avec des yeux nouveaux. N'étant plus harcelé par la marche précipitée
d'une armée, je me rendis compte du plan de ce groupe d'édifices; je me
persuadai encore davantage que ces grandes cours, qui se trouvent être
en ligne directe du palais à deux étages, que j'ai déjà décrit,
pouvaient bien en être des dépendances, ainsi que cette immense
circonvallation de deux cents pieds de long, dont on ne voit plus qu'un
des côtés. J'avais déjà remarqué dans le second portique, que la
catholicité s'y était fabriqué une église dont il ne reste plus que le
soubassement de la niche du choeur et les colonnes de la nef; mais je
découvris, par nombre de petites portes décorées de croix fleuries, que
le corps de logis, de deux cents pieds, avait, suivant toute apparence,
servi de couvent à quelque ordre de moines des premiers siècles. Dans
le portique où était l'église j'eus le temps d'observer que les
sculptures du mur intérieur représentaient les exploits et le triomphe
d'un héros qui avait porté la guerre dans ces contrées lointaines, de
Sésostris peut-être, et ses victoires dans l'Inde, comme tous ces
bas-reliefs semblent l'indiquer. On y remarque un vainqueur poursuivant
seul une armée qui fuit devant lui, et se jette, pour échapper à ses
coups, dans un fleuve qui est peut-être l'Indus: ce héros, monté sur un
petit chariot où il n'y a place que pour lui, conduit deux chevaux dont
les rênes aboutissent à sa ceinture: des carquois, des masses d'armes,
sont attachés à son char et tout autour de lui; sa taille est
gigantesque; il tient un arc immense, dont il décoche des traits sur
des ennemis barbus et à cheveux longs, qui ne tiennent en rien du
caractère connu des têtes Ãgyptiennes. Plus loin, il est représenté
assis au revers de son char, dont les chevaux sont retenus par des
pages: on compte devant lui les mains des vaincus morts au combat; un
autre personnage les inscrit; un troisième paraît en proclamer le
nombre. Quelques voyageurs ont vu un second tas d'une autre espèce de
mutilation, qui annoncerait que ce n'était pas contre des amazones que
le héros aurait combattu; mais les formes de ces mutilations ne m'ont
pas frappé, et je ne les ai pas distinguées: des prisonniers sont
amenés attachés de diverses manières; ils sont vêtus de robes longues
et rayées; leurs cheveux sont longs et nattés; des panneaux
d'hiéroglyphes, de cinquante pieds de diamètre, suivent, et expliquent
sans doute ces premiers tableaux. Reprenant à gauche sur une autre face
de ses galeries, on trouve un long bas-relief représentant sur deux
lignes une marche triomphale; c'est le même héros revenant sans doute
de ses conquêtes; quelques soldats couverts de leurs armes attestent
que le triomphe est militaire, car bientôt on ne voit plus que des
prêtres ou des personnages de la caste des initiés, sans armes,
avec des habits longs et des tuniques transparentes; les armes du héros
en sont recouvertes: il est porté sur les épaules et sur un palanquin
avec tous les attributs de la divinité; devant et derrière lui marchent
des prêtres portant des palmes et des calumets; on lui présente
l'encens: il arrive ainsi au temple de la grande divinité de Thèbes,
que j'ai déjà décrite; il lui offre un sacrifice dont il est le
sacrificateur: la marche suit, et le héros devient cortège; c'est le
dieu qui est porté par vingt-quatre prêtres; le boeuf Apis avec les
attributs de la divinité marche devant le héros; une longue suite de
personnages tiennent chacun une enseigne, sur la plupart desquelles
sont les images des dieux. Arrivés à un autel, un enfant, les bras
attachés derrière le dos, va être sacrifié devant le triomphateur,
arrêté pour assister à cet horrible sacrifice, ou recevoir cet
exécrable holocauste; un prêtre qui brise la tige d'une fleur, des
oiseaux qui s'envolent, sont les emblèmes de la mort et de l'âme qui se
sépare du corps: ce que Longus et Apulée nous ont dit des sacrifices
humains chez les Ãgyptiens dans leurs romans de Théagenes et de l'Ãne
d'or, est donc une vérité; les hommes policés ressemblent donc partout
aux hommes barbares. Ensuite le héros fait lui-même au boeuf Apis le
sacrifice d'une gerbe de blé; un génie protecteur l'accompagne sans
cesse; il change d'habits, de coiffures dans la cérémonie, ce qui peut
être la marque de ses différentes dignités ou degrés d'initiation, mais
la même physionomie est toujours conservée, ce qui prouve qu'elle est
portrait; son air est noble, auguste, et doux. Dans un tableau il tient
neuf personnages enchaînés du même lacs: sont-ce les passions
personnifiées? sont-ce neuf différentes nations vaincues par lui? on
lui offre l'encens en l'honneur de l'une ou l'autre de ces victoires;
un prêtre écrit ses fastes, et en consacre le souvenir. C'était la
première fois que j'eusse vu des figures dans l'acte d'écrire: les
Ãgyptiens avaient donc des livres; le fameux Toth était donc un livre,
et non des panneaux d'inscriptions sculptées sur des murailles, comme
il était resté en doute. Je ne pouvais me défendre d'être flatté en
songeant que j'étais le premier qui eût fait une découverte si
importante; mais je le fus bien davantage lorsque, quelques heures
après, je fus nanti de la preuve de ma découverte par la possession
d'un manuscrit même que je trouvai dans la main d'une superbe momie
qu'on m'apporta: il faut être curieux, amateur, et voyageur, pour
apprécier toute l'étendue d'une telle jouissance. Je sentis que j'en
pâlissais; je voulais quereller ceux qui, malgré mes instantes prières,
avaient violé l'intégrité de cette momie, lorsque j'aperçus dans sa
main droite et sous son bras gauche le manuscrit de papyrus en rouleau,
que je n'aurais peut-être jamais vu sans cette violation: la voix me
manqua; je bénis l'avarice des Arabes, et surtout le hasard qui m'avait
ménagé cette bonne fortune; je ne savais que faire de mon trésor, tant
j'avais peur de le détruire; je n'osais toucher à ce livre, le plus
ancien des livres connus jusqu'Ã ce jour; je n'osais le confier Ã
personne, le déposer nulle part; tout le coton de la couverture qui me
servait de lit ne me parut pas suffisant pour l'emballer assez
mollement: était-ce l'histoire du personnage? l'époque de sa vie? le
règne du souverain sous lequel il avait vécu y était-il inscrit?
étaient-ce quelques dogmes, quelques prières, la consécration de
quelque découverte? Sans penser que l'écriture de mon livre n'était pas
plus connue que la langue dans laquelle il était écrit, je m'imaginai
un moment tenir le _compendium_ de la littérature Ãgyptienne, le _toth_
enfin. Je regrettais de n'avoir pu dessiner tout ce que j'avais vu
clans cette journée si intéressante; au reste ne devais-je pas être
satisfait? quel autre voyageur avait vu autant d'objets nouveaux? quel
autre les avait, comme moi, pu dessiner sur les lieux mêmes?
La négociation avançait plus que je ne voulais; les cheikhs avaient été
livrés, mais heureusement le miri n'arrivait pas. L'officier qui
commandait eut la bonté de me consulter: je ne répondis pas à sa bonne
foi, et l'égoïsme dicta ma réponse; au surplus que cent hommes dont on
n'avait que faire à Kéné fussent à Thèbes, l'inconvénient n'était pas
grand; j'allais irrévocablement quitter la Haute Ãgypte: les opérations
militaires avaient si souvent et si impérieusement contrarié les
miennes: je cédai à l'occasion de me venger un peu: je dis qu'on ne
pouvait mettre trop de circonspection dans une circonstance aussi
délicate, que je croyais qu'on ne devait rien hasarder. On envoya un
courrier dont le voyage m'assurait quatre jours; pendant ce temps
arrivèrent des ordres plus pressants; il fut question d'envoyer
réclamer les habitants de Kournou partout où on pourrait les avoir
recelés. Je me mis en chemin avec le détachement mis en tournée, dans
l'espérance de faire quelques nouvelles découvertes dans une contrée
aussi fertile en ce genre. En chemin, nous apprîmes que les fuyards
étaient à Harminte; je connaissais ce pays; il y avait une lieue et
demie à faire, autant pour revenir, par un soleil ardent, et j'étais Ã
pied: trois soldats étaient sans souliers; j'offris de les garder avec
moi, et d'aller à Médinet-A-Bou, vis-à -vis duquel nous nous trouvions,
alors: heureusement l'officier ne calcula pas l'insuffisance d'une si
faible escorte; et tous quatre, bien contents, nous allâmes passer la
journée au frais sous les portiques de Medinet. Les habitants, qui me
connaissaient par quelques petites générosités, vinrent, au lieu de
nous chercher querelle, nous apporter de l'eau fraîche, du pain, des
dattes déjà mûres, et des raisins; et j'eus le temps de dessiner tout
ce que la veille je n'avais fait qu'observer: j'avais avec moi des
bougies, ce qui me donna la facilité d'aller visiter les endroits les
plus obscurs, dans lesquels je n'avais pu pénétrer lors des autres
voyages. Je trouvai trois petites chambres couvertes de bas-reliefs,
qui avaient été de tout temps privées de lumière; au fond de la
troisième il y avait une espèce de buffet en pierre, dont les montants
étaient encore conservés; c'était tout ce qu'il y avait de particulier
dans ce petit appartement soigné, et surtout fermé de trois portes
aussi fortes que des murailles, ce qui pourrait faire croire que
c'était une espèce de trésor. Nous allâmes aussi visiter l'intérieur
obscur du petit temple voisin, où il nous arriva une aventure: à côté
du sanctuaire était une petite pièce dont un temple monolithe de granit
occupait presque tout l'espace; il était renversé; nous voulûmes en
visiter l'intérieur, il en sortit tout à coup une bête assez grosse qui
sauta au visage de celui qui portait la lumière, et le lui écorcha; je
n'eus que le temps de cacher ma tête dans mes deux mains, et de plier
les épaules, sur lesquelles je reçus le premier bond de l'animal, qui
du second me jeta par terre en passant entre mes jambes, il renversa
mes deux compagnons qui fuyaient du côté de la porte, et en un clin
d'oeil nous mit tous hors de combat. Nous sortîmes tous quatre riant de
notre frayeur, sans avoir pu nous assurer de ce qui l'avait causée;
c'était, suivant toute apparence, un chacal, qui avait choisi cette
retraite, et qui venait d'y être troublé pour la première fois.
Dans une vérification générale, j'entrai dans une fouille faite sous
les fondements de la pièce Z, figure IV, que je crois la plus ancienne
du monument; et cependant, dans la bâtisse de la fondation d'un des
principaux piliers de l'édifice, je trouvai des matériaux sur lesquels
étaient sculptés des hiéroglyphes aussi bien exécutés que ceux qui
décoraient la partie extérieure. D'après cela, quelle antiquité ne
doit-on pas supposer aux édifices qui en avaient été ornés! que de
siècles de civilisation pour produire de tels édifices! que de siècles
avant qu'ils fussent tombés en ruines! que d'autres siècles depuis que
leurs ruines servaient de fondations! comme les annales de ces contrées
sont mystérieuses, obscures, infinies!
_Colosses_.
Au nord de ces temples, nous trouvâmes la ruine de deux figures de
granit renversées et brisées; elles peuvent avoir trente-six pieds de
proportion, toujours dans l'attitude ordinaire, le pied droit en avant,
les bras contre le corps; elles ornaient sans doute la porte de
quelques grands édifices détruits dont les ruines sont enfouies. Je
m'acheminai vers les deux colosses dits de Memnon; je fis un dessin
détaillé de leur état actuel: sans charme, sans grâce, sans mouvement,
ces deux statues n'ont rien qui séduise; mais sans défaut de proportion,
cette simplicité de pose, cette nullité d'expression a quelque chose
de grave et de grand qui en impose: si pour exprimer quelque passion
les membres de ces figures étaient contractés, la sagesse de leurs
lignes en serait altérée, elles conserveraient moins de formes à quatre
lieues d'où on les aperçoit, et d'où elles font déjà un grand effet.
Pour prononcer sur le caractère de ces statues il faut les avoir vues Ã
plusieurs reprises, il faut y avoir longtemps réfléchi; après cela, il
arrive quelquefois que ce qui avait paru les premiers efforts de l'art
finit par en être une des perfections. Le groupe du Laocoon, qui parle
autant à l'âme qu'aux yeux, exécuté de soixante pieds de proportion,
placé dans un vaste espace, perdrait toutes ses beautés, et ne
présenterait pas une masse aussi heureuse que celle-ci; enfin plus
agréables, ces statues seraient moins belles; elles cesseraient d'être
ce qu'elles sont, c'est-à -dire éminemment monumentales, caractère qui
appartient peut-être exclusivement à la sculpture extérieure, à celle
qui doit entrer en harmonie avec l'architecture, Ã cette sculpture
enfin que les Ãgyptiens ont portée au plus haut degré de perfection.
J'appelle à l'appui de ce système l'heureux résultat de l'emploi de ce
style sévère toutes les fois que les modernes l'ont employé, et
l'espèce de partialité que tous les artistes de l'expédition ont prise
pour ce genre austère, partialité qui est la preuve la plus évidente de
la réalité de sa beauté.
J'examinai de nouveau le bloc de granit qui est entre ces deux statues,
et me persuadai davantage qu'il était la ruine de ce colosse
d'Ossimandué, dont l'inscription bravait le temps et l'orgueil des
hommes; que les deux figures qui sont restées debout sont celles de sa
femme et de sa fille, et que, dans un temps bien postérieur, les
voyageurs en ont choisi une pour en faire la statue de Memnon, afin de
n'être pas venus en Ãgypte sans avoir vu cette statue, et, selon la
progression ordinaire de l'enthousiasme, sans l'avoir entendue rendre
des sons au lever de l'aurore.
_Nouvelles Découvertes dans les Tombeaux de Thèbes_.
Quelques uns de mes amis de Kournou m'avaient joint: je calculais que
la troupe était allée à Hermontis et ne pouvait revenir que tard; nous
nous remîmes de nouveau à la recherche des tombeaux, toujours dans
l'espérance d'en trouver qui n'eussent pas été fouillés, afin d'y voir
une momie vierge, et la manière dont elles étaient disposées dans les
sépultures; c'est ce que les habitants nous cachaient avec obstination,
parce que la situation de leur village leur en fait une propriété qui
est devenue pour eux une branche de commerce presque exclusive. Après
de pénibles et infructueuses recherches, nous arrivâmes cependant à un
trou devant lequel étaient épars de nombreux fragments de momies:
l'ouverture était étroite; nous nous regardâmes pour savoir si nous
risquerions d'y descendre: mes compagnons étaient curieux; nous
réglâmes qu'un des volontaires avec mon serviteur resteraient en dehors,
et garderaient les guides, avec la précaution de ne les laisser ni
partir ni entrer; on battit le briquet, et nous nous mîmes en route: ce
fut d'abord à plat ventre, marchant avec les mains et les genoux; après
une minute un des nôtres nous cria qu'il étouffait; nous l'envoyâmes Ã
la porte remplacer la sentinelle, avec ordre de la faire entrer avec sa
lumière: après nous être traînés pendant plus de cent pas sur un tas de
corps morts et à demi consumés, la voûte s'éleva, le lieu devint
spacieux et décoré d'une manière recherchée: nous vîmes d'abord que ce
tombeau avait été fouillé, que ceux qui y étaient entrés, n'ayant point
de flambeaux, s'étaient servis des fascines qui avaient mis le feu
d'abord au linge, et bientôt à la résine des momies, et avaient causé
un incendie qui avait fait éclater les pierres, couler les matières
résineuses, et noirci tout le souterrain: nous pûmes remarquer que le
caveau avait été fait pour la sépulture de deux hommes considérables,
dont les figures de rondes bosses de sept pieds de proportion se
tenaient par la main; au-dessus de leurs têtes était un bas-relief, où
deux chiens en laisse étaient couchés sur un autel, et deux figures Ã
genoux avaient l'air de les adorer; ce qui pourrait faire présumer que
cette sépulture était celle de deux amis qui n'avaient pas voulu être
séparés par la mort; des chambres latérales sans ornements étaient
remplies de cadavres dont l'embaumement était plus ou moins soigné; ce
qui me fit voir avec évidence que si les tombeaux étaient entrepris et
décorés pour des chefs de famille, non seulement leurs corps y étaient
déposés, mais ceux de leurs enfants, de leurs parents, de leurs amis,
de tous les serviteurs de la maison. Des corps emmaillotés et sans
caisse, étaient posés sur le sol, et il y en avait autant que l'espace
pouvait en contenir dans un ordre régulier: je vis là pourquoi on
trouvait si fréquemment des petites figures de terre vernissée, tenant
d'une main un fléau, et de l'autre un bâton crochu; l'enthousiasme
religieux allait jusqu'au point de faire poser les momies sur des lits
formés de ces petites divinités; j'en remplis mes poches en les
ramassant à la poignée: nombre de corps qui n'étaient point emmaillotés
me laissèrent voir que la circoncision était connue et d'un usage
général, que l'épilation chez les femmes n'était point pratiquée, comme
à présent, que leurs cheveux étaient longs et lisses, que le caractère
de tête de la plupart tenait du beau style: je rapportai une tête de
vieille femme qui était aussi belle que celles des Sibylles de
Michel-Ange, et leur ressemblait beaucoup. Nous descendîmes assez
incommodément dans des puits très profonds, où nous trouvâmes encore
des momies, et de grands pots longs de terre cuite, dont le couvercle
représentait des têtes humaines; il n'y avait dedans que de la matière
résineuse: j'aurais bien voulu dessiner, mais j'étais trop à l'étroit,
l'air manquait, la lumière ne pouvait luire, et surtout il était tard;
des patrouilles nous avaient cherchés, on avait battu la générale, on
venait de tirer le canon; enfin on nous comptait déjà au nombre de ceux
dont nous venions de visiter les asiles, lorsqu'une de nos sentinelles
vint nous avertir de l'alarme. à notre retour nous fûmes réprimandés
comme des enfants qui viennent de faire une équipée; nous avions
effectivement commis bien des imprudences; mais j'étais si content du
butin que j'avais fait dans ma journée, que je ne sortis de mon
enchantement que lorsque j'appris que l'officier commandant, ne me
consultant plus, avait pris sur lui de quitter la rive gauche, et
d'aller à Louxor attendre des ordres ultérieurs: on le blâma dans la
suite de ce changement de position, mais certainement pas autant que je
l'aurais voulu de m'avoir enlevé à un pays dont je n'avais nullement Ã
me plaindre; et avec les habitants duquel j'aurais continué de vivre en
bonne intelligence, eût-on continué la guerre encore un mois. Louxor
n'était que magnifique et pittoresque; je passai trois jours à en faire
les vues, le plan que je relevai de mon mieux à travers les habitations,
et au milieu d'hommes jaloux de la retraite obscure qu'ils avaient
assignée à leurs femmes; je copiai les hiéroglyphes des obélisques, et
quelques tableaux hiéroglyphiques représentant des offrandes au dieu de
l'abondance.
Pendant mon séjour à Louxor je trouvai quelques belles médailles
d'Auguste, d'Adrien, et de Trajan, avec un crocodile au revers,
frappées eu Ãgypte en grand bronze, avec une inscription Grecque, et un
grand nombre de médailles de Constantin. J'achetai aussi une multitude
de petites idoles. Je trouvai dans la cour d'un particulier un torse en
granit, de proportion plus grande que nature, représentant les deux
signes du lion et de la vierge; je l'achetai, et le fis embarquer.
Comme je me disposais à passer à Karnak, le détachement eut ordre de se
rendre dans d'autres villages où je n'avais que faire; enfin je quittai
pour toujours la grande Diospolis.
_Départ de la Haute-Ãgypte_.
Je repris avec quelques soldats malades la route de Kéné; en arrivant,
je trouvai deux barques prêtes à partir pour le Caire, et des
compagnons de voyage qui m'attendaient. J'ignorais absolument quelles
étaient ma situation et mes ressources; je n'avais depuis neuf mois
pensé qu'à chercher, qu'à rassembler des objets intéressants; je
n'avais redouté aucuns dangers pour satisfaire ma curiosité: la crainte
de quitter la Haute Ãgypte avant de l'avoir vue m'en aurait fait braver
encore davantage; mais quand les circonstances au-devant desquelles
j'avais marché ne m'auraient procuré que l'avantage d'abréger les mêmes
recherches pour ceux qui devaient me succéder dans un temps, plus calme,
je me serais encore applaudi que mon ardeur m'eût mis dans le cas de
rendre ce service aux arts. Ce ne fut pas sans un sensible chagrin que
je quittai tous ceux dont j'avais partagé si immédiatement la fortune
dans toute l'expédition, notamment le général Belliard, dont l'égalité
de caractère m'avait rendu l'intimité si douce: nous ne nous étions
quittés depuis Zaoyé que deux jours pour aller à Etfu, et huit jours
pour ma dernière expédition, de Thèbes; et dans ces courtes absences
j'avais chaque jour éprouvé le désir de le rejoindre.
Je m'embarquai le 5 Juillet, 1799: je vis avec regret disparaître
Dindera et la Thébaïde, ce sanctuaire où j'avais désespéré si souvent
de pénétrer, et que j'avais eu le bonheur de traverser tant de fois
dans tous les sens, qui enfin était devenu le pays de l'univers que je
connusse le plus minutieusement; les arbres, les pointes de rochers,
les canaux, les moindres monuments, tout était devenu reconnaissance
pour moi; je pouvais nommer tout ce que je pouvais apercevoir, et, de
tous les points où je me trouvais, je savais toujours combien j'étais
éloigné de tel ou tel autre lieu.
Nous trouvâmes le Nil plus peuplé que jamais de toutes sortes d'oiseaux
d'eau; les pélicans l'habitaient depuis un mois; les cigognes, les
demoiselles de Numidie, toutes les espèces de canards, de railles et de
butors couvraient les îles que le fleuve n'avait pas encore submergées.
Nous vîmes de très grands crocodiles jusqu'au-dessous de Girgé; nous
mîmes trente-huit heures à arriver jusqu'à cette ville, que nous
trouvâmes déjà toute accoutumée à notre domination: nous y passâmes la
nuit du 17 au 18 pour faire quelques provisions, et pour y attendre le
vent; il vint, et nous eûmes en deux heures atteint Minchiée,
l'ancienne Ptolémaïs; il ne reste de cette grande ville Grecque qu'un
quai, dont j'ai déjà parlé, et qui est assez mal conservé, quoiqu'il
soit mieux construit que ne le sont les édifices Ãgyptiens de ce genre;
sur ses ruines est bâti un gros village habité par des catholiques:
trois milles plus bas on trouve à droite du fleuve les ruines de
Chemnis ou Pannopolis, aujourd'hui Achmin; on y voit un édifice enfoui,
m'a-t-on assuré, jusqu'au comble, et dont on ne peut apercevoir que la
plate-forme: c'est sans doute le temple dédié au dieu Pan, autrefois
consacré à la prostitution; on y rencontre encore aujourd'hui, comme Ã
Métubis, nombre d'Almés et de femmes publiques, sinon protégées, au
moins reconnues et tolérées par le gouvernement: on m'a assuré que
toutes les semaines elles se rassemblaient à un jour fixe dans une
mosquée près du tombeau du cheikh Harridi, et que, mêlant le sacré au
profane, elles y commettaient entre elles toutes sortes de lascivetés.
Achmin est grand, très bien situé sur une langue de terre, dont le Nil
fait un promontoire, adossé contre la chaîne du Mokatam, qui se replie
en cet endroit et y forme une gorge profonde.
Nous passâmes la nuit devant Antéopolis, qui conserve un portique assez
élevé et très fruste: nous arrivâmes le 9 à trois heures de
l'après-midi au port de Siutb: le général Desaix n'y était pas; nous ne
nous y arrêtâmes que pour renouveler nos provisions: nous ne faisions
plus que glisser devant les objets qui nous avaient retenus si
souvent.
_Antinoë_.
Nous passâmes de nuit devant Monfalut; à la pointe du jour nous nous
trouvâmes sous le Mokatam, dont le Nil vient frôler la base taillée Ã
pic: il y a eu là autrefois des carrières, dont il reste encore des
grottes, qui ressemblent à celles de Siuth, et paraissent avoir de même
servi de tombeaux aux anciens Ãgyptiens, et de retraite aux premiers
solitaires. Depuis Girgé, le climat change d'une manière très sensible;
le soleil y conserve son empire tant qu'il est présent, mais dès qu'il
disparaît ce n'est plus cette ardeur desséchante que ne peut tempérer
l'étroite vallée de la Thébaïde. Après Maloui, on rencontre sur la rive
droite, près le village de Schech-Abade, les ruines d'Antinoë, bâtie
par Adrien en l'honneur d'Antinoüs, son favori, qui mourut en Ãgypte,
ayant sacrifié sa vie pour sauver celle de son souverain. Il est sans
doute malheureux qu'un héroïsme sublime puisse s'allier avec une sale
prostitution, et qu'il autorise un grand homme, sous le titre sacré de
la reconnaissance, Ã afficher des regrets naturellement proscrits et
dévolus d'avance au mystère de la honte. Au reste, il est difficile de
juger ce qui a fait choisir la situation d'Antinoë au pied du triste
Mokatam, entre deux étroits déserts, à moins que Besa, ville plus
antique qu'Antinoë, sur laquelle elle a été élevée, ne fût le lieu où
l'empereur eût été arrêté par la maladie qui menaça sa vie, et où les
prêtres fameux de cette ville, ayant été consultés, annoncèrent que le
malade mourrait si quelqu'un ne se dévouait à sa place.