, depuis trois jours, que je ne sais pas comment j’ai

vécu. Gratter mes parquets, laver mes rideaux, brasser la paillasse et

la mettre chauffer au soleil...

Du coup, la petite boiteuse traversa la rue. C’était une entreprise plus

facile, d’ailleurs, et moins périlleuse, que de s’engager à Paris, vers

cinq heures du soir, dans la traversée du carrefour Châteaudun.

Sidonie continuait, heureuse d’avoir une auditrice, et possédée par le

réconfortant sentiment du labeur accompli:

--J’ai d’abord reçu un télégramme d’un de mes anciens locataires, le

docteur Fernac; des gens tout ce qu’il y a de comme il faut, avec des

enfants bien mignons qui se plaisaient à croquer mes pommes, comme des

amours. Le docteur retenait ma grande chambre pour un ami fatigué, qu’il

m’a dit; sans doute que je lui ferai la «pension» aussi, à cet homme.

Lui, il m’a télégraphié, hier, qu’il serait là aujourd’hui. Alors, tu

comprends, ma fille, j’ai eu du tracas; mais maintenant tout est en

ordre, la Sainte Vierge pourrait s’y mirer. Regarde voir.

Michelle avança la tête par la fenêtre, et admira, comme il convenait,

la propreté cossue de la maison, que la mort du patron Birant, broyé

avec son bateau, lors d’une bourrasque d’équinoxe, forçait sa veuve à

louer à des baigneurs, pour pouvoir élever les orphelins. Ayant admiré

les poignées de la commode fourbies à clair, comme une drague qui vient

de racler le fond de la mer, la jeune fille se disposa à rentrer en

face, dans la maison drapée de vigne. Par habitude, avant que de pousser

la porte de la grille, elle jeta un coup d’œil dans la rue; alors, elle

s’écria:

--Mère Birant, voici votre locataire, pour sûr!

--Jésus! le crois-tu bien, ma fille?

--En tout cas, ce n’est point quelqu’un de l’île. Et Jamicot, le

commissionnaire, suit ce monsieur avec une malle.

Trois enjambées, démesurées d’ailleurs, amenèrent Sidonie sur sa porte.

Elle y arriva pour voir s’avancer, à une vingtaine de mètres, un homme

de haute taille, jeune mais pâle, qui portait sur le bras un vêtement de

voyage, et dont le front était ombragé par un feutre assez

semblable--mon Dieu, oui!--à ceux des métayers du marais breton. Il

marchait en regardant autour de soi avec curiosité, ce qui ne laissait

pas que d’étonner Sidonie, car, en vérité, chacun sait bien qu’il n’y a

rien à voir à Port-Joinville: c’est ce que tout le monde connaît, et

voilà tout.

La bonne femme s’avança vers l’étranger, souriante et empressée:

--Ça ne serait-il pas que vous venez chez moi, monsieur?

--Mais c’est bien possible, madame, répliqua fort courtoisement le

voyageur. Madame Birant, sans doute?

--Elle-même, monsieur, pour vous servir, répondit la Bretonne, intimidée

par la barbe dorée de l’inconnu.

Il semblait à la bonne femme avoir vu quelque part une tête de ce

genre... peut-être dans les livres d’école de ses garçons, et ce

souvenir, pour vague qu’il fût, était certainement impressionnant.

--Eh bien donc! riposta l’étranger, moi, on m’appelle M. Mauroy, et je

suis votre pensionnaire. Vous voulez bien consentir à faire ma cuistance

et mon lit pendant quatre mois?

Jamais la veuve Birant n’avait entendu ce terme insolite de _cuistance_,

fleur poussée au sillon âpre des tranchées. Elle devina pourtant quelle

en pouvait être la signification, et répondit, avec un élan favorisé par

la bonne humeur d’un homme qui se révélait si facilement abordable:

--Ah! dame oui, monsieur, tant que vous voudrez!

--Parfait; nous nous entendrons très bien, et votre maison me plaît à

première vue.

Sur quoi l’écrivain s’occupa de faire avancer sa malle; et, mettant le

pied dans le large vestibule, qui fleurait le pot-au-feu, l’eau de Javel

et le printemps, Roger Mauroy entra dans sa vie islaise, laquelle devait

être pour lui la cause d’une aventure infiniment plus singulière que mes

lecteurs jusqu’ici ne le peuvent raisonnablement supposer. Le ciel

resplendissait d’un bleu vif, où de frêles nuées se dissipaient, dans

l’éblouissement de la lumière, comme s’effaçaient, derrière le

romancier, les préoccupations, si menues à distance, qu’il avait

laissées à Paris.

Yvonne l'Islaise · 第 9 / 40 题