La première partie de leur voyage se passa dans une disposition
mélancolique qui leur convenait trop bien pour être un sentiment
pénible; mais en avançant dans la contrée qu'elles devaient habiter,
un intérêt, une curiosité bien naturelle surmonta leur tristesse, et
la vue de la charmante vallée de Barton, la changea presque en gaîté.
C'est un pays cultivé, agréable, bien boisé, et riche en beaux
pâturages. Après l'avoir traversé pendant un mille, elles arrivèrent
à leur maison: une petite cour gazonnée la séparait du chemin; une
jolie porte à clair-voie en fermait l'entrée. La maison, à laquelle
sir Georges avait donné le nom trop modeste de _Chaumière_, n'était
ni grande ni ornée, mais commode et bien arrangée; le bâtiment
régulier, le toît point couvert en chaume, mais en belle ardoise; les
contrevents n'étaient pas peints en vert, ni les murailles couvertes
de chèvrefeuille; elle avait plutôt l'air d'une jolie ferme ou petite
maison de campagne. Une allée au rez-de-chaussée traversait la
maison, et conduisait de la cour au jardin. De chaque côté de
l'entrée il y avait deux chambres environ de seize pieds en carré, et
derrière se trouvaient la cuisine et les escaliers; quatre chambres à
coucher et deux cabinets dans le haut formaient le reste de la
maison: elle était bâtie depuis peu d'années, et très-propre. En
comparaison de l'immense château de Norland, c'était sans doute une
chétive demeure; mais si ce souvenir fit couler quelques larmes,
elles furent bientôt séchées. En entrant dans la maison, chacune
d'elles s'efforça de paraître heureuse et contente, et bientôt elles
le furent en effet; la joie avec laquelle leurs bons domestiques les
reçurent, en les félicitant de leur heureuse arrivée dans cette jolie
habitation, dont ils étaient enchantés, se communiqua à leur coeur.
Au grand château de Norland ils étaient confondus dans le nombre des
serviteurs; dans cette petite maison, plus rapprochés de leurs
maîtresses, ils devenaient presque des amis. La saison aussi
contribuait à égayer leur établissement, on était au commencement de
septembre, le temps était beau et serein, ce qui n'est point
indifférent. Un beau jour, un ciel pur et sans nuage répandent un
charme de plus sur les objets qu'on voit pour la première fois; on
reçoit d'abord une impression favorable qui ne s'efface plus dans la
suite.
La situation de la maison était charmante, des collines s'élevaient
immédiatement derrière et la garantissaient du vent du nord; des deux
côtés s'étendaient des plaines, les unes ouvertes et cultivées,
d'autres boisées. Le beau village de Barton était situé sur une de
ces collines, et faisait une vue très agréable des fenêtres de la
maison; au devant elle était plus étendue et commandait la vallée
entière, et même la contrée adjacente. Les collines rapprochées de la
chaumière terminaient le vallon dans cette direction; mais sous un
autre nom il s'étendait au-delà et se laissait apercevoir entre les
deux pentes des collines les plus escarpées, ce qui formait en face
de la chaumière un point de vue enchanteur.
Madame Dashwood fut d'abord très satisfaite de la maison sous tous
les rapports; ce qui manquait même à quelqu'un accoutumé à plus de
grandeur et d'élégance, était pour elle une source de jouissances. Un
de ses plus grands plaisirs était d'augmenter et d'embellir ses
demeures; comme dans ce moment elle venait de vendre son équipage et
quelques meubles de trop, elle avait de l'argent tout prêt pour
suppléer à ce qui pouvait manquer aux appartemens. Pour la maison
elle-même (disait-elle) il est sûr qu'elle est trop petite pour notre
famille, mais nous tâcherons de nous y arranger pour le moment; la
saison est trop avancée pour rien entreprendre. Mais si j'ai assez
d'argent au printemps, et j'ose répondre que j'en aurai, nous
pourrons alors penser à bâtir: ces chambres ne sont, ni l'une ni
l'autre, assez grandes pour y rassembler tous les amis qui viendront
chez moi, comme je l'espère; mais j'ai dans l'esprit de réunir ce
passage, et même une partie de l'une des chambres avec l'autre, pour
avoir un joli salon. Le reste servira d'antichambre en ajoutant une
aîle à la maison; on aurait de plus dans le bas un petit salon
lorsqu'on n'est qu'en famille: au-dessus une chambre à coucher, une
de domestique dans la mansarde, et nous aurons alors une charmante
petite maison. Il serait à souhaiter aussi que l'escalier fût plus
beau, mais on ne peut pas tout avoir, quoique je suppose qu'il ne
serait pas difficile de l'élargir. Enfin nous verrons ce que j'aurai
devant moi au printemps, et je m'arrangerai en conséquence pour mon
plan.
En attendant que ces réparations pussent se faire, sur un revenu de
cinq cents pièces par une femme qui n'en avait jamais économisé une
en sa vie, elles furent assez sages pour se contenter de la maison
telle qu'elle était. Elinor laissa sa mère s'amuser de ses projets,
et, sans la contredire, se promit bien qu'ils ne seraient pas
exécutés. Chacune d'elles se mit à s'arranger de son mieux; leurs
livres et leurs jolis meubles furent placés de la manière la plus
commode pour en jouir à chaque instant. Le bon piano de Maria dans la
chambre de réunion qui prit le nom de salon, et les beaux dessins
d'Elinor en ornèrent les murs recouverts d'un simple papier uni avec
une jolie bordure. Elles étaient au milieu de cette occupation,
lorsqu'elles furent interrompues par la visite du propriétaire, sir
Georges Middleton, qui venait leur souhaiter la bienvenue, et leur
offrir tout ce qui pourrait leur être utile dans les premiers momens;
tout ce qu'il y avait dans sa maison et dans ses jardins était à leur
service. Il connaissait déja madame Dashwood, lui ayant précédemment
fait une visite à Stanhill, mais il y avait trop long-temps pour que
ses jeunes cousines pussent se rappeler de lui. C'était un homme
d'environ quarante ans, d'une belle et bonne figure; la joie et la
santé respiraient sur sa physionomie; sa manière franche et amicale
ressemblait au style de ses lettres. L'arrivée de ses parentes
paraissait lui causer la plus grande satisfaction, et leur félicité
lui donner une réelle sollicitude. Il exprima avec une extrême
cordialité son désir de vivre ensemble en bons voisins, amis et
parens, et les pressa si instamment de venir dîner tous les jours
chez lui jusqu'à ce que leur établissement fût formé, que quoiqu'il
insistât un peu au-delà de la politesse, elles ne purent en être
offensées ni s'y refuser.
Sa bonté n'était pas seulement en paroles, car une heure après les
avoir laissées, elles reçurent un panier plein de beaux fruits et de
bons légumes, lequel fut suivi avant la fin du jour d'un présent de
gibier. Il insista aussi pour faire chercher ou envoyer leurs lettres
à la poste avec les siennes, et leur faire passer chaque jour les
papiers nouvelles.
Lady Middleton avait envoyé par son mari un message fort poli: son
intention, disait-elle, était de les voir dès qu'elle serait sûre de
ne pas les embarrasser; et comme la réponse tout aussi polie
témoignait l'impatience de faire sa connaissance, Milady fit son
introduction à _Barton-Chaumière_, le jour suivant.
Madame Dashwood et ses filles avaient en effet assez de curiosité de
voir une personne qui aurait autant d'influence sur leur agrément
journalier, et la première apparence leur fut on ne peut plus
favorable. Lady Middleton n'avait que vingt-six ou vingt-sept ans;
elle était belle, ses traits réguliers, sa figure gracieuse, sa
taille élégante et élancée; et son maintien plein de grace prévenait
d'abord extrêmement; elle avait toute la mesure et l'élégance dont
sir Georges était dépourvu, mais on regrettait bientôt qu'elle n'eût
pas un peu de sa franchise. Sa visite fut assez longue pour diminuer
peu à peu l'admiration que son premier abord avait excitée. Elle
était sans doute parfaitement bien élevée, mais froide, réservée,
sans aucun mouvement, et sa conversation, en très bons termes et très
soignée, était aussi très insipide, et n'allait pas au-delà des lieux
communs.
L'entretien cependant se soutint assez bien, grace au babil non
interrompu de sir Georges, et au soin que lady Middleton avait eu
d'amener son fils aîné, un beau petit garçon de six ans, qui dans un
pareil cas est un sujet inépuisable, lorsqu'on n'en a pas d'autre à
traiter. On s'informe de son âge, de son nom, on admire sa beauté, on
le trouve grand ou petit pour son âge, on lui fait des questions
auxquelles sa mère répond pour lui, pendant que l'enfant penché sur
elle, chiffonne sa robe, baisse sa tête et ne dit mot, à la grande
surprise de sa maman, qui s'étonne de sa timidité en compagnie, et
raconte comme il est bruyant à la maison et toutes ses gentillesses.
Dans les visites de cérémonie, un enfant devrait être de la partie,
comme une provision de discours. Dans celle-ci dix minutes au moins
furent employées à déterminer si le petit ressemblait à son père ou à
sa mère, en quoi il leur ressemblait: chacun était d'un avis
différent, ce qui anima encore l'entretien.
Elles eurent bientôt l'occasion de discuter sur les autres enfans,
milady en avait quatre, et sir Georges ne voulut pas partir sans
avoir leur promesse positive de dîner au parc le lendemain.