Nous séjournâmes un jour à Kous; le troisième jour, nous arrivâmes, au

soleil levé à Karnak, dont je fis les honneurs aux nouveaux arrivés: je

vérifiai en même temps l'exactitude de mes premières opérations. Parmi

les nouvelles découvertes que je fis à travers les décombres du temple,

je citerai une figure que j'aperçus sur les murs extérieurs des petits

édifices qui sont à côté du sanctuaire; c'était celle d'un personnage

faisant l'offrande de deux obélisques: je remarquai aussi la

représentation d'une porte de temple, laquelle avait deux battants, et

se fermait avec la même serrure en bois dont on se sert encore

actuellement; l'excessive chaleur ne me permit pas de m'arrêter un seul

instant aux endroits où étaient situés ces deux bas-reliefs, et par

conséquent de les dessiner: mais on peut inférer de ces sculptures que

les monuments du genre des obélisques étaient votifs, et offerts par

les princes ou autres grands personnages; que les choses moins

capitales, comme les portes, étaient aussi des offrandes pieuses; enfin

que les inventions simples et d'une utilité générale se transmettent

par une tradition qui traverse toutes les révolutions des nations.

L'image que je donne de la serrure moderne, peut absolument suppléer au

dessin de celle antique, puisque je n'y ai remarqué aucune différence.

J'ajouterai aux diverses descriptions que j'ai déjà faites de ce

gigantesque monument qu'à la partie sud de la première cour il y a un

édifice particulier, compris dans la circonvallation générale, composé

d'un mur d'enceinte, d'une porte donnant l'entrée à une cour entourée

d'une galerie en pilastres, devant lesquels étaient des figures les

bras croisés, et tenant d'une main un fléau, de l'autre une espèce de

crochet; deux secondes galeries latérales, cinq antichambres dans la

partie du fond, et cinq chambres derrière; le tout terminé par une

autre galerie avec des couloirs aboutissant aux cours latérales du

grand temple. Était-ce là enfin le palais des rois, ou plutôt leur

noble prison? ce qui pourrait le faire croire, ce sont les figures

sculptées sur les parties latérales de la porte, représentant des héros

tenant par les cheveux des figures subjuguées; des divinités leur

montrent de nouvelles armes, comme pour leur promettre de nouvelles

victoires tant qu'ils auront recours à elles pour les obtenir. N'y

aurait-il point en ceci quelque analogie avec ce qu'Hérodote nous

transmet du régime des rois, de l'obligation où ils étaient d'être

servis, conseillés, et toujours accompagnés par des prêtres, contraints

chaque matin d'écouter la lecture qu'ils leur faisaient de leurs

devoirs, d'aller ensuite au temple faire hommage de leur autorité à la

divinité, et reconnaître qu'ils ne la tenaient que d'elle, et ne

pouvaient la conserver que par elle? de telles obligations pourraient

amener à croire que, pour ne pas leur laisser la pensée de pouvoir s'y

soustraire, ils logeaient encore dans l'enceinte des temples ces

esclaves couronnés.

À Louxor, où nous allâmes dîner, on apporta au général un petit

crocodile de cinq pouces de longueur. La terreur qu'inspire cet animal

aux Égyptiens avait fait tuer celui-ci par l'homme qui l'avait pris:

son âge et l'impossibilité où il était de nuire n'avaient pu trouver

grâce devant la peur; et nous perdîmes encore cette occasion de

connaître les moeurs de cet amphibie.

Le lendemain, nous vînmes à Salamier; le jour d'après, nous arrivâmes

de bonne heure à Esné. Le général Belliard faisait monter ses

reconnaissances plus en avant; nous ne nous étions pas encore quittés:

il me restait à faire une vue latérale du temple d'Apollinopolis, et

j'allai la chercher malgré la fatigue d'un pareil voyage dans cette

brûlante saison. Nous allâmes coucher à Bassalier, maison de campagne

d'Assan-bey, située sur le bord escarpé du Nil, sans un seul arbre pour

rafraîchir les yeux, vis-à-vis la roche ardente et pelée de la chaîne

du Mokatam. On ne peut imaginer ce qui a pu faire choisir cette

situation pour y bâtir une maison de plaisance. L'intérieur n'offre

aucun dédommagement de tous les inconvénients de l'extérieur; de

mauvaises murailles ouvertes par de mauvaises portes, voilà tout ce que

l'architecture prête de charmes à ce palais, où l'on n'entre qu'en se

courbant, où chaque escalier est un précipice, où la vue des fenêtres

n'offre d'incidents que l'apparition de crocodiles, aussi gros que

nombreux dans cette partie du Nil. À notre arrivée il y en avait un sur

la plage qui était si grand, que je l'avais pris d'abord pour le tronc

d'un palmier, et que je ne le reconnus que lorsque je le vis remuer et

fuir.

Entre Bassalier et êl-Moécat, en suivant un canal, nous fûmes attirés

par un monticule de briques appelé Com-êl-Acmart; à son extrémité sud,

on trouve la substruction d'un temple Égyptien, et quelques assises des

bases de son portique, le tout couvert d'hiéroglyphes: cette ruine

inconnue a échappé aux géographes et aux voyageurs anciens et modernes.

Sont-ce les ruines de Silsilis, la ville qui aurait donné son nom aux

carrières qui sont près de là?

_Troisième Visite à Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux Détails sur le

Temple d'Harment et le Portique d'Esné_.

J'arrivai pour la troisième fois à Etfu: son temple me parut toujours

plus magnifique; je me convainquis que si celui de Tintyris est plus

savant dans ses détails, celui d'Etfu a plus de majesté dans son

ensemble: on m'avait promis un jour de séjour, et je n'eus qu'une

après-midi; encore l'air était-il si brûlant, que je pouvais à peine me

tenir dehors pour faire le dessin qui avait déterminé mon voyage; mais

accoutumé à suivre les mouvements des autres et à me conformer aux

circonstances, je fis, comme je pus, la vue que j'étais venu chercher;

j'augmentai mon alphabet hiéroglyphique de plus de trente figures: je

découvris aussi dans les masures élevées sur le temple une violation de

la plate-forme qui permettait d'entrer dans une des chambres de

l'intérieur; ce devait être la seconde après le portique, et celle qui

précédait le sanctuaire. Ce que les ordures entassées me laissèrent

voir de sculpture était d'un grand fini et d'un excellent goût; le grès

employé dans cet édifice étant plus fin que dans aucun autre, tout le

travail qu'on lui a confié a conservé la franchise, la finesse, et la

fermeté du marbre.

Nous partîmes dans la nuit, et revînmes tout d'une traite à Esné, très

fatigués de notre course; nous pûmes cependant nous apercevoir que,

quoique nous fussions presque perpendiculairement sous le soleil, les

chaleurs insupportables avaient fini avec le kamein, et que si le vent

du nord devient brûlant en longeant l'Égypte dépouillée de productions,

il ne causait point l'oppression des bourrasques de l'est, et des

tourbillons dévorants de l'ouest. Je n'apaisais la piqûre de mes

boutons, et la démangeaison de mes ampoules, qu'en me baignant sans

relâche, même en présence des crocodiles, que j'avais appris à braver;

j'ajoutais à ces bains multipliés un régime végétal; je ne mangeais

plus de viande et très peu d'autre chose, et cependant, malgré cette

diète austère, je ne pouvais encore obtenir, qu'avec peine quelques

heures d'un sommeil inquiet.

Le Nil, après avoir crû pendant plusieurs jours de deux pouces arriva

par progression à grandir d'un pied; alors ses eaux se troublèrent, ce

qui pourrait indiquer que dans son cours il traverse quelques grands

lacs dont il pousse d'abord les eaux limpides devant lui, et que ces

eaux arrivent claires en Égypte jusqu'à ce que celles des pluies de

l'Abyssinie viennent successivement y manifester leur couleur.

De retour à Esné j'allai visiter le temple qui est dans la plaine Ã

droite de la route d'Harment; un sol mouvant ou des fondations mal

faites ont causé dès affaissements qui ont dérangé l'aplomb d'une

partie de ses colonnes, et hâté la destruction du plafond du portique.

Je fis le plan de l'édifice pour avoir une idée de sa distribution, de

l'état de la ruine, et de quelques particularités, telles qu'un double

parement, dont étaient formés les murs latéraux des portiques, qui

laissaient entre eux un espace vide dont il est difficile de deviner

l'utilité.

Les pièces qui sont derrière le portique sont petites et négligées

quant à la décoration; le sanctuaire est absolument détruit; on voit,

par les arrachements de ses substructions, et par ce qui reste du mur

qui enceint les deux pièces qui restent debout, qu'il y avait une

galerie extérieure tout à l'entour du temple. Des fouilles faites

récemment par Assan-bey ont mis à découvert des substructions qui font

voir que cet édifice se prolongeait en avant du portique; sa ruine

consiste en huit colonnes à chapiteaux évasés, tous variés dans

l'ornement qui les décore, tels que la vigne, le lierre, la feuille de

palmier et son régime. Des briques énormes et parfaitement faites

annoncent que les édifices qui environnaient ce temple avaient été

soignés. Était-ce Aphroditopolis, que Strabon place à-peu-près ici, ce

qui me paraîtrait trop près de Latopolis, qui est Esné? d'ailleurs les

décombres qui restent ont si peu d'extension, qu'on peut croire que

tout ce qui avait été bâti autour de ce monument en dépendait. Aucune

éminence, un sol dur, nu, désert, balayé par le vent, ne laissent même

pas soupçonner qu'il ait existé d'autre édifice; rien d'aussi facile

cependant que de reconnaître les emplacements qui ont été occupés par

une population plus ou moins nombreuse: on pourrait donc croire qu'il y

avait en Égypte des couvents, des sanctuaires, des espèces de chapelles

isolées près des villes; comme chez nous, les madones, les saints, les

grottes miraculeuses, où le zèle religieux était ravivé par le silence

et le mystère. Le petit temple près Chnubis, celui que l'on trouve

encore à la rive droite vis-à-vis d'Esné, sont d'autres exemples de

l'existence de ces espèces de temples; les hiéroglyphes qui couvrent ce

qui reste des murs extérieurs et l'intérieur du portique de celui-ci

sont d'un style mesquin et d'une exécution molle; il y a quelques

figures astronomiques dans le plafond du portique, assez grossièrement

exécutées, mais qui attestent que les parties extérieures de ces

temples étaient consacrées à l'astronomie, à l'histoire du ciel et des

temps, et à celle des époques données par le mouvement des astres.

On nous avait dit qu'à l'ouest d'Esné un couvent Copthe renfermait des

choses merveilleuses; j'y courus: un sol arrosé du sang de nombre de

martyrs est devenu un sanctuaire révéré de toute la catholicité

Égyptienne, dont le zèle infatigable répare chaque jour à grands frais

les dévastations faites par les Mamelouks chaque fois qu'ils ont Ã

punir les chrétiens des retards du paiement de leurs impositions. Toute

cette immense fabrique se ressent des diverses époques de ces

dévastations, et de l'impéritie de ceux qui les réparent. Au moment où

j'y allai, on achevait des restaurations immenses occasionnées par la

rage des beys au moment où ils avaient été obligés de quitter Esné;

l'argent nécessaire à cette opération, employé à cet usage dans le

temps de crise où nous étions encore fut ce qui me parut le plus

merveilleux; et ce qui peut donner une idée de l'enthousiasme et des

ressources de cette secte qui affecte un extérieur si humble et si

pauvre.

J'allai prendre congé du portique d'Esné, du fragment le plus pur de

l'architecture Égyptienne, et, j'ose le dire, d'un des monuments les

plus parfaits de l'antiquité; je dessinai les variétés de ses

chapiteaux, et une partie des signés de son plafond; je cherchai avec

soin, et fus surpris de n'y trouver aucune représentation du poisson

Latus, dont la ville portait le nom.

Nous partîmes le 9 Juin à la pointe du jour; nous passâmes devant Asfun,

à deux lieues et demie d'Esné: ce village est élevé sur de vastes

décombres; il paraît plus naturel d'y chercher les ruines

d'Aphrodilopolis, Asphinis ou Asphunis, que de les trouver dans celles

du temple que je viens de décrire. Ce que Strabon dit de cette ville

convient davantage à l'éloignement de Latopolis, et l'affinité du nom

d'Asfun à Asphunis, affinité dont il y a nombre d'exemples en Égypte,

me ferait encore pencher pour cette opinion; au reste Sofinis, à une

demi lieue plus loin, a aussi ses éminences, mais moins considérables:

ces deux villages sont dépourvus de monuments. Quelques fouilles

découvriront peut-être un jour auquel des deux appartient l'honneur

d'avoir été la ville de Vénus. Après avoir marché tout le jour au

soleil, nous arrivâmes rôtis à Hermontis; la chaleur de l'air était

devenue moins étouffante, mais les rayons du soleil n'étaient pas moins

brûlants: on peut dire cependant que l'époque de la croissance du Nil,

où soufflent les vents du nord, est celle où la chaleur de l'été en

Égypte cesse d'être insupportable: il suffit de se garder des rayons du

soleil pendant six heures, c'est-à-dire depuis neuf heures jusqu'Ã

trois; le reste du jour l'air est léger, et les nuits sont

transparentes et fraîches: mais l'objet de notre voyage avait été une

reconnaissance des canaux et l'établissement de l'organisation des

travaux de la campagne; par conséquent nous étions obligés de voyager

aux heures les plus brûlantes du jour pour y trouver les travailleurs.

Plusieurs des nôtres moururent de chaud dans cette traversée: rien

n'est affreux comme cette mort; on est surpris tout à coup d'un mal de

coeur, et aucuns secours ne peuvent prévenir des défaillances qui se

succèdent, et dans lesquelles expirent les malheureux qui en sont

atteints: des chevaux même éprouvèrent le même sort.

Nous vîmes avec quelque satisfaction que l'espoir de jouir des fruits

de ses travaux avait fait anticiper sur nos volontés: les champs

étaient couverts de cultivateurs occupés à défricher les canaux, déjÃ

plus qu'à demi creusés; et les paysans ne se détournaient de leurs

occupations que pour apporter de l'eau et des pastèques à nos soldats,

dont la contenance pacifique ne les effrayait plus. Une autre

circonstance consolante pour le pays et pour nous, c'est que les

villages avaient arrêté entre eux que le _rachat du sang_ était aboli,

et la punition des nouveaux crimes renvoyée à notre équité. Le rachat

du sang est un de ces fléaux, fils du préjugé et de la barbarie, qui

élevaient des barrières entre chaque pays, et en interceptaient la

communication: si une querelle particulière, un accident, avait causé

la mort de quelqu'un, le défaut de justice, la vengeance, un honneur

mal entendu, accumulaient représailles sur représailles, et dès lors

une guerre éternelle. On ne marchait plus qu'en nombre et armés; les

visites d'affaires étaient des expéditions; les chemins cessaient

d'être pratiqués; on n'y rencontrait plus que les piétons de la classe

la plus abjecte, ce qui ne pouvait qu'ajouter au peu de sûreté des

routes. L'oubli des erreurs passées fut donc la première influence

heureuse de la justice de notre gouvernement. Un autre bonheur pour les

habitants aisés fut de pouvoir impunément se parer de leurs richesses,

venir chez nous tous les jours mieux vêtus, manger ensemble sans

essuyer une avanie ou un surcroît d'impositions. Nous fûmes nous-mêmes

invités, traités avec magnificence par des gens bien vêtus que nous

n'avions jamais aperçus, qui, pleins de sens et d'esprit, parlaient

avec sagacité de nos intérêts et des leurs, de nos erreurs, de leurs

besoins, parlaient de Desaix avec respect et confiance: j'entrevoyais

enfin l'époque où le bonheur allait doubler la population, déjÃ

suffisante à la culture, où les manufactures et les arts deviendraient

utiles au repos politique; celle enfin où le gouvernement serait

peut-être obligé, pour occuper la multitude, de faire élever comme

autrefois des pyramides.

_Nouvelle Visite à Thèbes.--Tombeaux des Rois_.

Nous approchions de Thèbes, je devais voir cette fois les tombeaux des

rois; la dernière curiosité qui me restât à satisfaire sur ce

territoire si intéressant; mais, comme si le sort m'eût envié des

satisfactions complètes en ce genre, je vis le moment où ces monuments

dont je venais d'acheter la vue par une marche pénible de plus de

cinquante lieues allaient encore m'échapper. Usant de la sécurité qui

s'établissait, j'avais galopé en avant pour prendre quelques traits des

ruines des temples de Médinet-A-Bou, où la troupe devait me reprendre

en passant: j'arrivai une heure avant elle; je fis une vue du temple

qui touche au village: je vis qu'à droite de ce temple il y avait un

monument carré, qui était un palais attenant au temple, fort petit à la

vérité, mais dont les portiques voisins pouvaient servir de

prolongements dans un climat où des galeries de colonnes et des

terrasses sont des appartements. Je fis un dessin du petit palais, qui

a un caractère tout différent des autres édifices, par son plan et par

son double étage de croisées carrées, par les espèces de balcons

soutenus par quatre têtes en attitudes de cariatides. On a à regretter

que ce monument particulier soit si dégradé, surtout dans son intérieur,

et que ce qui reste de la décoration de son extérieur soit aussi

fruste: les sculptures qui décorent les murailles extérieures, comme

dans la partie du temple de Karnak que j'ai soupçonné être un palais,

représentent des figures de rois menaçant des groupes de captifs

prosternés.

Toujours précédant la troupe et pressé par sa marche, je courus aux

deux colosses; dont je fis une vue avec l'effet du soleil levant à la

même heure où l'on avait coutume de venir pour entendre parler celui de

Memnon; ensuite j'allai au palais isolé, appelé le Memnonium, dont je

fis la vue. Pendant que je m'oubliais à observer, on oubliait de

m'avertir, et je m'aperçus que le détachement était déjà à une demi

lieue en avant; je me remis au galop pour le rejoindre. La troupe était

fatiguée, et l'on remettait en question si l'expédition des tombeaux

aurait lieu: je dévorais en silence la rage dont j'étais animé; et je

crois que ce silence obtint plus que ce que m'aurait dicté le

mécontentement que j'éprouvais, car on se mit enfin en route sans autre

discussion. Nous traversâmes d'abord le village de Kournou, l'ancienne

Nécropolis: en approchant de ces demeures souterraines, pour la

troisième fois les incorrigibles habitants nous saluèrent encore de

plusieurs coups de fusils. C'était le seul point de la Haute Égypte qui

refusât de reconnaître notre gouvernement; forts de leurs demeures

sépulcrales, comme des larves, ils n'en sortaient que pour effrayer les

humains; coupables de nombre d'autres crimes, ils cachaient leurs

remords, et fortifiaient leur désobéissance de l'obscurité de ces

excavations, qui sont si nombreuses, qu'à elles seules elles

attesteraient l'innombrable population de l'antique Thèbes. C'était en

traversant ces humbles tombeaux que les rois étaient portés à deux

lieues de leur palais, dans la silencieuse vallée, qui allait devenir

leur paisible et dernière demeure: cette vallée, au nord-ouest de

Thèbes, se rétrécit insensiblement; flanquée de rochers escarpés, les

siècles n'ont pu apporter que de légers changements à ses antiques

formes, puisque vers son extrémité l'ouverture du rocher offre à peine

encore l'espace qu'il a fallu pour passer les tombes, ainsi que les

somptueux cortèges qui accompagnaient sans doute de telles cérémonies,

et qui devaient produire un contraste bien frappant avec l'austère

aspérité de ces rochers sauvages: cependant il est à croire qu'on

n'avait pris cette route que pour obtenir de plus grands développements,

car la vallée depuis son entrée dérivant toujours au sud, le point où

sont les tombeaux ne doit être que très peu éloigné du Memnonium; et ce

ne fut cependant qu'après trois quarts d'heure de marche dans cette

vallée déserte qu'au milieu des rochers nous rencontrâmes tout à coup

des ouvertures parallèles au sol, ces ouvertures n'offrent d'abord

d'ornements architecturaux qu'une porte à simples chambranles de forme

carrée, ornée à sa partie supérieure d'un ovale aplati, sur lequel sont

inscrits en hiéroglyphes un scarabée, une figure d'homme à tête

d'épervier, et hors du cercle deux figures à genoux en acte

d'adoration: dès que l'on a passé le seuil de la première porte on

trouve de longues galeries de douze pieds de large, sur vingt

d'élévation, revêtues en stuc sculpté et peint; des voussures, d'un

trait élégant et surbaissé, sont couvertes d'innombrables hiéroglyphes,

disposés avec tant de goût, que, malgré la bizarrerie de leurs formes,

et quoiqu'il n'y ait ni demi-teinte ni perspective aérienne dans ces

peintures, ces plafonds offrent cependant un ensemble agréable, et un

assortiment de couleurs dont l'effet est riche et gracieux. Il aurait

fallu un séjour de quelques semaines pour chercher et établir quelque

système sur des sujets de tableaux aussi nombreux et encore plus

mystérieux, et l'on ne m'accordait que quelques minutes, encore

était-ce d'assez mauvaise grâce; je questionnais tout avec impatience;

précédé de flambeaux, je ne faisais que passer d'un tombeau à un autre:

au fond des galeries les sarcophages, isolés, d'une seule pierre de

granit de douze pieds de long sur huit de large, étaient ornés

d'hiéroglyphes en dedans et en dehors; rondes à un bout, carrées Ã

l'autre, comme celle de la mosquée de S.-Athanase à Alexandrie, ces

tombes étaient surmontées d'un couvercle de même matière, et d'une

masse proportionnée, fermant avec une rainure: ni ces précautions ni

ces masses énormes amenées de si loin et à si grands frais n'ont pu

sauver les restes des souverains qui y étaient renfermés des attentats

de l'avarice; toutes ces tombes sont violées: à la première que l'on

rencontre, la figure du roi ou celle de quelque divinité protectrice,

est sculptée sur le couvercle du sarcophage; cette figure est si fruste

que l'on ne peut distinguer au costume si c'est celle d'un roi, d'un

prêtre, ou d'une divinité: dans d'autres tombeaux la chambre sépulcrale

est entourée d'un portique en pilastres; les galeries, bordées de loges

soutenues de même manière, et de chambres latérales creusées dans une

roche inégale, sont revêtues d'un stuc blanc et fin, sur lequel sont

sculptés des hiéroglyphes colorés, et d'une conservation surprenante;

car, à l'exception de deux des huit tombeaux que j'ai visités, où l'eau

est entrée, et qu'elle a dégradés jusqu'à hauteur d'appui, tous les

ornements des autres sont d'une parfaite conservation, et les peintures

aussi fraîches que si elles venaient d'être achevées; les couleurs des

plafonds, en fond bleu avec des figures en jaune, sont d'un goût qui

décorerait nos plus élégants salons.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 26 / 30 段