On avait sonné le boute-selle, lorsque je découvris de petites chambres,

sur les murs desquelles était peinte la représentation de toutes les

armes, telles que masse d'armes, cotte de mailles, peau de tigre, arcs,

flèches, carquois, piques, javelots, sabres, casques, cravaches et

fouets; dans une autre une collection des ustensiles d'usage, tels que

coffre à tiroir, commode, chaise, fauteuil, tabouret, lit de repos et

pliant, d'une forme exquise, et tels que nous les admirons depuis

quelques années chez nos ébénistes lorsqu'ils sont dirigés par des

architectes habiles: comme la peinture ne copie que ce qui existe, on

doit rester convaincu que les Égyptiens employaient pour leurs meubles

les bois des Indes sculptés et dorés, et qu'ils les recouvraient

d'étoffes brochées; à cela était jointe la représentation d'ustensiles,

comme vases, cafetières, aiguière avec sa soucoupe, théière et

corbeille; une autre chambre était consacrée à l'agriculture avec les

outils aratoires, une charrue telle que celles d'à présent, un homme

qui sème le grain sur le bord d'un canal des rives duquel l'inondation

se retire, une moisson faite à la faucille, des champs de riz que l'on

soigne; dans une quatrième une figure vêtue de blanc, jouant d'une

harpe à onze cordes; la harpe sculptée avec des ornements de la même

teinte et du même bois que celui dont on se sert actuellement pour

fabriquer les nôtres. Comment pouvoir laisser de si précieuses

curiosités avant de les avoir dessinées! comment revenir sans les

montrer! je demandai à hauts cris un quart d'heure; on m'accorda vingt

minutes la montre à la main; une personne m'éclairait tandis qu'une

autre promenait une bougie sur chaque objet que je lui indiquais; et je

fis ma tâche dans le temps prescrit avec autant de naïveté que de

fidélité: je remarquai beaucoup de figures sans tête; j'en trouvai même

avec la tête coupée; elles étaient toutes d'hommes noirs; et ceux qui

les coupaient et qui tenaient encore le glaive instrument du supplice

étaient rouges: étaient-ce des sacrifices humains? sacrifiait-on des

esclaves dans les tombeaux? ou était-ce le résultat d'un acte de

justice, et la punition du coupable?... J'observais tout ce que je

rencontrais, et je mettais dans mes poches tout ce que je trouvais de

fragments portatifs: à l'inventaire que j'en fis depuis je trouvai la

charmante petite patère en terre cuite que j'ai dessinée, morceau digne

du plus beau temps des arts chez toutes les nations qui s'en sont le

plus occupées; des figures de divinités en bois de sycomore, ébauchées

avec une franchise extraordinaire; des cheveux, fins, lisses et blonds;

un petit pied de momie, qui ne fait pas moins d'honneur à la nature que

les autres morceaux en font à l'art; c'était sans doute le pied d'une

jeune femme, d'une princesse, d'un être charmant, dont la chaussure

n'avait jamais altéré les formes, et dont les formes étaient parfaites;

il me sembla en obtenir une faveur, et faire un amoureux larcin dans la

lignée des Pharaons! Enfin on m'arracha de ces tombeaux, où j'étais

resté trois heures, où j'aurais pu être tout autant occupé pendant

trois jours! le mystère et la magnificence intérieure de ces

excavations, le nombre de portes qui les défendaient, tout me fit voir

que le culte religieux qui avait creusé et décoré ces grottes était le

même que celui qui avait élevé les pyramides. Enfin nous quittâmes bien

vite ces retraites ou tant d'objets intéressants devaient nous retenir,

pour arriver de bonne heure à Alicate, où personne n'avait rien Ã

faire. J'éprouvai, comme toutes les autres fois, que la traversée de

Thèbes était pour moi comme un accès de fièvre, comme une espèce de

crise qui me laissait une impression égale d'impatience, d'enthousiasme,

d'irritation et de fatigue.

_Jarres de Terre à mettre l'Eau_.

Le lendemain matin nous arrivâmes de bonne heure à Nagadi, riche bourg

peuplé de chrétiens; l'évêque Copthe, la crosse à la main, à la tête de

tous ses fidèles, vint au-devant de nous, et nous conduisit à une

maison où était préparé un déjeuné pour l'état-major et tout le

détachement, c'était sans doute en actions de grâces d'avoir délivré le

pays des courses des Mekkains, et particulièrement d'avoir tiré

l'évêque de la captivité où nous l'avions trouvé au château de

Benhoute. Nous vînmes coucher à Balasse, qui a donné son nom aux jarres

de terre, dont ses manufactures fournissent non seulement toute

l'Égypte, mais la Syrie et les îles de l'Archipel; elles ont la qualité

de laisser transsuder l'eau, et par-là de l'éclaircir, et de la

rafraîchir; fabriquées à peu de frais, elles peuvent être vendues à si

bon marché, qu'on s'en sert souvent pour construire les murailles des

maisons, et que l'habitant le plus pauvre peut s'en procurer en

abondance: la nature en donne la matière toute préparée dans le désert

voisin; c'est une marne grasse, fine, savonneuse, et compacte, qui n'a

besoin que d'être humectée et maniée pour être malléable et tenace: et

les vase que l'on en fait, tournés, séchés et cuits à moitié au soleil,

sont achevés en peu d'heures par l'action d'un seul feu de paille; on

en forme des radeaux, que tous les voyageurs en Égypte ont décrits: ils

se transportent ainsi le long des bords du Nil; on en débite une partie

dans le chemin; le reste s'embarque à Rosette et à Damiette pour le

faire passer en pays étrangers: j'ai trouvé les mêmes jarres, dans les

mêmes formes, employées aux mêmes usages; montées sur les mêmes

trépieds, dans des tableaux hiéroglyphiques, et dans des peintures sur

des manuscrits.

_Insurrection et Massacre à Demenliour_.

Le lendemain, nous arrivâmes de bonne heure vis-à-vis Kéné, où nous

trouvâmes le Nil six pieds plus élevé que nous ne l'avions laissé.

Nous apprenons que Mourat-bey a quitté les Oasis, qu'il est descendu

par la route de Siouth dans les environs de Miniet, qu'il a ouvert des

intelligences dans la Basse Égypte, et jusqu'au nord de l'Afrique,

qu'il en a fait arriver un émissaire qui a débarqué à Derne. Cet

émissaire n'est rien moins que l'ange êl-Mahdi, annoncé et promis dans

le coran; il est reconnu par un adgi conduisant deux cents Mongrabins;

le drapeau du prophète est déployé, les prodiges sont annoncés; les

fusils, les canons même des Français ne pourront atteindre ceux qui

suivront cette enseigne sacrée; nombre d'Arabes joignent ce premier

rassemblement: il arrive tout à coup dans la province de Bahiré,

s'empare de Demenhour gardé par soixante Français; à ce premier succès,

les partisans de cette nouveauté accourent, les Bédouins arrivent de

toutes parts, la tourbe devient innombrable, semblable aux tourbillons

qui traversent le désert, élevant dans leur marche des trombes de sable

et de poussière, semblent en même temps menacer le ciel et la terre;

mais au premier objet dont leur base est atteinte, penchent, vacillent,

et s'évanouissent dans l'espace. Un détachement est envoyé; Demenhour

est repris, quinze cents hommes des révoltés sont tués, le reste se

disperse; l'ange êl-Mahdi blessé n'échappe qu'avec peine; l'illusion

cesse, et le fantôme et l'armée n'existent déjà plus.

Les nouvelles de Syrie annonçaient le retour de notre armée: je

calculais que, l'Égypte Supérieure conquise et occupée par nous,

l'époque approchait où la Basse Égypte, couverte d'eau, allait être

pour longtemps à l'abri des descentes; que Bonaparte allait se trouver

sans opérations d'une grande utilité: je n'avais pas oublié qu'en

m'amenant il m'avait promis de me ramener avec lui; je n'avais pas

encore tourné mes regards du côté de l'Europe, et cette pensée fut une

sensation qui devint un mouvement de trouble et d'impatience.

_Septième Visite à Thèbes, Siège des Tombeaux_.

Cependant le bruit des coups de fusils que nous avaient tirés les

habitants de Kournou retentissaient encore dans le souvenir du général

Belliard; le temps de les en punir était arrivé. À peine de retour Ã

Kéné, il s'occupa d'organiser une expédition contre eux, pour les

surprendre, s'emparer de leurs troupeaux, miner leur repaire, les faire

sauter, et emmener leur cheikh. Cette expédition allait nécessiter

quelque séjour à Thèbes; à Thèbes! j'étais en proie à des volontés

contradictoires; mon incertitude cessa en faveur de ce que ma passion

appelait mon devoir. Je me remis donc en route (c'était mon septième

voyage) pour cette grande Diospolis, que j'avais toujours vue avec une

telle hâte, qu'un regret avait été pour ainsi dire attaché à chacune de

mes jouissances; j'espérai cette fois, sinon compléter; au moins

augmenter encore ma collection sur ce point si important de mon voyage,

et m'assurer de la valeur et de la vérité du résultat de mes premières

sensations sur cette capitale du monde ancien, ce foyer de lumières

pendant tant de siècles pour tous les peuples qui avaient voulu

s'éclairer.

Arrivés dans ces parages, nous nous vîmes signalés; nous prîmes le

parti de passer outre, comme si notre destination eût été d'aller Ã

Esné: la feinte réussit; nous mouillâmes à Louxor, et le lendemain

avant le jour nous revînmes sur nos pas: mais cette manoeuvre n'aboutit

qu'à une méprise; l'officier qui commandait s'obstina à penser que nous

devions trouver les habitants dans un petit bois de palmiers au sud des

grottes; il le fit cerner, on le battit: on n'y trouva qu'un malheureux

passager, qui y était resté la nuit: réveillé par des soldats, il

voulut fuir; il était armé, on courut dessus, on ne l'atteignit que

d'un coup de sabre qui lui coupa le poignet: le malheureux n'en accusa

que la fatalité, et passa son chemin: je lui donnai deux piastres; ô

comble de la misère! il crut qu'il était mon obligé!

Les chiens nous avaient dépistés, et les premiers rayons du jour

éclairèrent notre erreur, et nous laissèrent voir les habitants en

fuite dans le désert, précédés de leur cheikh à cheval, et suivis de

leurs troupeaux; une partie de ces derniers fut interceptée, quelques

femmes furent arrêtées; et nous commençâmes à former le siège de chaque

tombeau. Nous rassemblâmes toutes les matières combustibles, nous en

allumâmes des feux devant les grottes, pour obliger par la fumée ceux

qui étaient dedans d'en sortir; on nous repoussait à coups de pierres

et à coups de javelots; la plupart de ces retraites, communiquant les

unes aux autres, avaient de doubles, issues: une surprise aurait

terminé heureusement notre opération; mais commencée par une maladresse,

elle devint cruelle, et n'aboutit qu'à la prise de trois cents bêtes Ã

cornes, quatre hommes, autant de femmes, et huit enfants. Ceux qui

avaient fui dans le désert étaient sans provisions, et n'en pouvaient

obtenir des villages voisins avec lesquels ils étaient en guerre; ceux

qui étaient restés dans les grottes manquaient d'eau. Nous prîmes

position pour former un double blocus, et nous fîmes jouer la mine;

elle produisit peu d'effet, mais elle effraya: les pourparlers

commencèrent; c'était une guerre avec les gnomes, et nos propositions

d'accommodements et nos articles étaient communiqués à travers les

masses de rochers: nous demandions les cheikhs; ils ne voulaient pas

les livrer; ils s'informaient de leurs prisonniers, de leurs femmes, de

leurs enfants, et de leurs troupeaux, pour lesquels leurs sollicitudes

étaient égales: on leur permit d'envoyer un député dans le désert; la

guerre fut suspendue pendant ce temps.

Accompagné de quelques soldats volontaires je commençai mes

perquisitions: j'observai les grottes que nous avions prises d'assaut;

elles étaient sans magnificence; derrière une double galerie régulière,

soutenue par des piliers, était une file de chambres, souvent doubles

et assez régulières; si l'on n'y eût pas trouvé des sépultures, et même

encore des restes de momies, on aurait pu croire que c'était là la

première demeure des premiers habitants de l'Égypte, ou bien même

qu'après avoir servi d'abord à cet usage, ces souterrains étaient

devenus des tombeaux, et que définitivement les habitants de Kournou

(nouveaux Troglodytes) les avaient rendus à leur première

destination.

À mesure que ces grottes s'élèvent sur la côte elles deviennent plus

décorées; et bientôt je ne pus pas douter, non seulement à la

magnificence des peintures et des sculptures, mais aux sujets qu'elles

représentent, que j'étais dans les tombeaux des grands ou des héros.

Les tombeaux que l'on croit avoir été ceux des rois, et que j'étais

allé chercher à mon dernier voyage à trois-quarts de lieue dans le

désert, n'avaient d'avantage sur celles-ci que la magnificence des

sarcophages, et de particularité que l'isolement mystérieux de leur

situation; les autres dominaient immédiatement les grands édifices de

la ville: les sculptures en étaient incomparablement plus soignées que

tout ce que j'avais vu dans les temples; c'était de la ciselure:

j'étais émerveillé que la perfection de l'art fût réservée à des

tombeaux, à des lieux condamnés au silence et à l'obscurité. Ces

galeries ont quelquefois traversé des bancs d'une glaise calcaire, d'un

grain très fin; alors les détails des hiéroglyphes y ont été travaillés

avec fermeté de touche et une précision que le marbre n'offre presque

nulle part, les figures rendues par des contours d'une souplesse et

d'une pureté dont je n'aurais jamais cru la sculpture Égyptienne

susceptible: ici j'ai pu la juger dans des sujets qui n'étaient plus

hiéroglyphiques, ni historiques, ni scientifiques, mais dans la

représentation de petites scènes prises de la nature, où les attitudes

profilantes et raides étaient remplacées par des mouvements souples et

naturels, par des groupes de personnages en perspective, et d'un relief

si bas, que jusqu'alors j'avais cru le métal seul susceptible d'un

travail aussi surbaissé. J'ai rapporté quelques fragments de ces

bas-reliefs, comme un témoignage que j'ai cru nécessaire pour persuader

aux autres, ce qui m'avait moi-même tant surpris, je les ai dessinés,

de retour en France, de grandeur naturelle, et avec autant de vérité

que d'exactitude, pour donner une idée juste du caractère et de la

précision de ce travail. On est bien étonné du peu d'analogie de la

plupart des sujets de ces sculptures, avec le lieu où elles sont

placées; il faut la présence des momies pour se persuader que ce sont

là des tombeaux: j'y ai trouvé des bas-reliefs représentant des jeux,

comme de sauteurs sur la corde, des ânes auxquels on fait faire des

tours, que l'on élève sur les pattes de derrière, etc.: ces ânes sont

sculptés avec la même naïveté que le Bassan les a peints, dans ses

tableaux.

Le plan de ces excavations n'est pas moins étrange; il y en a de si

fastes et de si compliquées, qu'on les prendrait pour des labyrinthes,

pour des temples souterrains. Quelques uns des mêmes habitants avec

lesquels nous faisions la guerre, me servaient de guides, et le son de

l'argent, cette langue universelle, ce moyen contre lequel toute haine

cède, surtout chez les Arabes, m'avait fait des amis parmi les

habitants fugitifs de Kournou; quelques uns étaient venus me trouver en

secret lorsque j'étais éloigné du camp, et me servaient de bonne foi:

nous pénétrâmes avec eux dans ces dédales souterrains, qui

véritablement ressemblent, par leurs distributions mystérieuses, à des

temples, construits pour servir aux épreuves des initiations.

Après les pièces si bien décorées que je viens de décrire, on entre

dans de longues et sombres galeries, qui, par plusieurs angles, vont et

reviennent, et paraissent occuper de grands espaces; elles sont tristes,

sévères, et sans décoration; on rencontre de temps à autre des

chambres couvertes d'hiéroglyphes; des chemins étroits à côté de

précipices, des puits profonds, où l'on ne peut descendre qu'en

s'aidant contre les parois de l'excavation, et mettant les pieds dans

des trous pratiqués dans le rocher; au fond de ces puits on trouve de

nouvelles chambres décorées, et ensuite de nouveaux puits et d'autres

chambres; et, par une longue rampe ascendante, on arrive enfin à une

pièce ouverte, et qui se trouve être tout à coté de celle où on a

commencé son voyage. Il eût fallu des journées pour prendre une idée et

lever les plans de pareils dédales: si la magnificence de l'intérieur

des maisons était analogue au faste de ces habitations ultérieures,

comme on le doit croire d'après les beaux meubles peints dans les

tombeaux des rois, qu'il est à regretter de n'en retrouver aucun

vestige! que sont devenues ces maisons qui renfermaient ces richesses?

Comment ont-elles disparu? elles ne peuvent être sous le limon du Nil,

puisque le quai qui est devant Louxor atteste que le sol n'a éprouvé

qu'une élévation peu considérable. Étaient-elles en briques non cuites!

les grands comme les prêtres habitaient-ils les temples? et le peuple

n'avait-il que des tentes?...

Pendant toute l'expédition nous avions été suivie d'une bande de milans

et de petits vautours, qui étaient devenus aussi familiers qu'ils

étaient naturellement voraces; ils se nourrissaient de ce que nous

laissions après nous, et nous rejoignaient toujours à la première

station; les jours de combats, au lieu d'être éloignés par le canon,

ils accouraient de toutes parts: cette fois-ci notre expédition faite

en bateau avait trompé nos habitués; mais aux premiers coups de fusils,

surtout à l'explosion de la mine, ils furent avertis et vinrent nous

rejoindre; leur adresse et leur familiarité devenaient un spectacle et

un divertissement pour nous; des berges élevées du Nil nous leur

jetions de la viande qu'ils ne laissaient jamais tomber jusque dans

l'eau; ils enlevaient quelquefois les rations qu'on envoyait aux postes

avancés, et que nos serviteurs portaient sur leur tête: j'ai vu des

soldats vidant des volailles, les milans leur enlever délicatement de

la main les foies et les entrailles qu'ils étaient occupés d'en séparer;

les petits vautours n'avaient pas la même dextérité, mais leur

impudence égalait leur voracité, ils mangeaient tout ce qu'il y avait

de plus abject et de plus corrompu; et leur nature participait de

l'infection de leur nourriture, car à plusieurs reprises il m'a été

impossible de supporter l'odeur de la chair de ces oiseaux, que

j'essayais d'écorcher au moment où je venais de les tuer, soit à coup

de fusil, soit même à coup de pistolet, et pendant qu'ils étaient

encore chauds.

Le soir, après quelques ouvertures de négociations, nous nous quittions

mes guides et moi, contents les uns des autres, avec rendez-vous pour

le lendemain, et nous étions également empressés d'y être exacts. Je

fus conduit à de nouvelles sépultures, moins sinistres, et qui auraient

pu servir d'habitations agréables par le jour, la salubrité, l'air, et

le beau point de vue dont on jouit dans leur situation; elles n'ont au

reste rien qui les distingue des autres, c'est ce qu'attestent les

peintures dont elles sont couvertes. Le rocher, d'une nature graveleuse,

est enduit d'un stuc uni, sur lequel sont peintes en toutes couleurs

des pompes funèbres d'un travail infiniment moins recherché que celui

des bas-reliefs, mais non moins curieux pour les sujets qui y sont

représentés: on regrette que l'enduit dégradé ne laisse pas suivre la

marche des cérémonies; on voit par les fragments qui en sont conservés

que ces fonctions funèbres étaient d'une extrême magnificence.

Les figures des dieux y sont portées par des prêtres sur des brancards

et sous des bannières, suivies de personnages portant des vases d'or de

toutes les formes, des calumets, des armes, des provisions de pain, des

victuailles, des coffres de différentes formes: je ne pus dans aucun

groupe distinguer le corps du mort; peut-être était-il enfermé dans

quelque sarcophage, et surmonté des figures des dieux; des femmes

marchaient en ordre jouant des instruments: j'y trouvai un groupe de

trois chanteuses s'accompagnant, l'une de la harpe, l'autre d'une

espèce de guitare; une troisième jouait sans doute d'un instrument Ã

vent dont une destruction nous a dérobé la connaissance.

Si j'avais eu le temps de dessiner tous les méandres qui décorent les

plafonds, j'aurais emporté tous ceux qui font ornement dans

l'architecture Grecque, et tous ceux qui rendent les décorations dites

Arabesques, si riches et si élégantes.

À travers ces souterrains il y a un monument bâti en briques non cuites,

dont les lignes ont quelque caractère de beauté. Le talus des

murailles et les couronnements rappellent le style Égyptien, mais

quelques ornements à l'extérieur, ainsi que des voûtes dans les

soubassements, ne me laissèrent pas douter que le monument ne fût Arabe;

il est considérable, et par sa situation il domine tout le territoire

de Thèbes.

On m'apportait des fragments de momie; je promettais ce qu'on voulait

pour en avoir de complètes et d'intactes; mais l'avarice des Arabes me

priva de cette satisfaction: ils vendent au Caire la résine qu'ils

trouvent dans les entrailles et dans le crâne de ces momies, et rien ne

peut les empêcher de la leur arracher; ensuite la crainte d'en livrer

une qui contînt quelques trésors (et ils n'en ont jamais trouvé dans de

semblables fouilles) leur fait toujours casser les enveloppes de bois,

et déchirer celles de toile peinte qui couvrent les corps dans les

grands embaumements. Le lecteur peut juger quelle journée de délices

c'était pour moi que celle où je découvrais tant de nouveautés,

d'autant que, reprenant mon ancien métier de diplomate, j'étais devenu

l'homme de confiance, l'intermédiaire des bons offices, et que c'était

à moi qu'on recommandait les femmes et les enfants. Je me gardais bien

de dire que les femmes n'avaient jamais été si heureuses ni si bien

traitées; j'insistais sur ce que les cheikhs me fussent livrés; je leur

peignais l'appétit de nos soldats, et conséquemment le danger qui

résultait pour le troupeau d'une longue résistance; mais, je l'avouerai,

je ne hâtais rien, je temporisais, je remettais au lendemain, ne

voulant ni brusquer mes négociations, ni tronquer mes opérations.

J'avais découvert, en gravissant les montagnes, que les tombeaux des

rois se trouvaient tout près du Memnonium: j'étais bien tenté d'y

retourner; mes guides m'en pressaient, mais je craignais d'y rencontrer

la peuplade fugitive, et de devenir à mon tour otage ou moyen d'échange

pour les moutons.

_Nouvelle Description du Temple de Médinet-A-Bou.—Découverte d'un

Manuscrit Égyptien_.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 27 / 30 段