soleil levé à Karnak, dont je fis les honneurs aux nouveaux arrivés: je
vérifiai en même temps l'exactitude de mes premières opérations. Parmi
les nouvelles découvertes que je fis à travers les décombres du temple,
je citerai une figure que j'aperçus sur les murs extérieurs des petits
édifices qui sont à côté du sanctuaire; c'était celle d'un personnage
faisant l'offrande de deux obélisques: je remarquai aussi la
représentation d'une porte de temple, laquelle avait deux battants, et
se fermait avec la même serrure en bois dont on se sert encore
actuellement; l'excessive chaleur ne me permit pas de m'arrêter un seul
instant aux endroits où étaient situés ces deux bas-reliefs, et par
conséquent de les dessiner: mais on peut inférer de ces sculptures que
les monuments du genre des obélisques étaient votifs, et offerts par
les princes ou autres grands personnages; que les choses moins
capitales, comme les portes, étaient aussi des offrandes pieuses; enfin
que les inventions simples et d'une utilité générale se transmettent
par une tradition qui traverse toutes les révolutions des nations.
L'image que je donne de la serrure moderne, peut absolument suppléer au
dessin de celle antique, puisque je n'y ai remarqué aucune différence.
J'ajouterai aux diverses descriptions que j'ai déjà faites de ce
gigantesque monument qu'à la partie sud de la première cour il y a un
édifice particulier, compris dans la circonvallation générale, composé
d'un mur d'enceinte, d'une porte donnant l'entrée à une cour entourée
d'une galerie en pilastres, devant lesquels étaient des figures les
bras croisés, et tenant d'une main un fléau, de l'autre une espèce de
crochet; deux secondes galeries latérales, cinq antichambres dans la
partie du fond, et cinq chambres derrière; le tout terminé par une
autre galerie avec des couloirs aboutissant aux cours latérales du
grand temple. Ãtait-ce là enfin le palais des rois, ou plutôt leur
noble prison? ce qui pourrait le faire croire, ce sont les figures
sculptées sur les parties latérales de la porte, représentant des héros
tenant par les cheveux des figures subjuguées; des divinités leur
montrent de nouvelles armes, comme pour leur promettre de nouvelles
victoires tant qu'ils auront recours à elles pour les obtenir. N'y
aurait-il point en ceci quelque analogie avec ce qu'Hérodote nous
transmet du régime des rois, de l'obligation où ils étaient d'être
servis, conseillés, et toujours accompagnés par des prêtres, contraints
chaque matin d'écouter la lecture qu'ils leur faisaient de leurs
devoirs, d'aller ensuite au temple faire hommage de leur autorité à la
divinité, et reconnaître qu'ils ne la tenaient que d'elle, et ne
pouvaient la conserver que par elle? de telles obligations pourraient
amener à croire que, pour ne pas leur laisser la pensée de pouvoir s'y
soustraire, ils logeaient encore dans l'enceinte des temples ces
esclaves couronnés.
à Louxor, où nous allâmes dîner, on apporta au général un petit
crocodile de cinq pouces de longueur. La terreur qu'inspire cet animal
aux Ãgyptiens avait fait tuer celui-ci par l'homme qui l'avait pris:
son âge et l'impossibilité où il était de nuire n'avaient pu trouver
grâce devant la peur; et nous perdîmes encore cette occasion de
connaître les moeurs de cet amphibie.
Le lendemain, nous vînmes à Salamier; le jour d'après, nous arrivâmes
de bonne heure à Esné. Le général Belliard faisait monter ses
reconnaissances plus en avant; nous ne nous étions pas encore quittés:
il me restait à faire une vue latérale du temple d'Apollinopolis, et
j'allai la chercher malgré la fatigue d'un pareil voyage dans cette
brûlante saison. Nous allâmes coucher à Bassalier, maison de campagne
d'Assan-bey, située sur le bord escarpé du Nil, sans un seul arbre pour
rafraîchir les yeux, vis-à -vis la roche ardente et pelée de la chaîne
du Mokatam. On ne peut imaginer ce qui a pu faire choisir cette
situation pour y bâtir une maison de plaisance. L'intérieur n'offre
aucun dédommagement de tous les inconvénients de l'extérieur; de
mauvaises murailles ouvertes par de mauvaises portes, voilà tout ce que
l'architecture prête de charmes à ce palais, où l'on n'entre qu'en se
courbant, où chaque escalier est un précipice, où la vue des fenêtres
n'offre d'incidents que l'apparition de crocodiles, aussi gros que
nombreux dans cette partie du Nil. à notre arrivée il y en avait un sur
la plage qui était si grand, que je l'avais pris d'abord pour le tronc
d'un palmier, et que je ne le reconnus que lorsque je le vis remuer et
fuir.
Entre Bassalier et êl-Moécat, en suivant un canal, nous fûmes attirés
par un monticule de briques appelé Com-êl-Acmart; à son extrémité sud,
on trouve la substruction d'un temple Ãgyptien, et quelques assises des
bases de son portique, le tout couvert d'hiéroglyphes: cette ruine
inconnue a échappé aux géographes et aux voyageurs anciens et modernes.
Sont-ce les ruines de Silsilis, la ville qui aurait donné son nom aux
carrières qui sont près de là ?
_Troisième Visite à Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux Détails sur le
Temple d'Harment et le Portique d'Esné_.
J'arrivai pour la troisième fois à Etfu: son temple me parut toujours
plus magnifique; je me convainquis que si celui de Tintyris est plus
savant dans ses détails, celui d'Etfu a plus de majesté dans son
ensemble: on m'avait promis un jour de séjour, et je n'eus qu'une
après-midi; encore l'air était-il si brûlant, que je pouvais à peine me
tenir dehors pour faire le dessin qui avait déterminé mon voyage; mais
accoutumé à suivre les mouvements des autres et à me conformer aux
circonstances, je fis, comme je pus, la vue que j'étais venu chercher;
j'augmentai mon alphabet hiéroglyphique de plus de trente figures: je
découvris aussi dans les masures élevées sur le temple une violation de
la plate-forme qui permettait d'entrer dans une des chambres de
l'intérieur; ce devait être la seconde après le portique, et celle qui
précédait le sanctuaire. Ce que les ordures entassées me laissèrent
voir de sculpture était d'un grand fini et d'un excellent goût; le grès
employé dans cet édifice étant plus fin que dans aucun autre, tout le
travail qu'on lui a confié a conservé la franchise, la finesse, et la
fermeté du marbre.
Nous partîmes dans la nuit, et revînmes tout d'une traite à Esné, très
fatigués de notre course; nous pûmes cependant nous apercevoir que,
quoique nous fussions presque perpendiculairement sous le soleil, les
chaleurs insupportables avaient fini avec le kamein, et que si le vent
du nord devient brûlant en longeant l'Ãgypte dépouillée de productions,
il ne causait point l'oppression des bourrasques de l'est, et des
tourbillons dévorants de l'ouest. Je n'apaisais la piqûre de mes
boutons, et la démangeaison de mes ampoules, qu'en me baignant sans
relâche, même en présence des crocodiles, que j'avais appris à braver;
j'ajoutais à ces bains multipliés un régime végétal; je ne mangeais
plus de viande et très peu d'autre chose, et cependant, malgré cette
diète austère, je ne pouvais encore obtenir, qu'avec peine quelques
heures d'un sommeil inquiet.
Le Nil, après avoir crû pendant plusieurs jours de deux pouces arriva
par progression à grandir d'un pied; alors ses eaux se troublèrent, ce
qui pourrait indiquer que dans son cours il traverse quelques grands
lacs dont il pousse d'abord les eaux limpides devant lui, et que ces
eaux arrivent claires en Ãgypte jusqu'Ã ce que celles des pluies de
l'Abyssinie viennent successivement y manifester leur couleur.
De retour à Esné j'allai visiter le temple qui est dans la plaine Ã
droite de la route d'Harment; un sol mouvant ou des fondations mal
faites ont causé dès affaissements qui ont dérangé l'aplomb d'une
partie de ses colonnes, et hâté la destruction du plafond du portique.
Je fis le plan de l'édifice pour avoir une idée de sa distribution, de
l'état de la ruine, et de quelques particularités, telles qu'un double
parement, dont étaient formés les murs latéraux des portiques, qui
laissaient entre eux un espace vide dont il est difficile de deviner
l'utilité.
Les pièces qui sont derrière le portique sont petites et négligées
quant à la décoration; le sanctuaire est absolument détruit; on voit,
par les arrachements de ses substructions, et par ce qui reste du mur
qui enceint les deux pièces qui restent debout, qu'il y avait une
galerie extérieure tout à l'entour du temple. Des fouilles faites
récemment par Assan-bey ont mis à découvert des substructions qui font
voir que cet édifice se prolongeait en avant du portique; sa ruine
consiste en huit colonnes à chapiteaux évasés, tous variés dans
l'ornement qui les décore, tels que la vigne, le lierre, la feuille de
palmier et son régime. Des briques énormes et parfaitement faites
annoncent que les édifices qui environnaient ce temple avaient été
soignés. Ãtait-ce Aphroditopolis, que Strabon place à -peu-près ici, ce
qui me paraîtrait trop près de Latopolis, qui est Esné? d'ailleurs les
décombres qui restent ont si peu d'extension, qu'on peut croire que
tout ce qui avait été bâti autour de ce monument en dépendait. Aucune
éminence, un sol dur, nu, désert, balayé par le vent, ne laissent même
pas soupçonner qu'il ait existé d'autre édifice; rien d'aussi facile
cependant que de reconnaître les emplacements qui ont été occupés par
une population plus ou moins nombreuse: on pourrait donc croire qu'il y
avait en Ãgypte des couvents, des sanctuaires, des espèces de chapelles
isolées près des villes; comme chez nous, les madones, les saints, les
grottes miraculeuses, où le zèle religieux était ravivé par le silence
et le mystère. Le petit temple près Chnubis, celui que l'on trouve
encore à la rive droite vis-à -vis d'Esné, sont d'autres exemples de
l'existence de ces espèces de temples; les hiéroglyphes qui couvrent ce
qui reste des murs extérieurs et l'intérieur du portique de celui-ci
sont d'un style mesquin et d'une exécution molle; il y a quelques
figures astronomiques dans le plafond du portique, assez grossièrement
exécutées, mais qui attestent que les parties extérieures de ces
temples étaient consacrées à l'astronomie, à l'histoire du ciel et des
temps, et à celle des époques données par le mouvement des astres.
On nous avait dit qu'à l'ouest d'Esné un couvent Copthe renfermait des
choses merveilleuses; j'y courus: un sol arrosé du sang de nombre de
martyrs est devenu un sanctuaire révéré de toute la catholicité
Ãgyptienne, dont le zèle infatigable répare chaque jour à grands frais
les dévastations faites par les Mamelouks chaque fois qu'ils ont Ã
punir les chrétiens des retards du paiement de leurs impositions. Toute
cette immense fabrique se ressent des diverses époques de ces
dévastations, et de l'impéritie de ceux qui les réparent. Au moment où
j'y allai, on achevait des restaurations immenses occasionnées par la
rage des beys au moment où ils avaient été obligés de quitter Esné;
l'argent nécessaire à cette opération, employé à cet usage dans le
temps de crise où nous étions encore fut ce qui me parut le plus
merveilleux; et ce qui peut donner une idée de l'enthousiasme et des
ressources de cette secte qui affecte un extérieur si humble et si
pauvre.
J'allai prendre congé du portique d'Esné, du fragment le plus pur de
l'architecture Ãgyptienne, et, j'ose le dire, d'un des monuments les
plus parfaits de l'antiquité; je dessinai les variétés de ses
chapiteaux, et une partie des signés de son plafond; je cherchai avec
soin, et fus surpris de n'y trouver aucune représentation du poisson
Latus, dont la ville portait le nom.
Nous partîmes le 9 Juin à la pointe du jour; nous passâmes devant Asfun,
à deux lieues et demie d'Esné: ce village est élevé sur de vastes
décombres; il paraît plus naturel d'y chercher les ruines
d'Aphrodilopolis, Asphinis ou Asphunis, que de les trouver dans celles
du temple que je viens de décrire. Ce que Strabon dit de cette ville
convient davantage à l'éloignement de Latopolis, et l'affinité du nom
d'Asfun à Asphunis, affinité dont il y a nombre d'exemples en Ãgypte,
me ferait encore pencher pour cette opinion; au reste Sofinis, Ã une
demi lieue plus loin, a aussi ses éminences, mais moins considérables:
ces deux villages sont dépourvus de monuments. Quelques fouilles
découvriront peut-être un jour auquel des deux appartient l'honneur
d'avoir été la ville de Vénus. Après avoir marché tout le jour au
soleil, nous arrivâmes rôtis à Hermontis; la chaleur de l'air était
devenue moins étouffante, mais les rayons du soleil n'étaient pas moins
brûlants: on peut dire cependant que l'époque de la croissance du Nil,
où soufflent les vents du nord, est celle où la chaleur de l'été en
Ãgypte cesse d'être insupportable: il suffit de se garder des rayons du
soleil pendant six heures, c'est-Ã -dire depuis neuf heures jusqu'Ã
trois; le reste du jour l'air est léger, et les nuits sont
transparentes et fraîches: mais l'objet de notre voyage avait été une
reconnaissance des canaux et l'établissement de l'organisation des
travaux de la campagne; par conséquent nous étions obligés de voyager
aux heures les plus brûlantes du jour pour y trouver les travailleurs.
Plusieurs des nôtres moururent de chaud dans cette traversée: rien
n'est affreux comme cette mort; on est surpris tout à coup d'un mal de
coeur, et aucuns secours ne peuvent prévenir des défaillances qui se
succèdent, et dans lesquelles expirent les malheureux qui en sont
atteints: des chevaux même éprouvèrent le même sort.
Nous vîmes avec quelque satisfaction que l'espoir de jouir des fruits
de ses travaux avait fait anticiper sur nos volontés: les champs
étaient couverts de cultivateurs occupés à défricher les canaux, déjÃ
plus qu'à demi creusés; et les paysans ne se détournaient de leurs
occupations que pour apporter de l'eau et des pastèques à nos soldats,
dont la contenance pacifique ne les effrayait plus. Une autre
circonstance consolante pour le pays et pour nous, c'est que les
villages avaient arrêté entre eux que le _rachat du sang_ était aboli,
et la punition des nouveaux crimes renvoyée à notre équité. Le rachat
du sang est un de ces fléaux, fils du préjugé et de la barbarie, qui
élevaient des barrières entre chaque pays, et en interceptaient la
communication: si une querelle particulière, un accident, avait causé
la mort de quelqu'un, le défaut de justice, la vengeance, un honneur
mal entendu, accumulaient représailles sur représailles, et dès lors
une guerre éternelle. On ne marchait plus qu'en nombre et armés; les
visites d'affaires étaient des expéditions; les chemins cessaient
d'être pratiqués; on n'y rencontrait plus que les piétons de la classe
la plus abjecte, ce qui ne pouvait qu'ajouter au peu de sûreté des
routes. L'oubli des erreurs passées fut donc la première influence
heureuse de la justice de notre gouvernement. Un autre bonheur pour les
habitants aisés fut de pouvoir impunément se parer de leurs richesses,
venir chez nous tous les jours mieux vêtus, manger ensemble sans
essuyer une avanie ou un surcroît d'impositions. Nous fûmes nous-mêmes
invités, traités avec magnificence par des gens bien vêtus que nous
n'avions jamais aperçus, qui, pleins de sens et d'esprit, parlaient
avec sagacité de nos intérêts et des leurs, de nos erreurs, de leurs
besoins, parlaient de Desaix avec respect et confiance: j'entrevoyais
enfin l'époque où le bonheur allait doubler la population, déjÃ
suffisante à la culture, où les manufactures et les arts deviendraient
utiles au repos politique; celle enfin où le gouvernement serait
peut-être obligé, pour occuper la multitude, de faire élever comme
autrefois des pyramides.
_Nouvelle Visite à Thèbes.--Tombeaux des Rois_.
Nous approchions de Thèbes, je devais voir cette fois les tombeaux des
rois; la dernière curiosité qui me restât à satisfaire sur ce
territoire si intéressant; mais, comme si le sort m'eût envié des
satisfactions complètes en ce genre, je vis le moment où ces monuments
dont je venais d'acheter la vue par une marche pénible de plus de
cinquante lieues allaient encore m'échapper. Usant de la sécurité qui
s'établissait, j'avais galopé en avant pour prendre quelques traits des
ruines des temples de Médinet-A-Bou, où la troupe devait me reprendre
en passant: j'arrivai une heure avant elle; je fis une vue du temple
qui touche au village: je vis qu'Ã droite de ce temple il y avait un
monument carré, qui était un palais attenant au temple, fort petit à la
vérité, mais dont les portiques voisins pouvaient servir de
prolongements dans un climat où des galeries de colonnes et des
terrasses sont des appartements. Je fis un dessin du petit palais, qui
a un caractère tout différent des autres édifices, par son plan et par
son double étage de croisées carrées, par les espèces de balcons
soutenus par quatre têtes en attitudes de cariatides. On a à regretter
que ce monument particulier soit si dégradé, surtout dans son intérieur,
et que ce qui reste de la décoration de son extérieur soit aussi
fruste: les sculptures qui décorent les murailles extérieures, comme
dans la partie du temple de Karnak que j'ai soupçonné être un palais,
représentent des figures de rois menaçant des groupes de captifs
prosternés.
Toujours précédant la troupe et pressé par sa marche, je courus aux
deux colosses; dont je fis une vue avec l'effet du soleil levant à la
même heure où l'on avait coutume de venir pour entendre parler celui de
Memnon; ensuite j'allai au palais isolé, appelé le Memnonium, dont je
fis la vue. Pendant que je m'oubliais à observer, on oubliait de
m'avertir, et je m'aperçus que le détachement était déjà à une demi
lieue en avant; je me remis au galop pour le rejoindre. La troupe était
fatiguée, et l'on remettait en question si l'expédition des tombeaux
aurait lieu: je dévorais en silence la rage dont j'étais animé; et je
crois que ce silence obtint plus que ce que m'aurait dicté le
mécontentement que j'éprouvais, car on se mit enfin en route sans autre
discussion. Nous traversâmes d'abord le village de Kournou, l'ancienne
Nécropolis: en approchant de ces demeures souterraines, pour la
troisième fois les incorrigibles habitants nous saluèrent encore de
plusieurs coups de fusils. C'était le seul point de la Haute Ãgypte qui
refusât de reconnaître notre gouvernement; forts de leurs demeures
sépulcrales, comme des larves, ils n'en sortaient que pour effrayer les
humains; coupables de nombre d'autres crimes, ils cachaient leurs
remords, et fortifiaient leur désobéissance de l'obscurité de ces
excavations, qui sont si nombreuses, qu'Ã elles seules elles
attesteraient l'innombrable population de l'antique Thèbes. C'était en
traversant ces humbles tombeaux que les rois étaient portés à deux
lieues de leur palais, dans la silencieuse vallée, qui allait devenir
leur paisible et dernière demeure: cette vallée, au nord-ouest de
Thèbes, se rétrécit insensiblement; flanquée de rochers escarpés, les
siècles n'ont pu apporter que de légers changements à ses antiques
formes, puisque vers son extrémité l'ouverture du rocher offre à peine
encore l'espace qu'il a fallu pour passer les tombes, ainsi que les
somptueux cortèges qui accompagnaient sans doute de telles cérémonies,
et qui devaient produire un contraste bien frappant avec l'austère
aspérité de ces rochers sauvages: cependant il est à croire qu'on
n'avait pris cette route que pour obtenir de plus grands développements,
car la vallée depuis son entrée dérivant toujours au sud, le point où
sont les tombeaux ne doit être que très peu éloigné du Memnonium; et ce
ne fut cependant qu'après trois quarts d'heure de marche dans cette
vallée déserte qu'au milieu des rochers nous rencontrâmes tout à coup
des ouvertures parallèles au sol, ces ouvertures n'offrent d'abord
d'ornements architecturaux qu'une porte à simples chambranles de forme
carrée, ornée à sa partie supérieure d'un ovale aplati, sur lequel sont
inscrits en hiéroglyphes un scarabée, une figure d'homme à tête
d'épervier, et hors du cercle deux figures à genoux en acte
d'adoration: dès que l'on a passé le seuil de la première porte on
trouve de longues galeries de douze pieds de large, sur vingt
d'élévation, revêtues en stuc sculpté et peint; des voussures, d'un
trait élégant et surbaissé, sont couvertes d'innombrables hiéroglyphes,
disposés avec tant de goût, que, malgré la bizarrerie de leurs formes,
et quoiqu'il n'y ait ni demi-teinte ni perspective aérienne dans ces
peintures, ces plafonds offrent cependant un ensemble agréable, et un
assortiment de couleurs dont l'effet est riche et gracieux. Il aurait
fallu un séjour de quelques semaines pour chercher et établir quelque
système sur des sujets de tableaux aussi nombreux et encore plus
mystérieux, et l'on ne m'accordait que quelques minutes, encore
était-ce d'assez mauvaise grâce; je questionnais tout avec impatience;
précédé de flambeaux, je ne faisais que passer d'un tombeau à un autre:
au fond des galeries les sarcophages, isolés, d'une seule pierre de
granit de douze pieds de long sur huit de large, étaient ornés
d'hiéroglyphes en dedans et en dehors; rondes à un bout, carrées Ã
l'autre, comme celle de la mosquée de S.-Athanase à Alexandrie, ces
tombes étaient surmontées d'un couvercle de même matière, et d'une
masse proportionnée, fermant avec une rainure: ni ces précautions ni
ces masses énormes amenées de si loin et à si grands frais n'ont pu
sauver les restes des souverains qui y étaient renfermés des attentats
de l'avarice; toutes ces tombes sont violées: à la première que l'on
rencontre, la figure du roi ou celle de quelque divinité protectrice,
est sculptée sur le couvercle du sarcophage; cette figure est si fruste
que l'on ne peut distinguer au costume si c'est celle d'un roi, d'un
prêtre, ou d'une divinité: dans d'autres tombeaux la chambre sépulcrale
est entourée d'un portique en pilastres; les galeries, bordées de loges
soutenues de même manière, et de chambres latérales creusées dans une
roche inégale, sont revêtues d'un stuc blanc et fin, sur lequel sont
sculptés des hiéroglyphes colorés, et d'une conservation surprenante;
car, à l'exception de deux des huit tombeaux que j'ai visités, où l'eau
est entrée, et qu'elle a dégradés jusqu'à hauteur d'appui, tous les
ornements des autres sont d'une parfaite conservation, et les peintures
aussi fraîches que si elles venaient d'être achevées; les couleurs des
plafonds, en fond bleu avec des figures en jaune, sont d'un goût qui
décorerait nos plus élégants salons.