Le troisième jour, j'allai à Médinet-A-Bou; je revis ce vaste édifice

avec des yeux nouveaux. N'étant plus harcelé par la marche précipitée

d'une armée, je me rendis compte du plan de ce groupe d'édifices; je me

persuadai encore davantage que ces grandes cours, qui se trouvent être

en ligne directe du palais à deux étages, que j'ai déjà décrit,

pouvaient bien en être des dépendances, ainsi que cette immense

circonvallation de deux cents pieds de long, dont on ne voit plus qu'un

des côtés. J'avais déjà remarqué dans le second portique, que la

catholicité s'y était fabriqué une église dont il ne reste plus que le

soubassement de la niche du choeur et les colonnes de la nef; mais je

découvris, par nombre de petites portes décorées de croix fleuries, que

le corps de logis, de deux cents pieds, avait, suivant toute apparence,

servi de couvent à quelque ordre de moines des premiers siècles. Dans

le portique où était l'église j'eus le temps d'observer que les

sculptures du mur intérieur représentaient les exploits et le triomphe

d'un héros qui avait porté la guerre dans ces contrées lointaines, de

Sésostris peut-être, et ses victoires dans l'Inde, comme tous ces

bas-reliefs semblent l'indiquer. On y remarque un vainqueur poursuivant

seul une armée qui fuit devant lui, et se jette, pour échapper à ses

coups, dans un fleuve qui est peut-être l'Indus: ce héros, monté sur un

petit chariot où il n'y a place que pour lui, conduit deux chevaux dont

les rênes aboutissent à sa ceinture: des carquois, des masses d'armes,

sont attachés à son char et tout autour de lui; sa taille est

gigantesque; il tient un arc immense, dont il décoche des traits sur

des ennemis barbus et à cheveux longs, qui ne tiennent en rien du

caractère connu des têtes Égyptiennes. Plus loin, il est représenté

assis au revers de son char, dont les chevaux sont retenus par des

pages: on compte devant lui les mains des vaincus morts au combat; un

autre personnage les inscrit; un troisième paraît en proclamer le

nombre. Quelques voyageurs ont vu un second tas d'une autre espèce de

mutilation, qui annoncerait que ce n'était pas contre des amazones que

le héros aurait combattu; mais les formes de ces mutilations ne m'ont

pas frappé, et je ne les ai pas distinguées: des prisonniers sont

amenés attachés de diverses manières; ils sont vêtus de robes longues

et rayées; leurs cheveux sont longs et nattés; des panneaux

d'hiéroglyphes, de cinquante pieds de diamètre, suivent, et expliquent

sans doute ces premiers tableaux. Reprenant à gauche sur une autre face

de ses galeries, on trouve un long bas-relief représentant sur deux

lignes une marche triomphale; c'est le même héros revenant sans doute

de ses conquêtes; quelques soldats couverts de leurs armes attestent

que le triomphe est militaire, car bientôt on ne voit plus que des

prêtres ou des personnages de la caste des initiés, sans armes,

avec des habits longs et des tuniques transparentes; les armes du héros

en sont recouvertes: il est porté sur les épaules et sur un palanquin

avec tous les attributs de la divinité; devant et derrière lui marchent

des prêtres portant des palmes et des calumets; on lui présente

l'encens: il arrive ainsi au temple de la grande divinité de Thèbes,

que j'ai déjà décrite; il lui offre un sacrifice dont il est le

sacrificateur: la marche suit, et le héros devient cortège; c'est le

dieu qui est porté par vingt-quatre prêtres; le boeuf Apis avec les

attributs de la divinité marche devant le héros; une longue suite de

personnages tiennent chacun une enseigne, sur la plupart desquelles

sont les images des dieux. Arrivés à un autel, un enfant, les bras

attachés derrière le dos, va être sacrifié devant le triomphateur,

arrêté pour assister à cet horrible sacrifice, ou recevoir cet

exécrable holocauste; un prêtre qui brise la tige d'une fleur, des

oiseaux qui s'envolent, sont les emblèmes de la mort et de l'âme qui se

sépare du corps: ce que Longus et Apulée nous ont dit des sacrifices

humains chez les Égyptiens dans leurs romans de Théagenes et de l'Âne

d'or, est donc une vérité; les hommes policés ressemblent donc partout

aux hommes barbares. Ensuite le héros fait lui-même au boeuf Apis le

sacrifice d'une gerbe de blé; un génie protecteur l'accompagne sans

cesse; il change d'habits, de coiffures dans la cérémonie, ce qui peut

être la marque de ses différentes dignités ou degrés d'initiation, mais

la même physionomie est toujours conservée, ce qui prouve qu'elle est

portrait; son air est noble, auguste, et doux. Dans un tableau il tient

neuf personnages enchaînés du même lacs: sont-ce les passions

personnifiées? sont-ce neuf différentes nations vaincues par lui? on

lui offre l'encens en l'honneur de l'une ou l'autre de ces victoires;

un prêtre écrit ses fastes, et en consacre le souvenir. C'était la

première fois que j'eusse vu des figures dans l'acte d'écrire: les

Égyptiens avaient donc des livres; le fameux Toth était donc un livre,

et non des panneaux d'inscriptions sculptées sur des murailles, comme

il était resté en doute. Je ne pouvais me défendre d'être flatté en

songeant que j'étais le premier qui eût fait une découverte si

importante; mais je le fus bien davantage lorsque, quelques heures

après, je fus nanti de la preuve de ma découverte par la possession

d'un manuscrit même que je trouvai dans la main d'une superbe momie

qu'on m'apporta: il faut être curieux, amateur, et voyageur, pour

apprécier toute l'étendue d'une telle jouissance. Je sentis que j'en

pâlissais; je voulais quereller ceux qui, malgré mes instantes prières,

avaient violé l'intégrité de cette momie, lorsque j'aperçus dans sa

main droite et sous son bras gauche le manuscrit de papyrus en rouleau,

que je n'aurais peut-être jamais vu sans cette violation: la voix me

manqua; je bénis l'avarice des Arabes, et surtout le hasard qui m'avait

ménagé cette bonne fortune; je ne savais que faire de mon trésor, tant

j'avais peur de le détruire; je n'osais toucher à ce livre, le plus

ancien des livres connus jusqu'à ce jour; je n'osais le confier Ã

personne, le déposer nulle part; tout le coton de la couverture qui me

servait de lit ne me parut pas suffisant pour l'emballer assez

mollement: était-ce l'histoire du personnage? l'époque de sa vie? le

règne du souverain sous lequel il avait vécu y était-il inscrit?

étaient-ce quelques dogmes, quelques prières, la consécration de

quelque découverte? Sans penser que l'écriture de mon livre n'était pas

plus connue que la langue dans laquelle il était écrit, je m'imaginai

un moment tenir le _compendium_ de la littérature Égyptienne, le _toth_

enfin. Je regrettais de n'avoir pu dessiner tout ce que j'avais vu

clans cette journée si intéressante; au reste ne devais-je pas être

satisfait? quel autre voyageur avait vu autant d'objets nouveaux? quel

autre les avait, comme moi, pu dessiner sur les lieux mêmes?

La négociation avançait plus que je ne voulais; les cheikhs avaient été

livrés, mais heureusement le miri n'arrivait pas. L'officier qui

commandait eut la bonté de me consulter: je ne répondis pas à sa bonne

foi, et l'égoïsme dicta ma réponse; au surplus que cent hommes dont on

n'avait que faire à Kéné fussent à Thèbes, l'inconvénient n'était pas

grand; j'allais irrévocablement quitter la Haute Égypte: les opérations

militaires avaient si souvent et si impérieusement contrarié les

miennes: je cédai à l'occasion de me venger un peu: je dis qu'on ne

pouvait mettre trop de circonspection dans une circonstance aussi

délicate, que je croyais qu'on ne devait rien hasarder. On envoya un

courrier dont le voyage m'assurait quatre jours; pendant ce temps

arrivèrent des ordres plus pressants; il fut question d'envoyer

réclamer les habitants de Kournou partout où on pourrait les avoir

recelés. Je me mis en chemin avec le détachement mis en tournée, dans

l'espérance de faire quelques nouvelles découvertes dans une contrée

aussi fertile en ce genre. En chemin, nous apprîmes que les fuyards

étaient à Harminte; je connaissais ce pays; il y avait une lieue et

demie à faire, autant pour revenir, par un soleil ardent, et j'étais Ã

pied: trois soldats étaient sans souliers; j'offris de les garder avec

moi, et d'aller à Médinet-A-Bou, vis-à-vis duquel nous nous trouvions,

alors: heureusement l'officier ne calcula pas l'insuffisance d'une si

faible escorte; et tous quatre, bien contents, nous allâmes passer la

journée au frais sous les portiques de Medinet. Les habitants, qui me

connaissaient par quelques petites générosités, vinrent, au lieu de

nous chercher querelle, nous apporter de l'eau fraîche, du pain, des

dattes déjà mûres, et des raisins; et j'eus le temps de dessiner tout

ce que la veille je n'avais fait qu'observer: j'avais avec moi des

bougies, ce qui me donna la facilité d'aller visiter les endroits les

plus obscurs, dans lesquels je n'avais pu pénétrer lors des autres

voyages. Je trouvai trois petites chambres couvertes de bas-reliefs,

qui avaient été de tout temps privées de lumière; au fond de la

troisième il y avait une espèce de buffet en pierre, dont les montants

étaient encore conservés; c'était tout ce qu'il y avait de particulier

dans ce petit appartement soigné, et surtout fermé de trois portes

aussi fortes que des murailles, ce qui pourrait faire croire que

c'était une espèce de trésor. Nous allâmes aussi visiter l'intérieur

obscur du petit temple voisin, où il nous arriva une aventure: à côté

du sanctuaire était une petite pièce dont un temple monolithe de granit

occupait presque tout l'espace; il était renversé; nous voulûmes en

visiter l'intérieur, il en sortit tout à coup une bête assez grosse qui

sauta au visage de celui qui portait la lumière, et le lui écorcha; je

n'eus que le temps de cacher ma tête dans mes deux mains, et de plier

les épaules, sur lesquelles je reçus le premier bond de l'animal, qui

du second me jeta par terre en passant entre mes jambes, il renversa

mes deux compagnons qui fuyaient du côté de la porte, et en un clin

d'oeil nous mit tous hors de combat. Nous sortîmes tous quatre riant de

notre frayeur, sans avoir pu nous assurer de ce qui l'avait causée;

c'était, suivant toute apparence, un chacal, qui avait choisi cette

retraite, et qui venait d'y être troublé pour la première fois.

Dans une vérification générale, j'entrai dans une fouille faite sous

les fondements de la pièce Z, figure IV, que je crois la plus ancienne

du monument; et cependant, dans la bâtisse de la fondation d'un des

principaux piliers de l'édifice, je trouvai des matériaux sur lesquels

étaient sculptés des hiéroglyphes aussi bien exécutés que ceux qui

décoraient la partie extérieure. D'après cela, quelle antiquité ne

doit-on pas supposer aux édifices qui en avaient été ornés! que de

siècles de civilisation pour produire de tels édifices! que de siècles

avant qu'ils fussent tombés en ruines! que d'autres siècles depuis que

leurs ruines servaient de fondations! comme les annales de ces contrées

sont mystérieuses, obscures, infinies!

_Colosses_.

Au nord de ces temples, nous trouvâmes la ruine de deux figures de

granit renversées et brisées; elles peuvent avoir trente-six pieds de

proportion, toujours dans l'attitude ordinaire, le pied droit en avant,

les bras contre le corps; elles ornaient sans doute la porte de

quelques grands édifices détruits dont les ruines sont enfouies. Je

m'acheminai vers les deux colosses dits de Memnon; je fis un dessin

détaillé de leur état actuel: sans charme, sans grâce, sans mouvement,

ces deux statues n'ont rien qui séduise; mais sans défaut de proportion,

cette simplicité de pose, cette nullité d'expression a quelque chose

de grave et de grand qui en impose: si pour exprimer quelque passion

les membres de ces figures étaient contractés, la sagesse de leurs

lignes en serait altérée, elles conserveraient moins de formes à quatre

lieues d'où on les aperçoit, et d'où elles font déjà un grand effet.

Pour prononcer sur le caractère de ces statues il faut les avoir vues Ã

plusieurs reprises, il faut y avoir longtemps réfléchi; après cela, il

arrive quelquefois que ce qui avait paru les premiers efforts de l'art

finit par en être une des perfections. Le groupe du Laocoon, qui parle

autant à l'âme qu'aux yeux, exécuté de soixante pieds de proportion,

placé dans un vaste espace, perdrait toutes ses beautés, et ne

présenterait pas une masse aussi heureuse que celle-ci; enfin plus

agréables, ces statues seraient moins belles; elles cesseraient d'être

ce qu'elles sont, c'est-à-dire éminemment monumentales, caractère qui

appartient peut-être exclusivement à la sculpture extérieure, à celle

qui doit entrer en harmonie avec l'architecture, à cette sculpture

enfin que les Égyptiens ont portée au plus haut degré de perfection.

J'appelle à l'appui de ce système l'heureux résultat de l'emploi de ce

style sévère toutes les fois que les modernes l'ont employé, et

l'espèce de partialité que tous les artistes de l'expédition ont prise

pour ce genre austère, partialité qui est la preuve la plus évidente de

la réalité de sa beauté.

J'examinai de nouveau le bloc de granit qui est entre ces deux statues,

et me persuadai davantage qu'il était la ruine de ce colosse

d'Ossimandué, dont l'inscription bravait le temps et l'orgueil des

hommes; que les deux figures qui sont restées debout sont celles de sa

femme et de sa fille, et que, dans un temps bien postérieur, les

voyageurs en ont choisi une pour en faire la statue de Memnon, afin de

n'être pas venus en Égypte sans avoir vu cette statue, et, selon la

progression ordinaire de l'enthousiasme, sans l'avoir entendue rendre

des sons au lever de l'aurore.

_Nouvelles Découvertes dans les Tombeaux de Thèbes_.

Quelques uns de mes amis de Kournou m'avaient joint: je calculais que

la troupe était allée à Hermontis et ne pouvait revenir que tard; nous

nous remîmes de nouveau à la recherche des tombeaux, toujours dans

l'espérance d'en trouver qui n'eussent pas été fouillés, afin d'y voir

une momie vierge, et la manière dont elles étaient disposées dans les

sépultures; c'est ce que les habitants nous cachaient avec obstination,

parce que la situation de leur village leur en fait une propriété qui

est devenue pour eux une branche de commerce presque exclusive. Après

de pénibles et infructueuses recherches, nous arrivâmes cependant à un

trou devant lequel étaient épars de nombreux fragments de momies:

l'ouverture était étroite; nous nous regardâmes pour savoir si nous

risquerions d'y descendre: mes compagnons étaient curieux; nous

réglâmes qu'un des volontaires avec mon serviteur resteraient en dehors,

et garderaient les guides, avec la précaution de ne les laisser ni

partir ni entrer; on battit le briquet, et nous nous mîmes en route: ce

fut d'abord à plat ventre, marchant avec les mains et les genoux; après

une minute un des nôtres nous cria qu'il étouffait; nous l'envoyâmes Ã

la porte remplacer la sentinelle, avec ordre de la faire entrer avec sa

lumière: après nous être traînés pendant plus de cent pas sur un tas de

corps morts et à demi consumés, la voûte s'éleva, le lieu devint

spacieux et décoré d'une manière recherchée: nous vîmes d'abord que ce

tombeau avait été fouillé, que ceux qui y étaient entrés, n'ayant point

de flambeaux, s'étaient servis des fascines qui avaient mis le feu

d'abord au linge, et bientôt à la résine des momies, et avaient causé

un incendie qui avait fait éclater les pierres, couler les matières

résineuses, et noirci tout le souterrain: nous pûmes remarquer que le

caveau avait été fait pour la sépulture de deux hommes considérables,

dont les figures de rondes bosses de sept pieds de proportion se

tenaient par la main; au-dessus de leurs têtes était un bas-relief, où

deux chiens en laisse étaient couchés sur un autel, et deux figures Ã

genoux avaient l'air de les adorer; ce qui pourrait faire présumer que

cette sépulture était celle de deux amis qui n'avaient pas voulu être

séparés par la mort; des chambres latérales sans ornements étaient

remplies de cadavres dont l'embaumement était plus ou moins soigné; ce

qui me fit voir avec évidence que si les tombeaux étaient entrepris et

décorés pour des chefs de famille, non seulement leurs corps y étaient

déposés, mais ceux de leurs enfants, de leurs parents, de leurs amis,

de tous les serviteurs de la maison. Des corps emmaillotés et sans

caisse, étaient posés sur le sol, et il y en avait autant que l'espace

pouvait en contenir dans un ordre régulier: je vis là pourquoi on

trouvait si fréquemment des petites figures de terre vernissée, tenant

d'une main un fléau, et de l'autre un bâton crochu; l'enthousiasme

religieux allait jusqu'au point de faire poser les momies sur des lits

formés de ces petites divinités; j'en remplis mes poches en les

ramassant à la poignée: nombre de corps qui n'étaient point emmaillotés

me laissèrent voir que la circoncision était connue et d'un usage

général, que l'épilation chez les femmes n'était point pratiquée, comme

à présent, que leurs cheveux étaient longs et lisses, que le caractère

de tête de la plupart tenait du beau style: je rapportai une tête de

vieille femme qui était aussi belle que celles des Sibylles de

Michel-Ange, et leur ressemblait beaucoup. Nous descendîmes assez

incommodément dans des puits très profonds, où nous trouvâmes encore

des momies, et de grands pots longs de terre cuite, dont le couvercle

représentait des têtes humaines; il n'y avait dedans que de la matière

résineuse: j'aurais bien voulu dessiner, mais j'étais trop à l'étroit,

l'air manquait, la lumière ne pouvait luire, et surtout il était tard;

des patrouilles nous avaient cherchés, on avait battu la générale, on

venait de tirer le canon; enfin on nous comptait déjà au nombre de ceux

dont nous venions de visiter les asiles, lorsqu'une de nos sentinelles

vint nous avertir de l'alarme. À notre retour nous fûmes réprimandés

comme des enfants qui viennent de faire une équipée; nous avions

effectivement commis bien des imprudences; mais j'étais si content du

butin que j'avais fait dans ma journée, que je ne sortis de mon

enchantement que lorsque j'appris que l'officier commandant, ne me

consultant plus, avait pris sur lui de quitter la rive gauche, et

d'aller à Louxor attendre des ordres ultérieurs: on le blâma dans la

suite de ce changement de position, mais certainement pas autant que je

l'aurais voulu de m'avoir enlevé à un pays dont je n'avais nullement Ã

me plaindre; et avec les habitants duquel j'aurais continué de vivre en

bonne intelligence, eût-on continué la guerre encore un mois. Louxor

n'était que magnifique et pittoresque; je passai trois jours à en faire

les vues, le plan que je relevai de mon mieux à travers les habitations,

et au milieu d'hommes jaloux de la retraite obscure qu'ils avaient

assignée à leurs femmes; je copiai les hiéroglyphes des obélisques, et

quelques tableaux hiéroglyphiques représentant des offrandes au dieu de

l'abondance.

Pendant mon séjour à Louxor je trouvai quelques belles médailles

d'Auguste, d'Adrien, et de Trajan, avec un crocodile au revers,

frappées eu Égypte en grand bronze, avec une inscription Grecque, et un

grand nombre de médailles de Constantin. J'achetai aussi une multitude

de petites idoles. Je trouvai dans la cour d'un particulier un torse en

granit, de proportion plus grande que nature, représentant les deux

signes du lion et de la vierge; je l'achetai, et le fis embarquer.

Comme je me disposais à passer à Karnak, le détachement eut ordre de se

rendre dans d'autres villages où je n'avais que faire; enfin je quittai

pour toujours la grande Diospolis.

_Départ de la Haute-Égypte_.

Je repris avec quelques soldats malades la route de Kéné; en arrivant,

je trouvai deux barques prêtes à partir pour le Caire, et des

compagnons de voyage qui m'attendaient. J'ignorais absolument quelles

étaient ma situation et mes ressources; je n'avais depuis neuf mois

pensé qu'à chercher, qu'à rassembler des objets intéressants; je

n'avais redouté aucuns dangers pour satisfaire ma curiosité: la crainte

de quitter la Haute Égypte avant de l'avoir vue m'en aurait fait braver

encore davantage; mais quand les circonstances au-devant desquelles

j'avais marché ne m'auraient procuré que l'avantage d'abréger les mêmes

recherches pour ceux qui devaient me succéder dans un temps, plus calme,

je me serais encore applaudi que mon ardeur m'eût mis dans le cas de

rendre ce service aux arts. Ce ne fut pas sans un sensible chagrin que

je quittai tous ceux dont j'avais partagé si immédiatement la fortune

dans toute l'expédition, notamment le général Belliard, dont l'égalité

de caractère m'avait rendu l'intimité si douce: nous ne nous étions

quittés depuis Zaoyé que deux jours pour aller à Etfu, et huit jours

pour ma dernière expédition, de Thèbes; et dans ces courtes absences

j'avais chaque jour éprouvé le désir de le rejoindre.

Je m'embarquai le 5 Juillet, 1799: je vis avec regret disparaître

Dindera et la Thébaïde, ce sanctuaire où j'avais désespéré si souvent

de pénétrer, et que j'avais eu le bonheur de traverser tant de fois

dans tous les sens, qui enfin était devenu le pays de l'univers que je

connusse le plus minutieusement; les arbres, les pointes de rochers,

les canaux, les moindres monuments, tout était devenu reconnaissance

pour moi; je pouvais nommer tout ce que je pouvais apercevoir, et, de

tous les points où je me trouvais, je savais toujours combien j'étais

éloigné de tel ou tel autre lieu.

Nous trouvâmes le Nil plus peuplé que jamais de toutes sortes d'oiseaux

d'eau; les pélicans l'habitaient depuis un mois; les cigognes, les

demoiselles de Numidie, toutes les espèces de canards, de railles et de

butors couvraient les îles que le fleuve n'avait pas encore submergées.

Nous vîmes de très grands crocodiles jusqu'au-dessous de Girgé; nous

mîmes trente-huit heures à arriver jusqu'à cette ville, que nous

trouvâmes déjà toute accoutumée à notre domination: nous y passâmes la

nuit du 17 au 18 pour faire quelques provisions, et pour y attendre le

vent; il vint, et nous eûmes en deux heures atteint Minchiée,

l'ancienne Ptolémaïs; il ne reste de cette grande ville Grecque qu'un

quai, dont j'ai déjà parlé, et qui est assez mal conservé, quoiqu'il

soit mieux construit que ne le sont les édifices Égyptiens de ce genre;

sur ses ruines est bâti un gros village habité par des catholiques:

trois milles plus bas on trouve à droite du fleuve les ruines de

Chemnis ou Pannopolis, aujourd'hui Achmin; on y voit un édifice enfoui,

m'a-t-on assuré, jusqu'au comble, et dont on ne peut apercevoir que la

plate-forme: c'est sans doute le temple dédié au dieu Pan, autrefois

consacré à la prostitution; on y rencontre encore aujourd'hui, comme Ã

Métubis, nombre d'Almés et de femmes publiques, sinon protégées, au

moins reconnues et tolérées par le gouvernement: on m'a assuré que

toutes les semaines elles se rassemblaient à un jour fixe dans une

mosquée près du tombeau du cheikh Harridi, et que, mêlant le sacré au

profane, elles y commettaient entre elles toutes sortes de lascivetés.

Achmin est grand, très bien situé sur une langue de terre, dont le Nil

fait un promontoire, adossé contre la chaîne du Mokatam, qui se replie

en cet endroit et y forme une gorge profonde.

Nous passâmes la nuit devant Antéopolis, qui conserve un portique assez

élevé et très fruste: nous arrivâmes le 9 à trois heures de

l'après-midi au port de Siutb: le général Desaix n'y était pas; nous ne

nous y arrêtâmes que pour renouveler nos provisions: nous ne faisions

plus que glisser devant les objets qui nous avaient retenus si

souvent.

_Antinoë_.

Nous passâmes de nuit devant Monfalut; à la pointe du jour nous nous

trouvâmes sous le Mokatam, dont le Nil vient frôler la base taillée Ã

pic: il y a eu là autrefois des carrières, dont il reste encore des

grottes, qui ressemblent à celles de Siuth, et paraissent avoir de même

servi de tombeaux aux anciens Égyptiens, et de retraite aux premiers

solitaires. Depuis Girgé, le climat change d'une manière très sensible;

le soleil y conserve son empire tant qu'il est présent, mais dès qu'il

disparaît ce n'est plus cette ardeur desséchante que ne peut tempérer

l'étroite vallée de la Thébaïde. Après Maloui, on rencontre sur la rive

droite, près le village de Schech-Abade, les ruines d'Antinoë, bâtie

par Adrien en l'honneur d'Antinoüs, son favori, qui mourut en Égypte,

ayant sacrifié sa vie pour sauver celle de son souverain. Il est sans

doute malheureux qu'un héroïsme sublime puisse s'allier avec une sale

prostitution, et qu'il autorise un grand homme, sous le titre sacré de

la reconnaissance, à afficher des regrets naturellement proscrits et

dévolus d'avance au mystère de la honte. Au reste, il est difficile de

juger ce qui a fait choisir la situation d'Antinoë au pied du triste

Mokatam, entre deux étroits déserts, à moins que Besa, ville plus

antique qu'Antinoë, sur laquelle elle a été élevée, ne fût le lieu où

l'empereur eût été arrêté par la maladie qui menaça sa vie, et où les

prêtres fameux de cette ville, ayant été consultés, annoncèrent que le

malade mourrait si quelqu'un ne se dévouait à sa place.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 28 / 30 段