Lorsque mesdames Dashwood vinrent s'établir dans ce qu'on appelait
(improprement il est vrai) une chaumière, elles ne s'attendaient
guère qu'elles y trouveraient presque les plaisirs de la ville, ou du
moins assez d'engagemens et de visites pour qu'il leur restât trop
peu de temps à donner à des occupations sérieuses; c'est cependant ce
qu'il leur arriva. Dès que Maria fut rétablie, les plans d'amusement
de sir Georges commencèrent avec une grande activité. Des bals à la
maison du Park, des parties sur l'eau, des courses à cheval ou en
caricle, se succédèrent sans interruption. Un très-beau mois
d'octobre favorisait les promenades du matin; on revenait dîner chez
lady Middleton, et la danse, le jeu, la musique remplissaient les
soirées. Willoughby ne manquait pas l'occasion de s'y rencontrer, et
l'aisance, la familiarité que sir Georges établissait dans ses
parties étaient exactement calculées pour augmenter l'inclination
réciproque qui s'établissait entre lui et Maria, pour leur faire
remarquer encore davantage leur perfections mutuelles, le rapport de
leurs goûts et de leurs talens, et la préférence décidée qu'ils
s'accordaient l'un à l'autre. Elinor n'était pas du tout surprise de
leur attachement; elle aurait voulu seulement qu'ils l'eussent un peu
moins manifesté, et deux ou trois fois elle usa doucement de ses
droits réunis de soeur aînée et d'amie pour adresser à ce sujet
quelques tendres exhortations à Maria et lui faire sentir la
nécessité de prendre de l'empire sur elle-même. Mais Maria détestait,
abhorrait la dissimulation; elle la regardait comme une fausseté
impardonnable, et cacher des sentimens qui n'avaient rien en
eux-mêmes de condamnable, lui paraissait non-seulement un effort
inutile, mais une ridicule prétention de la raison opposée à
l'élévation des sentimens. Willoughby pensait de même, et leur
conduite à tout égard montrait clairement leur opinion. Quand il
était présent, elle n'avait des yeux que pour lui; tout ce qu'il
faisait était juste; tout ce qu'il disait était charmant. Si dans la
soirée on jouait aux cartes, elle ne s'intéressait qu'à son jeu; si
on dansait, il était son partner pour toute la soirée, et s'ils
étaient obligés de se séparer une ou deux contredanses, ils tâchaient
au moins d'être près l'un de l'autre. Lorsqu'on ne dansait pas ils
étaient toujours et toujours à causer dans un coin du salon; si on se
promenait c'était lui qui la conduisait dans son caricle. Une telle
conduite excitait comme on le comprend les railleries de toute la
société, mais ils s'en embarrassaient fort peu, et cherchaient plutôt
à les provoquer.
Madame Dashwood au lieu de gronder sa fille comme elle l'aurait dû,
et de la retenir au moins par l'obéissance, puisque la raison n'avait
pas de prise sur elle, partageait tous ses sentimens avec une chaleur
presque égale à celle de Maria. Elle avait un de ces coeurs qui
n'ont point d'âge et ne vieillissent jamais. Tout cela lui paraissait
la conséquence très-naturelle d'une forte inclination entre deux
jeunes gens vifs et sensibles qui se rendaient mutuellement justice.
Au lieu de retenir Maria, elle renchérissait sur l'éloge de
Willoughby; elle le comparait à feu son époux, et sa fille à
elle-même dans le temps de leurs amours. Ah! comme c'était pour Maria
le temps du bonheur! Qu'on se rappelle le charme d'une première
passion, de ce sentiment si nouveau, si ardent qui s'empare de l'ame
entière, et celle de Maria était formée pour l'éprouver dans toute sa
force. Aussi s'attacha-t-elle à Willoughby mille fois davantage qu'à
sa propre existence. Elle le voyait à chaque instant sans remords,
sans contrainte, puisque c'était sous les yeux de sa mère, qui
l'approuvait, et que toutes les deux trouvaient de jour en jour de
nouveaux motifs de l'aimer davantage. Norland et Sussex, et toute sa
vie passée étaient effacés de sa mémoire; elle n'existait plus qu'en
Devonshire, et pour son adoré Willoughby.
La pauvre Elinor n'était pas aussi heureuse; son coeur ne goûtait
pas le même bonheur. Il était encore à Norland, et rien autour d'elle
ne pouvait remplacer ce qu'elle y avait laissé. Ce n'était assurément
ni lady Middleton, ni madame Jennings qui pouvaient la dédommager des
entretiens dont elle gardait un si tendre souvenir. La dernière, il
est vrai, était une excellente femme, mais une parleuse éternelle; et
comme au premier instant Elinor était devenue sa favorite, c'était
toujours à elle qu'elle adressait ses discours. Elle lui avait déjà
raconté son histoire cinq ou six fois; Elinor savait toutes les
particularités de son mariage et de celui de ses filles, tous les
détails de la maladie de monsieur Jennings, tout ce que le pauvre
cher homme lui avait dit en mourant, etc. Lady Middleton plaisait
mieux à Elinor, mais elle eut bientôt remarqué qu'elle ne parlait
pas, parce qu'elle n'avait rien à dire, et que ce calme, qui d'abord
allait assez bien à sa belle physionomie et lui donnait un grand air
de décence et de retenue, n'était qu'un manque total d'idées et de
sentimens. On restait toujours avec elle au même point; et depuis sa
première visite à la chaumière, toujours également froide et polie,
leur liaison ne s'était pas avancée d'une ligne. Elle disait
aujourd'hui ce qu'elle avait dit hier, et presque dans les mêmes
termes; son insipidité était invariable, son humeur était toujours la
même. Quoiqu'elle ne s'opposât point aux parties de son mari, qu'elle
veillât à ce que tout fût dans les règles, et que ses deux plus
grands enfans fussent toujours avec elle, elle ne paraissait y
prendre aucun plaisir, mais aussi n'en recevoir aucune peine. Elle ne
s'ennuyait ni ne s'amusait; il lui était égal d'être là ou ailleurs;
elle était avec son mari et sa mère, de même qu'avec les étrangers,
et sa présence ajoutait si peu de chose à la société, qu'on aurait
oublié qu'elle était là, si des enfans bruyans et gâtés n'avaient pas
été autour d'elle. Ce n'était donc pas une ressource pour Elinor, et
de toutes leurs nouvelles connaissances, le colonel Brandon était le
seul qui excitât en elle l'intérêt de l'amitié, et avec qui elle pût
s'entretenir avec plaisir. Willoughby lui était indifférent. Elle le
trouvait assez aimable; mais il l'était rarement pour elle; toutes
ses attentions, tous ses propos s'adressaient à Maria. Cette dernière
laissait, il est vrai, le colonel Brandon entièrement à sa soeur.
Il trouvait sans doute dans l'aimable entretien d'Elinor quelque
consolation de la parfaite indifférence de celle qui, malgré lui,
occupait son coeur et sa pensée; mais cette indifférence redoublait
sa tristesse habituelle, et sa conversation n'était rien moins que
gaie. Elinor le plaignait sincèrement, d'autant qu'elle avait lieu de
croire que ce n'était pas la première fois qu'il était malheureux en
amour. Un soir, pendant que tous les autres dansaient, ils voulurent
se reposer, et s'assirent à côté l'un de l'autre. Les yeux du colonel
étaient fixés sur Maria, qui dansait avec Willoughby. Il dit avec un
triste sourire: votre soeur, à ce qu'on m'assure, n'approuve pas
les seconds attachemens; elle pense qu'on ne doit aimer qu'une fois.
--Oui, répliqua Elinor, ses opinions sont un peu romanesques.
--Ou plutôt, à ce que j'imagine, elle croit qu'un second attachement
ne peut pas exister.
--Je crois que c'est-là son idée; mais comment ne réfléchit-elle pas
sur le caractère de notre bon père qui s'est marié deux fois par
inclination. Elle est encore bien jeune, et se fait des illusions;
dans quelques années ses opinions seront établies sur des bases plus
réelles: alors il sera plus aisé de les définir et de les justifier;
à présent je lui en laisse le soin.
--Oui, dit le colonel, c'est probablement ce qui arrivera; cependant
il y a quelque chose de si aimable dans les préjugés d'un jeune
coeur, qu'on est presque fâché du moment où il y renonce pour
adopter les opinions générales.
--Je ne puis être de votre avis, dit Elinor; il y a des inconvéniens
dans la manière de voir et de sentir de Maria que tous les charmes de
l'enthousiasme et de l'ignorance du monde ne peuvent compenser. Son
système a le funeste effet de nourrir son esprit de chimères qui
l'égarent, et qui la rendront malheureuse quand la triste réalité les
dissipera. Plus de vraie connaissance du monde lui serait à ce que je
crois bien avantageuse.
Le colonel resta un moment en silence, puis il reprit avec un peu
d'émotion dans la voix: est-ce que votre soeur ne fait aucune
distinction dans ses objections contre un second attachement? Est-ce
que ceux qui ont été malheureux dans un premier choix, ou par
l'inconstance de son objet, ou par l'entraînement des circonstances
doivent rester indifférens tout le reste de leur vie!
--Je vous assure, colonel, répondit Elinor, que je ne connais pas son
système en détail, je sais seulement que je ne lui ai jamais entendu
admettre qu'un second amour pût être pardonnable.
--Ainsi, dit-il, il faudrait un changement total dans ses idées....
Mais non, non, je ne le désire pas. Quand les idées romanesques d'un
jeune esprit sont forcées de s'évanouir, combien souvent sont-elles
remplacées par des principes trop communs hélas! dans le monde, et
trop dangereux. J'en parle d'après l'expérience. J'ai connu une jeune
dame qui ressemblait extrêmement à votre soeur en tout point; même
chaleur de coeur; même vivacité d'esprit; elle pensait et jugeait
comme elle, et par un changement forcé, par une série de
circonstances malheureuses..... Ici il s'arrêta soudainement, comme
s'il avait pensé qu'il en disait trop, et donna lieu ainsi à des
conjectures, qui sans cela ne seraient jamais entrées dans la tête
d'Elinor. Cette dame n'aurait nullement excité ses soupçons, mais le
trouble visible du colonel, son interruption convainquit mademoiselle
Dashwood que ce qui la concernait était un triste secret, et de là
elle fut conduite naturellement à croire que l'émotion du colonel en
parlant d'elle était relative à un tendre souvenir. Elle se tut, et
ne lui fit aucune question. Avec Maria cela n'aurait pas fini ainsi:
l'histoire entière se serait achevée dans son active imagination, si
elle n'avait pu en obtenir la confidence, comme la plus mélancolique
histoire d'un amour malheureux.