--Ah! cher papa, je vous devine!... Mais êtes-vous donc si pressé de
vous débarrasser de moi, alors que je vous suis rendue depuis quelques
heures seulement?
--Non, certes; cependant il faut tout prévoir... mais voyez la
malicieuse qui cherche un compliment!
Et, pour couper court, l’officier annonça à la vieille servante:
--Rose, Mademoiselle ayant terminé ses études, nous allons quitter
Saint-Denis.
--Loin d’ici, que vous irez, monsieur?
--Très loin, dans une île où m’attend ma maison natale; j’espère que
vous nous y suivrez?
Le visage de la pauvre femme exprima une consternation profonde; ses
doigts secs tremblèrent un peu, au bord du plat qu’elle apportait:
--Oh! faut pas y compter, monsieur, avec tous mes enfants qui
travaillent aux usines alentour... je peux pas quitter le pays... ça me
fera bien de la peine...
Elle sortit très vite, un enrouement soudain voilant sa grosse voix
franche. Yvonne soupira:
--Pauvre Rose, notre départ la chagrine. Combien il est dommage que nous
ne puissions l’emmener!
--Que veux-tu? ma chérie, répondit le commandant, la marche de la vie a
ses rigueurs. Elle nous entraîne dans son tourbillon, comme des fétus:
que lui importe que nous souffrions, ou que nous fassions souffrir?
L’homme s’agite, et Dieu le mène...
--Faisons confiance à la Providence, père.
--Elle nous mène vers mon île un peu lointaine, un peu sauvage, mais
que, je l’espère, tu apprendras à aimer, parce que ce sont ses âpres
falaises, ses horizons magnifiques qui ont fait de moi l’homme que je
fus, que je suis toujours.
--Je l’aimerai tout de suite, père.
Et Yvonne inclina pour une promesse sa tête couronnée de jais ondé, aux
somptueux reflets.
* * * * *
Le capitaine de corvette Louis Hérieau, qui s’était distingué, au long
de sa carrière, par une activité dont l’avaient souvent félicité ses
chefs, ne s’était pas départi de cette qualité en abandonnant le service
de l’État. Trois semaines à peine après l’entretien que nous venons de
rapporter, l’appartement de Saint-Denis se trouvait rendu à son
propriétaire. Une vente avait débarrassé les partants des meubles
auxquels ils ne tenaient point; les autres, dûment emballés, accompagnés
des bibelots exotiques à quoi de chers souvenirs se rattachaient pour
l’officier de marine, étaient partis à destination de Port-Joinville.
Là, ils retrouveraient le mobilier familial qui, depuis des années,
attendait son maître, sous la garde fidèle d’une voisine, la vieille
Nanette, dont le père avait navigué au long cours avec le capitaine
Joseph Hérieau, dans les temps quasi légendaires de la marine à voiles.
Après avoir prié, à Lorient, sur la tombe de la chère disparue, le
commandant et sa fille se dirigèrent eux-mêmes vers Yeu. Plutôt que de
redescendre sur le continent, jusqu’au minuscule embarcadère de
Fromentine, aussi pittoresquement préparé par la nature que mal agencé
par les hommes, l’officier préféra s’arrêter à Saint-Nazaire:
--Six heures de traversée, Vonnette, à bord du courrier mixte qui
dessert les îles, cela ne te fait pas peur?
--Peur, cher papa? Peur de la mer, et auprès de vous? Qu’allez-vous
penser là?
Elle s’était, d’un pas résolu, engagée déjà sur l’étroite planche
réunissant le bateau au quai; instinctivement, elle s’installa à l’avant
du petit vapeur, que commençaient à agiter des trépidations, comme des
frissons courent sous la peau d’un cheval impatient de prendre le
départ. Le commandant admira l’atavisme qui portait cette fille de marin
aux régions qu’avec soin les terriens évitent, parce qu’on y est, plus
qu’ailleurs, exposé aux gifles de l’embrun... et aux fantaisies du
tangage. Puis, comme on avait démarré dans un grincement de chaînes, et
que, déjà, la pointe de Chemoulins apparaissait sur tribord avant,
l’officier s’abandonna à l’émotion qui l’étreignait en retrouvant
l’objet de son ancienne passion, la mer.
Verte ou grise, languissamment assoupie ou mugissante de colère, dans
ses nuits de calme où elle apparaît ocellée d’argent, ou même dans ses
jours de furie qui la montrent drapée d’écharpes glauques, comme elle
avait manqué, la mer, au marin exilé loin de ses bords par amour
paternel! Près de la capitale bruissante, lumière et centre du monde,
combien il s’était senti perdu, plus perdu cent fois qu’il ne serait
dans l’îlot écarté vers quoi l’emportait ce sabot crachotant, à une
allure affligeante de torpilleur moribond!
Accoudé sur la lisse, l’officier regardait l’incessant mouvement de la
mer. Dans les vagues qui se portaient paresseusement au-devant de la
petite carène, qu’elles léchaient avec un friselis soumis et amical,
c’était sa vie qu’il voyait s’évoquer, sa vie d’honneur, de dévouement
et d’aventures. Yvonne, prise elle aussi par la magie du spectacle,
respectait la rêverie de son père; elle ne l’en tira que pour lui
montrer un amoncellement de maisons blanches groupées autour d’un
clocher trapu, bouquet jaillissant d’une île ceinturée d’écume.
--Port-Joinville, sans doute, père?
--Oui, la capitale de l’île; la maison est dans la Grande-Rue, tout
auprès de l’église.
Il disait «la maison», sans autre désignation, car, depuis des années
que sa pensée allait vers elle, c’était véritablement la seule maison
qui existât pour lui; et, quand l’officier arriva devant la petite
grille bordant, sur son muret blanc, la rue rocailleuse, une émotion
contre quoi il se défendit vainement lui serrait la gorge à l’étouffer.
Une vieille femme vint à la rencontre des voyageurs, construisant un
sourire de bienvenue sur sa face osseuse, encadrée par la fanchon noire
des Islaises. Elle avait revêtu son costume de cérémonie, qui, à l’île,
ne se différencie de la noire livrée coutumière qu’en étant plus neuf
qu’elle.
--Salut, commandant, mademoiselle et la compagnie, fit la Vendéenne en
esquissant une révérence empesée.
--Bonjour, ma bonne Nanette; nous voici de retour, et pour toujours,
cette fois.
--Tant mieux, donc! C’est votre fille, bien sûr, cette jolie Parisienne?
--Une Parisienne qui est ravie de devenir Islaise, mère Nanette!
répondit gaiement Yvonne. Montrez-moi vite la maison.
--Tout est ouvert pour faire entrer le soleil. J’ai mis vos meubles en
place, bien rangés contre les murs.
Un sourire éclaira le gracieux visage d’Yvonne, dont les fossettes
riaient avec entrain.
--Dame! cela ne sera peut-être point à votre idée..., fit la vieille
avec une soudaine inquiétude.
--Ne vous tourmentez pas, Nanette, nous nous installerons petit à petit.
C’était une assez grande demeure carrée, basse, étendue, comme il arrive
dans les heureux pays où ni la place ni le soleil ne sont mesurés aux
hommes. Elle se présentait toute blanche, avenante, avec ses lignes
principales relevées en bistre à la mode islaise, qui emploie, pour
cette décoration primitive, une chaux liquide et colorée séchant
instantanément; un jardin qui attendait depuis longtemps des soins
nécessaires la séparait de la grille, et sa façade était chargée d’une
belle vigne, dont les grappes, lourdes de la richesse estivale,
s’arrondissaient déjà au soleil.
Tandis que son père s’attardait aux pièces spacieuses, où dormaient pour
lui des souvenirs qui ne pouvaient éveiller d’écho dans le cœur
d’Yvonne, la jeune fille parcourait la maison, derrière la robe sombre
de Nanette. Elle en aima tout de suite la disposition simple mais
pratique, et les meubles anciens qui paraissaient sourire avec
indulgence, du haut de leurs moulures patinées par le temps, aux caisses
récemment arrivées de Saint-Denis. Et comme l’heure prit son essor au
clocher tout proche, Mlle Hérieau sentit que, tout en étant moins
solennelle que celle de la vieille abbaye royale, la voix de l’église
vendéenne lui souhaitait une bonne et féconde bienvenue, lui promettant
les bénédictions célestes pour l’aider à remplir les tâches qui
l’attendaient dans sa nouvelle existence. Les vibrations du bronze
s’étaient tues, diluées en l’espace. On n’entendait, sur le bourg écrasé
de chaleur, et vidé de ses hommes partis pour la pêche à la sardine, que
la grande voix de la mer encerclant, avec ses bras frais, la petite île,
et qui ronronnait de plaisir à y compter deux captifs de plus.