Madame Jennings était veuve d'un homme qui avait fait une grande
fortune dans le commerce; elle en avait eu un ample douaire, et deux
filles riches et jolies, qui furent bientôt mariées. Elle venait de
marier la cadette depuis quelques mois, et n'avait plus rien à faire
que de marier le reste du monde: car selon elle, il n'y avait de
bonheur sur la terre que dans un bon mariage. D'après cette opinion,
et la bonté de son coeur, elle n'était occupée qu'à projeter des
noces entre les jeunes gens de sa connaissance; elle y mettait un
zèle et une activité extrêmes, et faisait tout ce qui dépendait
d'elle, pour amener, disait-elle, _les choses à bien_. Elle avait une
habileté remarquable pour découvrir les attachemens réciproques, même
avant ceux qui devaient les éprouver; elle avait plus d'une fois pris
la rougeur de la vanité pour celle de l'amour, en disant à l'oreille
d'une jeune personne, que monsieur un tel, avait une ardente passion
pour elle, qu'elle en était sûre, etc., etc. Le jour même de son
arrivée, en suivant les regards du colonel Brandon, et en l'examinant
pendant que Maria chantait, elle eut le prompt discernement de
découvrir qu'il en était passionnément amoureux. Le second jour la
confirma dans cette idée. Il ne lui parlait point et la regardait
souvent; signe certain d'amour: il ne louait pas son chant, mais il
écoutait avec attention; signe d'amour. Une fois elle avait entendu
un soupir étouffé, elle en était sûre, et alors il n'y eut plus le
moindre doute. Ce sera, dit-elle, un charmant mariage des deux côtés,
car il est riche et elle est belle. Depuis que madame Jennings avait
appris à connaître le colonel chez son gendre, elle avait un vif
désir de le marier, et dès qu'elle voyait une jeune fille, elle avait
envie de lui procurer un bon mari. Elle trouvait ici une double
jouissance, pour elle-même dans le plaisir de railler le colonel
quand il était au Park, et Maria quand elle allait à la chaumière. Le
colonel répondait peu de chose, peut-être était-il flatté, peut-être
indifférent; mais Maria ne comprit pas d'abord ce que madame Jennings
voulait dire, et quand enfin cette dernière se fut expliquée plus
clairement, elle ne savait si elle devait rire de cette absurdité ou
se mettre en colère de ce qui lui paraissait une impertinence, non
pas pour elle; il lui était assez égal d'avoir fait ou non la
conquête du vieux colonel: mais elle trouvait mauvais qu'on ne
respectât pas son âge, et croyait que les railleries de madame
Jennings ne pouvaient porter que sur lui. Ce n'est peut-être pas la
faute de ce bon colonel s'il n'est pas marié, disait-elle à sa mère
et à sa soeur, et c'est bien mal à madame Jennings de se moquer
ainsi de lui.
Madame Dashwood qui n'avait que cinq ans de plus que le colonel, ne
le trouvait pas aussi vieux qu'il le paraissait à la jeune
imagination de sa fille; elle voulut justifier au moins madame
Jennings de l'intention de jeter du ridicule sur son âge.
--Mais au moins, maman, dit Maria, vous ne pouvez nier l'absurdité de
cette accusation, et si ce n'est pas méchanceté, c'est du moins
profonde bêtise. Le colonel Brandon est peut-être un peu moins âgé
que madame Jennings, mais il est assez vieux pour être mon père; et
même en supposant qu'un homme puisse encore être amoureux à son âge,
ce n'est du moins pas le colonel qui a l'air si grave, si sérieux, et
qui sent déjà les infirmités de la vieillesse.
--Les infirmités! s'écria Elinor! ou prenez-vous cela, Maria? le
colonel Brandon infirme! Je peux aisément supposer qu'il vous
paraisse plus vieux qu'à ma mère, mais non pas que vous le trouviez
infirme; il a l'air de la meilleure santé.
--Ne l'avez-vous pas entendu se plaindre hier de rhumatisme? N'est-ce
pas la maladie la plus commune aux vieillards? N'a-t-il pas dit qu'il
voulait mettre une veste de flanelle? et la flanelle ne vous
présente-t-elle pas l'idée de la vieillesse et de tous les maux qui
en sont la suite? Pour moi, je le vois d'abord avec la veste de
flanelle, la crampe, la goutte, les douleurs, le rhumatisme, et tout
ce qui s'en suit.
--S'il s'était plaint d'un violent accès de fièvre, Maria, vous
auriez trouvé au contraire que cela lui aurait ôté bien des années.
Convenez qu'il y a quelque chose de très-intéressant dans un accès de
fièvre? Ces yeux brillans, ces joues colorées, ce mouvement accéléré
du pouls vous plairaient beaucoup plus qu'un léger rhumatisme à
l'épaule, dont le colonel se plaignait hier par un jour froid et
humide.
Maria sourit d'abord de ce badinage, puis tomba dans la rêverie; un
instant après elle demanda à sa soeur un livre que celle-ci avait
dans sa chambre. Elinor sortit pour aller le chercher; dès qu'elle
fut dehors, Maria s'approcha vivement de sa mère. J'ai pris ce
prétexte de renvoyer Elinor, lui dit-elle, pour vous parler d'une
crainte qui m'a saisie tout-à-coup quand elle a parlé de fièvre. Je
suis sûre qu'Edward Ferrars est très-malade, ne le pensez-vous pas
aussi? Voici quinze jours que nous sommes ici, et il n'y a pas encore
paru: rien autre chose qu'une maladie sérieuse ne peut expliquer ce
retard. Qu'est-ce qui pourrait le retenir à Norland quand Elinor est
ici? Je ne comprends pas qu'elle ne soit pas aussi malade
d'inquiétude.
--Aviez-vous donc quelque idée qu'il dût venir aussitôt, répondit
madame Dashwood? Je ne le croyais pas, bien au contraire; si j'avais
eu sur lui quelque inquiétude, ç'aurait été plutôt en me rappelant
qu'il n'avait pas eu beaucoup d'empressement à accepter mon
invitation quand je le priai de venir nous voir. Est-ce donc
qu'Elinor l'attendait déjà?
--Nous n'en avons point parlé, maman, mais il me semble que cela va
sans dire.
--Moi, je crois, ma fille, que vous vous trompez; je lui parlai hier
de quelques petites réparations à faire à la chambre destinée aux
visiteurs; elle observa que rien ne pressait, et que de long-temps
cette chambre ne serait occupée.
--C'est bien singulier, dit Maria! Quelle peut être leur idée! au
reste toute leur conduite est inexplicable d'un bout à l'autre. Si
vous aviez vu la froideur de leur dernier adieu, si vous aviez
entendu comme leur entretien était simple et presque languissant la
dernière soirée. Edward ne mit aucune distinction dans ses adieux
entre Elinor et moi; c'étaient pour toutes deux les bons souhaits
d'un frère affectionne, et rien, rien de plus pour elle. Quelquefois
je les laissais exprès, croyant peut-être qu'ils étaient gênés par ma
présence; eh bien! croiriez-vous qu'il restât près d'elle? Il sortait
avec moi, ou immédiatement après. Et Elinor! elle ne pleurait pas
même autant que moi en quittant Norland, et actuellement elle a
tout-à-fait l'air consolée. La voit-on abattue, mélancolique?
Cherche-t-elle à éviter la société? Parait-elle seulement distraite
ou rêveuse? Non, maman, je ne sais plus qu'en penser, elle déroute
toutes mes notions sur l'amour.
--Et les miennes aussi, dit madame Dashwood; mais Elinor est si sage,
si raisonnable, que nous ne pouvons pas nous permettre de la
condamner.