CHAPITRE VII.

Barton-Park était tout au plus à un demi mille de la _Chaumière_; les

quatre dames avaient passé très près en traversant la vallée; mais

une colline l'avait dérobé à leur vue. Le bâtiment était grand et

beau, et tel que doit l'être la demeure d'un riche gentilhomme qui

fait un bel usage de sa fortune, et qui reçoit chez lui avec

hospitalité et avec élégance: la première regardait le baronnet, et

la seconde sa femme. Sir Georges tenait à avoir toujours sa maison

remplie de ses amis et de ses connaissances; et lady Middleton à ce

que sa maison fût citée comme celle de tout le comté qui était montée

sur le meilleur ton. La société leur était nécessaire à tous deux,

quoique leur manière de recevoir fût très différente; ils avaient

cependant un grand rapport dans le manque total de talens et de

moyens pour employer leur temps dans la retraite. Sir Georges n'était

qu'un bon vivant et un habile chasseur, et sa femme une belle dame et

une mère faible, sans autre occupation que d'arranger avec élégance

ses chambres et sa personne, et de gâter ses enfans d'un bout de

l'année à l'autre. Les plaisirs de sir Georges étaient plus variés:

tantôt il chassait le renard; tantôt il tuait du gibier pour sa table

et celle de ses amis; tantôt il recevait du monde chez lui; tantôt il

allait en chercher ailleurs. Jamais ils n'étaient seuls en famille,

et ce mouvement continuel du grand monde avait l'avantage

d'entretenir la bonne humeur du mari, de développer les talens de la

femme pour une bonne tenue de maison, et de cacher leur ignorance et

le rétrécissement de leurs idées. Lady Middleton était contente au

possible lorsqu'on vantait l'ordonnance de sa table, la recherche de

ses meubles, et la jolie figure de ses enfans; elle ne demandait pas

d'autre jouissance. Il fallait de plus à sir Georges que la compagnie

qu'il rassemblait s'amusât beaucoup, ou du moins en eût l'air; plus

son salon était rempli de jeunes gens bien gais, plus on y faisait de

bruit, plus il était content. C'était une bénédiction pour toute la

jeunesse du voisinage, à laquelle il ne cessait de donner et de

procurer des plaisirs. Pendant l'été il arrangeait continuellement de

charmantes parties de campagne, des haltes de chasse dans ses bois,

des promenades nombreuses à cheval, en phaëton, et dès que l'hiver

arrivait, les bals étaient assez fréquens chez lui pour satisfaire

les danseurs les plus intrépides, à la tête desquels il était encore

avec l'ardeur et la gaîté de vingt ans. L'arrivée d'une nouvelle

famille dans les environs lui causait toujours une grande joie, s'il

y avait surtout des jeunes gens en âge d'augmenter le nombre de ses

convives, ensorte qu'il fut enchanté sous tous les rapports des

nouveaux habitans de sa jolie chaumière. Trois charmantes jeunes

filles, simples, naturelles, n'ayant aucune prétention, aucune

affectation; une mère bonne, indulgente, qui n'avait pas de plus

grands plaisirs que ceux de ses enfans: c'était vraiment une

acquisition précieuse. Elles avaient encore pour lui un mérite de

plus, celui d'avoir été malheureuses par le changement subit de leur

situation. Son bon coeur trouvait une satisfaction réelle en

établissant ses cousines près de lui, et en leur rendant la vie assez

douce pour qu'elles n'eussent aucun regret de leur opulence passée.

Elles auront, pensait-il, une aussi bonne table et plus d'amusement

qu'elles n'en avaient dans leur grand château pendant la vie de leur

oncle, et sans doute elles trouveront qu'un joyeux cousin vaut encore

mieux.

Dès qu'il les vit de sa fenêtre arriver à Barton-Park, il courut

au-devant d'elles pour les introduire dans sa demeure, où il les

reçut avec sa bonhomie et sa gaîté ordinaires, en leur disant qu'il

espérait qu'elles y viendraient presque tous les jours. «Je n'ai

qu'un chagrin, leur dit-il, en les conduisant au salon, c'est de ne

pas avoir pu donner de jeunesse aujourd'hui à mes petites cousines;

on aurait pu danser un peu dans la soirée, et à votre âge cela fait

toujours plaisir. J'ai couru ce matin chez plusieurs de mes voisins

dans l'espoir d'avoir un nombreux rassemblement, et mon malheur a

voulu qu'ils fussent tous engagés; vous voudrez bien m'excuser cette

fois, cela n'arrivera plus je vous le promets. Vous trouverez donc

seulement aujourd'hui un gentilhomme de mes intimes amis, qui passe

quelque temps au Parc, mais qui n'est malheureusement ni bien jeune,

ni bien gai. J'ai vu le moment où nous n'aurions absolument que lui,

heureusement madame Jennings, la mère de ma femme est arrivée il y a

une heure pour passer quelque temps avec nous, et celle-là est aussi

gaie, aussi animée, aussi agréable que si elle n'avait que dix-huit

ans. Ainsi j'espère que mes jeunes cousines ne s'ennuieront pas trop.

Madame Dashwood trouvera là une bonne maman avec qui elle pourra

s'entretenir, et demain tout ira mieux et nous serons plus nombreux.»

Elles l'assurèrent toutes les trois qu'elles étaient enchantées qu'il

n'y eût pas plus de monde, et qu'elles n'en désiraient pas davantage.

Madame Jennings, la mère de lady Middleton, était une femme entre

deux âges, avec assez d'embonpoint, aussi gaie que son gendre,

parlant beaucoup, et ayant l'air si contente, si heureuse, si

amicale, qu'on était d'abord avec elle aussi à son aise qu'avec une

ancienne connaissance; sa manière était un peu commune, et

contrastait plaisamment avec celle de sa fille. Elle se mit d'abord

sur le ton de la plaisanterie avec les jeunes Dashwood; elle leur

parla d'amour, de mariage, leur demanda si elles avaient laissé leur

coeur à Sussex, et prétendait les avoir vues rougir.

Maria souffrait pour sa soeur, et la regardait de manière à

l'embarrasser beaucoup plus que les railleries de madame Jennings.

Le colonel Brandon, l'ami de sir Georges, ne lui ressemblait pas plus

que lady Middleton ne ressemblait à sa mère. Il était grave et

silencieux; sa figure n'avait rien de déplaisant, malgré l'opinion de

Maria, qui lui trouvait, disait-elle, toute la mine d'un vieux

célibataire; il n'avait cependant que trente-cinq ans, mais c'est

être vieux en effet pour une fille de dix-huit ans. D'ailleurs le

soleil de l'Inde, où il avait séjourné long-temps et fait la guerre,

avait bruni son teint, ce qui avec sa gravité lui donnait l'air plus

âgé. Mais sans être beau, sa physionomie avait quelque chose de

sensible, qui le rendait intéressant, et toute sa manière avait de la

noblesse. Il plut beaucoup à Elinor, quoiqu'il fît peu d'attention à

elle, et qu'il regardât souvent Maria, dont la figure était en effet

plus frappante. Il parla fort peu, mais son silence même et sa

gravité étaient plus agréables aux dames Dashwood, que les

plaisanteries un peu trop familières de madame Jennings, la joie un

peu trop bruyante de son gendre, et la froide insipidité de lady

Middleton, qui n'était occupée que du service de sa table. Ses idées

prirent un instant un autre cours par l'entrée bruyante de ses quatre

enfans, qui se jetèrent tous à-la-fois sur elle, déchirèrent sa robe,

se disputèrent, pleurèrent, firent un tapage affreux, et occupèrent à

eux seuls la compagnie pendant le temps qu'ils en firent partie. A

défaut d'autres amusemens, leur père joua avec eux, et l'on n'eut un

peu de repos que lorsque l'heure de leur coucher arriva.

Dans la soirée on découvrit que Maria était musicienne et on la pria

de se mettre au piano; l'instrument fut ouvert, et chacun l'entoura

en préparant d'avance ses éloges. On la pria de chanter, ce qu'elle

fit très-bien, et à la requête de sir Georges, elle chanta à livre

ouvert un épithalame dont on avait composé la musique et les paroles

pour son mariage, et qui depuis lors était resté dans la même

position sur le piano. Lady Middleton raconta que le jour de ses

noces, elle avait donné un beau concert très bien exécuté; sa mère

ajouta qu'elle avait beaucoup de talent, et que c'était grand dommage

qu'elle l'eût négligé. Lady Middleton répondit d'un ton glacé,

qu'elle aimait la musique avec passion, mais qu'une maîtresse de

maison, une mère de famille, n'avait plus un seul moment à y donner.

Le jeu de Maria fut extrêmement applaudi, mais sir Georges exprimait

son admiration si haut et frappait si fort des mains, même pendant le

chant, qu'à peine on pouvait l'entendre. Lady Middleton lui imposait

silence, s'étonnait qu'on pût dire un mot quand on entendait une

musique aussi délicieuse qui captivait toute son attention et

demandait ensuite à Maria un air qu'elle venait de finir, sans que

lady Middleton l'eût remarqué. Madame Jennings aussi fut très-vive

dans ses applaudissemens; mais on voyait que sans s'y entendre du

tout elle était vraiment amusée et contente, et qu'elle voulait

encourager la jeune musicienne. Le colonel Brandon seul fit peu

d'éloges, mais il avait l'air ému et touché. Maria le remarqua au son

de sa voix, lorsqu'il lui fit un léger compliment, et lui en sut plus

de gré que s'il avait exprimé, comme les autres, un ravissement

exagéré et sans goût ni connaissance de l'art. Elle vit qu'il aimait

réellement la musique pour la musique elle-même, et s'il n'y mettait

pas l'enthousiasme qui pouvait répondre au sien, elle n'en accusa que

son âge. Il sent encore, disait-elle à sa soeur, le charme d'une

bonne musique, mais il n'en est plus transporté comme on l'est dans

la jeunesse; et c'est tout simple, on se calme avec les années, et

moi-même si j'arrive une fois à trente cinq ans, je deviendrai

peut-être plus raisonnable, mais il y a encore bien du temps jusqu'à

ce que j'aie atteint et l'âge et la froideur du bon colonel Brandon.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 1) · 第 25 / 40 题