travailler au planisphère, à mesurer les chapiteaux, les colonnes, Ã
lever les plans, quelques élévations, à dessiner les portes; il ne
reste aucun gond ni battants de ces portes qui renfermaient des
mystères dont les prêtres étaient si jaloux, qui renfermaient peut-être
aussi les trésors de l'état, cachés avec le même soin, car ces
sanctuaires ressemblaient à des coffres forts par leur double enceinte
précédée de tant de portes, ces chambres consacrées à une nuit
éternelle, ce mystère répandu sur le culte, aussi obscur que les
temples; ces initiations, si difficiles à obtenir, auxquelles jamais un
étranger ne pouvait être admis, dont on n'avait de notions que sur des
rapports mystiques: ce gouvernement et cette religion qui perdit toute
sa force et tout son empire dès que Cambyse en eut violé les
sanctuaires, renversé les divinités, et enlevé les trésors; tout
annonce que ces temples contenaient, pour ainsi dire, l'_essence_ de
tout, que tout en émanait.
Mes recherches, mes observations, et mes travaux, furent arrêtés par
l'empressement du cheikh du village à débarrasser le pays de notre
présence; dès le premier jour, il était allé porter sa contribution: le
général rappela les troupes; et mon expédition fut terminée.
Je pris encore, en m'en allant, une vue générale du site de Tintyra, du
groupe de monuments qui dominent les ruines de la ville, et des
montagnes qui s'élèvent derrière. J'avais pris aussi copie d'une
inscription sculptée en beaux et grands caractères Grecs, placée, ainsi
que celle de Kous, sur les listels de droite et de gauche du
couronnement d'une des portes de circonvallation, au sud du grand
temple: voici l'inscription, sauf quelques erreurs produites par des
lettres dégradées:
ΥΠÎΡÎΥΤÎÎΡÎΤÎΡÎΣÎÎÎΣÎΡÎΣÎÎÎΥΥÎÎÎ¥ÎÎÎΣÎÎÎÎ¥ÎÎΡÎÎΥΣΩΤÎΡÎÎΣΡÎΤÎÎ Î
Î ÎÎ ÎÎÎÎ¥ÎÎΤÎÎÎ¥ÎÎÎ¥ÎÎÎÎÎÎÎΣÎÎÎ.
ÎÎΡÎÎÎ¥ÎÎΩÎÎÎΥΠÎΣΤÎÎ¥ÎÎÎ¥ÎÎ ÎΣΤΡÎΤÎÎÎΥΤΡΥΦΩÎÎΣΣΤΡÎΤÎÎÎÎ¥ÎΤÎΣ
ÎÎÎÎ ÎΤÎΣÎÎΤΡÎÎ ÎÎÎΩΣ.
ÎÎΡΩΣÎÎÎÎÎÎÎÎΥΤÎΠΡÎΠΥÎÎÎÎΣÎÎÎÎÎÎÎÎÎÎÎΣΤÎÎÎÎÎΤÎÎΣΣΥÎÎÎÎÎΣ
ÎÎÎÎΣÎΤÎΥΣÎÎÎÎÎΣÎΡÎΣÎΩΥÎΣÎÎÎΣΤÎÎ.
Voici la même inscription avec les mots séparés, et les lettres
restituées par les personnes que j'ai consultées, et la traduction
qu'ils en ont faite.
ΥΠÎΡ ÎΥΤÎÎΡÎΤÎΡÎΣ ÎÎÎΣÎΡÎΣ ÎÎÎÎ¥ Î¥ÎÎÎ¥ ÎÎÎΣ ÎÎÎÎ¥ÎÎΡÎÎÎ¥ ΣΩΤÎΡÎÎΣ ΡÎΤ ÎÎ Î
Î ÎÎ ÎÎÎÎ¥ ÎÎΤÎÎÎ¥ÎÎÎ¥ ÎÎÎÎÎÎÎΣ ÎÎÎ.
ÎÎΡÎÎÎ¥ ÎÎΩÎÎÎÎ¥ Î ÎΣΤÎÎ¥ÎÎÎ¥ ÎÎ ÎΣΤΡÎΤÎÎÎÎ¥ ΤΡΥΦΩÎÎΣ ΣΤΡÎΤÎÎÎÎ¥ÎΤÎΣ
ÎÎ ÎΠΠΤÎΣ ÎÎΤΡÎÎ ÎÎÎΩΣ.
ÎÎΡΩΣÎÎ ÎÎ ÎÎÎÎÎ¥ ΤΠΠΡÎΠΥÎÎÎ ÎΣÎÎÎ ÎÎÎÎ ÎÎÎÎΣΤÎÎ ÎÎΠΤÎÎΣ ΣΥÎÎÎÎÎΣ
ÎÎÎÎΣ ÎΤÎΥΣ ÎÎ ÎÎÎΣÎΡÎΣ ÎΩΥΠΣÎÎÎΣΤÎÎ.
POUR LA CONSERVATION DE L'EMPEREUR CÃSAR, DIEU, FILS DE JUPITER
AUTEUR DE NOTRE LIBERTÃ;
LORSQUE, PUBLIUS OCTAVIUS ÃTANT GOUVERNEUR, MARCUS CLAUDIUS
POSTHUMUS COMMANDANT GÃNÃRAL
ET TRYPHON, COMMANDANT PARTICULIER DES TROUPES, LES ENVOYÃS DE
LA MÃTROPOLE CONSACRÃRENT,
EN VERTU D'UNE LOI, LE PROPYLÃE ISIS, TRÃS GRANDE DÃESSE, ET AUX
DIEUX HONORÃS DANS CE MÃME TEMPLE: EN L'AN XXXI DE
CÃSAR, LE COLLÃGE DES PRÃTRES Ã L'IMPÃRATRICE.
Il y a une autre inscription sur le listel de la corniche du grand
temple, mais je n'ai jamais pu en distinguer assez bien les caractères
pour pouvoir les copier; ce peu de caractères Grecs au milieu de ces
innombrables inscriptions Ãgyptiennes paraît extraordinaire et
contrastant.
_Keft ou Copthos_.
Quelques jours après mon retour de Tintyra on envoya la cavalerie
au-devant d'un payeur qui rapportait sa caisse d'Esné; j'en profitai
pour aller visiter Keft ou Copthos, devant lequel j'avais passé trois
fois sans qu'il m'eût été possible de le traverser ni même d'en
approcher. J'ignorais si cette ville, célèbre par ses malheurs au temps
des persécutions de Dioclétien, possédait quelques vestiges d'une
existence plus antique. Je fus frappé, en y entrant, de la conservation
de ses divers monuments: la partie antique est encore dans l'état où
l'a laissée l'embrasement qui termina le long siège qui la détruisit
dans le troisième siècle; à cette antique enceinte, qui a été
abandonnée, a succédé une ville Arabe, avec une circonvallation en
brique non cuite, au-delà de laquelle, tirant toujours à l'ouest, on a
bâti Keft, village existant encore. Copthos était-il le nom antique de
cette ville? et les Copthes ont-ils pris leur nom de Copthos où leur
zèle les avait rassemblés, et leur avait fait soutenir un siège si
opiniâtre et si désastreux lors de la persécution de Dioclétien? Au
reste on distingue évidemment les différentes ruines de deux temples de
la haute antiquité, et ceux d'une église catholique, où le goût et
l'art se faisaient sans doute moins remarquer que la magnificence et la
richesse des matériaux employés à la construire: les fragments de
colonnes et de pilastres en porphyre et en granit répandus sur un
emplacement immense attestent l'opulence et le luxe de ces premiers
croyants; mais les sculptures des frises doriques, dont on voit encore
quelques restes, prouvent que l'art à cette époque ne faisait
qu'appauvrir la somptuosité des matières les plus précieuses; tous ces
monuments, réduits à quelques assises au-dessus du sol, restent sans
forme, et ne purent me fournir un dessin.
_Le Kamsin_.
J'avais souvent ouï parler du _kamsin_, que l'on peut nommer l'ouragan
de l'Ãgypte et du désert; il est aussi terrible par le spectacle qu'il
présente que par ses résultats. Nous étions déjà à peu près à la moitié
de la saison où il se manifeste, lorsque, le 18 Mai au soir, je me
sentis comme anéanti par une chaleur étouffante; la fluctuation de
l'air me paraissait suspendue. Au moment où j'allais me baigner pour
remédier à cette sensation pénible, je fus frappé, à mon arrivée sur le
bord du Nil, du spectacle d'une nature nouvelle: c'étaient une lumière
et des couleurs que je n'avais point encore vues; le soleil, sans être
caché, avait perdu ses rayons; plus terne que la lune, il ne donnait
qu'un jour blanc et sans ombre; l'eau ne réfléchissait plus ses rayons
et paraissait troublée: tout avait changé d'aspect; c'était la plage
qui était lumineuse; l'air était terne et semblait opaque; un horizon
jaune faisait paraître les arbres d'un bleu décoloré; des bandes
d'oiseaux volaient devant le nuage; les animaux effrayés erraient dans
la campagne, et les habitants, qui les suivaient en criant, ne
pouvaient les rassembler: le vent qui avait élevé cette masse immense,
et qui la faisait avancer, n'était pas encore arrivé jusqu'à nous nous
crûmes qu'en nous mettant dans l'eau, qui était calme alors, ce serait
un moyen de prévenir les effets de cette masse de poussière qui nous
arrivait du sud-ouest; mais à peine fûmes nous entrés dans le fleuve
qu'il se gonfla tout à coup comme s'il eût voulu sortir de son lit, les
ondes passaient sur nos têtes, le fond était remué sous nos pieds, nos
habits fuyaient avec le rivage, qui semblait être emporté par le
tourbillon qui nous avait atteints: nous fûmes obligés de sortir de
l'eau; alors nos corps mouillés et fouettés par la poussière, furent
bientôt enduits d'une boue noire qui ne nous permit plus de mettre nos
vêtements; éclairés seulement par une lueur roussâtre et sombre, les
yeux déchirés, le nez obstrué, notre gorge ne pouvait suffire Ã
humecter ce que la respiration nous faisait absorber de poussière; nous
nous perdîmes les uns les autres, nous perdîmes notre route, et nous
n'arrivâmes au logis qu'à tâtons, et seulement dirigés par les murs qui
servaient à nous retracer le chemin: c'est dans ces moments que nous
sentîmes vivement quel devait être le malheur de ceux qui sont surpris
dans le désert par un pareil phénomène; j'ai essayé d'en donner
l'image.
Accoutumés comme nous l'étions à la constante sérénité du ciel d'Ãgypte,
cette transition si prononcée nous parut une injustice de la
providence.
Le lendemain, la même masse de poussière marcha avec les mêmes
circonstances le long du désert de la Libye: elle suivait la chaîne des
montagnes, et lorsque nous pouvions croire en être débarrassés, le vent
d'Ouest nous la ramena, et nous submergea encore de ce torrent aride;
les éclairs sillonnaient avec peine ces nuages opaques: tous les
éléments parurent être encore dans le désordre, la pluie se mêla aux
tourbillons de feu, de vent, et de poussière; et dans ce moment les
arbres et toutes les autres productions de la nature organisée
semblèrent replongés dans les horreurs du chaos.
Si le désert de la Libye nous avait envoyé ces tourbillons de poussière,
ceux de l'est avaient été inondés: le lendemain, des marchands qui
arrivaient des bords de la Mer rouge nous dirent que dans les vallées
ils avaient eu de l'eau jusqu'Ã mi-jambe.
_Sauterelles_.
Deux jours après ce désastre, on vint nous avertir que la plaine était
couverte d'oiseaux qui passaient comme des phalanges serrées, et
descendaient de l'est à l'ouest; nous vîmes effectivement de loin que
les champs paraissaient se mouvoir, ou du moins qu'un long torrent
s'écoulait dans la plaine, en suivant la direction qu'on nous avait
indiquée. Croyant que c'étaient des oiseaux étrangers qui passaient
ainsi en très grand nombre, nous nous hâtâmes de sortir pour aller les
reconnaître; mais, au lieu d'oiseaux, nous trouvâmes une nuée de
sauterelles, qui ne faisaient que raser le sol, s'arrêtant à chaque
brin d'herbe pour le dévorer, puis s'envolaient vers une nouvelle
proie. Dans une saison où le bled aurait été tendre, c'eût été une
vraie plaie; aussi maigres, aussi actives, aussi vigoureuses que les
Arabes Bédouins, elles sont de même une production du désert: il serait
intéressant de savoir comment elles vivent et se reproduisent dans une
région aussi aride; c'était peut-être la pluie qui était tombée dans
les vallées qui les avait fait éclore, et avait produit cette
émigration, comme certains vents font naître les cousins. Le vent ayant
changé en sens contraire de la direction de leur marche, il les refoula
dans le désert: j'en dessinai une de grandeur naturelle. Elles sont
couleur de rose, tachetées de noir, sauvages, fortes, et très
difficiles à prendre.
_Continuation de la Campagne de la Haute-Ãgypte_.
Nous apprîmes qu'un détachement de deux cents hommes de la garnison
d'Esné, commandée par le capitaine Renaud, était parti d'Etfu, et avait
marché vers Syene pour en déloger Osman et Assan-bey, qui y étaient
revenus; enhardis par le petit nombre des nôtres qui marchaient sans
canons, ils vinrent à leur rencontre, et les attaquèrent avec leur
impétuosité ordinaire: Selim bey tomba sous les baïonnettes; trois
cheikhs, un casnadar, et quarante deux Mamelouks restèrent sur le champ
de bataille, ou allèrent mourir à Syene dans la même journée; quarante
autres blessés, et le reste des fuyards passèrent les cataractes, et
allèrent jusqu'auprès de Bribes. Ce combat acheva de détruire le parti
des Mamelouks; les cheikhs Arabes de la tribu des Ababdes reconnurent
l'insuffisance de leurs moyens, s'en détachèrent, et vinrent à Kéné
faire paix et alliance avec nous.
Desaix, pour chasser Mourat de sa retraite, préparait à Siouth une
expédition pour les Oasis; elle devait être commandée par son aide de
camp Savari, tandis que le général Belliard organisait celle que nous
devions faire à Cosséir. J'aurais bien voulu être partout; mais il
fallait choisir: tandis que je balançais, Mourat quitta Hellouah: les
Anglais avaient paru à Cosséir; tous les soins se tournèrent de ce
côté: le général Douzelot arriva à Kéné, il avait ordre d'y tracer le
plan d'un fort à tenir six cents hommes, et d'aller former un
établissement à Cosséir. On fit toutes les provisions nécessaires pour
l'un et l'autre projet; et tout fut bientôt prêt pour entrer dans le
désert.
_Départ d'un Détachement pour Cosséir, sur la Mer Rouge.--Chameaux.
Fontaine de la Kittah_.
Nous rassemblâmes une grande quantité de chameaux: je dis _nous_, parce
que peu à peu on s'identifie à ceux avec qui l'on vit, et que ce qui
arrivait à la division Desaix, et plus particulièrement à la
demi-brigade, la vingt-unième, me devenait personnel; je partageais ses
périls, ses succès, ses malheurs, et croyais partager sa gloire. Trois
cent soixante-six des nôtres devaient composer la caravane; nous avions
un chameau pour chacun de nous, portant de plus le bagage et l'eau
nécessaire à chaque individu; deux cents chameaux étaient chargés des
choses de première nécessité pour notre établissement à Cosséir. Ã
notre caravane s'étaient joints les chefs d'Arabes, qui venaient de
faire alliance, et qui profitaient de cette occasion de nous faire leur
cour en nous servant de guides, d'éclaireurs, d'escorte, et d'arrière
garde: en tout la troupe pouvait être portée à mille ou onze cents
hommes, et autant de chameaux. Le boute-selle fut très plaisant; le
chameau, si lent dans ses actions, lève très brusquement les jambes de
derrière dès l'instant qu'on pose sur la selle pour le monter, jette
son cavalier d'abord en avant, puis en arrière, et ce n'est enfin qu'au
quatrième mouvement, lorsqu'il est tout à fait debout, que celui qui le
monte peut se trouver d'aplomb: personne n'avait résisté à la première
secousse; chacun de se moquer de son voisin: on recommença, et nous
partîmes.
Nous sortîmes de Kéné, le 26 Mai, à dix heures du matin, et arrivâmes Ã
quatre heures de l'après midi à Birambar ou Biralbarr, le _Puits des
Puits_, village sur le bord du désert, à la hauteur de Copthos, et
vis-à -vis le défilé qui mené à la Kittah, fontaine dont j'ai parlé plus
haut, et qui est le centre de l'étoile qui communique à tous les
chemins qui conduisent à Cosséir: nous fîmes halte à Birambar; après
que les chameaux eurent bu et mangé suffisamment, on les força d'avaler
une seconde ration d'orge ou de fèves en la leur mettant dans la
bouche.
Le nom de Biralbarr ou Puits des Puits vient sans doute des deux
fontaines qui sont la seule ressource qu'offre ce village; l'eau en est
soufrée; mais douce et rafraîchie par le nître qu'elle contient.
J'avais redouté le balancement de l'allure du chameau; la vivacité du
dromadaire m'avait fait craindre de sauter par-dessus sa tête: mais je
fus bientôt détrompé. Une fois en selle, il n'y a plus qu'à céder au
mouvement, et l'on éprouve tout de suite qu'il n'y a pas de meilleure
monture pour faire une longue route, d'autant qu'on n'a à s'en occuper
que lorsqu'on veut la diriger dans un autre sens, ce qui arrive
rarement dans le désert et en marche de caravane: le chameau bronche
peu, et ne tombe jamais où il n'y a pas d'eau; les dromadaires sont
parmi les chameaux ce que sont les lévriers parmi les chiens; ils ne
servent que pour la selle; ils ont une boucle infibulée dans la narine,
à travers laquelle on passe une ficelle qui sert de bride pour
l'arrêter, le tourner et le faire agenouiller lorsque l'on veut en
descendre; l'allure du dromadaire est leste; l'ouverture des angles que
forment ses longues jambes, et le ressort assoupli de son pied charnu
rend son trot plus doux, et cependant aussi rapide que celui du cheval
le plus léger.
En sortant de Biralbarr nous tournâmes à l'est, et entrâmes dans une
vallée large et prolongée, qui forme une longue plaine, aux extrémités
de laquelle quelques pointes de rochers avertissent cependant qu'on
traverse une chaîne. Je regrettais Dolomieu dans ce voyage; mais le
citoyen Rosière le remplaçait. Nous marchâmes ainsi jusqu'à deux heures
de nuit avec un ordre assez bien conservé pour qu'en nous arrêtant nous
nous trouvassions postés militairement: chacun auprès de nos chameaux
nous étendîmes nos tapis, soupâmes, et dormîmes. à une heure du matin
la lune se leva; on battit le tambour, et cinq minutes après nous fûmes
en marche sans trouble ni désordre. C'est dans le désert qu'on redouble
de respect pour le chameau, pour ce vénérable animal; quelque dure que
soit sa condition, il la connaît et s'y conforme sans impatience; vrai
don de la providence, la nature l'a placé sur le globe dans une région
où pour l'utilité des hommes il ne pourrait être remplacé par aucun
autre agent; le sable est son élément, dès qu'il en sort et qu'il
touche à la boue, à peine il peut se soutenir, ses fréquentes chutes et
son embarras font trembler pour lui, pour sa charge, ou pour son
cavalier; mais on peut dire que le chameau dans le désert est comme le
poisson dans l'eau.
à la pointe du jour nous arrivâmes à la Kittah, fontaine assez étrange;
puisqu'elle est située sur un plateau plus élevé que tout ce qui
l'entoure; cette fontaine consiste en trois puits de six pieds de
profondeur, creusés d'abord dans un lit de sable, ensuite dans un
rocher de grès, à travers duquel filtre l'eau, et remplit doucement les
trous que l'on y fait: il y une petite mosquée ou caravansérail qui
abrite les voyageurs quand ils sont peu nombreux. C'est ici qu'on
apprend à connaître l'importance de ces puits si souvent nommés dans
l'Ancien Testament, et dans l'histoire des Arabes, que l'on voit
combien il est difficile et coûteux d'élever le plus petit monument
dans des points si isolés, si dénués de secours et de moyens: il sera
cependant absolument nécessaire, en s'établissant en Ãgypte, d'élever
une tour et d'avoir une garnison à la Kittah, pour s'assurer de la
libre communication de Cosséir au Nil, et contenir les Arabes de ces
contrées, pour lesquels cette fontaine est un poste, qui les rend
maîtres d'un grand pays, à cause de l'eau qui y est permanente et
inépuisable, et peut seule en approvisionner l'ennemi que l'on aurait
chassé dans le désert. Je fis un dessin de cette halte, dans lequel je
représentai une partie de notre caravane défilant tandis que l'autre
achevé de décamper. Nous marchâmes le reste du jour sans que le sol
changeât de nature; il s'élevait insensiblement, et les montagnes
s'approchèrent de droite et de gauche: nous bivouaquâmes, et nous nous
remîmes en marche comme la veille.
à la pointe du jour la scène avait changé; les montagnes que nous
avions rencontrée le jour d'avant étaient des rochers de grès,
celles-ci étaient des roches de poudingue dans lesquelles les pierres
roulées étaient mêlées de granit, de porphyre, de serpentin, de toutes
les matières primitives contenues dans une agrégation de schiste vert;
la vallée allait toujours se rétrécissant, et les rochers s'élevant de
toutes parts. à midi nous nous trouvâmes à la moitié de notre chemin,
au milieu de beaux rochers de brèche, qui n'offrent de difficulté pour
leur exploitation que l'éloignement des subsistances: les parties de
granit qui composent cette brèche annoncent que les montagnes
primitives ne sont pas éloignées: après avoir passé ces rochers si
riches, nous commençâmes à redescendre jusqu'à une fontaine permanente
appelée _êl-More_, qui n'est qu'un petit trou sous une roche; l'eau en
est excellente: elle n'était pas assez abondante pour notre nombreuse
caravane, nous passâmes à une seconde composée de plusieurs puits, sous
un rocher de très beau schiste vert, mêlé de quartz blanc, qui fait
ressembler cette substance au marbre vert antique: c'est ici seulement
que pendant quarante pas la route est étroite et embarrassée, et donna
quelque peine à notre artillerie: tout le reste avait été une allée de
jardin bien sablée: la base du rocher est balayée par le torrent
lorsqu'il pleut; et ces laves d'eau, qui ne durent que quelques heures,
étendent les éboulements, et sans faire de ravin aplanissent la
vallée.
Les formes et les couleurs variées des rochers ôtaient déjà au désert
cet aspect triste et monotone, et en formaient presque un paysage: le
pays devint sonore, le bruit répercuté dans les vallées nous parut le
réveil de la nature: nos soldats avaient traversé la plaine sablonneuse
dans le silence de la taciturnité; à peine dans les vallons ils
commencèrent à parler; arrivés au milieu des rochers ils firent répéter
aux échos les chants de sa gaieté, et le désert disparut. Cette seconde
fontaine, quoiqu'abondante, était trop resserrée pour satisfaire aux
besoins de tous; une partie seulement y remplit ses outres, et nous
poussâmes jusqu'à celle de el-Adoute, où la vallée est plus spacieuse,
et où l'eau, quoiqu'un peu moins fraîche, est encore fort bonne: nous
creusâmes un puits qui nous en donna à l'instant d'excellente; c'était
la dernière supportable que nous dussions rencontrer; ainsi que les
chameaux nous en bûmes pour le passé et pour l'avenir; on renouvela
celle de toutes les autres, et on s'en approvisionna pour la route et
pour Cosséir, où nous savions qu'elle devait être rare et mauvaise: je
fis un dessin de ce second point important. Il faudrait avoir encore
ici une tour, une grande citerne, et un caravansérail; et avec un tel
établissement la traversée de Cosséir au Nil deviendrait aussi commode
que toute autre route.
à mesure que nous descendions, les montagnes s'abaissaient; elles
avaient cessé d'être riches de ces magnifiques brèches, elles étaient
redevenues siliceuses, tranchées de quartz. Nous nous arrêtâmes pour
dormir quelques heures, après en avoir marché dix huit. à la pointe du
jour nous trouvâmes la vallée très élargie, et bientôt elle fut tout Ã
coup traversée par une montagne calcaire roussâtre, précédée de
quelques rochers de grès; nous longeâmes cette montagne, qui se trouva
à son tour tranchée par une roche schisteuse très obscure, au détour de
laquelle nous ne trouvâmes plus que matière calcaire: c'est là qu'on
rencontre la fontaine appelée l'Ambagi; celle-ci ne réjouit que les
chameaux, car il n'y a qu'eux qui en boivent: si elle est très
abondante elle est aussi très minérale, et ne serait peut-être pas
moins propre à la guérison de plusieurs maux que celles de Spa et de
Barege; mais ici où, grâce à la stérilité du sol et la sobriété des
habitants, il n'y a que peu de malades et point de médecins, elle
croupit sans gloire sur sa fange méphitique et noire; et comme elle
purge ceux qui peuvent supporter son arrière-goût, et qu'elle augmente
leur soif au lieu de les désaltérer, elle passe pour l'hamadryade la
plus malfaisante du pays; au reste elle a fait croître sept à huit
palmiers, qui forment le seul bocage qu'il y ait à cinquante lieues Ã
la ronde.
_Description de Cosséir_.