CHAPITRE X.

L'ange gardien de Maria (comme Emma appelait avec plus d'élégance que

de précision M. Willoughby) arriva de bonne heure le matin suivant.

Il fut reçu par madame Dashwood avec plus que de la politesse; elle y

mit une forte nuance d'affabilité, et sa reconnaissance, et le

témoignage que sir Georges lui avait rendu, se réunissaient en sa

faveur. De son côté il put s'assurer pendant cette visite de tout le

mérite de la famille dans laquelle le hasard l'avait introduit.

Manières nobles, esprit, bonté, affection mutuelle; tout s'y trouvait

réuni. Quant à leurs charmes personnels, il n'avait pas eu besoin

d'une seconde visite pour en être convaincu, et c'est ici le moment

de tracer en peu de mots le portrait de la mère et des trois

soeurs.

Madame Dashwood avait été charmante, sans être ce qu'on appelle une

beauté. C'était une brune, claire, des yeux bruns, des traits qui

n'avaient d'abord rien de remarquable, mais dont chacun avait son

attrait particulier, et cet accord qui fait le charme d'une

physionomie. La sienne était très-mobile; tout ce qui se passait dans

son ame s'y peignait à l'instant. Ses yeux étaient pleins

d'expression, et son sourire annonçait la bienveillance et la bonté.

Sa taille était moyenne et bien prise; à quarante ans elle avait

conservé cet avantage et elle marchait aussi bien, aussi légèrement

que ses filles. En la voyant de loin on l'aurait prise pour leur

soeur; mais de près on s'apercevait que ce visage agréable encore,

était flétri par des impressions vives, et que ses yeux, un peu

éteints, avaient versé bien des larmes.

Elinor avait les cheveux, les cils, les sourcils de la même teinte

que ceux de sa mère, c'est-à-dire, châtains bruns, mais elle avait

ainsi que son père, les yeux d'un beau bleu foncé, et son regard

était plein de douceur et de sensibilité; une belle peau, peu colorée

sans pâleur, et tous les traits réguliers. Elle était petite, et sa

figure pleine de grace était remarquablement jolie; tous ses

mouvemens étaient doux et moëlleux.

Maria était beaucoup plus frappante de beauté, quoique ses traits ne

fussent pas aussi corrects que ceux de sa soeur; mais sa

physionomie était plus animée. Elle était grande, élancée, tous les

détails charmans; le port et le mouvement de sa tête avaient quelque

chose d'enchanteur. Ses cheveux étaient noirs ainsi que ses yeux,

dans lesquels brillaient une vie, une intelligence telle qu'un seul

de ses regards disait toute sa pensée et pénétrait au fond de l'ame.

Son teint était assez brun, mais plus coloré que celui d'Elinor, et

sa peau unie, transparente, lui donnait un éclat singulier. Son

sourire, qui ressemblait à celui de sa mère, avait une expression de

finesse et en même-temps de bonté, qui le rendait irrésistible. Son

front ombragé à demi par ses cheveux et ses sourcils d'ébène était

parfait. Il était impossible de la voir sans s'écrier: Ah! quelle est

belle! quelle charmante créature!

Emma à treize ans promettait d'être aussi bien jolie à dix-huit; elle

était blonde et très-blanche, gaie, vive, légère, naïve, une figure

spirituelle et gracieuse; c'était une délicieuse enfant.

Telles étaient les quatre femmes au milieu desquelles se trouvait le

beau Willoughby; ses yeux allaient de l'une à l'autre, mais

s'attachèrent bientôt tout-à-fait sur Maria. La veille, sa souffrance

et plus encore son embarras l'avaient empêchée de paraître à son

avantage, à peine avait-elle osé regarder celui qui venait de la

porter dans ses bras; mais ce jour-ci rassurée par l'accueil qu'il

recevait de sa mère, par sa propre reconnaissance, par ce qu'elle

avait appris de lui, elle reprit sa vivacité, son aisance naturelle.

Elle lui parla, elle l'écouta, et put bientôt se convaincre par

elle-même qu'il avait l'usage du monde, le ton parfait, qu'il

unissait la politesse à la franchise, la douceur à la vivacité; et

quand elle l'entendit déclarer qu'il aimait la musique _avecpassion_,

alors ses beaux yeux brillèrent de tout leur éclat, et il put y lire

la permission de profiter du voisinage et de revenir souvent sans avoir

besoin de prétexte.

Avec Maria il n'y avait qu'à nommer un de ses amusemens favoris pour

la faire parler avec enthousiasme; elle ne pouvait pas rester froide

et silencieuse, et ne mettait ni timidité, ni réserve dans ses

discussions, qu'elle savait rendre très-intéressantes. Dès qu'elle

eût découvert que Willoughby avait les mêmes goûts, et que leur

passion de musique et de danse était mutuelle, leur entretien

s'anima, et ils se trouvèrent penser sur tous les points exactement à

l'unisson, porter les mêmes jugemens sur les compositeurs, sur les

différentes danses, et ce sujet fut long-temps inépuisable.

Encouragée par ces rapports à pousser plus loin son examen, elle

parla de littérature et de ses auteurs favoris, et retrouva encore la

même sympathie. Leur goût était exactement semblable: les mêmes

livres, les mêmes passages les avaient frappés, ou s'il y avait

quelque légère différence, si quelque objection s'élevait, c'était

seulement pour que Maria pût déployer son éloquence irrésistible. Il

aurait fallu qu'un jeune homme de vingt-cinq ans fût bien insensible,

pour ne pas céder à la force des argumens sortis d'une aussi belle

bouche, et accompagnés d'un regard qui portait la conviction au

coeur. Willoughby finissait par acquiescer à toutes ses décisions,

partager son enthousiasme, et long-temps avant la fin de la visite,

ils conversaient avec la familiarité d'une ancienne connaissance.

Fort bien, Maria, dit Elinor, aussitôt qu'il les eut laissées, pour

une matinée vous êtes bien avancée dans vos découvertes sur notre

nouveau voisin. Vous avez déjà pénétré son opinion sur toutes les

matières importantes; vous savez ce qu'il pense de Shakespear, de

Cowper, de Scott; vous êtes certaine qu'il apprécie ces auteurs comme

il le doit, qu'il sent comme vous leurs beautés; vous avez reçu

l'assurance de son admiration pour Pope, pour Milton: mais si notre

connaissance avec M. Willoughby doit se prolonger, je suis un peu en

peine de vos entretiens. A la manière dont vous y allez dès le

premier jour, vous aurez bientôt épuisé tous les sujets; une visite

suffira pour lui faire expliquer ses sentimens sur la peinture, une

autre sur l'amour et le mariage, et vous n'aurez plus rien à lui

demander.

Elinor, s'écria Maria, êtes-vous sincère, êtes-vous juste?

Croyez-vous donc mes idées si bornées? mais non, j'entends ce que

vous voulez dire; ma grave Elinor, ma raisonnable soeur trouve que

j'ai été trop à mon aise, trop franche, trop heureuse! j'ai manqué,

sans doute, au decorum, j'ai été ouverte et sincère quand je devais

être réservée, maussade, ennuyeuse et hypocrite. Si je n'avais parlé

à M. Willoughby que du temps, des chemins, de la vue, et que je

n'eusse ouvert la bouche que toutes les dix minutes, ce reproche

m'aurait été épargné.

Mon cher amour, dit madame Dashwood, vous ne devez pas être fâchée

contre Elinor; c'est un badinage. Je la gronderais moi-même si elle

était capable de mal interpréter votre entretien avec notre nouvel

ami: vous avez été tous les deux très-aimables. Maria fut adoucie, et

donna la main à sa mère et à sa soeur. Willoughby de son côté

prouva tout le prix qu'il attachait aux bontés de la famille

Dashwood, en venant les réclamer chaque jour, et souvent deux fois

par jour. Son prétexte fut d'abord de s'informer de l'accident de

Maria, mais avant même que son pied fût guéri, il n'avait plus besoin

de prétexte, et il était reçu comme un intime ami aurait pu l'être.

Maria fut obligée d'être quelques jours sans marcher; cette

contrainte lui eût été insupportable avant sa chute, à présent elle

aurait voulu prolonger son mal, pour ne point sortir et avoir

toujours Willoughby à côté d'elle. Chaque jour, chaque instant il lui

paraissait plus aimable. Beaucoup de connaissances et d'esprit, avec

si peu de prétentions; une imagination si vive et si brillante; une

répartie si prompte; tant de feu dans ses expressions et de

sensibilité dans son coeur; cette exaltation qui colore tous les

objets, et joint à tous ces avantages une figure si belle, si noble,

une physionomie à-la-fois animée et régulière, et un son de voix

enchanteur, etc. etc.: voilà ce que Maria trouvait et répétait en

allant toujours en _crescendo_ d'éloges. Peut-être son pinceau

était-il un peu trop flatteur, mais il est sûr que ce jeune homme

paraissait à tous égards formé pour lui plaire et l'attacher, et

remplissait à merveille cette destination. Sa société devint

peu-à-peu absolument nécessaire au bonheur de Maria et à son

existence. Ils lisaient, ils parlaient, ils chantaient ensemble; son

talent pour la musique égalait presque celui de Maria, et il

déclamait les beaux vers de Cowper, avec cette chaleur, ce sentiment

de la belle poésie, qui manquait si totalement au pauvre Edward

Ferrars.

Madame Dashwood qui ne voyait que par les yeux de sa chère Maria, qui

la trouvait parfaite en tout point, aimait celui qu'elle aimait et

qui avait tant de rapports avec elle; la sage Elinor même le trouvait

très-séduisant, mais ne pouvait s'empêcher de blâmer en lui, ainsi

que dans sa soeur, cette franchise excessive, ou plutôt cette

imprudence qui leur faisaient dire tout ce qu'ils pensaient sur

chaque sujet, sans aucune attention aux personnes et aux

circonstances. Peu importait à Willoughby de blesser ou de contredire

l'opinion des autres, pourvu qu'il flattât celle de l'objet d'une

préférence qu'il déclarait et prouvait hautement, en n'ayant

d'attention que pour Maria, en ne voyant qu'elle seule au milieu du

cercle le plus nombreux. Elinor trouvait à cette conduite un manque

de délicatesse pour celle qu'il préférait et de politesse pour les

autres, qu'elle ne pouvait pas approuver en dépit de tout ce que

Maria pouvait dire pour l'excuser.

Elle commençait à s'apercevoir, la pauvre Maria, qu'elle avait eu

tort à dix-huit ans de désespérer de trouver un homme qui réalisât

ses idées de perfection; Willoughby lui paraissait tout ce que son

imagination pouvait créer de plus accompli. C'était sans doute son

bon ange qui l'avait amené là au moment de sa chute; la sympathie

avait agi sur tous deux au même instant; avant la création du monde,

ils étaient destinés à se rencontrer, à s'aimer, à s'unir pour la

vie; leur mariage était écrit au ciel de tout temps; ce rapport inouï

dans leurs opinions, leurs goûts, leurs sentimens en était la preuve,

et toute sa conduite lui assurait qu'il y pensait sérieusement.

Madame Dashwood aussi, avant que quinze jours se fussent écoulés,

pensa exactement comme sa fille; mais peut-être un peu plus qu'elle

aux richesses dont sir Georges lui avait parlé, et secrètement elle

se félicitait d'avoir obtenu du sort deux gendres tels qu'Edward

Ferrars et Willoughby.

La préférence du colonel Brandon pour Maria, qui avait été sitôt

découverte par ses amis, fut remarquée par Elinor quand tous les

autres cessèrent d'y faire attention. On ne remarqua plus que son

heureux rival, et madame Jennings voyant bien positivement qu'il n'y

avait nul espoir de mariage avec le colonel, l'abandonna

complètement, et dit qu'elle s'était trompée pour la première fois de

sa vie, que le colonel Brandon ne songeait pas à Maria, qu'il était

en effet trop âgé pour elle, que le jeune et charmant Willoughby lui

convenait beaucoup mieux, et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Elinor pensait tout autrement sur le colonel. Elle découvrit

seulement alors que son attachement pour Maria n'était que trop réel.

Le redoublement de sa tristesse, une émotion pénible qu'il cherchait

à cacher, et qui perçait malgré lui quand Maria causait avec

Willoughby; tout confirmait à Elinor qu'il était très-amoureux et

très-malheureux. Quel espoir pouvait avoir un homme de trente-cinq

ans, sombre et silencieux, opposé à un amant de dix ans plus jeune et

vingt fois plus séduisant? elle sentait bien que ce dernier convenait

mieux à Maria sous tous les rapports, mais elle ne pouvait s'empêcher

de plaindre du fond du coeur le colonel, et de désirer qu'il pût

retrouver son indifférence, puisque son amour ne pouvait avoir aucun

succès. Elle l'aimait; et malgré sa gravité et sa réserve, il lui

inspirait un grand intérêt. Ses manières quoique sérieuses étaient

douces, et cette réserve paraissait plutôt être la suite de quelque

peine; que la disposition naturelle de son caractère. Sir Georges

avait insinué quelques mots qui justifiaient ses soupçons, qu'il

avait été malheureux, et d'après cela il lui inspirait du respect et

de la compassion. Peut-être que cette estime et cette tendre pitié

s'augmentèrent par la légèreté avec laquelle Maria et Willoughby

parlaient de lui: parce qu'il n'était ni jeune ni brillant, ils

paraissaient décidés à ne lui trouver aucun mérite.

Le colonel Brandon, disait un jour Willoughby, est précisément de

cette espèce d'homme dont chacun dit du bien et que personne ne

recherche; on est, dit-on enchanté de le voir, et on n'a rien à lui

dire.

--C'est exactement ce que je pense de lui, s'écria Maria. Ne vous en

vantez pas dit Elinor, car c'est une grande injustice. Il est aimé et

hautement estimé par tous les individus de la famille du Park, qui

sont charmés de l'avoir chez eux; et moi je ne le vois jamais sans

désirer de causer avec lui.

--Votre protection, mademoiselle, dit Willoughby, prouve certainement

en sa faveur; mais quant à l'estime des habitans du Park, vous me

permettrez de la prendre plutôt comme un reproche. Celui qui

rechercherait l'approbation de lady Middleton et de madame Jennings,

ne trouverait que l'indifférence de toutes les autres femmes.

--Mais peut-être, dit Elinor, que votre critique, et celle de Maria,

contrebalanceraient le suffrage de lady Middleton et de sa mère: si

leur éloge est une censure, votre censure est peut-être un éloge;

elles ne sont pas plus incapables de discerner le vrai mérite, que

vous êtes injustes et prévenus.

--Je ne reconnais pas votre douceur ordinaire à ce reproche, dit

Maria; le désir de défendre votre protégé, vous rend un peu méchante

avec nous.

--N'êtes-vous pas bien aise, Maria, que je sache défendre mes amis!

Mon protégé (comme vous l'appelez) est à-la-fois sensible et

raisonnable, ce qui a toujours eu un grand attrait pour moi; oui,

Maria, même dans un homme entre trente et quarante. Il a très-bien vu

le monde, il a voyagé avec fruit, il a lu, il a réfléchi. Je l'ai

trouvé très en état de m'instruire sur plusieurs objets; il a

toujours répondu à mes questions avec la politesse et la complaisance

d'un homme bien né et instruit sans pédanterie.

--Oui, oui, s'écria Maria légèrement, il vous a appris que le soleil

des grandes Indes était brûlant, et que les mousquites y sont

insupportables.

--Il me l'aurait dit, sans doute, si je le lui avais demandé; mes

questions n'ont pas eu pour objet ce que je sais déjà.

--Peut être, dit Willoughby, qu'il a été en état de vous parler des

Nababs, des différentes castes, des palanquins, des éléphans, des

femmes de toutes couleurs; c'est un entretien très-touchant,

très-intéressant et très instructif.

--Il n'est du moins pas méchant, dit Elinor. Mais je vous en prie, M.

Willoughby, qu'est-ce que vous a fait le colonel Brandon, et pourquoi

lui donnez-vous des ridicules?

--Moi! en aucune manière; j'ai beaucoup de considération pour lui, je

vous assure; je le regarde comme un homme très-respectable, qui ne

fait de mal à personne, qui a plus d'argent qu'il n'en peut dépenser,

plus de temps qu'il n'en peut employer, et plus d'années qu'il ne

voudrait.

--Ajoutez à ce portrait, dit Maria, qu'il n'a ni génie, ni goût, ni

esprit; que son imagination n'a rien de brillant, ses sentimens point

de chaleur, et sa voix point d'expression.

--Vous décidez ses imperfections en masse avec tant de vivacité, dit

Elinor, que tout ce que je pourrais dire paraîtrait insipide et

froid, comme il vous paraît lui-même; je dirai donc seulement qu'il

est bon, sensible, indulgent, que son esprit est assez orné pour

n'avoir nul besoin de briller en dépréciant l'esprit des autres, et

que son coeur ne le lui permettrait pas.

--Ah! miss Dashwood, s'écria Willoughby, vous en usez mal avec moi;

vous tâchez de me désarmer par la raison, mais vous n'y réussirez

pas. J'ai trois grands motifs de haïr le colonel Brandon, contre

lesquels vous n'avez rien à dire: il m'a menacé de la pluie un jour

que je désirais le beau tems; il a trouvé des défauts dans mon

nouveau caricle, et je n'ai pu le persuader d'acheter ma jument

brune. Vous conviendrez que voilà des griefs impardonnables. Je veux

bien convenir avec vous cependant qu'à tout autre égard, son

caractère est irréprochable; mais en faveur de cet aveu, accordez-moi

de rire quelquefois un peu en parlant de lui avec mademoiselle Maria.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 1) · 第 28 / 40 题