La partie projetée tourna très différemment de ce qu'on avait
imaginé; les uns y voyaient un plaisir parfait, quelques-uns de
l'ennui, d'autres de la fatigue. Il n'y eut rien de tout cela; elle
manqua au moment où on s'y attendait le moins.
A dix heures toute la société était au Parc, où on devait déjeûner
amplement avant le départ. Sir Georges ne se possédait pas de joie.
Il avait plu toute la nuit, mais le temps s'était éclairci sur le
matin, les nuages se dispersaient à l'horison, et le soleil
paraissait. Nous aurons un temps de Dieu, disait-il, et vous verrez
Whitwell dans toute sa gloire. Tout le monde était en train et de
bonne humeur; on était décidé à s'amuser quoiqu'il arrivât, et l'on
se montait en gaîté.
Pendant le déjeûner on apporta les lettres. Il y en avait une pour le
colonel Brandon; il la prit, regarda l'adresse, pâlit et quitta
immédiatement la chambre.
--Qu'est-ce qui arrive à Brandon, dit sir Georges!
Personne ne répondit.
--J'espère qu'il n'a pas reçu de mauvaises nouvelles, dit lady
Middleton; mais il faut que ce soit quelque chose de bien
extraordinaire pour laisser ma table de déjeûner si brusquement.
Dans moins de cinq minutes il rentra.
--Point de mauvaises nouvelles j'espère, lui dit madame Jennings, au
moment où il ouvrit la porte.
--Non, madame, aucune; je vous remercie de votre intérêt.
--Très-vif en vérité. Est-ce d'Avignon! j'espère que votre soeur
n'est pas plus malade!
--Non, madame, ma lettre est de Londres, et c'est simplement une
lettre d'affaires.
--Mais comment se fait-il que la seule écriture vous ait autant
troublé? Venez, venez à côté de moi, cher colonel, racontez-moi ce
que c'est; quelque chose d'intéressant pour vous, j'en suis sûre.
--Ma chère maman, dit lady Middleton, laissez de grace le colonel
achever son déjeûner. Voilà votre tasse, colonel. Il la prit et la
but rapidement sans s'asseoir.--Peut-être est-ce pour vous dire que
votre cousine Fanny se marie? est-cela, dit madame Jennings?
--Non, madame pas du tout.
--Eh bien donc! je sais ce que c'est, et qui vous écrit, colonel;
j'espère qu'elle se porte bien.
--Qui? madame, dit le colonel en rougissant un peu.
--Oh vous savez très-bien de qui je veux parler.
Le colonel impatienté ne répondit pas; il s'adressa à lady
Middleton.--Je suis très-fâché, milady, lui dit-il, d'avoir reçu
cette lettre ce matin; elle m'oblige à partir de suite pour Londres.
--Pour Londres! s'écria madame Jennings: quelle folie, et que peut-on
avoir à faire à Londres dans cette saison.
--C'est moi qui perd le plus, dit-il, en étant forcé de quitter une
société aussi agréable; mais ce qui me chagrine surtout, c'est que je
crains de faire manquer la partie de ce matin, et que ma présence ne
soit absolument nécessaire pour être admis à Whitwell.
Tout le monde fut consterné.
--Mais si vous écriviez un billet à la concierge, M. Brandon, dit
vivement Maria, ne serait-ce pas suffisant?
--Je crains que non mademoiselle.
--Il faut absolument que vous veniez avec nous, s'écria sir Georges;
il n'y a point d'affaire plus importante au monde que de ne pas
déranger une partie sur le point de commencer. Renvoyez votre départ
pour la ville à demain, Brandon; voilà tout.
--Je voudrais que cela me fût possible, dit-il avec fermeté; mais je
ne puis retarder mon départ d'un jour.
--Si vous vouliez seulement nous dire de quoi il est question, dit
madame Jennings, et nous conter votre affaire, nous déciderions si
elle est si pressée ou si vous pouvez rester.
--Vous ne perdrez que cinq ou six heures, dit Willoughby, si vous
vouliez seulement différer jusqu'à notre retour.
--Je ne puis pas perdre seulement une heure, répondit le colonel.
Elinor entendit Willoughby qui disait à voix basse à Maria:--Il est
de ces gens maussades qui ne peuvent supporter une partie de plaisir;
il avait peur de s'enrhumer ou d'être mouillé, j'en suis sûr, et il a
inventé cela pour faire manquer celle-ci. Je voudrais parier
cinquante guinées que cette lettre est de sa main.
--Je n'en doute pas, dit Maria.
--Il n'y a pas moyen de vous persuader, dit sir Georges, quand une
fois vous avez mis quelque chose dans votre tête; je sais cela depuis
long-temps: voyez cependant combien vous nous contrariez.
Le colonel répéta encore tout son chagrin d'en être la cause, mais
déclara que son départ était inévitable.
--Eh bien donc! quand vous reverra-t-on?
--Bientôt j'espère, ajouta lady Middleton, et nous remettrons la
partie de Whitwell à votre retour; j'aurai le temps de tout mieux
arranger.
--Vous êtes très obligeante, madame, mais mon retour est si
incertain, que je n'ose prendre aucun engagement.
--Je vous déclare, dit sir Georges, que si vous n'êtes pas ici à la
fin de la semaine, je vais vous chercher.
--Oui, oui, sir Georges, faites cela, s'écria madame Jennings; vous
saurez alors ce que c'est que cette affaire, et vous me le direz.
On vint avertir le colonel que son cheval était prêt.--Vous n'allez
pas à cheval jusqu'en ville, dit sir Georges?
--Non: seulement jusqu'à la première poste.
--Eh bien! je vous souhaite un bon voyage, entêté que vous êtes;
allons un effort de complaisance; renvoyez ce cheval.
--Je vous jure que cela n'est pas en mon pouvoir.
Il prit congé de toute la compagnie, qui lui rendit son salut avec
humeur, à l'exception d'Elinor qui n'avait pas dit un mot pour le
retenir, et qui le salua avec affection.--N'y a-t-il aucune chance,
mademoiselle Elinor, lui dit-il, de vous voir à Londres cet hiver
avec votre soeur?
--Je crains qu'il n'y en ait point.
--Je vous dis donc adieu pour plus long-temps que je ne voudrais,
dit-il avec émotion. Il lui prit la main qu'il serra doucement, et
fit un simple salut à Maria. Madame Jennings voulait encore le
retenir pour lui faire dire son secret; mais il lui souhaita le
bonjour, et quitta la chambre avec sir Georges.
Les plaintes, les regrets, les lamentations, les reproches, les
sarcasmes, les conjectures, que la politesse avaient retenus,
éclatèrent à la fois dès qu'ils furent sortis, lorsque madame
Jennings fit taire tout le monde en disant: Je crois que j'ai deviné
l'_importante_ affaire qui nous a tous rendus si malheureux.
--Quoi donc? chère dame, qu'est-ce que vous croyez? dites-vite,
s'écria chacun.
--Je suis sûre que c'est pour miss Williams.
--Et qui est miss Williams, demanda Maria?
--Quoi! vous ne connaissez pas miss Williams! vous en avez au moins
entendu parler?
--Pas du tout, je vous jure.
--Eh bien! miss Williams, dit-elle avec un sourire fin, est une
proche parente du colonel, très proche en vérité; je ne veux pas dire
en toute lettre à quel degré pour ne pas blesser les oreilles des
jeunes dames; et baissant un peu la voix, elle dit à Elinor: c'est sa
fille naturelle.
--Vraiment! vous me surprenez.
--Oui, comme je vous le dis, et le colonel l'aime comme ses yeux; je
suis sûre qu'il lui laissera toute sa fortune.
Sir Georges rentra, et se joignit de grand coeur au regret général;
mais il finit par observer que puisqu'on était rassemblé, il fallait
au moins faire tous ensemble quelque chose qui serait peut-être aussi
divertissant. Après quelques consultations, on convint qu'on irait
courir de côté et d'autre, suivant sa fantaisie, pendant quelques
heures, puis qu'on reviendrait dîner au Parc. Lady Middleton trouva
que c'était beaucoup plus convenable que de dîner en plein air.
Elinor fut du même avis par d'autres motifs. Les voitures furent
ordonnées; l'élégant caricle de Willoughby fut prêt le premier. On
comprend qu'il devait conduire Maria, et jamais celle-ci n'avait paru
plus heureuse qu'en se plaçant à côté de lui; et vraiment c'était le
plus beau couple qu'il fût possible de voir. Ils partirent comme
l'éclair et furent bientôt hors de vue, et on n'entendit plus parler
d'eux jusqu'au retour général. Ils étaient partis les premiers, ils
revinrent les derniers. Tous deux paraissaient enchantés de leur
promenade dont ils ne donnèrent aucun détail; ils dirent seulement
que pour rouler plus vîte, ils étaient restés dans la plaine. Les
autres, pour jouir de la vue, s'étaient promenés sur les hauteurs.
Sir Georges avait décidé que pour se consoler du départ du colonel,
on s'amuserait toute la journée, et qu'on danserait après dîner. Il y
avait, outre la compagnie ordinaire, toute la nombreuse famille Carey
de Nerrton. On était vingt personnes à table, ce que sir Georges
remarqua avec grand plaisir. Willoughby prit sa place accoutumée
entre Elinor et Maria. Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient
assis, lorsque madame Jennings se penchant entre Elinor et
Willoughby, prit le bras de Maria, et lui dit, assez haut pour être
entendue de tous deux: Je sais où vous êtes allés ce matin, miss
Maria; je l'ai découvert malgré tous vos beaux mystères. Maria rougit
et dit vivement: Où donc, Madame?
--Ne saviez-vous pas, dit Willoughby, que nous nous étions promenés
dans mon caricle?
--Oui, oui, Monsieur, je le savais bien, mais j'étais décidée de
savoir aussi où ce caricle vous avait menés, et je le sais. J'espère,
miss Maria, que votre future maison est de votre goût? Elle est à mon
gré une des plus grandes et des plus belles que je connaisse, et
quand je viendrai vous voir, j'espère que je la trouverai bien
arrangée et meublée de neuf. Les meubles actuels sont trop antiques,
n'est-ce pas? c'est la seule chose à quoi j'aie trouvé à redire quand
j'y fus il y a six ans, et vous ne les aurez pas trouvés en meilleur
état ce matin.
Maria se détourna en grande confusion. Madame Jennings rit aux
éclats, et conta ensuite à Elinor qu'elle avait chargé sa
femme-de-chambre Betty, adroite autant que gentille, de savoir du
jockey de M. Willoughby où son maître avait conduit miss Dashwood, et
qu'ainsi elle avait appris positivement qu'il l'avait menée au
château d'Altenham, et qu'ils avaient passé toute la matinée à se
promener dans la maison et dans les jardins.
Elinor pouvait à peine le croire; il lui semblait également inouï à
M. Willoughby de l'avoir proposé et à Maria d'avoir consenti d'aller
dans la maison où vivait une femme respectable, qu'elle ne
connaissait point, et chez qui elle ne pouvait être admise.
Aussitôt qu'on fut sorti de table, elle prit sa soeur à part et le
lui demanda, et à sa grande surprise, elle trouva que tout ce que
madame Jennings avait dit était exactement vrai. Maria était
tout-à-fait revenue de son premier moment de trouble, et se fâcha
presque de ce que sa soeur en doutait.
--Qu'est-ce qui vous étonne donc, Elinor, lui dit-elle? pourquoi
serais-je pas allée voir Altenham, puisque j'en avais une si bonne
occasion? ne vous ai-je pas entendue dire vous-même que vous en
auriez grande envie?--Oui, Maria, mais j'aurais attendu que madame
Smith n'y fût plus ou voulût m'y recevoir, et je n'y serais surtout
pas allée seule avec M. Willoughby.
--M. Willoughby est cependant la seule personne qui ait quelque droit
de m'y introduire, et qui puisse me montrer en détail la maison et
les jardins. Son caricle ne contient que deux places, et je ne
pouvais avoir personne avec moi. Je vous assure, Elinor, que dans
toute ma vie je n'ai passé une plus délicieuse matinée.
--Il est fâcheux, reprit doucement Elinor, que le plaisir et la
convenance n'aillent pas toujours ensemble.
--Au contraire, Elinor, cela vaut beaucoup mieux, et ce que vous
dites est la plus forte preuve en ma faveur. Si j'avais blessé le
moins du monde les convenances ou la décence, j'en aurais eu le
sentiment: vous m'accorderez j'espère qu'on sent toujours quelque
chose de pénible quand on fait ce qui n'est pas bien, et avec cette
conviction je vous assure que je n'aurais eu nul plaisir.
--Mais, ma chère Maria, dit Elinor avec une extrême tendresse, ne
pensez-vous pas aussi qu'un sentiment plus vif encore peut aveugler?
vous vous êtes déja trop exposée peut-être à de malicieuses
remarques; ne commencez-vous pas à vous douter que vous y avez
peut-être donné lieu, et votre promenade peut les augmenter? Madame
Jennings......
--Madame Jennings et ses sottes railleries, interrompit Maria, me
sont très-indifférentes; tout le monde, et vous-même Elinor, vous y
êtes sans cesse exposés; je n'attache pas plus de prix à sa censure
qu'à son approbation. Je n'ai point du tout le sentiment d'avoir fait
quelque chose de mal en me promenant dans les jardins de madame
Smith, ou en voyant sa maison; elle doit un jour appartenir à M.
Willoughby, et.....
--Lors même qu'elle devrait aussi vous appartenir, dit Elinor, cela
ne justifie point ce que vous avez fait.
Maria rougit beaucoup, mais plutôt de plaisir que de peine, et après
quelques minutes de silence elle passa un bras autour de sa soeur,
et lui dit avec son charmant sourire: peut-être, Elinor, ai-je fait
une étourderie en allant à Altenham, pardonnez-la moi, je ne puis
m'en repentir, M. Willoughby avait la passion de me le montrer, et
c'est une charmante habitation je vous assure: il y a surtout un
petit salon au premier étage, précisément comme il le faut pour un
établissement de tous les jours. Lorsqu'il sera meublé avec élégance,
il sera délicieux; il est situé à l'angle de la maison, et il y a
deux vues différentes, d'un côté sur le boulingrin, et au-delà sur un
beau grand bois; de l'autre côté c'est l'église et le village, et
derrière, cette belle colline que nous avons si souvent admirée.
Encore n'ai-je pas vu le salon à son avantage, les meubles sont si
antiques! mais, comme dit Willoughby, avec quelques centaines de
guinées nous en ferons..... on peut en faire la plus charmante
chambre d'été de toute l'Angleterre.
Ainsi finit le sermon d'Elinor; elle ne dit plus rien, et Maria
allait continuer sa description d'Altenham avec le même feu, quand
elles furent appelées pour la danse. C'était Willoughby; elle lui
donna la main, et dansa toute la soirée avec lui sans se rappeler un
mot de ce que lui avait dit sa soeur.