Elinor et Maria se promenaient ensemble le matin suivant; la dernière
confia à sa soeur quelque chose, qui, malgré toutes les preuves
qu'elle avait de l'imprudence de Maria et de son manque de raison, la
surprit par l'excès de son extravagance.
Maria lui apprit avec un transport de joie, que Willoughby lui avait
fait présent d'un cheval; c'était une jument charmante qu'il avait
élevée lui-même à Haute-Combe, sa campagne de Sommerset-Shire, et qui
était exactement un cheval de femme, doux, sage, vif et d'une bonne
hauteur. Sans considérer qu'il n'entrait pas dans le plan de sa mère
d'avoir des chevaux, que si elle y consentait en faveur de ce don, il
faudrait en acheter un autre pour un domestique, puis engager un
palefrenier pour en avoir soin, et après tout cela bâtir une écurie
pour le loger, elle avait accepté cet inconcevable présent sans
hésiter, et le dit à sa soeur avec ravissement. Il compte,
ajouta-t-elle, envoyer un de ces jours son jokey en Sommerset-Shire
pour la chercher, et quand elle sera arrivée, nous la monterons tous
les jours, escortées par Willoughby; nous irons tour-à-tour, vous et
moi, car, ma chère Elinor, vous en userez tout comme moi. Imaginez le
délice de galoper dans cette plaine, de grimper à cheval ces
collines.
Elinor souffrait de faire évanouir ce songe de félicité; il le
fallait cependant. Elle rassembla son courage, et tâcha de lui faire
comprendre avec tendresse et raison qu'elle devait y renoncer. Maria
ne voulait d'abord rien entendre; elle avait réponse à tout; elle
était sûre que sa maman n'y ferait nulle objection; un domestique de
plus serait une bagatelle; tout cheval serait bon pour lui, il en
emprunterait au Park, et pour écurie le plus simple hangar serait
suffisant. Alors Elinor essaya d'élever quelques doutes sur
l'inconvenance d'accepter un présent d'un jeune homme, qu'elle
connaissait aussi peu. C'en était trop, et les yeux noirs de Maria
brillèrent d'indignation.
Vous vous trompez, Elinor, dit-elle vivement, en supposant que je
connaisse peu Willoughby; il n'y a pas long-temps il est vrai que je
le vois, mais je le connais plus que qui que ce soit au monde,
excepté vous et maman. Ce n'est ni le temps, ni l'occasion qui
déterminent les liaisons du coeur; c'est uniquement la sympathie,
une disposition réciproque qui entraîne irrésistiblement. Dix ans
sont quelquefois insuffisans pour connaître à fond quelqu'un qu'on
voit tous les jours; et avec d'autres, dix jours, dix heures mêmes
sont plus que suffisantes. Tenez, par exemple, je croirais plutôt me
rendre coupable d'imprudence en acceptant un cheval de mon frère que
de Willoughby. Je connais très-peu John, quoique nous ayons vécu
ensemble des années; mais sur Willoughby mon jugement est formé, et
je le connais comme moi-même.
Elinor crut qu'il était plus sage de ne plus dire un mot sur un sujet
qui tenait si fort à coeur à sa soeur; elle la connaissait assez
pour savoir que là dessus elle n'entendrait pas raison, et
s'affermirait encore plus dans son idée; il lui restait d'ailleurs un
moyen plus sûr de réussir. Maria chérissait sa mère, et dès qu'Elinor
lui eut représenté que madame Dashwood ferait des sacrifices et
s'imposerait à elle-même des privations pour que sa fille chérie eût
ce plaisir, elle y renonça à l'instant, et promit de ne pas même
tenter la bonté de sa mère et de ne pas lui parler de cette offre,
qu'elle refuserait elle-même positivement la première fois qu'elle
verrait Willoughby.
Elle fut fidèle à sa parole, et quand Willoughby vint à la chaumière
le même jour, Elinor (à sa grande satisfaction) entendit Maria lui
exprimer à voix basse tout son regret de ne pouvoir accepter le
cheval qu'il voulait lui donner. Elle lui dit les motifs qui lui
avaient fait changer d'avis, et avec assez de fermeté pour qu'il
n'essayât pas de les détruire; son chagrin cependant fut
très-apparent, et après l'avoir exprimé avec vivacité, il ajouta
aussi à voix basse: Eh bien! Maria, ce cheval est encore à vous,
quoique vous ne puissiez pas vous en servir à présent. Je vous le
garderai jusqu'à ce que vous vouliez le réclamer; quand vous
quitterez Barton pour vous établir dans une plus grande maison, ma
Reine Mab (c'est son nom), vous y recevra.
C'est tout ce que put entendre Elinor; et de la manière dont ces mots
furent prononcés, en nommant _Maria_ par son nom de baptême, elle
jugea leur intimité tout-à-fait décidée, d'un commun accord. De ce
moment elle ne douta pas qu'ils ne fussent engagés l'un à l'autre
pour se marier incessamment, et n'eut pas d'autre surprise,
connaissant leur franchise à tous deux, que de l'apprendre par
hasard.
Emma lui raconta quelque chose le jour suivant qui la confirma
tout-à-fait dans cette idée. Willoughby passa toute la journée avec
elles; pendant que madame Dashwood et Elinor s'habillaient, Emma
resta seule au salon avec lui et Maria, et la petite fine mouche,
sans avoir l'air de les regarder, faisait des observations, qu'elle
communiqua ainsi à sa soeur aînée.--O Elinor! j'ai un grand secret
à vous dire sur Maria; je suis sûre qu'elle se mariera bientôt avec
M. Willoughby.
--Vous avez dit ainsi, Emma, depuis le premier jour que vous l'avez
rencontré sur la colline, et il n'y avait pas une semaine qu'il était
reçu chez nous que vous étiez certaine que Maria portait son portrait
au cou, et quand vous avez un jour tiré malicieusement par derrière
le cordon qui l'attachait, c'était.... la miniature de notre vieux
bon oncle que vous avez mise au jour.
--Oui, c'est vrai; mais à présent c'est tout autre chose; je suis
sûre qu'ils vont bientôt se marier, car il a dans son portefeuille
une grosse boucle des cheveux de Maria.
--Prenez garde, Emma, c'est peut-être les cheveux de quelque grande
tante, de madame Smith.
--Non, non, vous dis-je, c'est bien de Maria; j'en suis bien sûre,
car je les lui ai vu couper. Hier, quand vous et maman sortîtes de la
chambre, il s'approcha tout près d'elle sur le dos de sa chaise; et
ils parlèrent ensemble si bas que je ne pouvais rien entendre, mais
il me semblait qu'il lui demandait quelque chose. Elle secouait ainsi
la tête, comme pour dire non: mais en même temps elle sourit en le
regardant, comme pour dire oui. Alors il prit des ciseaux et coupa
une longue boucle de ses cheveux, de ceux qui retombaient sur sa
nuque; il les baisa plus de vingt fois, et les enveloppant dans une
feuille de papier, il les cacha dans son portefeuille. Qu'avez-vous à
dire à présent, mademoiselle Elinor? n'est-il pas vrai qu'ils sont
engagés?
Il fallut bien croire Emma, et d'autant plus facilement que son
rapport était à l'unisson de ce qu'elle voyait chaque jour; mais la
sagacité de la petite ne s'exerçait pas toujours sur Maria, et la
prudente Elinor n'en fut pas à l'abri. La bonne madame Jennings dont
le plus grand plaisir était de railler et d'embarrasser les jeunes
filles par des questions d'amour, et de découvrir le secret de leur
coeur, attaqua la petite Emma sur le compte de sa soeur aînée. Il
était impossible, dit-elle, qu'étant aussi jolie, elle n'eût pas un
amoureux, et elle avait la plus grande curiosité de savoir son nom.
La petite rougit, et se tournant vers sa soeur: puis-je le nommer,
lui dit-elle? Tout le monde éclata de rire; Elinor même essaya de
rire aussi, mais ce fut un effort pénible. Elle était convaincue
qu'Emma n'avait et ne pouvait avoir en vue qu'Edward Ferrars, dont
elle n'aurait pu entendre le nom sans une émotion qui aurait excité
les railleries de madame Jennings.
Maria sentit vivement aussi ce que sa soeur devait souffrir, mais
elle augmenta plutôt que de diminuer son trouble. Elle rougit
beaucoup aussi et dit en colère à Emma: Rappelez-vous, Emma, que
quelles que soient vos conjectures, vous n'avez pas le droit de les
répéter.
--Je n'ai point de conjectures, répondit la petite; c'est vous,
Maria, qui m'avez appris le nom de l'amoureux d'Elinor.
Les éclats de rire recommencèrent. Emma fut vivement pressée de dire
ce nom; elle s'en défendit: Non, non, Madame, voyez comme Maria est
fâchée; non, je ne veux pas le dire, mais je sais bien qui c'est, et
où il est.
--Oh! pour ce dernier point, mon enfant, j'en sais autant que vous,
dit M. Jennings, c'est à Norland, j'en suis sûre.... Je parie que
c'est le curé de la paroisse!
--Non, non, pas du tout, ce n'est point un curé, je vous assure.
--Non! et bien qu'est-il donc? militaire sans doute.
--Encore moins, il n'est rien du tout.... que l'amoureux d'Elinor.
--Emma, dit Maria en colère, vous savez fort bien que tout cela est
vine invention de votre part, et que cette personne n'est rien sans
doute, puisqu'elle n'existe pas.
--Ah mon Dieu! s'écria Emma, il est donc mort dernièrement, car je
sais fort bien qu'il existait, et que les premières lettres de son
nom étaient un _E_ et une _F_.
Elinor s'était un peu éloignée sous quelque prétexte, mais elle
entendait tout et elle était au supplice. Pour la première fois lady
Middleton lui parut très-aimable en observant qu'il pleuvait
beaucoup, et ramenant l'attention de chacun sur le temps et les
nuages. C'était moins pour obliger Elinor que pour faire cesser un
entretien qui l'ennuyait; mais le colonel Brandon saisit cette idée,
parla de la pluie avec milady, puis de la gentillesse de la petite
Sélina, puis de la bonté du thé, puis de l'élégance du service, et
l'amour d'Elinor fut oublié. Mais il ne lui fut pas facile de se
remettre de son trouble, et jamais elle n'avait mieux senti combien
ce nom l'intéressait.
Dans le cours de la soirée sir Georges proposa une partie de campagne
pour le lendemain; il s'agissait d'aller voir une très-belle terre à
douze mille de Barton, appartenant à un beau-frère du colonel
Brandon. Il était absent, et il avait laissé les ordres les plus
stricts pour que personne n'entrât chez lui que ceux que le colonel
amènerait. Sir Georges vantait excessivement toutes les beautés de
cette maison et des jardins, et sans doute il pouvait en parler, car
depuis dix ans, il y conduisait au moins deux fois, chaque été les
hôtes qu'il avait chez lui. Il y avait entr'autres une immense pièce
d'eau et une grande chaloupe qui devait former un des plus grands
amusemens de la journée. On y porterait des viandes froides, des
vins; on irait en calêche ouverte, en phaéton, en caricle, et chaque
chose fut arrangée pour en faire une vraie partie de plaisir.
Quelques personnes de la compagnie pensaient différemment; la saison
était trop avancée, et le temps trop humide pour aller chercher le
plaisir aussi loin; il avait plu tous les jours pendant la quinzaine;
madame Dashwood était déjà très-enrhumée, et à la prière instante
d'Elinor, elle consentit à n'en pas être et à rester chez elle.