CHAPITRE IX.

La famille Dashwood était actuellement tout-à-fait établie à Barton,

et s'y trouvait mieux de jour en jour. Leur habitation simple et

commode, leur petit jardin, tout ce qui les entourait leur était

devenu familier; et leurs occupations journalières, qui avaient tant

d'attrait pour ces jeunes personnes à Norland, avant la mort de leur

bon père, et qui depuis ce triste événement avaient perdu plus de la

moitié de leur charme, se retrouvaient en entier dans cette demeure.

Elles n'éprouvaient que des sentimens doux et consolans, et la mère

et les trois filles ne cessaient de se féliciter de leur changement

de demeure. Sir Georges Middleton venait les visiter tous les matins,

et n'ayant pas l'habitude de voir sa femme occupée à rien d'agréable

ou d'utile, il ne pouvait assez s'étonner de les trouver toujours à

travailler ou à étudier. Elles n'avaient presque pas d'autres visites

que la sienne; car malgré ses sollicitations réitérées de leur faire

faire connaissance avec tout son voisinage, en leur disant que son

équipage serait toujours à leur service, l'esprit indépendant de

madame Dashwood s'y était absolument refusé, et l'avait emporté même

sur son désir de l'amusement de ses filles. Elle déclara positivement

qu'elle ne verrait que les personnes chez qui elle pourrait aller à

pied en se promenant. Le nombre de celles-là était fort borné, et

même la maison la plus rapprochée de la chaumière, après le park, ne

leur offrait pas de ressource de société. Dans une de leurs

excursions du matin, les jeunes filles avaient découvert, environ à

un mille et demi de la chaumière, dans l'étroite et charmante vallée

d'Altenham, qui suivait celle de Barton, un ancien et respectable

château, qui en leur rappelant celui de Norland, intéressa leur

imagination, et piqua leur curiosité. Elles s'informèrent à qui il

appartenait; elles apprirent avec regret que c'était à une dame âgée,

d'un très-excellent caractère, nommée madame Smith, mais malheureusement

trop infirme pour être en société, qu'elle ne sortait jamais de chez

elle, et n'y recevait personne.

Toute la contrée abondait en promenades délicieuses et variées. La

vallée offrait dans les jours de chaleur des ombrages frais, et de

presque toutes les fenêtres de la maison, l'on voyait des collines

qui invitaient d'aller respirer sur leur sommet un air pur et

vivifiant, et d'aller admirer les plus beaux points de vue. Il avait

plu pendant deux jours, et les habitantes de la chaumière avaient été

retenues chez elles. Dans la matinée du troisième jour, le temps

était encore douteux, mais Maria, ennuyée de la retraite, voulut

faire une promenade: on apercevait quelques rayons de soleil à

travers des nuages pluvieux. Madame Dashwood et Elinor refusèrent de

l'accompagner; l'une préféra ses livres, et l'autre, ses pinceaux, au

danger d'être mouillées. Maria persista, assura que le temps serait

parfait au haut de la colline, et prenant sous le bras sa petite

soeur Emma, toujours en train de courir, elles prirent le chemin de

la colline la plus rapprochée. Elles la montèrent avec gaîté, riant

de la peur de leur maman et de leur soeur Elinor, se félicitant

d'avoir eu plus de courage, admirant comme le ciel devenait bleu,

comme l'herbe et le feuillage étaient verts et rafraîchis, comme un

air agréable soufflait autour d'elles. Non, disait Maria, il n'y a

point au monde de félicité supérieure! Emma, si tu le veux, nous nous

promènerons au moins pendant deux heures.

De tout mon coeur, dit la petite, et je plains bien Elinor et maman

de n'être pas avec nous.

Ainsi s'encourageant l'une l'autre, elles poursuivirent leur route,

quoique le ciel commençât de s'obscurcir, et le vent d'être plus

fort, quand soudainement les nuages réunis au-dessus de leur tête

fondirent en eau, et qu'une averse de grosse pluie tomba sur elles.

Surprises et chagrines, elles s'arrêtèrent; pas un arbre, pas un

abri! Elles étaient alors au-dessus de la colline, et la maison la

plus rapprochée était leur chaumière. Nous serons bientôt en bas, dit

Emma en prenant sa course; on descend bien plus vîte qu'on ne monte:

viens, Maria, prenons le sentier qui mène directement devant notre

porte. Maria s'élance aussi, et dans leur robe blanche, descendant

aussi rapidement, elles devaient ressembler, à quelque distance, aux

boules de neige qui commencent les avalanches. Maria était sur le

point d'atteindre sa soeur, lorsqu'un faux pas sur cette pente

rapide et glissante la fait tomber. Emma la voit à terre, entend son

cri, mais involontairement entraînée par la vîtesse de sa course, il

lui est impossible de s'arrêter pour aller à son secours. Elle arrive

au bas de la colline en sûreté, et court dans la maison, pour que

leur domestique vienne soutenir sa soeur, si par malheur elle ne

peut pas marcher seule.

Un gentilhomme avec un fusil et deux chiens qui le suivaient avait

passé sur la colline, et se trouvait à vingt pas de Maria quand son

accident lui arriva; il jeta son fusil, et courut pour lui aider à se

relever. Elle-même l'avait essayé, mais son pied s'était trouvé

engagé, et elle s'était donné une telle entorse, qu'il lui fût

impossible de rester debout. Elle venait de retomber encore, et

paraissait souffrir beaucoup, quand le chasseur arriva près d'elle.

Il lui offrit ses services; mais voyant que sa modestie refusait ce

que sa situation rendait nécessaire, il l'enleva dans ses bras sans

qu'elle pût s'en défendre, et d'un pas sûr et ferme, quoique très

prompt, il la porta au bas de la colline. La porte de leur jardin

n'était qu'à quelques pas; Emma l'avait laissée ouverte: il y entra,

le traversa rapidement, et suivant immédiatement Emma qui venait

d'arriver et qui ouvrait la porte de la chambre, il y porta Maria, et

ne la quitta que quand il l'eût placée dans un fauteuil.

Elinor et sa mère se levèrent en grande surprise lorsqu'ils

entrèrent, elles ne comprenaient rien à ce qu'elles voyaient. Emma et

le beau jeune homme (car il était jeune et beau) parlaient à la fois:

la douleur de Maria et la confusion de la manière dont elle avait été

amenée lui imposaient silence. Madame Dashwood fit taire Emma, et

l'_ange gardien_ de Maria (car il ressemblait vraiment à un ange), en

demandant excuse de la manière dont il s'était introduit, raconta ce

qui en était la cause, avec tant de grace et de sensibilité, que

l'admiration déjà excitée par une figure d'une beauté remarquable,

redoubla encore par le son de sa voix et par son expression. Quand il

aurait été vieux, laid et d'une figure commune, la reconnaissance de

madame Dashwood aurait été la même pour le service rendu à son enfant

chéri, mais l'influence de la jeunesse, de la beauté, de l'élégance,

donna un intérêt de plus à cette action, et réveilla tous ses

sentimens.

Elle le remercia mille et mille fois, et avec cette douceur, cette

politesse qui régnaient dans toutes ses manières, elle l'invita de

s'asseoir; mais il s'y refusa absolument étant très-mouillé, et

pensant que la malade avait besoin de soins, que sa présence

retardait peut-être. Il prit congé de ces dames; madame Dashwood

n'insista pas, mais le pria de lui faire au moins connaître à qui

elle avait cette obligation. Il répondit que son nom était

Willoughby, et sa demeure actuelle le château d'Altenham, qu'il

espérait qu'on voudrait lui permettre de venir le lendemain

s'informer du pied foulé de mademoiselle Dashwood; ce qui lui fut

accordé avec plaisir. Il partit alors, et, pour se rendre encore plus

intéressant, par des torrens de pluie.

Aussitôt que le pied de Maria fut pansé, et même en le soignant,

l'entretien ne tarit pas sur lui; c'était à laquelle admirerait le

plus sa figure mâle et d'une beauté peu commune, la grace et la

noblesse de son maintien, le choix de ses expressions, sa galanterie

chevaleresque avec Maria, que ses soeurs plaisantèrent un peu sur

son embarras en se voyant enlevée par un être qu'à sa beauté elle

aurait pu prendre pour le chasseur Endémion ou pour Adonis. Elle

l'avait beaucoup moins regardé que les autres; émue, interdite et de

sa chute et de la manière dont elle était revenue chez elle, elle

cachait avec sa main, sur laquelle elle s'appuyait, la rougeur de ses

joues; mais cependant elle l'avait assez vu pour joindre ses éloges à

ceux de sa famille, avec ce feu, cette vivacité qui embellissaient

tous ses discours. Elle avoua que c'était précisément là l'idéal

qu'elle s'était toujours formé d'un héros de roman, et dans son

action quand il l'avait emportée si promptement sans lui donner, ni

se donner à lui-même le temps de la réflexion, il y avait une

rapidité de pensée qui lui plaisait extrêmement. Chaque circonstance

qui lui était relative était intéressante; son nom était bon, sa

résidence dans leur village favori, des chiens remarquablement beaux

aussi dans leur espèce, et qui l'avaient accompagné jusque dans le

salon, lui paraissaient très-attachés, parce que sans doute il était

bon pour eux; enfin Maria trouva bientôt, qu'une veste de chasse

était le costume qui séyait le mieux à un jeune homme. Son

imagination était occupée, ses réflexions agréables, son coeur

doucement agité, et la douleur de son entorse à peine sentie.

Sir Georges vint à la chaumière dès que le premier intervalle de beau

temps lui permit de sortir; il apprit l'accident de Maria qui, avant

qu'on eût achevé de le lui raconter, lui demanda vivement s'il

connaissait un gentilhomme du nom de Willoughby, demeurant à

Altenham.

Willoughby! s'écria-t-il, quoi, ce cher garçon est ici! C'est une

bonne nouvelle; j'irai à Altenham demain, et je l'inviterai à dîner

pour jeudi.

--Vous le connaissez donc beaucoup, dit madame Dashwood?

--Si je le connais! bien sûrement; il vient à Altenham toutes les

années.

--Et quelle opinion avez-vous de lui, sir Georges?

--La meilleure du monde; un excellent garçon, je vous assure. Il

chasse bien, il danse à merveille, et il n'y a pas en Angleterre un

homme qui monte à cheval plus hardiment.

Et c'est là tout ce que vous avez à dire de lui, s'écria Maria

indignée? Sa personne et ses manières sont, il est vrai, au-dessus de

tout éloge, il n'y a qu'à le voir un moment; mais quel est son

caractère quand on le connaît plus intimement? Quels sont ses goûts,

ses talens, son génie? Aime-t-il la littérature, les beaux-arts, la

bonne compagnie?

Sir Georges parut embarrassé. Sur mon ame, dit-il, je ne puis pas

vous répondre un mot sur tout cela; mais je puis vous dire qu'il est

un agréable et bon camarade, et qu'il a les plus jolies petites

chiennes d'arrêt que j'aie vues de ma vie. Les avait-il avec lui

aujourd'hui? Elles sont noires, le museau et les pattes marqués de

feu, une tache blanche au poitrail; deux charmantes petites bêtes,

sur mon honneur.

Il avait des chiens qui sautaient beaucoup autour de lui, dit Maria;

mais elle n'avait pas plus remarqué leur manteau et leur espèce, que

sir Georges le génie et le caractère de leur maître.

Mais qui est-il? dit Elinor. D'où est-ce qu'il vient? A-t-il une

maison à Altenham?

Sur ce point sir Georges pouvait mieux répondre. Il leur dit que M.

Willoughby n'avait aucune propriété dans le comté, qu'il demeurait au

château d'Altenham, chez la vieille dame Smith, qui était sa grande

tante, et dont il devait hériter. Oui, oui, miss Elinor, c'est une

bonne _capture_ à faire, je puis vous l'assurer; et outre cet

héritage, qui ne lui manquera pas, car il fait bien sa cour à la

vieille dame, il possède déjà une très-jolie terre en Sommerset

Shire, et si j'étais à votre place je ne le céderais pas à ma soeur

cadette, en dépit de ses roulades en bas des collines. Que diable!

mademoiselle Maria ne peut pas espérer de garder pour elle seule tous

nos beaux garçons; le colonel Brandon sera jaloux, si vous n'y prenez

garde.

Je ne crois pas, dit madame Dashwood, avec un aimable sourire, que M.

Willoughby soit en danger d'être capturé comme vous dites, par l'une

ou l'autre de mes filles; elles n'ont pas été élevées à cet emploi

dans leur enfance, et n'y entendent rien. Vos _beaux garçons_, de

même que _les riches_ peuvent être fort tranquilles avec nous; je

suis charmée cependant d'apprendre par ce que vous dites, que ce bon

jeune homme est estimable et bien né, et qu'on peut le recevoir.

Oui, oui, reprend sir Georges, c'est un très-bon et très-aimable

garçon. L'automne dernier à un petit bal au Park, je me rappelle

qu'il dansa depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du

matin, sans s'asseoir une seule fois.

--Vraiment, dit Maria avec ses charmans yeux étincelans, et sans

paraître fatigué!

--Lui! Pas du tout; à huit heures du matin il était à cheval pour la

chasse.

--Eh bien! dit Maria, j'aime cela; un jeune homme doit être ainsi.

Quoiqu'il fasse, il doit y être entièrement, sans se lasser, sans se

rebuter. Je suis sûre qu'il ferait de même pour tout, pour ses

affaires, pour ses devoirs.

--Quant à cela je l'ignore, dit sir Georges; mais ce que je vois

clairement, c'est qu'il a fait votre conquête, miss Maria, et que le

pauvre Brandon n'a plus qu'à se retirer.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit Maria avec un peu de

fierté, je déteste cette expression de _conquête_; je ne songe point

à faire des conquêtes, je vous assure, et personne n'a fait la

mienne.

Sir Georges éclata de rire. Que vous le vouliez, ou non, vous en

ferez, lui dit-il, et quelqu'un une fois fera la vôtre. Je vois ce

qui va arriver, je vois très-bien; et il s'en alla en répétant:

Heureux Willoughby! Pauvre Brandon!

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 1) · 第 27 / 40 题