II

Entre l’école libre et l’hôpital, où des religieuses, robes noires et

guimpes blanches, inclinent sans relâche leur dévouement vers ces deux

grandes faiblesses humaines, l’enfance et la maladie, s’élève la cure de

Port-Joinville, vaste bâtisse de l’autre siècle. Elle possède un large

salon, où des meubles en velours rouge, alignés autour d’une carpette,

tournent le dos à des photographies de sanctuaires célèbres,

qu’escortent quelques gravures pieuses anciennes: c’est là que Mlle

Clotilde, sœur du curé doyen, reçut peu de jours après M. et Mlle

Hérieau, venant présenter leurs devoirs au pasteur du village.

La vieille demoiselle, volubile et affairée, sous la mantille de

dentelle ombrageant ses cheveux gris, se mettait en frais d’amabilité,

pour accueillir ses visiteurs:

--Mon frère va venir dans un instant, il termine la préparation d’un

sermon; je l’ai prévenu, ajouta Mlle Clotilde, en confiant sa ronde

petite personne aux bras amicaux d’un fauteuil.

--Son sermon de demain?

--Justement, mademoiselle; il est toujours en retard! Ces monstres

d’hommes!... Je vous demande pardon, monsieur, une vieille habitude...

--Une habitude... peut-être; je proteste quant à son ancienneté, glissa

le commandant amusé.

--Vous êtes tout à fait aimable, monsieur... et vous voici, je l’espère,

pour longtemps parmi nous?

--Notre installation est définitive, mademoiselle.

--J’entre sur une bonne parole; bonjour, mon cher paroissien! Mes

compliments, mon enfant.

L’abbé Dominique Jauvin avait pénétré dans le petit cercle. Carrure

d’athlète, yeux de marin, âme d’apôtre, dès l’abord il inspirait la

confiance autant que le respect; depuis trente années il se trouvait à

la tête de ce fragment de chrétienté essaimé dans l’océan; moins

conseilleur qu’ami, avant tout paternel, il obtenait parmi cette

population maritime, saine mais rude, des résultats qui émerveillaient

l’évêché de Luçon. Tout de suite, il dit à son visiteur les paroles qui

étaient le mieux de nature à créer un mouvement de sympathie:

--Commandant Hérieau, n’est-ce pas?

--En effet, monsieur le curé; et je vous présente ma fille Yvonne, qui

vient de terminer son éducation à la maison de la Légion d’honneur.

--Parfait... Au début de mon ministère à Port-Joinville, j’ai connu un

capitaine au long-cours, d’ailleurs ne naviguant plus, qui portait ce

nom.

--C’était mon père.

--Je le pensais: un digne homme, un grand chrétien! Il eut une admirable

fin; sa femme, qui l’a suivi de près dans le repos du Seigneur, était la

providence de nos œuvres.

--Je serais tout heureuse, monsieur le curé, intervint Yvonne avec

chaleur, que vous permettiez à ma bonne volonté de continuer sous vos

auspices l’effort de ma grand’mère!

Mlle Clotilde n’avait rien dit depuis longtemps; elle rompit avec éclat

ce silence insolite:

--Que le Ciel vous bénisse pour cette bonne idée, ma jeune amie! Vous me

serez du plus grand secours quant aux catéchismes et au patronage; car

je suis positivement débordée.

--Les enfants sont nombreux?

--Oui, certes, grâce à Dieu. Et puis surtout, telle que vous me voyez,

je suis, de mon métier, imprimeur.

--... Ah? fit Yvonne interloquée.

--Ma sœur, à elle toute seule, expliqua l’abbé Dominique, compose et

tire notre petite _Croix_ locale, à laquelle nos pêcheurs sont fort

attachés.

--Je vois qu’il y a du travail pour tout le monde, constata l’officier.

Il est superflu de vous le dire, monsieur le curé, comptez sur moi si je

puis vous être utile en quelque chose.

--Je serai ravi que vous conseilliez parfois nos jeunes gens. Le

prestige de votre grade vous permettra d’acquérir sur eux une heureuse

influence.

--Parfaitement; ayant maintenant plus de loisirs que je ne souhaiterais,

j’ai aussi l’intention de bourlinguer un peu autour de l’île. Ah! que ce

sera bon de me retrouver un bateau sous les pieds, fût-ce un canot de

trois planches! Je suppose que je pourrai facilement me procurer une

barque?

--Rien de plus simple, commandant; je parlerai de votre désir à quelques

marins du port. Il vous faudrait aussi un matelot.

--J’avoue, monsieur le curé, que j’ai mis en vous mon espérance, pour

l’équipage comme pour le cuirassé.

--Vous avez fort bien fait, commandant. Que diriez-vous de Jean

Hennebin?

--Jean Hennebin?

L’abbé Dominique se prit à sourire; ainsi s’inscrivirent quelques rides,

en forme de virgules, sur son visage, qui, au repos, ignorait cette

légère atteinte de l’âge. Il expliqua:

--Le frère de Nanette, la bonne femme à qui vous aviez confié le soin

d’aérer votre maison.

--Ah! oui, je me souviens maintenant; où donc avais-je l’esprit? L’idée

est excellente, monsieur le curé: je serai content d’avoir ce gamin avec

moi.

Les virgules s’épanouirent en parenthèses, agrémentées de plusieurs

tirets: l’abbé riait de tout son cœur.

--Ce gamin, commandant, a bien passé la soixantaine!

Après un instant de réflexion, l’officier de marine acquiesça:

--C’est fichtre vrai! Au fond, rien n’est plus juste: pourquoi serais-je

seul à vieillir? Et alors, monsieur le curé, vous pensez qu’Hennebin

pourrait me donner un coup de main?

--A peu de frais il entretiendra votre barque et vous aidera à la

manœuvre. Ayant pris ses invalides de bonne heure, à cause d’une hernie

qui a résisté à toutes les incantations des sorciers de l’île, il ne

demandera pas mieux que de passer de temps à autre une journée à la mer.

--Si cela peut se faire, j’en serai contente pour mon père.

--Soyez assurée que ce projet ne souffrira pas de difficultés,

mademoiselle. Si vous saviez avec quelle force l’amour de la Magicienne

possède nos marins, lorsqu’une fois ils lui ont voué leur cœur! Si vous

saviez quel attrait irrésistible, quelle vie formidable et tentatrice,

ils reconnaissent, instinctivement d’ailleurs, à cette immensité

mouvante, qui est, au vrai, la plus belle création de Dieu!

L’abbé Dominique s’était animé; ce n’était plus le prêtre qui parlait:

c’était le fils, le petit-fils, le descendant de toute une race de

marins, en qui des hérédités chères s’élevaient à l’évocation de l’Océan

qui avait tué tant de ses ancêtres, qui les avait fait vivre tous, et

qui aurait à coup sûr pris son existence à lui-même, si l’appel divin ne

l’avait prosterné aux pieds des autels. Et le commandant Hérieau,

écoutant le curé de Port-Joinville, se réjouissait de trouver en lui un

ami avec lequel il sympathiserait de façon aussi sûre que profonde--tout

comme Yvonne avec Mlle Clotilde dont la pesante rotondité se trémoussait

d’aise, tandis que la bonne demoiselle dénombrait à la jeune fille les

précieux services que celle-ci pourrait lui rendre.

* * * * *

Quelques jours plus tard, l’abbé Jauvin descendait paisiblement la rue

de l’Argenterie en lisant son bréviaire, lorsque des plaintes et des

appels issus d’une impasse le firent tressaillir:

--Encore ce malheureux Ravignier qui bat Michelle! Il tuera cette

enfant, c’est certain, si on ne la lui enlève.

Le prêtre hâta le pas et pénétra dans un humble logis, plus humble que

ses voisins, car on ne saurait tout ensemble enrichir les cabarets du

port, et donner à sa ménagère de quoi tenir convenablement les mioches

et la maison. Dans une pauvre salle, où des chaises dépaillées

entouraient une table fendue d’un coup de poing un jour d’ivresse, le

pêcheur Ravignier, mâchonnant entre ses lèvres crispées des imprécations

indistinctes, frappait avec une régularité obstinée et brutale sa fille

Michelle. Depuis douze ans, il lui reprochait une luxation congénitale

de la hanche, la rendant impropre aux besognes élémentaires, par exemple

à quérir l’eau, ainsi que font les Islaises, les épaules courbées sous

un joug aux extrémités duquel brimbalent les lourds seaux débordants.

Jetée à terre du bout d’un sabot péremptoire, la mère, amaigrie et

chétive, pleurait tout bas dans un coin, à sanglots douloureux, le front

appuyé sur le bord d’un berceau où son dernier-né, face rouge couronnée

d’un duvet déjà dru, dormait avec l’insouciance robuste des nourrissons

bien portants.

L’abbé Dominique, marchant droit à la brute, d’une poigne solide retint

en l’air le poing velu, que Ravignier allait abattre, avec une

impassibilité de forgeron maritime martelant un rivet, sur la fillette

craintive et tremblante, qu’il retenait captive de l’autre main.

--Holà! Ravignier, es-tu fou?

L’homme, dans un grognement, essaya de dégager son bras. N’y parvenant

point, il leva sur l’arrivant, avec une sorte de respect engendré par

l’impuissance où il se trouvait réduit, un regard terne où flamba

pourtant une vague lueur, quand il reconnut le curé.

--A veut point en fiche une secousse, hoqueta-t-il en manière d’excuse.

Alors, je la corrige, c’est mon droit. Je suis-t-un père juste.

--Tu es un sauvage. Laisse-la. Relève-toi, Michelle, ma petite,

ajouta-t-il en se tournant vers la fillette.

Essuyant son visage baigné de larmes, celle-ci se redressa; ses pauvres

yeux de chien battu se posèrent, rayonnant d’une gratitude effarée, sur

le secours que Dieu lui envoyait. Tandis que la Ravignier, debout,

rajustait sa fanchon bousculée, l’abbé Dominique reprenait, sur le ton

d’autorité sans rudesse qui accomplissait des miracles en semblables

occasions:

--Tu as ton compte, Paul-Émile. Va te coucher.

--Monsieur le curé! bégaya le matelot, dégrisé par l’imprévu de la

visite, et dont une confusion larmoyante commençait de faire clignoter

les paupières éraillées.

--Allons, on sait ce que tu vas dire. Prie le bon Dieu de t’éclairer sur

l’indignité de ta conduite, si tu es en état de réfléchir.

Heurtant les meubles au passage, mais le bonnet congrûment à la main et

le front baissé, l’ivrogne louvoya vers son lit. Avant de s’éloigner,

l’abbé Jauvin dit à la ménagère:

--Demain, après-midi, ma bonne, amenez-moi Michelle à la cure. Nous

verrons ensemble le moyen de la soustraire à cet enfer; j’ai une idée...

--Oh! monsieur le curé, comment vous remercier? Je sens que vous allez

sauver ma petiote!

--J’espère que Dieu le permettra. A demain.

... L’idée de l’abbé Dominique était fort simple, et peu de mots

suffirent pour l’exposer, lorsque, vingt-quatre heures après, M. Hérieau

reçut le curé et les deux Islaises dans le salon qui commençait de

prendre un tout autre air, depuis qu’Yvonne dépensait, pour l’ordonner

selon son goût, les trésors de la plus active ingéniosité.

--Commandant, voici un sauvetage à accomplir.

--Je suis prêt à faire parer la baleinière, mon cher curé; de quoi

s’agit-il?

--Cette petite Michelle, que je vous amène, a le malheur d’être

fréquemment en butte aux brutalités de son père, qui a de regrettables

habitudes d’intempérance. Pourtant elle est douce, intelligente et

courageuse; n’est-il pas vrai, madame Ravignier?

--Oh! ça, on peut le dire, monsieur le curé: travailleuse et tout,

qu’elle est. Seulement cet homme est hors de lui, vu qu’elle cloche de

naissance.

--Pauvre petite! murmura la jolie demoiselle, en posant sur l’enfant un

regard si doux que Michelle songea à la Vierge bleu et or, souriant dans

son paroissien de première communion.

L’abbé Dominique poursuivait:

--Vous aurez besoin certainement, mademoiselle, qu’une petite bonne vous

aide aux travaux de votre maison; voulez-vous accueillir l’oiselle

éclopée pour qui le nid s’est fait inhospitalier?

Qu’il parlait bien, monsieur le curé! s’émerveillait Michelle; on ne

comprenait guère, sans doute, mais on sentait que c’était beau. Voilà

cependant que ce monsieur à la barbe carrée, comme le saint Joseph de la

crèche, n’avait pas l’air disposé à se mettre d’accord:

--Ce serait bien volontiers, monsieur le curé; mais... si le père ne

veut pas nous la confier?

--Il n’est pas un mauvais homme, dans le fond; un peu rude et soiffard,

malheureusement, comme nombre de nos pêcheurs, qui, ne buvant pas de vin

à la mer, sont, à terre, tout de suite perdus pour deux verres de

paillé. Quand on lui dira que sa fille, heureuse chez de bons maîtres,

ne lui coûtera plus rien, il n’en demandera pas davantage.

Ainsi fut négociée l’entrée de Michelle Ravignier au service de la

demoiselle qui avait des yeux si doux, si doux, qu’on sentait, sous leur

regard, couler en soi une caresse comparable à ces fouasses exquises

dont maman parfois confectionnait pour ses enfants la pâte légère et

parfumée, du temps que le père ne se grisait pas tous les jours.

Yvonne l'Islaise · 第 6 / 40 题