I
De la grande horloge affairée à mesurer aux humains la fuite du temps,
et qui troue la façade gothique primitive de la basilique de
Saint-Denis, l’angelus du soir s’envola. Il s’envola sonore et grave,
et, porté par la brise, s’en fut jeter son appel de consolation et
d’espoir dans les usines aux vitrages grands ouverts, par cette
étouffante journée de juillet 1913. Le chant des cloches s’épandit sur
le tumulte de la grande ville ouvrière, la sanctifia un instant en
faisant battre, sur son front laborieux, l’aile de la prière; en même
temps, il emplissait de sa voix profonde un appartement tout proche,
dont les fenêtres étaient ouvertes sur la place que borne, en précieux
fond de décor, la façade crénelée de l’église abbatiale.
Nul faste en ce logis, qui pourtant n’était pas la demeure dénonçant une
médiocrité morale autant que matérielle. La coquetterie des rideaux,
l’élégance des coussins révélaient le soin tendre pris par une main--et
un cœur--de femme, pour que, dans ce foyer, l’on pût se plaire; et des
panoplies d’armes étranges, des ivoires asiatiques amoureusement
travaillés, des fétiches sénégalais, pittoresques à force de laideur,
disaient qu’ici se reposait un voyageur ayant longuement couru la
planète, avant que de planter sa tente en face du tombeau de nos rois.
Ce soir-là, des fleurs égayaient la nappe, et la vieille servante
disposait avec soin un double couvert étincelant, sinon de luxe, du
moins de netteté. Lorsque tout fut prêt à son idée, elle avança au seuil
d’un salon minuscule, et annonça, en même temps que le festin, la raison
pour quoi il était donné:
--Monsieur le commandant est servi. Et je me flatte que ça sera un vrai
balthazar, comme ça se doit le jour que Mlle Yvonne a sorti de son
école!
Un joli rire argentin lui répondit, accrochant ses clochettes à la
tenture mauresque qui suffisait presque à garnir la piécette encore
baignée de soleil; Yvonne Hérieau, déployant sa taille souple, entraîna
son père vers la salle à manger.
Ils s’assirent l’un en face de l’autre, comme ils faisaient depuis que
la vraie reine du foyer, la mère d’Yvonne, dormait son dernier sommeil
dans ce cimetière de Lorient, où la mort l’avait couchée du temps que le
lieutenant de vaisseau Hérieau était attaché à la majorité générale.
Avec intensité ils goûtaient la joie de se trouver définitivement
réunis, aujourd’hui que, ses brevets brillamment obtenus, Yvonne venait
de quitter, à dix-huit ans, la maison de la Légion d’honneur; là,
l’orpheline avait fait toute son éducation sous la maternelle direction
de femmes supérieurement distinguées. Et, se souriant en un élan de
mutuelle confiance, ils se regardèrent avec tendresse.
La jeune fille remercia le Ciel une fois de plus pour la robuste
maturité de son père, dont les larges épaules portaient ses
soixante-deux ans avec une aisance de quadragénaire. Bien que l’inaction
pesât fort à l’officier de marine, atteint par la retraite peu après
l’obtention de son quatrième galon, nulle lassitude n’alourdissait le
buste moulé dans une vareuse bleue quasi militaire, rayée d’un fil rouge
à la boutonnière. Et cet homme aux portes de la vieillesse eût presque
semblé un jeune enseigne avec ses yeux clairs et sa barbe bien plantée,
n’était le teint un peu brouillé, décelant, pour des yeux plus exercés
que ceux de sa fille, le paludisme qu’il avait rapporté de Dakar, où il
avait séjourné longtemps. Désireux d’éviter autant que possible tout
souci à son enfant unique, il avait toujours soigneusement caché à
Yvonne les accès, peu fréquents d’ailleurs, de son mal.
Yvonne! elle était la tendresse profonde et sans rivale du veuf, l’objet
sur lequel il avait reporté toutes les forces de son cœur meurtri. Telle
il l’évoquait naguère sur sa passerelle de commandant, par les nuits
calmes où le ciel tend son velum clouté d’or sur le silence noir de la
mer, telle il la voyait aujourd’hui, déjà devenue femme, et à l’aube
radieuse d’une beauté de qui les prochaines années allaient
précieusement épanouir la fleur lumineuse. Brune comme son père, comme
les filles dont l’ascendance sort à la fois de l’océan et de la terre
vendéenne, elle avait un teint éblouissant et un visage à l’expression
aisément un peu hautaine, mais corrigée, dès qu’elle souriait, par deux
mignonnes fossettes qui se creusaient dans les joues au ferme modelé. En
ses yeux, profonds comme des lacs d’eau brune pailletée d’or,
sommeillait l’infini des tendresses futures; et ces dons physiques, qui
à eux seuls eussent valu peu de chose, prenaient toute leur valeur
d’être unis à une riche floraison morale et intellectuelle, dont s’était
félicitée la directrice de la Légion d’honneur en remettant entre les
mains du commandant cette jeune fille, vers laquelle l’inclinait une
toute particulière affection.
Écartant un peu, avec une brume aux cils, l’un des bouquets dont il
avait voulu que, ce soir, sa table fût parée, l’officier exprima la
pensée qui, depuis un moment, l’obsédait:
--Que ta pauvre maman serait heureuse ce soir, mignonne, si elle te
voyait!
--Elle nous voit tous deux du haut du ciel, père, n’en doutez pas.
--Je le crois, j’en suis sûr, ma chérie; cette pensée m’a soutenu au
long du chemin solitaire; elle m’aidera encore dans l’étape nouvelle à
laquelle nous voici parvenus... Car, y as-tu songé, fillette? nous nous
trouvons à un tournant de ta vie, et donc de la mienne.
--C’est vrai, fit gaiement Yvonne, depuis ce matin j’ai cessé d’être
pensionnaire! Votre Vonnette est maintenant une jeune fille du monde,
cher papa!
Un sourire erra parmi la barbe du commandant, qui répondit sur le même
ton:
--Oh! du monde... avec bien peu des avantages que celui-ci prise si
fort, en tout cas!
--Père, les choses sont très bien ainsi: vous verrez comme nous serons
heureux tous les deux!
La vivacité de la réponse satisfit l’officier; il répliqua:
--Oui, Vonnette, je te sais sérieuse, et prête, comme l’était ta mère, à
tous les devoirs que la vie peut requérir de toi. A ce propos,
j’aimerais à te communiquer certain projet auquel je m’arrêterais
volontiers, pour peu qu’il te sourie.
--Je vous écoute, père.
--Tu sais, ma chérie, que j’ai pris cet appartement de Saint-Denis, au
jour de ma retraite, uniquement afin d’être près de toi pendant le temps
de tes études.
--Mais oui, pour m’entourer, à chacune de mes sorties, d’une tendresse
qui m’a été bien chère.
--Euh!... il y avait aussi, de ma part, un peu d’égoïsme! Me vois-tu,
seul, quelque part, comme un vieux loup à l’oreille fendue? En tout cas,
fillette, maintenant que nous avons tiré notre révérence à la noble
maison qui t’a élevée, beaucoup mieux d’ailleurs que je n’aurais su et
pu le faire, une question se pose: tiens-tu beaucoup à demeurer par ici?
Redressant la grâce fragile d’une rose penchée au bord d’un cornet de
cristal, Yvonne affirma, de sa voix chantante où dormaient d’exquises
sonorités un peu graves:
--Je tiens beaucoup, je tiens surtout à assurer votre bonheur autant
qu’il me sera possible, père chéri: j’y prendrai mon unique souci, j’y
trouverai ma joie la plus vive. Et je suis intimement persuadée qu’après
votre existence si active, et habitué comme vous l’êtes aux larges
horizons, vous ne pouvez rencontrer le moindre agrément à vivre à
Paris... ni à Saint-Denis, ajouta la jeune fille avec un sourire.
--Alors?
--Alors, conclut-elle sur un ton de gentille crânerie, je suis prête à
vous suivre quand vous voudrez, où vous voudrez, serait-ce au bout du
monde! en vraie fille de marin que je suis... et, plus simplement, en
fille qui chérit tendrement son père.
M. Hérieau contempla avec une fierté attendrie l’enfant vaillante qui
faisait si bon marché des désirs personnels qu’elle pouvait nourrir, et
s’annonçait prête à vouer sa radieuse jeunesse à réjouir et ensoleiller
l’automne paternel.
--Merci, mon enfant bien-aimée. Au vrai, je n’attendais pas moins de
toi.
Puis l’officier poursuivit, avec un léger tremblement dans la voix,
parce qu’il s’agissait à présent de sa jeunesse à lui, ombre lointaine
qui surgissait à son appel hors des brumes du passé:
--Je possède, t’en souvient-il? une petite maison à Port-Joinville, dans
l’île d’Yeu. Rien d’élégant ni de moderne; mais c’est le vieux toit
familial, où je suis né, où mes parents goûtaient le bonheur l’un par
l’autre, lorsque, entre deux voyages aux antipodes, le capitaine au long
cours Joseph Hérieau se reposait quelques semaines sur le rocher natal.
J’aimerais à y finir mes jours, auprès de la mer sur laquelle j’ai vécu.
--Finir vos jours, père! Oh! les vilaines paroles! Vous me devez encore
bien des années avant que d’y songer.
--Dieu est maître, ma petite, et nous sommes dans Sa main, ce qui est
une douce sécurité. Quoi qu’il en doive être, il me semble que cette
installation à Port-Joinville, à laquelle j’ai mûrement réfléchi, serait
le meilleur parti qu’il convînt de prendre, même pour toi.
--Pour moi! mais je serai bien partout, père, pourvu qu’il me soit donné
de vous entourer de ma tendresse...
--Si, si, chérie, je sais ce que je veux dire, insista le commandant.
Sans doute ce chef-lieu minuscule d’une île perdue ne te semblera pas un
séjour particulièrement séduisant. Cependant il s’y trouve un noyau de
société: plusieurs usiniers, deux médecins, je crois, un notaire; à coup
sûr, des fonctionnaires... Tes qualités, ma chérie, y seront plus
aisément remarquées que dans une grande ville.