détails de l'édifice, je me trouvai à la partie sud-ouest de cette
enceinte, où sont compris d'autres temples particuliers: je fis la vue
d'un de ces temples. L'intérieur du monument me fit éprouver une
sensation nouvelle: derrière les deux mâles que l'on voit dans
l'estampe est un portique ouvert de vingt-huit colonnes; ce portique,
lourd dans ses proportions, a un caractère dont l'austérité fait la
noblesse; tant il est vrai qu'en architecture, quand les lignes sont
longues, qu'il y en a peu, et que rien ne les coupe, l'effet est
toujours grand et imposant! Au fond de ce premier portique, une large
porte en laisse voir un second, porté par huit colonnes sur deux rangs,
de proportion encore plus grave et d'un caractère que l'obscurité rend
encore plus terrible; c'est le temple des Euménides: une pièce longue
et étroite suivie de deux autres plus obscures précède un sanctuaire,
absolument enfoui; un mur de circonvallation isole ce monument, qui
semble être l'asile de la terreur. J'avais fait un dessin de la vue
extérieure de cet édifice; je voulais en faire un de l'intérieur avec
le sentiment qu'il, m'inspirait, mais j'éprouvai à cet instant un tel
degré de lassitude physique et morale, que je ne trouvai plus de
faculté pour exécuter; j'étais épuisé, j'étais incapable de rendre ce
que je concevais: j'avais dessiné des bas-reliefs, des hiéroglyphes;
j'avais pris connaissance de toutes les localités; j'avais fait une vue
générale du temple, prise de la porte de l'est, qui est le point d'où
on découvre quelques formes à ce chantier de carrières, qu'ont laissé
les écroulements de ces édifices gigantesques, et dont chaque débris ne
se distingue que par la réflexion et dans l'éloignement; et enfin
j'avais fait encore une autre vue de la partie sud de ces édifices.
Il avait fait si chaud que le sol m'avait brûlé les pieds à travers ma
chaussure; je n'avais pu me fixer pour dessiner qu'en faisant promener
mon serviteur entre le soleil et moi pour rompre les rayons et me faire,
un peu d'ombre de son corps; les pierres avaient acquis un tel degré
de chaleur, qu'ayant voulu ramasser des agates cornalines, que l'on
trouve en grand nombre dans l'enceinte même de la ville, elles me
brûlaient au point que, pour en emporter j'avais été obligé de les
jeter sur mon mouchoir, comme on toucherait à des charbons ardents.
Harassé, j'allai me jeter dans un petit tombeau Arabe, qu'on nous avait
préparé pour la nuit, et qui me parut un boudoir délicieux, jusqu'au
moment où l'on me dit que, lors de notre dernier passage; on y avait
égorgé un des nôtres qui était resté en arrière de la colonne: les
marques de cet assassinat, empreintes encore, contre les murs, me
firent horreur; mais j'étais couché, je m'endormis; j'étais si las, que
je crois que je ne me serais pas relevé de dessus le cadavre même de
cette malheureuse victime.
Nous partîmes le lendemain avant le jour: j'emportais cette fois plus
de dessins et moins de regrets; je soupirais cependant dans la pensée
que je quittais peut-être Thèbes pour toujours: sa situation éloignée
de tout établissement, la férocité de ses habitants, le miri payé, tout
me démontrait qu'il fallait renoncer à l'espoir d'y revenir: je n'avais
pas vu les tombeaux des rois; mais il fallait des soldats pour les
aller chercher, et les troupes étaient fatiguées outre mesure par les
marches forcées et répétées qu'elles venaient de faire; je me
recommandai aux événements, et dans la suite ils secondèrent mes
désirs.
à la pointe du jour, je m'approchai assez près de Guédime pour voir la
ruine qui y existe: quatre colonnes portent encore trois pierres de
leur entablement, et en avant on voit la base de deux môles, absolument
ruinés et sans forme; ce sont les seuls fragments qui restent d'un
monument, qui aujourd'hui a du moins le grand avantage de servir comme
de jalons pour mesurer monumentalement l'extension de Thèbes.
à midi, nous arrivâmes à Kous, où nous apprîmes que les Mekkains
avaient passé par les mains de tous nos détachements, et en fuyant
avaient passé à Tata sous le sabre de notre cavalerie, qui, pour la
tranquillité du pays, avait exterminé tout ce qui en restait; leurs
besoins les avaient rendus un véritable fléau, et les propriétaires les
poursuivaient comme des bêtes féroces.
Les habitants de Kous, toujours bien intentionnés, et qui nous avaient
accueillis lors même qu'ils croyaient que nous marchions à une perte
certaine, vinrent au-devant de nous, et nous reçurent comme des
triomphateurs.
Le chérif de la Mekke avait envoyé au général Desaix pour protester
contre l'expédition de ses compatriotes, et pour proposer alliance et
amitié; les villes de Gidda et de Tor demandaient aussi la paix, et
Cosséir offrit de se soumettre. Nous sûmes que Soliman et un autre bey
étaient allés avec leurs femmes aux Oasis; nous pûmes juger de la
détresse des autres à la soumission des habitants, au paiement
volontaire du miri, au rapprochement des chefs d'Arabes, et à une
hilarité répandue dans le pays, que je n'avais pas encore vue, et qui
me fit espérer qu'à l'avenir nous pourrions faire en même temps le
bonheur des naturels du pays, et la fortune des colons.
Desaix fit annoncer que les terres ensemencées qui avaient été mangées
en herbe par les Mamelouks et par les Français ne paieraient pas le
miri; ce premier règlement d'équité charma les habitants autant qu'il
les surprit; mais ils furent entièrement conquis lorsqu'on leur déclara
qu'ils pouvaient se vêtir sans distinction, comme le leur permettraient
leurs moyens, sans que cela compromît leurs propriétés. Des négociants
de Cosséir, qui s'étaient tenus cachés, sortirent de leur village, et
vinrent acheter du blé à Kéné; ceux de Gidda arrivèrent sur leurs
vaisseaux chargés de café, et vinrent avec ceux de Cosséir offrir de
payer, un droit qui n'était plus arbitraire. Enfin nous commençâmes Ã
voir de l'argent arriver sans baïonnettes, la paille, l'orge, et les
boeufs, garnir nos magasins et nos parcs; et les chefs de village nous
promirent au nom des cultivateurs que la campagne, alors ridée et sèche,
serait l'année prochaine verdoyante, et couverte de moissons, dont le
seul miri surpasserait la totalité de la récolte de cette année.
Les caravanes députaient aussi vers nous et nous demandaient des
passeports; les Mamelouks abandonnés par leurs maîtres venaient nous
apporter leurs armes, nous demander à servir dans l'armée: nous avions
donc le spectacle satisfaisant de l'écroulement d'un gouvernement
odieux à tous, sans ressource dans sa détresse, et ne conservant pas
une seule base sur laquelle il pût fonder son rétablissement.
_Apollinopolis parva--Inscription Grecque_.
Ãgalement éloignés d'Elfy-Bey, qui avait descendu le fleuve, et d'Osman,
qui l'avait remonté jusqu'à Syene, nous nous reposâmes quelques jours
à Kous: je fis le dessin du couronnement d'une porte, le seul morceau
d'antiquité qui reste de l'ancienne Apollinopolis parva. Ce seul
fragment semble plus grand que tout le reste de la ville; il offre un
tableau frappant du caractère monumental de l'architecture des
Ãgyptiens; le reste de cet édifice est sans doute enfoui sous la
montagne d'ordures, sur laquelle est bâtie, la ville moderne. Je copiai
aussi ce qui restait d'une inscription écrite sur le listel de la gorge
du couronnement de cette porte: cette inscription était postérieure au
monument; je crus voir une adroite flatterie d'un préfet de la Haute
Ãgypte au temps des Ptolémées, qui, après vingt ou trente siècles,
s'est avisé, à la suite de quelques réparations, de dédier ce temple Ã
ses maîtres, d'écrire leurs noms sur cette porte, et de charger ce
monument de les porter à la postérité: en effet la gloire des rois ne
traverse la nuit des temps qu'inscrite sur les monuments qu'élèvent les
arts; privés de leur éclat, certains siècles sourds et muets dévorent
les événements, ne laissent échapper que des noms ternes dont la
mémoire ne veut pas se charger, et que l'histoire répète en vain. Que
serait Achille sans le poème d'Homère, qui est aussi un monument? C'est
par les monuments qu'on connaît Sésostris; les arts chaque jour nous
répètent le nom de Périclès; ils font toute la gloire du beau siècle
d'Auguste; celui de Médicis illustre la Toscane, et le tombeau de
Laurent rayonne de lumières, tandis qu'on cherche en vain ceux des
Genséric, des Attila, des Tamerlan, ces ouragans, ces fléaux de la
terre qui renversent, ravagent, passent, et se perdent dans la
poussière du tourbillon qu'ils avaient élevé.
Je trouvai dans les champs, près la partie basse de la ville, un
fragment d'un tabernacle ou d'un temple monolithe, qui, avant d'être
brisé, avait servi d'abreuvoir près d'une citerne; un des chambranles,
conservé dans son entier, laisse voir encore une inscription en
hiéroglyphes, aussi complète que précieusement exécutée: je la copiai;
un petit fragment de cette espèce est à lui seul un monument, une
irrévocable attestation des lumières et de la culture de la nation Ã
laquelle il a appartenu.
_Caravanes--Destruction de Bénéadi_.
Nous partîmes de Kous et vînmes à Kéné, où nous trouvâmes nombre de
négociants de toutes les nations. En se mettant en communication avec
les gens des contrées les plus étrangères, les points éloignés se
rapprochent; en comptant les jours de marche, et quand on voit les
moyens de les franchir, les espaces diminuent, ils cessent d'être
immenses, ils disparaissent, pour ainsi dire, lorsqu'on s'y trouve
engagé; la mer Rouge, Gidda, la Mekke, devenaient des lieux voisins du
point que nous habitions; et l'Inde semble leur être, pour ainsi dire,
contiguë: de l'autre côté, les Oasis n'étaient plus qu'à trois journées
de nous; elles cessaient d'être un pays perdu pour notre imagination;
d'Oasis en Oasis, par des marches d'une journée ou de deux au plus, on
s'approche de Sennar, qui est une des capitales de la Nubie, qui sépare
l'Ãgypte de l'Abyssinie, ainsi que de Darfour, qui est sur la route, et
fait le commerce avec les Tomboutyns, le peuple qui est maintenant
l'objet de notre curiosité en Afrique, et dont, il y a peu de mois,
l'existence était encore problématique: il est vrai que s'il ne faut
que quarante jours pour aller à Darfour, il en faut cent de plus pour
arriver à Tombout. Mais enfin voici la route de Darfour, où arrivent
les habitants de Tombout; un négociant, que je trouvai à Kéné, et qui
avait fait souvent ce voyage, me donna l'itinéraire que je joins ici [7].
[7: ROUTE DE SIUT Ã DARFOUR ET SENNAR, PAR DONCOLA.
De Siut par le désert, en se dirigeant au sud-ouest, quatre journées
pour arriver à Korg-Elouah, l'Oasis le plus peuplé, et le plus cultivé:
on y trouve de l'eau douce et courante, qui sort de terre et y rentre
de nouveau; il y a une forteresse, et un gros village.
De Korg-Ãlouah à Boulague, qui est un autre Oasis, une demi-journée; il
y a un petit village, de l'eau d'un bon goût, mais qui donne
quelquefois la fièvre à ceux qui n'y sont pas accoutumés.
De Boulague à êl-Bsactah une journée; de l'eau saumâtre.
De êl-Bsactah à Beris une demi-journée; il y a un grand village et de
l'eau assez bonne.
De Beris à êl-Mekh deux heures; encore de l'eau, dont il faut faire
provision, parce qu'à êl-Mekh les Oasis cessent, et qu'on ne trouve
plus que de l'eau salée tout le reste de la route. Marchant toujours
dans la même direction, après six jours de marche, on arrive à Désir.
De Désir à Seiima trois jours; eau salée, mais moins mauvaise.
De Selima à Dongola, où on retrouve le Nil, quatre jours; il faut
renouveler les provisions.
De Dongola, se dirigeant plus à l'ouest, à êl-Goyah, quatre jours.
De êl-Goyah à Zagaoné six jours; eau salée, mais fraîche.
De Zagaoné à Darfour, dix journées, sans trouver ni eau ni village.
Arrivé à Dongola, il y a dix sept journées de marche pour aller Ã
Sennar, en se dirigeant au sud; et de Sennar à Darfour douze journées
de traversée marchant de l'est à l'ouest.
Il faut penser que, dans une telle route, celui qui ne peut suivre est
abandonné, parce que l'attendre serait compromettre le salut de toute
la caravane.]
Nous trouvâmes aussi nombre de marchands turcs, maures, et mekkains,
apportant du café, des toiles des Indes, venant acheter du blé.
Malgré ces bonnes dispositions et le calcul des gens sensés, la masse
de la nation, ceux qui n'avaient rien à perdre, accoutumés à appartenir
à des maîtres cruels, prenant pour faiblesse ce que nous leur montrions
d'équité, continuaient de se laisser séduire par les beys, qui,
profitant du préjugé de la religion, de l'avantage que leur donnait le
langage auquel, ces malheureux avaient coutume d'obéir, organisaient
encore des rassemblements à huit à dix lieues de nous.
Bénéadi, village de deux milles de longueur, appuyé sur le désert,
composé de douze mille habitants toujours rebelles à tout gouvernement,
avait appelé les Arabes: une caravane de Darfour venait d'y arriver;
Mourat-bey avait saisi cette circonstance; il avait trouvé le moyen,
par ses intelligences de soulever les uns, de fanatiser les autres, et
de leur faire prendre tout à coup les armes. Le général Davoust fut
envoyé avec la cavalerie à Bénéadi; la tranquillité générale exigeait
la destruction de ce volcan qui menaçait sans cesse: livré un instant Ã
l'ardeur qu'inspirait le butin que le soldat pouvait y faire, le
village disparut; les habitants dispersés se joignirent à ce qui
restait de Mekkains, marchèrent sur Miniet, et furent encore battus
dans un second combat.
Dans le butin de Bénéadi, il se trouva une quantité immense de femmes,
de filles du pays, et d'esclaves de la caravane: les premiers à qui les
femmes échurent en partage les négocièrent à grand marché; mais, comme
il arrive en certaines villes de l'Europe à certaines femmes que nous
pourrions citer, Ã chaque mutation elles doublaient de prix; toute la
différence qu'il y avait avec celles-ci, qu'au lieu d'en devenir plus
insolentes, modestement elles suivaient avec une impassible résignation
tous ceux à qui l'un après l'autre elles étaient adjugées; jusqu'à ce
qu'enfin leur père, leur mari, ou leur ancien maître, sans prendre
d'autres informations, vinssent les racheter de derniers enchérisseurs
beaucoup plus cher qu'elles ne leur avaient coûté. Cela paraît tout
d'abord ne pouvoir s'accorder avec les moeurs et la jalousie musulmanes;
mais, ainsi que nous l'avons déjà observé, ils disent à cela très
sensément: Est-ce leur faute si nous n'avons pas su les défendre?
Mourat-bey, qui par le désert était venu nous couper la communication
avec le Caire, vit attaquer et détruire ses alliés sans oser venir Ã
leur secours; il se contenta de se mettre en mesure pour nous tenir en
échec sans se compromettre; il temporisait en attendant les
circonstances: ce n'était point encore pour lui le moment d'accepter ou
de demander des conditions; rien ne pouvait baser un traité entre nous:
quel intérêt politique ou commercial eût pu alors garantir
respectivement une mutuelle bonne foi? accoutumé d'ailleurs à voir sa
fortune se relever par des événements imprévus, il rêvait des chances
favorables; l'absence du général en chef, l'expédition de Syrie qui
avait éloigné une partie de nos forces, quelques conspirations ourdies,
tout servait à lui rendre de l'espoir; aussi employait-il toute espèce
de moyens pour réchauffer les esprits et organiser des partis: il
parvint à persuader l'émir Adgi, qui était au Caire, et qui devait
aller rejoindre le général en chef en Syrie, de se composer un cortège
assez considérable pour tenter un coup de main dans la route, s'emparer
de Belbéis, fermer le retour à l'armée, et soulever l'Ãgypte contre nos
forces partagées, nous obliger à nous réunir, et à abandonner l'Ãgypte
supérieure. Ce plan assez beau en apparence ne produisit, faute de base
solide, que la ruine de l'Adgi; des mouvements suspects découvrirent
ses desseins; au moment d'être arrêté par la garnison de Belbéis, il
n'eut que le temps de se sauver par le désert avec quelques uns des
siens: cette mine éventée, le massacre de Bénéadi, et la seconde
défaite à Miniet de ceux qui s'en étaient échappés, déjouèrent encore
les projets de Mourat-bey, et l'obligèrent à se retirer aux Oasis.
_Nouveaux Détails sur les Crocodiles_.
En arrivant à Kéné, j'eus à regretter la mort d'un crocodile, que des
paysans avaient surpris endormi, qu'ils avaient lié et apporté vivant Ã
celui qui commandait en l'absence du général Belliard; encore jeune,
cet animal ne pouvait être bien redoutable, on l'eût enchaîné avec un
cercle de fer entre les épaules et le ventre, et alors nous eussions pu
l'observer, et connaître ses habitudes, ignorées dans le pays même
qu'il habite, tant il y inspire de peur! et cette peur s'augmentant et
se perpétuant par tous les contes qu'elle-même enfante, il eût été si
curieux de voir comment cet amphibie mangeait, ce qu'il mangeait, si la
mastication lui est nécessaire, comment elle s'effectue avec des dents
qui sont toutes incisives, quelle est l'action de son gosier qui lui
sert de langue si sa voracité pourrait être un moyen de l'apprivoiser,
ou bien, en lui laissant son caractère, de tenter de le faire arriver
vivant à Paris, de le livrer aux observations des naturalistes, à la
curiosité des Parisiens, enfin d'en faire un hommage à la nation comme
un trophée de la conquête du Nil. Errant perpétuellement sur les rives
de ce fleuve, j'en ai vu un grand nombre de toutes grandeurs, depuis
trois jusqu'Ã vingt-six ou vingt-huit pieds de longueur; plusieurs
officiers dignes de foi m'ont assuré en avoir vu un de quarante: ils ne
sont pas aussi farouches qu'on le prétend; ils affectent certains
parages de préférence, ce qui prouve qu'ils vivent en famille; c'est
sur les îles basses qu'ils se montrent au soleil, dont ils paraissent
chercher la chaleur; on y en voit plusieurs à la fois, toujours
immobiles, et le plus souvent endormis, souvent au milieu des oiseaux,
qui ne s'en inquiètent pas. De quoi peuvent vivre de si grands animaux?
On conte d'eux bien des histoires; mais nous n'avons pas été témoins
d'un seul fait; hardis jusqu'Ã l'imprudence, nos soldats les bravaient;
moi-même je me baignais tous les jours dans le Nil; les nuits plus
tranquilles que me procuraient les bains me faisaient passer sur de
prétendus dangers qu'aucun événement ne rendait vraisemblables: s'ils
ont mangé quelques cadavres que la guerre leur aura procurés, ce mets
ne devait qu'exciter leur appétit, et les engager à une chasse qui
pouvait leur promettre une proie aussi friande; et cependant nous
n'avons jamais été attaqués, jamais nous n'avons rencontré un seul
crocodile éloigné du fleuve; il faut apparemment que le Nil leur
fournisse assez abondamment des proies faciles, qu'ils digèrent
lentement, ayant, comme le lézard et le serpent, le sang froid et
l'estomac peu actif: au reste, n'ayant à combattre dans la partie du
Nil qui nous est connue qu'eux-mêmes et les hommes, ils deviendraient
bien redoutables pour ces derniers, si, couverts comme ils le sont,
d'une arme défensive presque à l'épreuve de toutes les nôtres, ils
étaient adroits à se servir de celles que la nature leur a données pour
attaquer. Lorsque je partis de Kené, le général Belliard en avait un
petit qui avait six pouces; il était déjà méchant: ce général m'a dit
depuis qu'il avait vécu quatre mois sans manger, sans paraître souffrir,
sans maigrir ni croître, et sans s'apprivoiser.
Ammien Marcellin écrivait au temps de Julien que de toute antiquité les
Ãgyptiens se regardaient comme dupes lorsqu'ils payaient ce qu'ils
devaient, sans y être contraints par la force, ou tout au moins par la
peur: heureusement pour moi les habitants de Dendera étaient de race
antique.
_Second Voyage à Tintyra_.
à Kéné je voyais de ma fenêtre les ruines de Tintyra, à deux lieues de
l'autre côté du Nil: ces ruines de Tintyra, dont je me souvenais avec
tant d'intérêt, et dont je regrettais particulièrement un zodiaque qui
prouvait d'une manière si positive les hautes connaissances des
Ãgyptiens en astronomie!
On ne payait point le miri à Dendera; on y envoya cent hommes; je les
suivis; il n'y avait que vingt minutes de chemin de Dendera aux ruines
de Tintyra, qui s'appellent maintenant Berbé, qui est le nom que les
Arabes donnent à tous les monuments antiques. Nous arrivâmes le soir au
village; le lendemain, avec trente hommes, je me rendis aux ruines, que
je possédai cette fois dans toute la plénitude du repos et de la
quiétude: ma première jouissance fut de me convaincre que mon
enthousiasme pour le grand temple n'avait point été une illusion de la
nouveauté, puisqu'après avoir vu tous les autres monuments de l'Ãgypte,
celui-ci me paraissait encore le plus parfait d'exécution, et construit
à l'époque la plus heureuse des sciences et des arts; tout en est
soigné, tout en est intéressant, important même: il faudrait y dessiner
tout pour avoir tout ce qu'on doit désirer d'en rapporter; rien n'y a
été fait sans objet: mon temps ne pouvait être que très limité; je
commençai donc par ce qui était en quelque sorte l'objet de mon voyage,
le planisphère céleste, qui occupe une partie du plafond du petit
appartement bâti sur le comble de la nef du grand temple. Le plancher
très bas, l'obscurité de la chambre qui ne me laissait travailler que
quelques heures dans la journée, la multiplicité des détails, la
difficulté de ne pas les confondre en les regardant d'une manière si
incommode, rien ne m'arrêta; la pensée d'apporter aux savants de mon
pays l'image d'un bas relief Ãgyptien d'une telle importance me fit un
devoir de souffrir patiemment le torticolis qu'il me fallait prendre
pour le dessiner, en songeant toutefois, que je ne donne cette
explication que comme une hypothèse. Je dessinai le reste du plafond,
qui est partagé en deux parties égales par une grande figure, que je
crois celle d'Isis; elle a les pieds appuyés sur la terre, les bras
étendus vers le ciel, et semble occuper tout l'espace qui les sépare.
Dans l'autre partie du plafond est une autre grande figure, que je
crois ou le ciel, ou l'année, touchant des pieds et des mains à la même
base, et couvrant de la courbure de son corps quatorze globes posés sur
quatorze bateaux, distribués sur sept bandes ou zones, séparés par des
hiéroglyphes sans nombre, et trop couverts de stalactites enfumées pour
pouvoir être copiés; j'ai pris aussi une esquisse de cette partie du
plafond, pour donner une idée de la forme de ce tableau, et le plan
général de ce petit appartement, où sont représentés les objets comme
ils sont situés sur les plafonds.
Derrière cette première chambre il y en a une seconde qui ne reçoit de
jour que par la porte; elle est de même couverte de tableaux
hiéroglyphiques les plus intéressants et les mieux exécutés. Malgré
l'obscurité, la difficulté de faire éclairer tout à la fois le bas
relief et mon papier, je dessinai cependant presque tout ce que
contenaient le plafond et les murailles de cette seconde pièce. Il est
bien difficile d'arrêter une pensée sur ce que pouvait être ce petit
édifice si bien soigné dans ses détails, orné de tableaux si évidemment
scientifiques; il paraît que ceux des plafonds sont relatifs au
mouvement du ciel, et ceux des murailles à celui de la terre, aux
influences de l'air, et à celles de l'eau. La terre est représentée
partout par la figure d'Isis; c'était la divinité de tous les temples
de Tintyra, car on en trouve l'emblème de toutes parts: sa tête sert de
chapiteau aux colonnes du portique et de la première chambre du grand
temple: elle est au centre de l'astragale: elle est gigantesquement
sculptée au mur extérieur du fond: elle est l'objet des ornements de la
frise et de la corniche: elle est dans tous les tableaux avec ses
attributs: c'est elle à qui l'on fait toutes les offrandes, lorsque ce
n'est pas elle qui les fait elle-même à Osiris son époux: elle est aux
portes qui servaient d'entrée à l'enceinte: c'est à elle que sont
dédiés les petits temples qui y sont inscrits; dans celui qui est Ã
droite en entrant, elle est triomphante des deux mauvais génies; dans
celui qui est derrière le grand, elle y est à tout moment représentée
tenant Horus dans ses bras, le défendant contre tout attentat, ne le
confiant qu'à des figures de vaches, l'allaitant à tous les âges,
depuis l'enfance jusqu'à la puberté, le tenant dans ses bras comme
l'enfant qui vient de naître, d'autres fois lui présentant le sein,
qu'il reçoit debout étant déjà presque de la taille de sa mère.