CHAPITRE VIII.

Madame Jennings était veuve d'un homme qui avait fait une grande

fortune dans le commerce; elle en avait eu un ample douaire, et deux

filles riches et jolies, qui furent bientôt mariées. Elle venait de

marier la cadette depuis quelques mois, et n'avait plus rien à faire

que de marier le reste du monde: car selon elle, il n'y avait de

bonheur sur la terre que dans un bon mariage. D'après cette opinion,

et la bonté de son coeur, elle n'était occupée qu'à projeter des

noces entre les jeunes gens de sa connaissance; elle y mettait un

zèle et une activité extrêmes, et faisait tout ce qui dépendait

d'elle, pour amener, disait-elle, _les choses à bien_. Elle avait une

habileté remarquable pour découvrir les attachemens réciproques, même

avant ceux qui devaient les éprouver; elle avait plus d'une fois pris

la rougeur de la vanité pour celle de l'amour, en disant à l'oreille

d'une jeune personne, que monsieur un tel, avait une ardente passion

pour elle, qu'elle en était sûre, etc., etc. Le jour même de son

arrivée, en suivant les regards du colonel Brandon, et en l'examinant

pendant que Maria chantait, elle eut le prompt discernement de

découvrir qu'il en était passionnément amoureux. Le second jour la

confirma dans cette idée. Il ne lui parlait point et la regardait

souvent; signe certain d'amour: il ne louait pas son chant, mais il

écoutait avec attention; signe d'amour. Une fois elle avait entendu

un soupir étouffé, elle en était sûre, et alors il n'y eut plus le

moindre doute. Ce sera, dit-elle, un charmant mariage des deux côtés,

car il est riche et elle est belle. Depuis que madame Jennings avait

appris à connaître le colonel chez son gendre, elle avait un vif

désir de le marier, et dès qu'elle voyait une jeune fille, elle avait

envie de lui procurer un bon mari. Elle trouvait ici une double

jouissance, pour elle-même dans le plaisir de railler le colonel

quand il était au Park, et Maria quand elle allait à la chaumière. Le

colonel répondait peu de chose, peut-être était-il flatté, peut-être

indifférent; mais Maria ne comprit pas d'abord ce que madame Jennings

voulait dire, et quand enfin cette dernière se fut expliquée plus

clairement, elle ne savait si elle devait rire de cette absurdité ou

se mettre en colère de ce qui lui paraissait une impertinence, non

pas pour elle; il lui était assez égal d'avoir fait ou non la

conquête du vieux colonel: mais elle trouvait mauvais qu'on ne

respectât pas son âge, et croyait que les railleries de madame

Jennings ne pouvaient porter que sur lui. Ce n'est peut-être pas la

faute de ce bon colonel s'il n'est pas marié, disait-elle à sa mère

et à sa soeur, et c'est bien mal à madame Jennings de se moquer

ainsi de lui.

Madame Dashwood qui n'avait que cinq ans de plus que le colonel, ne

le trouvait pas aussi vieux qu'il le paraissait à la jeune

imagination de sa fille; elle voulut justifier au moins madame

Jennings de l'intention de jeter du ridicule sur son âge.

--Mais au moins, maman, dit Maria, vous ne pouvez nier l'absurdité de

cette accusation, et si ce n'est pas méchanceté, c'est du moins

profonde bêtise. Le colonel Brandon est peut-être un peu moins âgé

que madame Jennings, mais il est assez vieux pour être mon père; et

même en supposant qu'un homme puisse encore être amoureux à son âge,

ce n'est du moins pas le colonel qui a l'air si grave, si sérieux, et

qui sent déjà les infirmités de la vieillesse.

--Les infirmités! s'écria Elinor! ou prenez-vous cela, Maria? le

colonel Brandon infirme! Je peux aisément supposer qu'il vous

paraisse plus vieux qu'à ma mère, mais non pas que vous le trouviez

infirme; il a l'air de la meilleure santé.

--Ne l'avez-vous pas entendu se plaindre hier de rhumatisme? N'est-ce

pas la maladie la plus commune aux vieillards? N'a-t-il pas dit qu'il

voulait mettre une veste de flanelle? et la flanelle ne vous

présente-t-elle pas l'idée de la vieillesse et de tous les maux qui

en sont la suite? Pour moi, je le vois d'abord avec la veste de

flanelle, la crampe, la goutte, les douleurs, le rhumatisme, et tout

ce qui s'en suit.

--S'il s'était plaint d'un violent accès de fièvre, Maria, vous

auriez trouvé au contraire que cela lui aurait ôté bien des années.

Convenez qu'il y a quelque chose de très-intéressant dans un accès de

fièvre? Ces yeux brillans, ces joues colorées, ce mouvement accéléré

du pouls vous plairaient beaucoup plus qu'un léger rhumatisme à

l'épaule, dont le colonel se plaignait hier par un jour froid et

humide.

Maria sourit d'abord de ce badinage, puis tomba dans la rêverie; un

instant après elle demanda à sa soeur un livre que celle-ci avait

dans sa chambre. Elinor sortit pour aller le chercher; dès qu'elle

fut dehors, Maria s'approcha vivement de sa mère. J'ai pris ce

prétexte de renvoyer Elinor, lui dit-elle, pour vous parler d'une

crainte qui m'a saisie tout-à-coup quand elle a parlé de fièvre. Je

suis sûre qu'Edward Ferrars est très-malade, ne le pensez-vous pas

aussi? Voici quinze jours que nous sommes ici, et il n'y a pas encore

paru: rien autre chose qu'une maladie sérieuse ne peut expliquer ce

retard. Qu'est-ce qui pourrait le retenir à Norland quand Elinor est

ici? Je ne comprends pas qu'elle ne soit pas aussi malade

d'inquiétude.

--Aviez-vous donc quelque idée qu'il dût venir aussitôt, répondit

madame Dashwood? Je ne le croyais pas, bien au contraire; si j'avais

eu sur lui quelque inquiétude, ç'aurait été plutôt en me rappelant

qu'il n'avait pas eu beaucoup d'empressement à accepter mon

invitation quand je le priai de venir nous voir. Est-ce donc

qu'Elinor l'attendait déjà?

--Nous n'en avons point parlé, maman, mais il me semble que cela va

sans dire.

--Moi, je crois, ma fille, que vous vous trompez; je lui parlai hier

de quelques petites réparations à faire à la chambre destinée aux

visiteurs; elle observa que rien ne pressait, et que de long-temps

cette chambre ne serait occupée.

--C'est bien singulier, dit Maria! Quelle peut être leur idée! au

reste toute leur conduite est inexplicable d'un bout à l'autre. Si

vous aviez vu la froideur de leur dernier adieu, si vous aviez

entendu comme leur entretien était simple et presque languissant la

dernière soirée. Edward ne mit aucune distinction dans ses adieux

entre Elinor et moi; c'étaient pour toutes deux les bons souhaits

d'un frère affectionne, et rien, rien de plus pour elle. Quelquefois

je les laissais exprès, croyant peut-être qu'ils étaient gênés par ma

présence; eh bien! croiriez-vous qu'il restât près d'elle? Il sortait

avec moi, ou immédiatement après. Et Elinor! elle ne pleurait pas

même autant que moi en quittant Norland, et actuellement elle a

tout-à-fait l'air consolée. La voit-on abattue, mélancolique?

Cherche-t-elle à éviter la société? Parait-elle seulement distraite

ou rêveuse? Non, maman, je ne sais plus qu'en penser, elle déroute

toutes mes notions sur l'amour.

--Et les miennes aussi, dit madame Dashwood; mais Elinor est si sage,

si raisonnable, que nous ne pouvons pas nous permettre de la

condamner.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 1) · 第 26 / 40 题