Après avoir parcouru l'espace qu'il fallait observer pour avoir les

détails de l'édifice, je me trouvai à la partie sud-ouest de cette

enceinte, où sont compris d'autres temples particuliers: je fis la vue

d'un de ces temples. L'intérieur du monument me fit éprouver une

sensation nouvelle: derrière les deux mâles que l'on voit dans

l'estampe est un portique ouvert de vingt-huit colonnes; ce portique,

lourd dans ses proportions, a un caractère dont l'austérité fait la

noblesse; tant il est vrai qu'en architecture, quand les lignes sont

longues, qu'il y en a peu, et que rien ne les coupe, l'effet est

toujours grand et imposant! Au fond de ce premier portique, une large

porte en laisse voir un second, porté par huit colonnes sur deux rangs,

de proportion encore plus grave et d'un caractère que l'obscurité rend

encore plus terrible; c'est le temple des Euménides: une pièce longue

et étroite suivie de deux autres plus obscures précède un sanctuaire,

absolument enfoui; un mur de circonvallation isole ce monument, qui

semble être l'asile de la terreur. J'avais fait un dessin de la vue

extérieure de cet édifice; je voulais en faire un de l'intérieur avec

le sentiment qu'il, m'inspirait, mais j'éprouvai à cet instant un tel

degré de lassitude physique et morale, que je ne trouvai plus de

faculté pour exécuter; j'étais épuisé, j'étais incapable de rendre ce

que je concevais: j'avais dessiné des bas-reliefs, des hiéroglyphes;

j'avais pris connaissance de toutes les localités; j'avais fait une vue

générale du temple, prise de la porte de l'est, qui est le point d'où

on découvre quelques formes à ce chantier de carrières, qu'ont laissé

les écroulements de ces édifices gigantesques, et dont chaque débris ne

se distingue que par la réflexion et dans l'éloignement; et enfin

j'avais fait encore une autre vue de la partie sud de ces édifices.

Il avait fait si chaud que le sol m'avait brûlé les pieds à travers ma

chaussure; je n'avais pu me fixer pour dessiner qu'en faisant promener

mon serviteur entre le soleil et moi pour rompre les rayons et me faire,

un peu d'ombre de son corps; les pierres avaient acquis un tel degré

de chaleur, qu'ayant voulu ramasser des agates cornalines, que l'on

trouve en grand nombre dans l'enceinte même de la ville, elles me

brûlaient au point que, pour en emporter j'avais été obligé de les

jeter sur mon mouchoir, comme on toucherait à des charbons ardents.

Harassé, j'allai me jeter dans un petit tombeau Arabe, qu'on nous avait

préparé pour la nuit, et qui me parut un boudoir délicieux, jusqu'au

moment où l'on me dit que, lors de notre dernier passage; on y avait

égorgé un des nôtres qui était resté en arrière de la colonne: les

marques de cet assassinat, empreintes encore, contre les murs, me

firent horreur; mais j'étais couché, je m'endormis; j'étais si las, que

je crois que je ne me serais pas relevé de dessus le cadavre même de

cette malheureuse victime.

Nous partîmes le lendemain avant le jour: j'emportais cette fois plus

de dessins et moins de regrets; je soupirais cependant dans la pensée

que je quittais peut-être Thèbes pour toujours: sa situation éloignée

de tout établissement, la férocité de ses habitants, le miri payé, tout

me démontrait qu'il fallait renoncer à l'espoir d'y revenir: je n'avais

pas vu les tombeaux des rois; mais il fallait des soldats pour les

aller chercher, et les troupes étaient fatiguées outre mesure par les

marches forcées et répétées qu'elles venaient de faire; je me

recommandai aux événements, et dans la suite ils secondèrent mes

désirs.

À la pointe du jour, je m'approchai assez près de Guédime pour voir la

ruine qui y existe: quatre colonnes portent encore trois pierres de

leur entablement, et en avant on voit la base de deux môles, absolument

ruinés et sans forme; ce sont les seuls fragments qui restent d'un

monument, qui aujourd'hui a du moins le grand avantage de servir comme

de jalons pour mesurer monumentalement l'extension de Thèbes.

À midi, nous arrivâmes à Kous, où nous apprîmes que les Mekkains

avaient passé par les mains de tous nos détachements, et en fuyant

avaient passé à Tata sous le sabre de notre cavalerie, qui, pour la

tranquillité du pays, avait exterminé tout ce qui en restait; leurs

besoins les avaient rendus un véritable fléau, et les propriétaires les

poursuivaient comme des bêtes féroces.

Les habitants de Kous, toujours bien intentionnés, et qui nous avaient

accueillis lors même qu'ils croyaient que nous marchions à une perte

certaine, vinrent au-devant de nous, et nous reçurent comme des

triomphateurs.

Le chérif de la Mekke avait envoyé au général Desaix pour protester

contre l'expédition de ses compatriotes, et pour proposer alliance et

amitié; les villes de Gidda et de Tor demandaient aussi la paix, et

Cosséir offrit de se soumettre. Nous sûmes que Soliman et un autre bey

étaient allés avec leurs femmes aux Oasis; nous pûmes juger de la

détresse des autres à la soumission des habitants, au paiement

volontaire du miri, au rapprochement des chefs d'Arabes, et à une

hilarité répandue dans le pays, que je n'avais pas encore vue, et qui

me fit espérer qu'à l'avenir nous pourrions faire en même temps le

bonheur des naturels du pays, et la fortune des colons.

Desaix fit annoncer que les terres ensemencées qui avaient été mangées

en herbe par les Mamelouks et par les Français ne paieraient pas le

miri; ce premier règlement d'équité charma les habitants autant qu'il

les surprit; mais ils furent entièrement conquis lorsqu'on leur déclara

qu'ils pouvaient se vêtir sans distinction, comme le leur permettraient

leurs moyens, sans que cela compromît leurs propriétés. Des négociants

de Cosséir, qui s'étaient tenus cachés, sortirent de leur village, et

vinrent acheter du blé à Kéné; ceux de Gidda arrivèrent sur leurs

vaisseaux chargés de café, et vinrent avec ceux de Cosséir offrir de

payer, un droit qui n'était plus arbitraire. Enfin nous commençâmes Ã

voir de l'argent arriver sans baïonnettes, la paille, l'orge, et les

boeufs, garnir nos magasins et nos parcs; et les chefs de village nous

promirent au nom des cultivateurs que la campagne, alors ridée et sèche,

serait l'année prochaine verdoyante, et couverte de moissons, dont le

seul miri surpasserait la totalité de la récolte de cette année.

Les caravanes députaient aussi vers nous et nous demandaient des

passeports; les Mamelouks abandonnés par leurs maîtres venaient nous

apporter leurs armes, nous demander à servir dans l'armée: nous avions

donc le spectacle satisfaisant de l'écroulement d'un gouvernement

odieux à tous, sans ressource dans sa détresse, et ne conservant pas

une seule base sur laquelle il pût fonder son rétablissement.

_Apollinopolis parva--Inscription Grecque_.

Également éloignés d'Elfy-Bey, qui avait descendu le fleuve, et d'Osman,

qui l'avait remonté jusqu'à Syene, nous nous reposâmes quelques jours

à Kous: je fis le dessin du couronnement d'une porte, le seul morceau

d'antiquité qui reste de l'ancienne Apollinopolis parva. Ce seul

fragment semble plus grand que tout le reste de la ville; il offre un

tableau frappant du caractère monumental de l'architecture des

Égyptiens; le reste de cet édifice est sans doute enfoui sous la

montagne d'ordures, sur laquelle est bâtie, la ville moderne. Je copiai

aussi ce qui restait d'une inscription écrite sur le listel de la gorge

du couronnement de cette porte: cette inscription était postérieure au

monument; je crus voir une adroite flatterie d'un préfet de la Haute

Égypte au temps des Ptolémées, qui, après vingt ou trente siècles,

s'est avisé, à la suite de quelques réparations, de dédier ce temple Ã

ses maîtres, d'écrire leurs noms sur cette porte, et de charger ce

monument de les porter à la postérité: en effet la gloire des rois ne

traverse la nuit des temps qu'inscrite sur les monuments qu'élèvent les

arts; privés de leur éclat, certains siècles sourds et muets dévorent

les événements, ne laissent échapper que des noms ternes dont la

mémoire ne veut pas se charger, et que l'histoire répète en vain. Que

serait Achille sans le poème d'Homère, qui est aussi un monument? C'est

par les monuments qu'on connaît Sésostris; les arts chaque jour nous

répètent le nom de Périclès; ils font toute la gloire du beau siècle

d'Auguste; celui de Médicis illustre la Toscane, et le tombeau de

Laurent rayonne de lumières, tandis qu'on cherche en vain ceux des

Genséric, des Attila, des Tamerlan, ces ouragans, ces fléaux de la

terre qui renversent, ravagent, passent, et se perdent dans la

poussière du tourbillon qu'ils avaient élevé.

Je trouvai dans les champs, près la partie basse de la ville, un

fragment d'un tabernacle ou d'un temple monolithe, qui, avant d'être

brisé, avait servi d'abreuvoir près d'une citerne; un des chambranles,

conservé dans son entier, laisse voir encore une inscription en

hiéroglyphes, aussi complète que précieusement exécutée: je la copiai;

un petit fragment de cette espèce est à lui seul un monument, une

irrévocable attestation des lumières et de la culture de la nation Ã

laquelle il a appartenu.

_Caravanes--Destruction de Bénéadi_.

Nous partîmes de Kous et vînmes à Kéné, où nous trouvâmes nombre de

négociants de toutes les nations. En se mettant en communication avec

les gens des contrées les plus étrangères, les points éloignés se

rapprochent; en comptant les jours de marche, et quand on voit les

moyens de les franchir, les espaces diminuent, ils cessent d'être

immenses, ils disparaissent, pour ainsi dire, lorsqu'on s'y trouve

engagé; la mer Rouge, Gidda, la Mekke, devenaient des lieux voisins du

point que nous habitions; et l'Inde semble leur être, pour ainsi dire,

contiguë: de l'autre côté, les Oasis n'étaient plus qu'à trois journées

de nous; elles cessaient d'être un pays perdu pour notre imagination;

d'Oasis en Oasis, par des marches d'une journée ou de deux au plus, on

s'approche de Sennar, qui est une des capitales de la Nubie, qui sépare

l'Égypte de l'Abyssinie, ainsi que de Darfour, qui est sur la route, et

fait le commerce avec les Tomboutyns, le peuple qui est maintenant

l'objet de notre curiosité en Afrique, et dont, il y a peu de mois,

l'existence était encore problématique: il est vrai que s'il ne faut

que quarante jours pour aller à Darfour, il en faut cent de plus pour

arriver à Tombout. Mais enfin voici la route de Darfour, où arrivent

les habitants de Tombout; un négociant, que je trouvai à Kéné, et qui

avait fait souvent ce voyage, me donna l'itinéraire que je joins ici [7].

[7: ROUTE DE SIUT À DARFOUR ET SENNAR, PAR DONCOLA.

De Siut par le désert, en se dirigeant au sud-ouest, quatre journées

pour arriver à Korg-Elouah, l'Oasis le plus peuplé, et le plus cultivé:

on y trouve de l'eau douce et courante, qui sort de terre et y rentre

de nouveau; il y a une forteresse, et un gros village.

De Korg-Élouah à Boulague, qui est un autre Oasis, une demi-journée; il

y a un petit village, de l'eau d'un bon goût, mais qui donne

quelquefois la fièvre à ceux qui n'y sont pas accoutumés.

De Boulague à êl-Bsactah une journée; de l'eau saumâtre.

De êl-Bsactah à Beris une demi-journée; il y a un grand village et de

l'eau assez bonne.

De Beris à êl-Mekh deux heures; encore de l'eau, dont il faut faire

provision, parce qu'à êl-Mekh les Oasis cessent, et qu'on ne trouve

plus que de l'eau salée tout le reste de la route. Marchant toujours

dans la même direction, après six jours de marche, on arrive à Désir.

De Désir à Seiima trois jours; eau salée, mais moins mauvaise.

De Selima à Dongola, où on retrouve le Nil, quatre jours; il faut

renouveler les provisions.

De Dongola, se dirigeant plus à l'ouest, à êl-Goyah, quatre jours.

De êl-Goyah à Zagaoné six jours; eau salée, mais fraîche.

De Zagaoné à Darfour, dix journées, sans trouver ni eau ni village.

Arrivé à Dongola, il y a dix sept journées de marche pour aller Ã

Sennar, en se dirigeant au sud; et de Sennar à Darfour douze journées

de traversée marchant de l'est à l'ouest.

Il faut penser que, dans une telle route, celui qui ne peut suivre est

abandonné, parce que l'attendre serait compromettre le salut de toute

la caravane.]

Nous trouvâmes aussi nombre de marchands turcs, maures, et mekkains,

apportant du café, des toiles des Indes, venant acheter du blé.

Malgré ces bonnes dispositions et le calcul des gens sensés, la masse

de la nation, ceux qui n'avaient rien à perdre, accoutumés à appartenir

à des maîtres cruels, prenant pour faiblesse ce que nous leur montrions

d'équité, continuaient de se laisser séduire par les beys, qui,

profitant du préjugé de la religion, de l'avantage que leur donnait le

langage auquel, ces malheureux avaient coutume d'obéir, organisaient

encore des rassemblements à huit à dix lieues de nous.

Bénéadi, village de deux milles de longueur, appuyé sur le désert,

composé de douze mille habitants toujours rebelles à tout gouvernement,

avait appelé les Arabes: une caravane de Darfour venait d'y arriver;

Mourat-bey avait saisi cette circonstance; il avait trouvé le moyen,

par ses intelligences de soulever les uns, de fanatiser les autres, et

de leur faire prendre tout à coup les armes. Le général Davoust fut

envoyé avec la cavalerie à Bénéadi; la tranquillité générale exigeait

la destruction de ce volcan qui menaçait sans cesse: livré un instant Ã

l'ardeur qu'inspirait le butin que le soldat pouvait y faire, le

village disparut; les habitants dispersés se joignirent à ce qui

restait de Mekkains, marchèrent sur Miniet, et furent encore battus

dans un second combat.

Dans le butin de Bénéadi, il se trouva une quantité immense de femmes,

de filles du pays, et d'esclaves de la caravane: les premiers à qui les

femmes échurent en partage les négocièrent à grand marché; mais, comme

il arrive en certaines villes de l'Europe à certaines femmes que nous

pourrions citer, à chaque mutation elles doublaient de prix; toute la

différence qu'il y avait avec celles-ci, qu'au lieu d'en devenir plus

insolentes, modestement elles suivaient avec une impassible résignation

tous ceux à qui l'un après l'autre elles étaient adjugées; jusqu'à ce

qu'enfin leur père, leur mari, ou leur ancien maître, sans prendre

d'autres informations, vinssent les racheter de derniers enchérisseurs

beaucoup plus cher qu'elles ne leur avaient coûté. Cela paraît tout

d'abord ne pouvoir s'accorder avec les moeurs et la jalousie musulmanes;

mais, ainsi que nous l'avons déjà observé, ils disent à cela très

sensément: Est-ce leur faute si nous n'avons pas su les défendre?

Mourat-bey, qui par le désert était venu nous couper la communication

avec le Caire, vit attaquer et détruire ses alliés sans oser venir Ã

leur secours; il se contenta de se mettre en mesure pour nous tenir en

échec sans se compromettre; il temporisait en attendant les

circonstances: ce n'était point encore pour lui le moment d'accepter ou

de demander des conditions; rien ne pouvait baser un traité entre nous:

quel intérêt politique ou commercial eût pu alors garantir

respectivement une mutuelle bonne foi? accoutumé d'ailleurs à voir sa

fortune se relever par des événements imprévus, il rêvait des chances

favorables; l'absence du général en chef, l'expédition de Syrie qui

avait éloigné une partie de nos forces, quelques conspirations ourdies,

tout servait à lui rendre de l'espoir; aussi employait-il toute espèce

de moyens pour réchauffer les esprits et organiser des partis: il

parvint à persuader l'émir Adgi, qui était au Caire, et qui devait

aller rejoindre le général en chef en Syrie, de se composer un cortège

assez considérable pour tenter un coup de main dans la route, s'emparer

de Belbéis, fermer le retour à l'armée, et soulever l'Égypte contre nos

forces partagées, nous obliger à nous réunir, et à abandonner l'Égypte

supérieure. Ce plan assez beau en apparence ne produisit, faute de base

solide, que la ruine de l'Adgi; des mouvements suspects découvrirent

ses desseins; au moment d'être arrêté par la garnison de Belbéis, il

n'eut que le temps de se sauver par le désert avec quelques uns des

siens: cette mine éventée, le massacre de Bénéadi, et la seconde

défaite à Miniet de ceux qui s'en étaient échappés, déjouèrent encore

les projets de Mourat-bey, et l'obligèrent à se retirer aux Oasis.

_Nouveaux Détails sur les Crocodiles_.

En arrivant à Kéné, j'eus à regretter la mort d'un crocodile, que des

paysans avaient surpris endormi, qu'ils avaient lié et apporté vivant Ã

celui qui commandait en l'absence du général Belliard; encore jeune,

cet animal ne pouvait être bien redoutable, on l'eût enchaîné avec un

cercle de fer entre les épaules et le ventre, et alors nous eussions pu

l'observer, et connaître ses habitudes, ignorées dans le pays même

qu'il habite, tant il y inspire de peur! et cette peur s'augmentant et

se perpétuant par tous les contes qu'elle-même enfante, il eût été si

curieux de voir comment cet amphibie mangeait, ce qu'il mangeait, si la

mastication lui est nécessaire, comment elle s'effectue avec des dents

qui sont toutes incisives, quelle est l'action de son gosier qui lui

sert de langue si sa voracité pourrait être un moyen de l'apprivoiser,

ou bien, en lui laissant son caractère, de tenter de le faire arriver

vivant à Paris, de le livrer aux observations des naturalistes, à la

curiosité des Parisiens, enfin d'en faire un hommage à la nation comme

un trophée de la conquête du Nil. Errant perpétuellement sur les rives

de ce fleuve, j'en ai vu un grand nombre de toutes grandeurs, depuis

trois jusqu'à vingt-six ou vingt-huit pieds de longueur; plusieurs

officiers dignes de foi m'ont assuré en avoir vu un de quarante: ils ne

sont pas aussi farouches qu'on le prétend; ils affectent certains

parages de préférence, ce qui prouve qu'ils vivent en famille; c'est

sur les îles basses qu'ils se montrent au soleil, dont ils paraissent

chercher la chaleur; on y en voit plusieurs à la fois, toujours

immobiles, et le plus souvent endormis, souvent au milieu des oiseaux,

qui ne s'en inquiètent pas. De quoi peuvent vivre de si grands animaux?

On conte d'eux bien des histoires; mais nous n'avons pas été témoins

d'un seul fait; hardis jusqu'à l'imprudence, nos soldats les bravaient;

moi-même je me baignais tous les jours dans le Nil; les nuits plus

tranquilles que me procuraient les bains me faisaient passer sur de

prétendus dangers qu'aucun événement ne rendait vraisemblables: s'ils

ont mangé quelques cadavres que la guerre leur aura procurés, ce mets

ne devait qu'exciter leur appétit, et les engager à une chasse qui

pouvait leur promettre une proie aussi friande; et cependant nous

n'avons jamais été attaqués, jamais nous n'avons rencontré un seul

crocodile éloigné du fleuve; il faut apparemment que le Nil leur

fournisse assez abondamment des proies faciles, qu'ils digèrent

lentement, ayant, comme le lézard et le serpent, le sang froid et

l'estomac peu actif: au reste, n'ayant à combattre dans la partie du

Nil qui nous est connue qu'eux-mêmes et les hommes, ils deviendraient

bien redoutables pour ces derniers, si, couverts comme ils le sont,

d'une arme défensive presque à l'épreuve de toutes les nôtres, ils

étaient adroits à se servir de celles que la nature leur a données pour

attaquer. Lorsque je partis de Kené, le général Belliard en avait un

petit qui avait six pouces; il était déjà méchant: ce général m'a dit

depuis qu'il avait vécu quatre mois sans manger, sans paraître souffrir,

sans maigrir ni croître, et sans s'apprivoiser.

Ammien Marcellin écrivait au temps de Julien que de toute antiquité les

Égyptiens se regardaient comme dupes lorsqu'ils payaient ce qu'ils

devaient, sans y être contraints par la force, ou tout au moins par la

peur: heureusement pour moi les habitants de Dendera étaient de race

antique.

_Second Voyage à Tintyra_.

À Kéné je voyais de ma fenêtre les ruines de Tintyra, à deux lieues de

l'autre côté du Nil: ces ruines de Tintyra, dont je me souvenais avec

tant d'intérêt, et dont je regrettais particulièrement un zodiaque qui

prouvait d'une manière si positive les hautes connaissances des

Égyptiens en astronomie!

On ne payait point le miri à Dendera; on y envoya cent hommes; je les

suivis; il n'y avait que vingt minutes de chemin de Dendera aux ruines

de Tintyra, qui s'appellent maintenant Berbé, qui est le nom que les

Arabes donnent à tous les monuments antiques. Nous arrivâmes le soir au

village; le lendemain, avec trente hommes, je me rendis aux ruines, que

je possédai cette fois dans toute la plénitude du repos et de la

quiétude: ma première jouissance fut de me convaincre que mon

enthousiasme pour le grand temple n'avait point été une illusion de la

nouveauté, puisqu'après avoir vu tous les autres monuments de l'Égypte,

celui-ci me paraissait encore le plus parfait d'exécution, et construit

à l'époque la plus heureuse des sciences et des arts; tout en est

soigné, tout en est intéressant, important même: il faudrait y dessiner

tout pour avoir tout ce qu'on doit désirer d'en rapporter; rien n'y a

été fait sans objet: mon temps ne pouvait être que très limité; je

commençai donc par ce qui était en quelque sorte l'objet de mon voyage,

le planisphère céleste, qui occupe une partie du plafond du petit

appartement bâti sur le comble de la nef du grand temple. Le plancher

très bas, l'obscurité de la chambre qui ne me laissait travailler que

quelques heures dans la journée, la multiplicité des détails, la

difficulté de ne pas les confondre en les regardant d'une manière si

incommode, rien ne m'arrêta; la pensée d'apporter aux savants de mon

pays l'image d'un bas relief Égyptien d'une telle importance me fit un

devoir de souffrir patiemment le torticolis qu'il me fallait prendre

pour le dessiner, en songeant toutefois, que je ne donne cette

explication que comme une hypothèse. Je dessinai le reste du plafond,

qui est partagé en deux parties égales par une grande figure, que je

crois celle d'Isis; elle a les pieds appuyés sur la terre, les bras

étendus vers le ciel, et semble occuper tout l'espace qui les sépare.

Dans l'autre partie du plafond est une autre grande figure, que je

crois ou le ciel, ou l'année, touchant des pieds et des mains à la même

base, et couvrant de la courbure de son corps quatorze globes posés sur

quatorze bateaux, distribués sur sept bandes ou zones, séparés par des

hiéroglyphes sans nombre, et trop couverts de stalactites enfumées pour

pouvoir être copiés; j'ai pris aussi une esquisse de cette partie du

plafond, pour donner une idée de la forme de ce tableau, et le plan

général de ce petit appartement, où sont représentés les objets comme

ils sont situés sur les plafonds.

Derrière cette première chambre il y en a une seconde qui ne reçoit de

jour que par la porte; elle est de même couverte de tableaux

hiéroglyphiques les plus intéressants et les mieux exécutés. Malgré

l'obscurité, la difficulté de faire éclairer tout à la fois le bas

relief et mon papier, je dessinai cependant presque tout ce que

contenaient le plafond et les murailles de cette seconde pièce. Il est

bien difficile d'arrêter une pensée sur ce que pouvait être ce petit

édifice si bien soigné dans ses détails, orné de tableaux si évidemment

scientifiques; il paraît que ceux des plafonds sont relatifs au

mouvement du ciel, et ceux des murailles à celui de la terre, aux

influences de l'air, et à celles de l'eau. La terre est représentée

partout par la figure d'Isis; c'était la divinité de tous les temples

de Tintyra, car on en trouve l'emblème de toutes parts: sa tête sert de

chapiteau aux colonnes du portique et de la première chambre du grand

temple: elle est au centre de l'astragale: elle est gigantesquement

sculptée au mur extérieur du fond: elle est l'objet des ornements de la

frise et de la corniche: elle est dans tous les tableaux avec ses

attributs: c'est elle à qui l'on fait toutes les offrandes, lorsque ce

n'est pas elle qui les fait elle-même à Osiris son époux: elle est aux

portes qui servaient d'entrée à l'enceinte: c'est à elle que sont

dédiés les petits temples qui y sont inscrits; dans celui qui est Ã

droite en entrant, elle est triomphante des deux mauvais génies; dans

celui qui est derrière le grand, elle y est à tout moment représentée

tenant Horus dans ses bras, le défendant contre tout attentat, ne le

confiant qu'à des figures de vaches, l'allaitant à tous les âges,

depuis l'enfance jusqu'à la puberté, le tenant dans ses bras comme

l'enfant qui vient de naître, d'autres fois lui présentant le sein,

qu'il reçoit debout étant déjà presque de la taille de sa mère.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 23 / 30 段