CHAPITRE XI.

Lorsque mesdames Dashwood vinrent s'établir dans ce qu'on appelait

(improprement il est vrai) une chaumière, elles ne s'attendaient

guère qu'elles y trouveraient presque les plaisirs de la ville, ou du

moins assez d'engagemens et de visites pour qu'il leur restât trop

peu de temps à donner à des occupations sérieuses; c'est cependant ce

qu'il leur arriva. Dès que Maria fut rétablie, les plans d'amusement

de sir Georges commencèrent avec une grande activité. Des bals à la

maison du Park, des parties sur l'eau, des courses à cheval ou en

caricle, se succédèrent sans interruption. Un très-beau mois

d'octobre favorisait les promenades du matin; on revenait dîner chez

lady Middleton, et la danse, le jeu, la musique remplissaient les

soirées. Willoughby ne manquait pas l'occasion de s'y rencontrer, et

l'aisance, la familiarité que sir Georges établissait dans ses

parties étaient exactement calculées pour augmenter l'inclination

réciproque qui s'établissait entre lui et Maria, pour leur faire

remarquer encore davantage leur perfections mutuelles, le rapport de

leurs goûts et de leurs talens, et la préférence décidée qu'ils

s'accordaient l'un à l'autre. Elinor n'était pas du tout surprise de

leur attachement; elle aurait voulu seulement qu'ils l'eussent un peu

moins manifesté, et deux ou trois fois elle usa doucement de ses

droits réunis de soeur aînée et d'amie pour adresser à ce sujet

quelques tendres exhortations à Maria et lui faire sentir la

nécessité de prendre de l'empire sur elle-même. Mais Maria détestait,

abhorrait la dissimulation; elle la regardait comme une fausseté

impardonnable, et cacher des sentimens qui n'avaient rien en

eux-mêmes de condamnable, lui paraissait non-seulement un effort

inutile, mais une ridicule prétention de la raison opposée à

l'élévation des sentimens. Willoughby pensait de même, et leur

conduite à tout égard montrait clairement leur opinion. Quand il

était présent, elle n'avait des yeux que pour lui; tout ce qu'il

faisait était juste; tout ce qu'il disait était charmant. Si dans la

soirée on jouait aux cartes, elle ne s'intéressait qu'à son jeu; si

on dansait, il était son partner pour toute la soirée, et s'ils

étaient obligés de se séparer une ou deux contredanses, ils tâchaient

au moins d'être près l'un de l'autre. Lorsqu'on ne dansait pas ils

étaient toujours et toujours à causer dans un coin du salon; si on se

promenait c'était lui qui la conduisait dans son caricle. Une telle

conduite excitait comme on le comprend les railleries de toute la

société, mais ils s'en embarrassaient fort peu, et cherchaient plutôt

à les provoquer.

Madame Dashwood au lieu de gronder sa fille comme elle l'aurait dû,

et de la retenir au moins par l'obéissance, puisque la raison n'avait

pas de prise sur elle, partageait tous ses sentimens avec une chaleur

presque égale à celle de Maria. Elle avait un de ces coeurs qui

n'ont point d'âge et ne vieillissent jamais. Tout cela lui paraissait

la conséquence très-naturelle d'une forte inclination entre deux

jeunes gens vifs et sensibles qui se rendaient mutuellement justice.

Au lieu de retenir Maria, elle renchérissait sur l'éloge de

Willoughby; elle le comparait à feu son époux, et sa fille à

elle-même dans le temps de leurs amours. Ah! comme c'était pour Maria

le temps du bonheur! Qu'on se rappelle le charme d'une première

passion, de ce sentiment si nouveau, si ardent qui s'empare de l'ame

entière, et celle de Maria était formée pour l'éprouver dans toute sa

force. Aussi s'attacha-t-elle à Willoughby mille fois davantage qu'à

sa propre existence. Elle le voyait à chaque instant sans remords,

sans contrainte, puisque c'était sous les yeux de sa mère, qui

l'approuvait, et que toutes les deux trouvaient de jour en jour de

nouveaux motifs de l'aimer davantage. Norland et Sussex, et toute sa

vie passée étaient effacés de sa mémoire; elle n'existait plus qu'en

Devonshire, et pour son adoré Willoughby.

La pauvre Elinor n'était pas aussi heureuse; son coeur ne goûtait

pas le même bonheur. Il était encore à Norland, et rien autour d'elle

ne pouvait remplacer ce qu'elle y avait laissé. Ce n'était assurément

ni lady Middleton, ni madame Jennings qui pouvaient la dédommager des

entretiens dont elle gardait un si tendre souvenir. La dernière, il

est vrai, était une excellente femme, mais une parleuse éternelle; et

comme au premier instant Elinor était devenue sa favorite, c'était

toujours à elle qu'elle adressait ses discours. Elle lui avait déjà

raconté son histoire cinq ou six fois; Elinor savait toutes les

particularités de son mariage et de celui de ses filles, tous les

détails de la maladie de monsieur Jennings, tout ce que le pauvre

cher homme lui avait dit en mourant, etc. Lady Middleton plaisait

mieux à Elinor, mais elle eut bientôt remarqué qu'elle ne parlait

pas, parce qu'elle n'avait rien à dire, et que ce calme, qui d'abord

allait assez bien à sa belle physionomie et lui donnait un grand air

de décence et de retenue, n'était qu'un manque total d'idées et de

sentimens. On restait toujours avec elle au même point; et depuis sa

première visite à la chaumière, toujours également froide et polie,

leur liaison ne s'était pas avancée d'une ligne. Elle disait

aujourd'hui ce qu'elle avait dit hier, et presque dans les mêmes

termes; son insipidité était invariable, son humeur était toujours la

même. Quoiqu'elle ne s'opposât point aux parties de son mari, qu'elle

veillât à ce que tout fût dans les règles, et que ses deux plus

grands enfans fussent toujours avec elle, elle ne paraissait y

prendre aucun plaisir, mais aussi n'en recevoir aucune peine. Elle ne

s'ennuyait ni ne s'amusait; il lui était égal d'être là ou ailleurs;

elle était avec son mari et sa mère, de même qu'avec les étrangers,

et sa présence ajoutait si peu de chose à la société, qu'on aurait

oublié qu'elle était là, si des enfans bruyans et gâtés n'avaient pas

été autour d'elle. Ce n'était donc pas une ressource pour Elinor, et

de toutes leurs nouvelles connaissances, le colonel Brandon était le

seul qui excitât en elle l'intérêt de l'amitié, et avec qui elle pût

s'entretenir avec plaisir. Willoughby lui était indifférent. Elle le

trouvait assez aimable; mais il l'était rarement pour elle; toutes

ses attentions, tous ses propos s'adressaient à Maria. Cette dernière

laissait, il est vrai, le colonel Brandon entièrement à sa soeur.

Il trouvait sans doute dans l'aimable entretien d'Elinor quelque

consolation de la parfaite indifférence de celle qui, malgré lui,

occupait son coeur et sa pensée; mais cette indifférence redoublait

sa tristesse habituelle, et sa conversation n'était rien moins que

gaie. Elinor le plaignait sincèrement, d'autant qu'elle avait lieu de

croire que ce n'était pas la première fois qu'il était malheureux en

amour. Un soir, pendant que tous les autres dansaient, ils voulurent

se reposer, et s'assirent à côté l'un de l'autre. Les yeux du colonel

étaient fixés sur Maria, qui dansait avec Willoughby. Il dit avec un

triste sourire: votre soeur, à ce qu'on m'assure, n'approuve pas

les seconds attachemens; elle pense qu'on ne doit aimer qu'une fois.

--Oui, répliqua Elinor, ses opinions sont un peu romanesques.

--Ou plutôt, à ce que j'imagine, elle croit qu'un second attachement

ne peut pas exister.

--Je crois que c'est-là son idée; mais comment ne réfléchit-elle pas

sur le caractère de notre bon père qui s'est marié deux fois par

inclination. Elle est encore bien jeune, et se fait des illusions;

dans quelques années ses opinions seront établies sur des bases plus

réelles: alors il sera plus aisé de les définir et de les justifier;

à présent je lui en laisse le soin.

--Oui, dit le colonel, c'est probablement ce qui arrivera; cependant

il y a quelque chose de si aimable dans les préjugés d'un jeune

coeur, qu'on est presque fâché du moment où il y renonce pour

adopter les opinions générales.

--Je ne puis être de votre avis, dit Elinor; il y a des inconvéniens

dans la manière de voir et de sentir de Maria que tous les charmes de

l'enthousiasme et de l'ignorance du monde ne peuvent compenser. Son

système a le funeste effet de nourrir son esprit de chimères qui

l'égarent, et qui la rendront malheureuse quand la triste réalité les

dissipera. Plus de vraie connaissance du monde lui serait à ce que je

crois bien avantageuse.

Le colonel resta un moment en silence, puis il reprit avec un peu

d'émotion dans la voix: est-ce que votre soeur ne fait aucune

distinction dans ses objections contre un second attachement? Est-ce

que ceux qui ont été malheureux dans un premier choix, ou par

l'inconstance de son objet, ou par l'entraînement des circonstances

doivent rester indifférens tout le reste de leur vie!

--Je vous assure, colonel, répondit Elinor, que je ne connais pas son

système en détail, je sais seulement que je ne lui ai jamais entendu

admettre qu'un second amour pût être pardonnable.

--Ainsi, dit-il, il faudrait un changement total dans ses idées....

Mais non, non, je ne le désire pas. Quand les idées romanesques d'un

jeune esprit sont forcées de s'évanouir, combien souvent sont-elles

remplacées par des principes trop communs hélas! dans le monde, et

trop dangereux. J'en parle d'après l'expérience. J'ai connu une jeune

dame qui ressemblait extrêmement à votre soeur en tout point; même

chaleur de coeur; même vivacité d'esprit; elle pensait et jugeait

comme elle, et par un changement forcé, par une série de

circonstances malheureuses..... Ici il s'arrêta soudainement, comme

s'il avait pensé qu'il en disait trop, et donna lieu ainsi à des

conjectures, qui sans cela ne seraient jamais entrées dans la tête

d'Elinor. Cette dame n'aurait nullement excité ses soupçons, mais le

trouble visible du colonel, son interruption convainquit mademoiselle

Dashwood que ce qui la concernait était un triste secret, et de là

elle fut conduite naturellement à croire que l'émotion du colonel en

parlant d'elle était relative à un tendre souvenir. Elle se tut, et

ne lui fit aucune question. Avec Maria cela n'aurait pas fini ainsi:

l'histoire entière se serait achevée dans son active imagination, si

elle n'avait pu en obtenir la confidence, comme la plus mélancolique

histoire d'un amour malheureux.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 1) · 第 29 / 40 题