Des mois coulèrent, tissant pour Yvonne une vie calme et heureuse. Dans
cette maison de la Grande-Rue qui avait acquis, grâce à la jeune fille,
derrière ses façades quasi paysannes, un confort discret et sûr, Mlle
Hérieau regrettait à peine ses gaies compagnes de la Légion d’honneur.
Quelques livres choisis par l’officier de marine dans sa bibliothèque,
d’autres qu’avait prêtés M. le curé, meublaient au gré de la jeune fille
ses rares loisirs. Pour ses occupations actives, Mlle Clotilde y
pourvoyait amplement; elle le faisait avec un élan affectueux, une bonté
communicative, qui lui avaient promptement gagné le cœur de la petite
Parisienne.
La sœur de l’abbé Jauvin arrivait, suivant la saison, dissimulée sous un
immense parapluie bleu promu à la dignité d’ombrelle, ou perchée sur des
socques qui claquaient au sol inégal de la rue. Elle se posait tout
essoufflée au bord d’un fauteuil, et annonçait, avec une précipitation
qui semblait faire partie intégrante de sa personne rondelette, toujours
affairée:
--Vite, mademoiselle Yvonne! Le troisième gamin de Pennarveau s’est
cassé un bras, en tombant de la soupente à foin; venez lui poser des
attelles, sans attendre le retour du Dr Verteuil, qui est parti, comme
par hasard, pour tirer des éperviers au Vieux-Château.
Ou bien:
--Ma petite amie, l’abbé m’a donné un article d’une longueur!... je n’en
vais pas finir avec sa composition. Voulez-vous aller, à Ker-Borny,
visiter de ma part la veuve Teillart, à qui je devais porter ce jupon
chaud?
Ou encore:
--La petite femme de Burgoin n’arrive pas à admettre qu’il faut porter
régulièrement son nourrisson à la pesée de la mairie. C’est jeune, ça ne
sait pas... et, me trouvant évidemment trop vieille, elle est mal
disposée à écouter mes conseils. Yvonne, ma chérie, si vous alliez lui
faire comprendre que c’est la mode à Paris?
La jeune fille partait allègre, posant sur la masse ondée de sa
chevelure un couvre-chef plus simple encore que celui de _la Femme au
chapeau de poil_, mais qui eût pareillement tenté le pinceau de
Rembrandt, parce que la coiffure d’Yvonne auréolait admirablement aussi
un charmant visage à l’éblouissante carnation. Avec la même bonne grâce,
elle pansait le petit Pennarveau, s’intéressait aux soucis domestiques
de la veuve Teillart, dont les chats ne s’accordaient point entre eux,
et portait d’autorité le poupon Burgoin vers la balance administrative.
Et elle ne s’inquiétait pas de ce que devenait la maison pendant ses
fréquentes absences, Michelle, bien guidée et traitée avec des
ménagements qui lui rendaient son infirmité moins cruelle, témoignant
d’un intelligent dévouement, qui s’accroissait à mesure qu’elle
s’attachait davantage à sa jeune maîtresse.
Le commandant avait acheté un sloop de faible échantillon, gréant tout
juste une grand’voile et un foc, celui-ci amuré sur un très court
beaupré qu’on ne devait ni ne pouvait relever au port, suivant les
ordonnances maritimes applicables aux beauprés ordinaires. La
_Rose-de-Mai_ n’avait rien d’un croiseur de bataille, ni même d’un
coureur de régates; mais c’était un petit bateau bien construit et
râblé, que deux hommes suffisaient aisément à manœuvrer, et avec lequel
un pouvait agréablement naviguer une douzaine d’heures aux atterrages de
l’île,--et même plus loin.
Tel était l’avis de Jean Hennebin, dont la face tannée, hérissée de
poils, tout comme une brosse de calfat, semblait respirer une nouvelle
jeunesse, depuis qu’il avait, suivant son expression, repris du service
sur le youyou du commandant. Certes, il traînait toujours cette fichue
hernie, dont nul sorcier de l’île n’avait pu obturer l’écoutille, et pas
même le père Bontereau, le fameux leveur de sorts habitant sur la côte
entre le Port et Ker-Châlon, et que tout le monde considère, même M. le
curé, comme un homme des plus sérieux, vu que jamais il ne boit, ni ne
sort, ni ne cause. Mais quoi! on peut bien vivre avec son mal, et les
courtes expéditions de la _Rose-de-Mai_ étaient exactement propres à
tenir en santé un digne invalide de l’État.
Elles ne suffisaient point à conserver sa belle humeur au commandant
Hérieau. Sans doute éprouvait-il une joie des plus vives à recevoir en
plein visage le souffle sain et fort de la mer, après en avoir été privé
durant son escale terrienne à Saint-Denis; sans doute trouvait-il une
jouissance physique à sentir les planches d’un bateau frémir sous ses
talons, de cette façon vivante qui donne au marin la grisante sensation
du perpétuel combat. Mais ce plaisir, cette jouissance n’empêchaient pas
l’officier de connaître un amer souci, que chaque semaine aggravait
impitoyablement.
N’avait-il pas fait fausse route, quant à l’avenir d’Yvonne, en
condamnant sa jeunesse à fleurir solitaire dans ce bourg perdu?
N’avait-il pas contracté, à l’égard de cette enfant, une responsabilité
lourde, écrasante, dont il sentait tout le poids en voyant devant la vie
s’effacer, comme sous le soleil se dissipent les brumes de l’horizon
maritime, la chimère de l’avenir qu’il avait conçu pour elle?
Que serait, après lui, l’existence de sa fille isolée sur ce rocher? Le
gendre escompté par le commandant, avec une naïveté qu’il se reprochait
âprement, ne se dessinait point au ciel de Port-Joinville--mais point du
tout. Les usiniers étaient tous mariés, le notaire paraissait trop
vieux, le juge de paix s’avérait neurasthénique, le docteur Verneuil ne
connaissait que la chasse et la ripaille, son confrère... hum!
Certain jour qu’une pluie battante jetait aux vitres ses poignées de
mitraille, offensant la belle vigne au souple étirement, l’officier de
marins, obligé à demeurer au logis, paraissait si douloureusement
préoccupé qu’Yvonne s’inquiéta.
La jeune fille s’assit aux pieds du commandant sur un tabouret bas, et,
posant sa joue fraîche contre la main de son père:
--Père chéri, qu’avez-vous donc? Vous n’êtes pas malade, au moins?
--Pas du tout, Vonnette.
--Mais vous semblez soucieux.
--Soucieux, oui, je l’avoue.
--Et pourquoi donc?
--Ah! pourquoi!
L’officier, pesamment, hocha la tête, passant la main, d’un geste
pensif, sur sa barbe aux fils grisonnants. Il soupira, bruit léger qui
palpita dans la vaste pièce assombrie par la rafale; alors, Yvonne se
tourmenta tout à fait. D’un bond, elle se leva, et, nouant ses bras au
cou de M. Hérieau:
--Cher papa! Ma tendresse s’épouvante! Je veux savoir ce qu’il y a. Vous
êtes triste! Ce n’est pas à mon sujet, n’est-ce pas?
--Si, justement, petite aimée.
--Oh! père, qu’ai-je fait?
--Tu n’as rien fait que de bien, ma chérie, rien que me donner, chaque
jour plus tendre et plus précieux, le cher témoignage de ton dévouement
et de ton amour. Mon poignant souci est de me demander--avec quelle
angoisse!--si, quant à moi, j’ai bien rempli mon devoir à ton égard.
Elle se redressa, une flamme d’étonnement avivant le jais de ses
prunelles:
--Père, je vous proteste que je ne comprends pas!
Caressant le beau front lisse que les chagrins de la vie n’avaient pas
terni encore, non plus que ses laideurs ne l’avaient effleuré, le
commandant prononça, lentement, d’un accent où frémissait un remords
véritable:
--Je ne vois pas ici, depuis dix mois que nous y vivons, l’homme loyal
et sûr aux bras de qui je remettrais avec confiance mon trésor. Je ne le
vois pas, et je crains de ne le voir jamais, car vraiment c’est sur un
rocher perdu que je t’ai fait échouer, ma chérie.
--Père, qu’importe?
--Pauvre petite!... si... je sais bien ce que je veux dire!
--N’êtes-vous donc pas heureux de notre vie?
--J’en éprouve un bonheur profond que je me reproche, Vonnette. Ai-je le
droit de laisser pour moi seul s’épanouir les dons exquis de ta
jeunesse? Et que puis-je faire, maintenant que nos destinées sont
ancrées sur cet îlot?
--Vous pouvez, répondit tendrement Yvonne agenouillée devant son père,
et serrant dans les siennes les mains de l’officier, vous pouvez penser
avec certitude que mon bonheur, ce bonheur auquel s’est vouée votre
bonté, est pleinement assuré, du moment que je vis près de vous, et
qu’il m’est donné de vous prouver par mes soins tout mon filial amour.
--Chère, chère petite! Mais après moi?
--Oh! le vilain papa, qui ne cesse d’évoquer des choses lugubres!
Pourquoi ne serait-ce pas _après moi_ aussi bien, que je pourrais dire?
Sait-on jamais de quoi sera fait demain, demain qui tient dans la main
du Seigneur?
* * * * *
Le lendemain qui se préparait était plus grave encore que les graves
paroles prononcées par Yvonne; l’avenir qu’elle avait évoqué fut rouge,
rouge plus que toutes les aurores incarnadines, et que tous les couchers
sanglants qu’a, depuis la naissance du monde, connus l’immensité rêveuse
des océans. Car, demain, ce fut, imprévu pour beaucoup dans son
apparition même, inattendu pour tous dans son horreur, le fléau que la
mémoire épouvantée des hommes appelle la Grande Guerre.
Lorsque les deux clochers de l’île d’Yeu, Notre-Dame du Port unissant sa
voix plus jeune aux accents quasi millénaires de Saint-Sauveur,
appelèrent tous les hommes au secours de la patrie en danger, le
commandant Hérieau se prépara aussitôt à reprendre du service. Sous un
ciel écrasant, d’où tombaient des nappes de flammes, l’officier, quoique
souffrant depuis quelques jours, accomplit avec une hâte fébrile les
démarches nécessaires à son prochain départ. Ayant confié Yvonne raidie
d’anxiété, mais dévorant ses larmes, à la maternelle protection de Mlle
Clotilde, qui gémissait, avec justice cette fois, sur les méfaits de
«ces monstres d’hommes», le capitaine de corvette, grelottant malgré la
chaleur torride, s’accorda deux heures de repos avant que d’embarquer
sur le courrier de Fromentine; mais le moment venu, il ne put quitter,
pour partir, la couche où venait de le jeter un nouvel et brusque accès
de paludisme.
Il demeura des semaines sous la griffe du mal, jauni, squelettique et
tremblant, et regardant, sans les voir, les gens et les choses, de ses
prunelles qu’une extrême maigreur rendait maintenant lugubrement
saillantes. Tout le calvaire de l’impaludé, il le gravit, dans le
naufrage de sa pensée et de sa mémoire, saisi d’une peur obscure,
harcelé par les cauchemars, brûlé et glacé tour à tour par la fièvre et
par la sueur.
Aidée du vieux docteur que la mobilisation avait laissé à l’île, Yvonne,
saisie de stupeur à la vie de ce mal auquel elle ignorait que son père
fût sujet, disputa pied à pied l’officier à la mort. Elle lui fit
prendre, en pastilles, à la cuiller, en piqûres, la quinine salvatrice
et cruelle qui rend les paludéens sourds à tout bruit, cependant qu’elle
broie leur cerveau de martèlements d’enclumes et d’appels de cloches. A
force de dévouement et de prières, la courageuse enfant sauva son
malade; mais l’homme vigoureux qu’elle avait connu tout récemment encore
n’était plus qu’une ombre semblant évadée de la toile des _Pestiférés de
Jaffa_, et que seuls des soins incessants et attentifs pouvaient, avec
le temps, rattacher définitivement à l’existence.
L’officier vit donc dans l’inaction--supplice dont il éprouva toute
l’interminable acuité--se dérouler le drame sanglant où la civilisation
chancela. Il en aperçut seulement ce que connut la petite île
douloureuse, dont tous les enfants valides souffraient pour la patrie
sur tous les champs de bataille de la terre et de la mer, de Messein à
Corfou.
Ce fut d’abord l’invasion, théoriquement pacifique, du 11e bataillon
d’Afrique, pègre de Brest et de Nantes, à qui la tunique de soldat
français donnait droit de circuler librement partout. Un mois écoulé,
l’île fut heureusement délivrée de ces bandits, parmi lesquels un tri
savant envoya les meilleurs à la ligne de bataille, et les autres au
Maroc.
Il ne resta plus comme défenseurs à Yeu que de rares soldats; en hâte,
on arma d’une pièce légère quelques dundées, plus aptes à faire la pêche
au thon, avec leur demi-douzaine d’hommes, qu’à chasser le requin
germanique embusqué sous les flots. La marine leur enjoignit de petits
chalutiers espagnols à la coque de bois peinte en gris, frêles bibelots
d’étagère, armés d’un canon de 47; c’était un progrès; mais ils
n’étaient pas continuellement sous pression, ce qui laissait à
l’assassin tout le temps de perpétrer ses forfaits.
Ce fut avec ces moyens de fortune--ou d’infortune--que Yeu fut
abandonnée, elle et ses quatre mille âmes françaises, au péril des
sous-marins pirates. Abandonnée est le mot, car la pauvre escadrille
était bien incapable de défendre l’île contre l’ennemi sournois,
invisible et présent, sous le manteau complice et moiré des flots verts.
On vit s’accumuler les crimes dont les habitants furent, du haut des
falaises, les témoins impuissants et désespérés. Un dundée armé fut
coulé, comme aussi un voilier chargé de rhum; ce dernier se trouva
poignardé si près de la côte que la garnison tira sur le forban, mais
que pouvaient les balles des fusils, sinon griffer la crête écumeuse des
vagues impassibles?... D’autres victimes allongeaient successivement le
funèbre tableau: un charbonnier anglais, canonné pendant quatre heures,
alla s’échouer, moribond, sur la côte de la Barre-de-Monts; et le
transport _Sequana_, atteint à mort, entraîna au fond des abîmes cent
huit de ses passagers. Plus tard, un puissant navire américain fut aussi
envoyé par le fond dans les eaux de l’île.
Au ballet infernal comptait maintenant un coryphée nouveau: la
mine-flottante, qui s’en allait, ronde et sautillante, dandinant au gré
des lames ses antennes polies, et condamnant à une mort implacable et
instantanée tout ce qu’effleuraient ces pointes à l’aspect inoffensif.
L’une d’elles vint endommager les ouvrages nord-ouest du port; une
autre, le 27 octobre 1916, jalouse des pièces qui meurtrissaient la
cathédrale de Reims, s’en fut éclater au pied de la falaise couronnée
par l’antique chapelle de la Meule, que sa mitraille d’acier tordu
blessa lâchement. L’île, résignée au pire, et soutenue par sa foi
française, attendait dans le deuil que les destins célestes fussent
accomplis. Les Islais tombaient au feu, par grappes sanglantes, jusqu’à
onze le même jour.
Alors, on estima en haut lieu que ce rocher battu par les lames pourrait
se muer en un nid de faucons; un camp d’aviation fut installé près de
Saint-Sauveur, et quelques postes de protection placés sur la côte; le
téléphone devait les réunir, mais on ne posa que les lignes des routes
centrales. Ce fut le temps où le nouveau monde envoya au secours de
l’humanité en péril ces grands gars musclés et bruyants, qui ouvraient
de larges bouches sur des sourires aurifiés.
Ils arrivèrent si nombreux qu’il fallut en mettre partout. Yeu reçut un
contingent important de Yanks; dès lors, ses angoisses furent un peu
allégées; mais ses étonnements commencèrent. Le croirait-on? ces hommes
sortis de la mer importèrent avec eux des motocyclettes et jusqu’à une
automobile, invention effarante dont jamais l’île n’avait vu que l’image
dans les gazettes.
Et le drame déroula ses derniers actes; l’écho de la victoire,
récompensant enfin la France toute saignante de ses douloureux
sacrifices, fit tressaillir de joie l’îlot lointain et dolent. D’une
joie amère cependant, trempée de larmes, frémissante de douleur, car,
sur les tables glorieuses qui s’allaient dresser dans les deux églises
islaises, soixante noms pour le Bourg, quatre-vingt-huit pour le Port,
disaient le martyre d’Yeu, qui avait offert le plus pur de son sang sur
l’autel de la Patrie.