un arc de triomphe; en effet elle est décorée de huit colonnes d'ordre
Corinthien, entre lesquelles sont trois arcs pris dans un massif orné
de pilastres: ce groupe de ruines est ce qu'il y a de plus considérable
de ce qui reste d'Antinoë. à partir de ce point, il y avait une rue qui
allait, suivant toute apparence, en traversant toute la ville, joindre
la porte opposée; cette rue était décorée de droite et de gauche de
colonnes d'ordre Dorique, et formait un portique où l'on marchait Ã
l'ombre; on voit encore quelques uns de leurs fûts, et quelques
chapiteaux fort usés, à cause de la nature friable de la pierre
calcaire employée à la construction de ses édifices. Les maisons
étaient bâties en briques; l'emplacement d'Antinoë était très grand, Ã
moins que les ruines de Besa mêlées aux siennes, n'en aient augmenté
l'extension. Nous voulûmes monter sur une éminence pour nous rendre
compte de l'ensemble de ces ruines: nous aperçûmes les habitants du
village qui se rassemblaient derrière un autre monticule; à peine nous
virent-ils vis-à -vis d'eux qu'ils nous crurent postés hostilement, et
qu'ils appelèrent du secours en jetant de la poussière en l'air et
faisant les cris de rassemblement. Nous n'étions que six, et je n'étais
point armé; un groupe marchait sur les barques, que nous avions
laissées dépourvues de défenses: nous fûmes obligés de faire un
mouvement pour empêcher qu'ils ne nous coupassent la retraite; ce
mouvement parut une autre hostilité; l'alarme se répandit; on tira sur
nous: nous n'étions pas venus pour faire la guerre; je jetai à la hâte
un regard sur la totalité des ruines; je n'en vis pas une qui me parût
se grouper de manière à faire un dessin pittoresque: je ne regrettai
que le plan intéressant qu'on pouvait faire d'une ville bâtie dans le
beau temps de l'architecture, par les ordres et sous les yeux du prince
le plus amateur des beaux arts, et le plus puissant qu'il y eût au
monde; et cependant, il faut le dire à la gloire de l'architecture
Ãgyptienne, encore tout imbu de l'impression que venaient de me faire
éprouver. Latopolis, Apollinopolis, et Tentyra, je trouvai les ruines
d'Antinoë maigres et mesquines.
_Mourat-bey_.
Nous nous retirâmes sur nos barques, d'où je fis une petite vue de ce
que du bord du Nil on aperçoit des ruines et de la situation d'Antinoë;
toute la rive droite continue d'être à -peu-près nulle pour la culture
jusqu'aux environs de Meinet. Le coeur me battait en approchant de
cette ville où je croyais trouver Desaix, lui montrer mes travaux, l'en
faire jouir, en jouir moi-même auprès de lui; mais je ne devais plus
revoir ce brave et respectable ami: nous apprîmes qu'il poursuivait
encore cet infatigable Mourat-bey. Calme dans les malheurs, ce Fabius
Ãgyptien, sachant allier à un courage patient toutes les ressources
d'une politique active, avait calculé ses moyens; il avait apprécié le
résultat de l'emploi qu'il en pouvait faire au milieu des événements
d'une guerre désastreuse; quoiqu'il eût à combattre à la fois un ennemi
étranger et toutes les rivalités et les prétentions d'une jalouse
égalité, il s'était immuablement conservé le chef de ceux dont il
partageait les privations, la fuite, et les revers; il était resté leur
seul point de ralliement, réglait leur sort, leurs mouvements, les
commandait encore comme au temps de sa prospérité: une longue
expérience lui avait appris le grand art de temporiser; il avait senti
cette vérité que heurter l'écueil, c'est se briser contre lui, que le
faible doit user le malheur, et ne le combattre qu'avec la faux du
temps, qu'enfin lorsqu'on ne peut plus commander aux circonstances
l'art est de savoir céder à celles qui commandent, et leur dérober
encore les moyens d'en attendre de nouvelles: c'est par ces ressources
que Mourat-bey s'était montré le digne adversaire de Desaix, et que
l'on ne savait plus ce qu'il fallait admirer davantage, ou des
ingénieuses et itératives attaques de l'un, ou de la calme et
circonspecte résistance de l'autre.
_Couvent de la Poulie_.
Nous apprîmes que Mourat-bey avait ménagé des intelligences dans la
Basse Ãgypte, qu'il avait fait en conséquence un mouvement avec tout ce
qui lui restait de Mamelouks et d'Arabes, et qu'il avait traversé le
Faïum, et pénétré jusqu'au désert des pyramides, pour y opérer une
diversion en cas d'une descente sur la côte. Différents corps commandés
par le général Friand, le général Boyer, et le général Jayonchek, après
lui avoir pris quelques chameaux, tué quelques Mamelouks, l'avaient
forcé de remonter du côté de Méniet, où Desaix l'avait repris, et le
chassait des positions où il cherchait à s'établir. On nous prévint que
nous pourrions rencontrer, Ã quelques lieues au-dessous, des barques
qu'il avait armées, et qui suivaient ses mouvements; nous attendîmes la
nuit pour les éviter, et passâmes sans voir ni être vus. à la pointe du
jour, nous nous trouvâmes au monastère de la Poulie, qui est un couvent
posé à pic sur les rochers du Mokatam: les religieux viennent demander
à la nage l'aumône aux passants; on dit qu'ils les dévalisent lorsque
cela leur paraît sans danger et plus profitable: ce que j'ai pu
remarquer, c'est que ce sont plutôt des amphibies que des nageurs; ils
remontent le courant du fleuve comme des poissons. Alternativement
victimes de trois éléments, ils manquent absolument du quatrième; en
effet, séparés de toute culture par un immense désert, ils sont dévorés
de l'air qui l'a traversé, et brûlés de l'ardeur du soleil qui frappe
sur le rocher tout nu qu'ils habitent; ce n'est que péniblement et à la
nage qu'ils obtiennent de petites et rares charités. On appelle ce
monastère _le Couvent de la Poulie_, parce qu'ils ne s'approvisionnent
de l'eau et des autres besoins de la vie que par le secours de cette
machine. Il nous parut à en juger par les groupes des fabriques et par
ceux des religieux que nous vîmes sur le rocher, que la clôture du
monastère est vaste, et que les moines en sont nombreux; ils
ressemblent parfaitement aux solitaires qu'ils auront sans doute
remplacés, et l'intérieur de ce couvent doit être le même que ceux de
S.-Antoine, du mont Kolzim, et des lacs Natron. Je fis rapidement deux
vues de ce lieu sauvage; l'une du sud au nord, l'autre du nord au sud.
à une demi lieue plus loin, la chaîne s'éloigne du Nil, et les deux
rives du fleuve deviennent basses et cultivées; je revis des nuages qui
m'annoncèrent que je me rapprochais de la mer et d'un climat plus
tempéré.
Nous vînmes coucher près d'Abuseifen, monastère Copthe, première
position au-delà du Caire, où nos troupes se logèrent, et se
fortifièrent après la bataille des pyramides.
_Retour au Caire_.
Je repassai de nouveau devant les pyramides de Saccara, devant ce
nombre de monuments qui décoraient le champ de mort, ou la Nécropolis
de Memphis, et bornait cette ville au sud, comme les pyramides de Giséh
la terminaient au nord. On chercherait encore le sol de cette cité
superbe, qui avait succédé à Thèbes et en avait fait oublier la
magnificence, si ces fastueux tombeaux n'attestaient son existence, et
ne fixaient irrévocablement l'étendue de l'emplacement qu'elle
occupait. Toutes les discussions publiées à cet égard, et qui rendent
sa situation incertaine, ont été faites par des savants qui ne sont pas
venus en Ãgypte, et qui n'ont pas pu juger, combien les descriptions
faites par Hérodote et Strabon sont évidemment exactes: si cette
discussion n'est pas encore terminée, c'est que jusqu'à notre arrivée
en Ãgypte, quelque près du Caire que soient les pyramides, il avait
toujours été difficile d'y séjourner, parce que les Arabes avaient
conservé la possession des environs comme une propriété
imprescriptible.
à la pointe du jour, nous nous trouvâmes entre Alter-Anabi et Gisa, et
vis-à -vis Roda, ayant à droite le Caire et Boulac, qui forment ensemble
un coup-d'oeil riche de verdure, qui se détache d'une manière brillante
et fraîche sur le fond lisse et sauvage des deux chaînes qui terminent
l'horizon. J'aurais voulu dessiner cette vue qui donne connaissance de
la position de l'ensemble de tous ces lieux; mais je ne sais rien que
mes camarades de voyage ne m'eussent accordé plutôt que de retarder
notre arrivée de quelques minutes. J'achevai de me persuader dans cette
traversée que c'est un mauvais moyen pour observer que de voyager en
barques, que les rivages élevés empêchent de voir le pays, que la
crainte de perdre le vent, ou celle de l'avoir contraire, changent tous
les projets ou les font avorter, que le vent vous fait marcher quand
vous voudriez vous arrêter, et vous arrête quand il n'y a plus rien Ã
voir; mais ce dont je fus encore plus convaincu, c'est que, lorsqu'on a
des observations à faire ou des objets à dessiner, il ne faut pas
voyager avec des militaires, qui, toujours actifs et inquiets, veulent
sans cesse partir et arriver, lors même que rien ne les chasserait de
l'endroit où ils sont, ni ne les appelleront ailleurs.
_Bataille d'Aboukir, le 26 Juillet_.
J'étais le membre de l'institut qui le premier fut revenu de la Haute
Ãgypte; mes confrères m'entouraient, me pressaient de questions: ma
première jouissance fut de me voir ainsi l'objet de leur avide
curiosité, et de m'instruire des observations qu'ils me faisaient; je
me proposais de rédiger mon voyage sous leurs yeux, et de les
questionner à mon tour; mais les événements en disposèrent autrement.
Mourat-bey avait rassemblé par ses intelligences quelques hordes
d'Arabes; il avait promis de les joindre près des lacs de Natron, dans
la vallée du fleuve sans eau: le général Murat avait été envoyé contre
les Arabes, et avait empêché cette jonction; le général en chef était
allé camper aux pyramides, pour comprimer Mourat-bey entre Desaix et
lui, lorsqu'il apprit qu'une flotte Turque de deux cents voiles avait
paru devant Aboukir. Dès lors Bonaparte quitte les pyramides; il
revient à Giséh, prend des dispositions, donne ses ordres, pourvoit Ã
tout, marche sur Rahmanié, et vient prendre position à Birket,
également distant d'Alexandrie et d'Aboukir. Pendant que les différents
corps s'y rassemblent, il va à Alexandrie, en prépare la défense, donne
les ordres pour tous les cas, envoie à l'armée celui de marcher Ã
l'ennemi, et la rejoint à la pointe du jour, le 26 Juillet. Les Turcs
avaient effectué leur descente à Aboukir, et s'étaient emparés des
retranchements construits en avant du château; ils en avaient passé la
garnison au fil de l'épée: mille Turcs avec deux canons occupaient un
monticule à leur droite; deux autres mille étaient retranchés sur un
autre monticule à gauche, au poste des fontaines; un troisième corps
était en avant du faubourg; l'armée était dans les retranchements
flanqués d'une artillerie formidable, et les espaces qui restaient,
étaient coupés par des boyaux qui se prolongeaient de chaque côté
jusqu'à la mer; le quartier de réserve et l'état-major du pacha
occupaient le terrain entre les retranchements et le château dans
lequel était une forte garnison.
L'ordre fut donné d'attaquer le premier avant-poste, qui fut culbuté
par les demi-brigades commandées par le général Destaing; la cavalerie
leur coupa la retraite; une partie fut sabrée, l'autre se jeta à la mer,
où elle se noya. Bonaparte sentait l'importance de s'emparer des
fontaines et d'en priver l'ennemi; le camp retranché qui les défendait
fut attaqué, et ne tint pas longtemps; le corps qui y était logé eut le
même sort que l'autre, et fut traité de même par la cavalerie: on se
forma, et on attaqua le corps d'ennemis qui était en avant du faubourg;
il résista un moment, et se retira bientôt à travers les habitations:
derrière les murailles et dans des rues étroites il disputa quelque
temps le terrain; mais poussé avec intrépidité, malgré l'avantage du
lieu, il fut contraint à se replier de nouveau sur les retranchements,
où l'artillerie et le feu de rempart arrêtèrent ceux qui l'y suivaient:
nous nous ralliâmes dans le faubourg; et après quelques moments nous
attaquâmes avec une ardeur égale les boyaux de droite et de gauche.
L'infanterie, commandée par le général Fugière, faisait des prodiges de
valeur, tandis que la cavalerie à plusieurs reprises venait se fondre
sous le feu croisé des batteries et des chaloupes canonnières.
L'adjudant général le Turcq en voulant précipiter ses compagnies dans
les fossés y resta engagé, et y périt. Par des sorties nombreuses et
répétées, l'ennemi reprenait le terrain dont une poignée de nos braves
venait de s'emparer par des prodiges de valeur; l'acharnement était
égal, et la victoire incertaine. Il y a toujours un moment dans les
batailles où, dans une lutte égale, les deux partis sentent l'inertie
de leurs moyens et l'inutilité de leurs efforts, où l'épuisement des
forces et le sentiment de la conservation inspirent aux combattants un
même penchant vers la retraite; ce moment de relâchement saisi par
l'homme supérieur qui sait profiter de cette disposition morale, pour
employer les moyens qu'il a su réserver, détermine toujours la victoire
en sa faveur. Le corps de réserve commandé par Lannes eut ordre de
charger.
Au moment où les troupes Turques étaient sorties pour couper les têtes
de ceux qui étaient restés sur le champ de bataille, le brillant Murat,
ranimant le courage des siens, effectue une nouvelle charge; il
traverse avec autant de vélocité que d'intrépidité tous les ouvrages de
l'ennemi, le prend à dos, et lui coupe toute retraite. Ce mouvement
téméraire ranime l'action, qui devient générale: on attaque sur tous
les points; ils sont tous emportés; la dérouté est entière; tout ce qui
n'a pas été tué est fait prisonnier: la cavalerie charge les fuyards
jusque dans la mer, où ils s'étaient jetés pour regagner leur flotte Ã
la nage. Il y avait vingt mille Turcs; six mille furent faits
prisonniers, quatre mille périrent sur le champ de bataille; tout le
reste fut noyé. De ce moment, plus d'ennemis: jamais bataille ne fut
plus nécessaire, plus absolue, jamais victoire plus complète; c'était
celle que Bonaparte avait promise à ses braves en les ramenant de Syrie;
ce fut la dernière qu'il remporta en Ãgypte. Ce fut sans doute ou son
bon génie ou le nôtre qui lui fit penser que la France et l'Europe
entière l'appelaient à des opérations aussi glorieuses et plus utiles
encore. Kléber, en l'embrassant, lui dit dans un moment d'enthousiasme:
Général, vous êtes grand comme le monde, et il n'est pas assez grand
pour vous.
Bonaparte m'ordonna de dessiner la bataille; et je me trouvai heureux
de pouvoir donner une image vraie du théâtre de sa gloire: je choisis
pour le moment de la scène celui où le pacha prisonnier fut amené au
général.
De retour au Caire, Bonaparte examina attentivement tous les dessins
que j'avais rapportés; il jugea que ma mission était achevée, et me
proposa de partir, et de porter les trophées d'Aboukir à Alexandrie. Le
général Berthier, dont j'avais éprouvé l'obligeance dans toutes les
occasions, me rendit mon neveu pour mon retour aussi gracieusement que
Dufalga me l'avait donné pour mon voyage. Il n'y avait que quelques
jours que j'avais quitté Thèbes, il me semblait déjà voir Paris; mon
départ que je n'entrevoyais que dans l'avenir fut arrêté pour le
lendemain; un rêve se réalisait pour moi; poussé dans le sens de mes
désirs je m'y sentais précipité: je ne sais si j'en étais éprouvante:
mais un sentiment dont je ne saurais me rendre compte me faisait
regretter le Caire; je ne l'avais presque jamais habité, et cependant
je l'avais toujours quitté avec peine. Je connus alors combien, tout
naturellement et sans qu'on s'en aperçoive, on est sensible à la
jouissance douce et égale que donne une température délicieuse, qui,
sans besoin d'autres plaisirs, fait sentir à chaque instant le bonheur
de l'existence; sensation quotidienne à laquelle il faut attribuer ce
qui est arrivé souvent dans ce pays, c'est que des Européens, venus
pour quelques mois au Caire, y ont vieilli, sans imaginer la
possibilité d'en sortir.
Enfin dans cet étrange voyage, le projet, le départ, le retour, tout
fut une suite de surprises et de circonstances précipitées qui, soit
pour aller, soit pour revenir, me placèrent toujours à l'avant-garde.
Je me trouvai en deux jours embarqué dans un petit bâtiment armé qui
nous attendait à Boulac; je fis dans le chemin le dessin du lieu où le
Nil se partage et forme le Delta, et celui de Chebreis, où s'était
donné le premier combat contre les Mamelouks: le troisième jour de
notre départ, nous arrivâmes à Rahmanie; nous en repartîmes le
lendemain accompagnés d'un détachement de dromadaires, et de cinquante
hommes, avec lesquels nous nous rendîmes à Demenhour, et, suivant le
canal d'Alexandrie, après avoir traversé la province de Garbié, nous
arrivâmes à Birket, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, nous vînmes
déjeuner à la fontaine de Béda, et dîner à Alexandrie.
_Retour en France.--Départ d'Alexandrie.--Arrivée Ã
Fréjus.--Conclusion_.
à mon arrivée, le premier objet qui frappa ma vue fut l'équipement de
deux de nos frégates; elles étaient à l'entrée du port neuf, et déjÃ
sur une seule ancre: je ne voyais plus de vaisseaux Anglais en
croisière, et je commençai à croire aux prodiges: les généraux Lannes,
Murat, Marmont, étaient dans le trouble et dans l'agitation; nous nous
entendions sans nous parler; nous ne pouvions nous occuper de rien;
nous nous retrouvions à chaque instant à la même fenêtre, observant la
mer, questionnant le mouvement du plus petit bateau, lorsqu'Ã une heure
de nuit, le 24 Août, le général Menou vint nous dire que Bonaparte nous
attendait en rade. Une heure après nous étions hors du port: à la
pointe du jour, un vent de nord-est nous mit en route; ce même vent
dura deux jours, et nous sortit des hauteurs de la croisière Anglaise.
Obligés de masquer notre marche, nous serrâmes les parages arides de
l'ancienne Cyrénaïque; contrariés par les courants qui portent à la
côte dans ce golfe encore inconnu et toujours évité, ce ne fut qu'avec
beaucoup de peine que, dans cette saison de calme et de temps variables,
nous pûmes doubler les caps de Derne et Doira; à cette hauteur nous
retrouvâmes le vent d'est, qui nous fit traverser le golfe de la Cidre;
enfin nous doublâmes le cap Bon, et nous nous trouvâmes par le travers
des terres d'Europe, sans avoir encore aperçu une barque; bien
convaincus que nous avions une étoile, rien ne troublait notre joie et
notre sécurité: Bonaparte, comme un passager, s'occupait de géométrie,
de chimie, et quelquefois jouait et riait avec nous.
Nous passâmes devant le golfe de Carthage, devant le port de Biserte:
nous vînmes reconnaître la Lampe Douze, habitée par un homme qui y
nourrit quelques moutons et des volailles; hermite et santon tout à la
fois, il reçoit également bien tout ce qui aborde chez lui, les
catholiques dans une chapelle, les musulmans dans une mosquée.
Le lendemain, nous vîmes d'une lieue le rocher sourcilleux de la
Pantellerie; bientôt après, nous découvrîmes le sommet de la Sardaigne,
les bouches de Bonifacio, autre point de croisière que nous devions
redouter; partout un égal silence dans l'espace, rien ne troublait
notre sécurité; nos deux barques portaient César et sa fortune. La
Corse enfin nous offrit le premier aspect d'une terre amie: un vent
fort nous porta sur Ajaccio; on envoya un petit bâtiment qui était de
conserve chercher des nouvelles de France, et prendre connaissance des
croisières ennemies sur nos côtes. Pendant que nous attendions son
retour, un coup de vent nous obligea de relâcher dans le golfe, et
d'aller mouiller dans la patrie de Bonaparte. On le croyait perdu; le
hasard l'y faisait aborder: rien ne fut si touchant que l'accueil qu'on
lui fit; les canons tiraient de toutes parts; toute la population était
dans des barques et entourait nos bâtiments. Je cherchais partout
madame Bonaparte; je me peignais l'émotion, le trouble, l'étendue du
bonheur d'une mère retrouvant tout à coup son fils; et quel fils! mais
lorsque j'appris qu'elle n'était pas à Ajaccio, je ne vis plus dans
cette réception si brillante que de l'orgueil et que du bruit, et je me
contentai de faire un dessin de cette belle scène. L'enthousiasme avait
fait passer sur le danger du contact; les frégates avaient été plutôt
assaillies qu'abordées. C'est nous qui avons la peste, disaient-ils Ã
Bonaparte; c'est à vous de nous guérir. Nous savions nos défaites en
Italie; nous en apprîmes les suites à Ajaccio: notre séjour fut employé
à la triste lecture de nos désastres dans la collection des papiers
publics; tout le fruit de nos belles campagnes d'Italie avait été
dévoré par la perte de deux batailles: les Russes étaient à nos
frontières; le désordre, le trouble, la terreur, allaient bientôt les
leur ouvrir.
Le vent devint favorable, et nous partîmes; le surlendemain, vers la
fin du jour, poussés par un vent frais, à la vue des côtes de France,
lorsque nous nous félicitions de notre fortune, nous découvrons au vent
deux voiles, puis cinq, puis sept: nous baissons toutes nos hautes
oeuvres, et n'invoquons que l'obscurité, qui nous fut encore propice;
la lune se voila d'une brume épaisse qui nous sépara les uns des
autres: nous entendîmes au vent les signaux à coups de canon de la
flotte ennemie tracer à nos côtés une demi circonférence. On mettait en
question si l'on retournerait en Corse, dont le cap nous était encore
ouvert: heureusement Bonaparte reprit le commandement, il eut une
volonté; c'était la première du voyage; elle le rendit à sa fortune.
Nous nous portâmes sur la côte de Provence, et à minuit nous en étions
si près que nous n'avions plus de flotte à craindre: si un autre avis
nous eût ramenés en Corse, nous y serions peut-être encore. à la pointe
du jour, nous vîmes Fréjus; et nous entrâmes dans ce même port où, huit
siècles auparavant, S. Louis s'était embarqué pour une expédition dans
le même pays que nous venions de quitter.
Rien de plus inopiné que notre arrivée en France; la nouvelle s'en
répandit avec la rapidité de l'éclair. à peine la bandière de
commandant en chef fut-elle signalée que la rive fut couverte
d'habitants qui nommaient Bonaparte avec l'accent qui exprime un besoin;
l'enthousiasme était au comble, et produisit le désordre: la contagion
fut oubliée; toutes les barques à la mer couvrirent en un instant nos
deux bâtiments de gens qui ne craignant que de s'être trompés dans
l'espoir qui les amenait, nous demandaient Bonaparte plus qu'ils ne
s'informaient s'il leur était rendu. Ãlan sublime! c'était la France
qui semblait s'élancer au-devant de celui qui devait la rendre à sa
splendeur, et qui de ses frontières lui demandait déjà le 18 Brumaire.
Notre héros fut porté à Fréjus; une heure après, une voiture était
prête, il en était déjà parti.
Ravi de pouvoir faire enfin ma volonté, je laissai aller tout le monde,
pour jouir du bonheur de n'être plus pressé, ce qui ne m'était pas
arrivé depuis mon départ de Paris. Dans un autre temps, me trouvant Ã
Fréjus, je me serais cru un voyageur; mais arrivant d'Afrique, il me
sembla que j'étais chez moi, que j'étais un des bourgeois de cette
petite ville, c'est-à -dire que je n'avais plus rien à faire au monde.
Je me levai tard; je déjeunai méthodiquement; j'allai me promener, je
visitai l'amphithéâtre et les ruines, regardant avec complaisance les
frégates qui nous avaient apportés, stationnées dans le port qui nous
avait reçus. Je fis le dernier dessin de mon voyage, le premier que
j'eusse fait à mon aise, en rendant grâce au hasard de ce que je
pouvais y ajouter encore l'intérêt d'un monument.
Ici se termine mon journal: mais je ne veux point quitter mon lecteur
sans lui présenter une dernière observation sur la forme et le but de
cet ouvrage.