Je consacrais tous les moments où je manquais de lumière pour

travailler au planisphère, à mesurer les chapiteaux, les colonnes, Ã

lever les plans, quelques élévations, à dessiner les portes; il ne

reste aucun gond ni battants de ces portes qui renfermaient des

mystères dont les prêtres étaient si jaloux, qui renfermaient peut-être

aussi les trésors de l'état, cachés avec le même soin, car ces

sanctuaires ressemblaient à des coffres forts par leur double enceinte

précédée de tant de portes, ces chambres consacrées à une nuit

éternelle, ce mystère répandu sur le culte, aussi obscur que les

temples; ces initiations, si difficiles à obtenir, auxquelles jamais un

étranger ne pouvait être admis, dont on n'avait de notions que sur des

rapports mystiques: ce gouvernement et cette religion qui perdit toute

sa force et tout son empire dès que Cambyse en eut violé les

sanctuaires, renversé les divinités, et enlevé les trésors; tout

annonce que ces temples contenaient, pour ainsi dire, l'_essence_ de

tout, que tout en émanait.

Mes recherches, mes observations, et mes travaux, furent arrêtés par

l'empressement du cheikh du village à débarrasser le pays de notre

présence; dès le premier jour, il était allé porter sa contribution: le

général rappela les troupes; et mon expédition fut terminée.

Je pris encore, en m'en allant, une vue générale du site de Tintyra, du

groupe de monuments qui dominent les ruines de la ville, et des

montagnes qui s'élèvent derrière. J'avais pris aussi copie d'une

inscription sculptée en beaux et grands caractères Grecs, placée, ainsi

que celle de Kous, sur les listels de droite et de gauche du

couronnement d'une des portes de circonvallation, au sud du grand

temple: voici l'inscription, sauf quelques erreurs produites par des

lettres dégradées:

ΥΠΕΡΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣΚΑΙΣΑΡΟΣΘΕΟΥΥΙΟΥΔΙΟΣΕΛΕΥΘΕΡΙΟΥΣΩΤΗΡΙΑΣΡΟΤΕΠΙ

ΠΟΠΛΙΟΥΟΚΤΑΟΥΙΟΥΗΓΕΜΟΝΟΣΚΑΙ.

ΜΑΡΚΟΥΚΓΩΔΙΟΥΠΟΣΤΟΥΜΟΥΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥΤΡΥΦΩΝΟΣΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣ

ΟΙΑΠΟΤΗΣΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ.

ΙΕΡΩΣΑΝΕΚΝΟΜΟΥΤΟΠΡΟΠΥΛΟΝΙΣΙΔΙΘΕΑΙΜΕΓΙΣΤΗΙΚΑΙΤΟΙΣΣΥΝΝΑΟΙΣ

ΘΕΟΙΣΕΤΟΥΣΛΑΚΑΙΣΑΡΟΣΘΩΥΘΣΕΒΑΣΤΗΙ.

Voici la même inscription avec les mots séparés, et les lettres

restituées par les personnes que j'ai consultées, et la traduction

qu'ils en ont faite.

ΥΠΕΡ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΘΕΟΥ ΥΙΟΥ ΔΙΟΣ ΕΛΕΥΘΕΡΙΟΥ ΣΩΤΗΡΙΑΣ ΡΟΤ ΕΠΙ

ΠΟΠΛΙΟΥ ΟΚΤΑΟΥΙΟΥ ΗΓΕΜΟΝΟΣ ΚΑΙ.

ΜΑΡΚΟΥ ΚΓΩΔΙΟΥ ΠΟΣΤΟΥΜΟΥ ΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥ ΤΡΥΦΩΝΟΣ ΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣ

ΟΙ ΑΠΟ ΤΗΣ ΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ.

ΙΕΡΩΣΑΝ ΕΚ ΝΟΜΟΥ ΤΟ ΠΡΟΠΥΛΟΝ ΙΣΙΔΙ ΘΕΑΙ ΜΕΓΙΣΤΗΙ ΚΑΙ ΤΟΙΣ ΣΥΝΝΑΟΙΣ

ΘΕΟΙΣ ΕΤΟΥΣ ΛΑ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΘΩΥΘ ΣΕΒΑΣΤΗΙ.

POUR LA CONSERVATION DE L'EMPEREUR CÉSAR, DIEU, FILS DE JUPITER

AUTEUR DE NOTRE LIBERTÉ;

LORSQUE, PUBLIUS OCTAVIUS ÉTANT GOUVERNEUR, MARCUS CLAUDIUS

POSTHUMUS COMMANDANT GÉNÉRAL

ET TRYPHON, COMMANDANT PARTICULIER DES TROUPES, LES ENVOYÉS DE

LA MÉTROPOLE CONSACRÈRENT,

EN VERTU D'UNE LOI, LE PROPYLÉE ISIS, TRÈS GRANDE DÉESSE, ET AUX

DIEUX HONORÉS DANS CE MÊME TEMPLE: EN L'AN XXXI DE

CÉSAR, LE COLLÈGE DES PRÊTRES À L'IMPÉRATRICE.

Il y a une autre inscription sur le listel de la corniche du grand

temple, mais je n'ai jamais pu en distinguer assez bien les caractères

pour pouvoir les copier; ce peu de caractères Grecs au milieu de ces

innombrables inscriptions Égyptiennes paraît extraordinaire et

contrastant.

_Keft ou Copthos_.

Quelques jours après mon retour de Tintyra on envoya la cavalerie

au-devant d'un payeur qui rapportait sa caisse d'Esné; j'en profitai

pour aller visiter Keft ou Copthos, devant lequel j'avais passé trois

fois sans qu'il m'eût été possible de le traverser ni même d'en

approcher. J'ignorais si cette ville, célèbre par ses malheurs au temps

des persécutions de Dioclétien, possédait quelques vestiges d'une

existence plus antique. Je fus frappé, en y entrant, de la conservation

de ses divers monuments: la partie antique est encore dans l'état où

l'a laissée l'embrasement qui termina le long siège qui la détruisit

dans le troisième siècle; à cette antique enceinte, qui a été

abandonnée, a succédé une ville Arabe, avec une circonvallation en

brique non cuite, au-delà de laquelle, tirant toujours à l'ouest, on a

bâti Keft, village existant encore. Copthos était-il le nom antique de

cette ville? et les Copthes ont-ils pris leur nom de Copthos où leur

zèle les avait rassemblés, et leur avait fait soutenir un siège si

opiniâtre et si désastreux lors de la persécution de Dioclétien? Au

reste on distingue évidemment les différentes ruines de deux temples de

la haute antiquité, et ceux d'une église catholique, où le goût et

l'art se faisaient sans doute moins remarquer que la magnificence et la

richesse des matériaux employés à la construire: les fragments de

colonnes et de pilastres en porphyre et en granit répandus sur un

emplacement immense attestent l'opulence et le luxe de ces premiers

croyants; mais les sculptures des frises doriques, dont on voit encore

quelques restes, prouvent que l'art à cette époque ne faisait

qu'appauvrir la somptuosité des matières les plus précieuses; tous ces

monuments, réduits à quelques assises au-dessus du sol, restent sans

forme, et ne purent me fournir un dessin.

_Le Kamsin_.

J'avais souvent ouï parler du _kamsin_, que l'on peut nommer l'ouragan

de l'Égypte et du désert; il est aussi terrible par le spectacle qu'il

présente que par ses résultats. Nous étions déjà à peu près à la moitié

de la saison où il se manifeste, lorsque, le 18 Mai au soir, je me

sentis comme anéanti par une chaleur étouffante; la fluctuation de

l'air me paraissait suspendue. Au moment où j'allais me baigner pour

remédier à cette sensation pénible, je fus frappé, à mon arrivée sur le

bord du Nil, du spectacle d'une nature nouvelle: c'étaient une lumière

et des couleurs que je n'avais point encore vues; le soleil, sans être

caché, avait perdu ses rayons; plus terne que la lune, il ne donnait

qu'un jour blanc et sans ombre; l'eau ne réfléchissait plus ses rayons

et paraissait troublée: tout avait changé d'aspect; c'était la plage

qui était lumineuse; l'air était terne et semblait opaque; un horizon

jaune faisait paraître les arbres d'un bleu décoloré; des bandes

d'oiseaux volaient devant le nuage; les animaux effrayés erraient dans

la campagne, et les habitants, qui les suivaient en criant, ne

pouvaient les rassembler: le vent qui avait élevé cette masse immense,

et qui la faisait avancer, n'était pas encore arrivé jusqu'à nous nous

crûmes qu'en nous mettant dans l'eau, qui était calme alors, ce serait

un moyen de prévenir les effets de cette masse de poussière qui nous

arrivait du sud-ouest; mais à peine fûmes nous entrés dans le fleuve

qu'il se gonfla tout à coup comme s'il eût voulu sortir de son lit, les

ondes passaient sur nos têtes, le fond était remué sous nos pieds, nos

habits fuyaient avec le rivage, qui semblait être emporté par le

tourbillon qui nous avait atteints: nous fûmes obligés de sortir de

l'eau; alors nos corps mouillés et fouettés par la poussière, furent

bientôt enduits d'une boue noire qui ne nous permit plus de mettre nos

vêtements; éclairés seulement par une lueur roussâtre et sombre, les

yeux déchirés, le nez obstrué, notre gorge ne pouvait suffire Ã

humecter ce que la respiration nous faisait absorber de poussière; nous

nous perdîmes les uns les autres, nous perdîmes notre route, et nous

n'arrivâmes au logis qu'à tâtons, et seulement dirigés par les murs qui

servaient à nous retracer le chemin: c'est dans ces moments que nous

sentîmes vivement quel devait être le malheur de ceux qui sont surpris

dans le désert par un pareil phénomène; j'ai essayé d'en donner

l'image.

Accoutumés comme nous l'étions à la constante sérénité du ciel d'Égypte,

cette transition si prononcée nous parut une injustice de la

providence.

Le lendemain, la même masse de poussière marcha avec les mêmes

circonstances le long du désert de la Libye: elle suivait la chaîne des

montagnes, et lorsque nous pouvions croire en être débarrassés, le vent

d'Ouest nous la ramena, et nous submergea encore de ce torrent aride;

les éclairs sillonnaient avec peine ces nuages opaques: tous les

éléments parurent être encore dans le désordre, la pluie se mêla aux

tourbillons de feu, de vent, et de poussière; et dans ce moment les

arbres et toutes les autres productions de la nature organisée

semblèrent replongés dans les horreurs du chaos.

Si le désert de la Libye nous avait envoyé ces tourbillons de poussière,

ceux de l'est avaient été inondés: le lendemain, des marchands qui

arrivaient des bords de la Mer rouge nous dirent que dans les vallées

ils avaient eu de l'eau jusqu'à mi-jambe.

_Sauterelles_.

Deux jours après ce désastre, on vint nous avertir que la plaine était

couverte d'oiseaux qui passaient comme des phalanges serrées, et

descendaient de l'est à l'ouest; nous vîmes effectivement de loin que

les champs paraissaient se mouvoir, ou du moins qu'un long torrent

s'écoulait dans la plaine, en suivant la direction qu'on nous avait

indiquée. Croyant que c'étaient des oiseaux étrangers qui passaient

ainsi en très grand nombre, nous nous hâtâmes de sortir pour aller les

reconnaître; mais, au lieu d'oiseaux, nous trouvâmes une nuée de

sauterelles, qui ne faisaient que raser le sol, s'arrêtant à chaque

brin d'herbe pour le dévorer, puis s'envolaient vers une nouvelle

proie. Dans une saison où le bled aurait été tendre, c'eût été une

vraie plaie; aussi maigres, aussi actives, aussi vigoureuses que les

Arabes Bédouins, elles sont de même une production du désert: il serait

intéressant de savoir comment elles vivent et se reproduisent dans une

région aussi aride; c'était peut-être la pluie qui était tombée dans

les vallées qui les avait fait éclore, et avait produit cette

émigration, comme certains vents font naître les cousins. Le vent ayant

changé en sens contraire de la direction de leur marche, il les refoula

dans le désert: j'en dessinai une de grandeur naturelle. Elles sont

couleur de rose, tachetées de noir, sauvages, fortes, et très

difficiles à prendre.

_Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte_.

Nous apprîmes qu'un détachement de deux cents hommes de la garnison

d'Esné, commandée par le capitaine Renaud, était parti d'Etfu, et avait

marché vers Syene pour en déloger Osman et Assan-bey, qui y étaient

revenus; enhardis par le petit nombre des nôtres qui marchaient sans

canons, ils vinrent à leur rencontre, et les attaquèrent avec leur

impétuosité ordinaire: Selim bey tomba sous les baïonnettes; trois

cheikhs, un casnadar, et quarante deux Mamelouks restèrent sur le champ

de bataille, ou allèrent mourir à Syene dans la même journée; quarante

autres blessés, et le reste des fuyards passèrent les cataractes, et

allèrent jusqu'auprès de Bribes. Ce combat acheva de détruire le parti

des Mamelouks; les cheikhs Arabes de la tribu des Ababdes reconnurent

l'insuffisance de leurs moyens, s'en détachèrent, et vinrent à Kéné

faire paix et alliance avec nous.

Desaix, pour chasser Mourat de sa retraite, préparait à Siouth une

expédition pour les Oasis; elle devait être commandée par son aide de

camp Savari, tandis que le général Belliard organisait celle que nous

devions faire à Cosséir. J'aurais bien voulu être partout; mais il

fallait choisir: tandis que je balançais, Mourat quitta Hellouah: les

Anglais avaient paru à Cosséir; tous les soins se tournèrent de ce

côté: le général Douzelot arriva à Kéné, il avait ordre d'y tracer le

plan d'un fort à tenir six cents hommes, et d'aller former un

établissement à Cosséir. On fit toutes les provisions nécessaires pour

l'un et l'autre projet; et tout fut bientôt prêt pour entrer dans le

désert.

_Départ d'un Détachement pour Cosséir, sur la Mer Rouge.--Chameaux.

Fontaine de la Kittah_.

Nous rassemblâmes une grande quantité de chameaux: je dis _nous_, parce

que peu à peu on s'identifie à ceux avec qui l'on vit, et que ce qui

arrivait à la division Desaix, et plus particulièrement à la

demi-brigade, la vingt-unième, me devenait personnel; je partageais ses

périls, ses succès, ses malheurs, et croyais partager sa gloire. Trois

cent soixante-six des nôtres devaient composer la caravane; nous avions

un chameau pour chacun de nous, portant de plus le bagage et l'eau

nécessaire à chaque individu; deux cents chameaux étaient chargés des

choses de première nécessité pour notre établissement à Cosséir. À

notre caravane s'étaient joints les chefs d'Arabes, qui venaient de

faire alliance, et qui profitaient de cette occasion de nous faire leur

cour en nous servant de guides, d'éclaireurs, d'escorte, et d'arrière

garde: en tout la troupe pouvait être portée à mille ou onze cents

hommes, et autant de chameaux. Le boute-selle fut très plaisant; le

chameau, si lent dans ses actions, lève très brusquement les jambes de

derrière dès l'instant qu'on pose sur la selle pour le monter, jette

son cavalier d'abord en avant, puis en arrière, et ce n'est enfin qu'au

quatrième mouvement, lorsqu'il est tout à fait debout, que celui qui le

monte peut se trouver d'aplomb: personne n'avait résisté à la première

secousse; chacun de se moquer de son voisin: on recommença, et nous

partîmes.

Nous sortîmes de Kéné, le 26 Mai, à dix heures du matin, et arrivâmes Ã

quatre heures de l'après midi à Birambar ou Biralbarr, le _Puits des

Puits_, village sur le bord du désert, à la hauteur de Copthos, et

vis-à-vis le défilé qui mené à la Kittah, fontaine dont j'ai parlé plus

haut, et qui est le centre de l'étoile qui communique à tous les

chemins qui conduisent à Cosséir: nous fîmes halte à Birambar; après

que les chameaux eurent bu et mangé suffisamment, on les força d'avaler

une seconde ration d'orge ou de fèves en la leur mettant dans la

bouche.

Le nom de Biralbarr ou Puits des Puits vient sans doute des deux

fontaines qui sont la seule ressource qu'offre ce village; l'eau en est

soufrée; mais douce et rafraîchie par le nître qu'elle contient.

J'avais redouté le balancement de l'allure du chameau; la vivacité du

dromadaire m'avait fait craindre de sauter par-dessus sa tête: mais je

fus bientôt détrompé. Une fois en selle, il n'y a plus qu'à céder au

mouvement, et l'on éprouve tout de suite qu'il n'y a pas de meilleure

monture pour faire une longue route, d'autant qu'on n'a à s'en occuper

que lorsqu'on veut la diriger dans un autre sens, ce qui arrive

rarement dans le désert et en marche de caravane: le chameau bronche

peu, et ne tombe jamais où il n'y a pas d'eau; les dromadaires sont

parmi les chameaux ce que sont les lévriers parmi les chiens; ils ne

servent que pour la selle; ils ont une boucle infibulée dans la narine,

à travers laquelle on passe une ficelle qui sert de bride pour

l'arrêter, le tourner et le faire agenouiller lorsque l'on veut en

descendre; l'allure du dromadaire est leste; l'ouverture des angles que

forment ses longues jambes, et le ressort assoupli de son pied charnu

rend son trot plus doux, et cependant aussi rapide que celui du cheval

le plus léger.

En sortant de Biralbarr nous tournâmes à l'est, et entrâmes dans une

vallée large et prolongée, qui forme une longue plaine, aux extrémités

de laquelle quelques pointes de rochers avertissent cependant qu'on

traverse une chaîne. Je regrettais Dolomieu dans ce voyage; mais le

citoyen Rosière le remplaçait. Nous marchâmes ainsi jusqu'à deux heures

de nuit avec un ordre assez bien conservé pour qu'en nous arrêtant nous

nous trouvassions postés militairement: chacun auprès de nos chameaux

nous étendîmes nos tapis, soupâmes, et dormîmes. À une heure du matin

la lune se leva; on battit le tambour, et cinq minutes après nous fûmes

en marche sans trouble ni désordre. C'est dans le désert qu'on redouble

de respect pour le chameau, pour ce vénérable animal; quelque dure que

soit sa condition, il la connaît et s'y conforme sans impatience; vrai

don de la providence, la nature l'a placé sur le globe dans une région

où pour l'utilité des hommes il ne pourrait être remplacé par aucun

autre agent; le sable est son élément, dès qu'il en sort et qu'il

touche à la boue, à peine il peut se soutenir, ses fréquentes chutes et

son embarras font trembler pour lui, pour sa charge, ou pour son

cavalier; mais on peut dire que le chameau dans le désert est comme le

poisson dans l'eau.

À la pointe du jour nous arrivâmes à la Kittah, fontaine assez étrange;

puisqu'elle est située sur un plateau plus élevé que tout ce qui

l'entoure; cette fontaine consiste en trois puits de six pieds de

profondeur, creusés d'abord dans un lit de sable, ensuite dans un

rocher de grès, à travers duquel filtre l'eau, et remplit doucement les

trous que l'on y fait: il y une petite mosquée ou caravansérail qui

abrite les voyageurs quand ils sont peu nombreux. C'est ici qu'on

apprend à connaître l'importance de ces puits si souvent nommés dans

l'Ancien Testament, et dans l'histoire des Arabes, que l'on voit

combien il est difficile et coûteux d'élever le plus petit monument

dans des points si isolés, si dénués de secours et de moyens: il sera

cependant absolument nécessaire, en s'établissant en Égypte, d'élever

une tour et d'avoir une garnison à la Kittah, pour s'assurer de la

libre communication de Cosséir au Nil, et contenir les Arabes de ces

contrées, pour lesquels cette fontaine est un poste, qui les rend

maîtres d'un grand pays, à cause de l'eau qui y est permanente et

inépuisable, et peut seule en approvisionner l'ennemi que l'on aurait

chassé dans le désert. Je fis un dessin de cette halte, dans lequel je

représentai une partie de notre caravane défilant tandis que l'autre

achevé de décamper. Nous marchâmes le reste du jour sans que le sol

changeât de nature; il s'élevait insensiblement, et les montagnes

s'approchèrent de droite et de gauche: nous bivouaquâmes, et nous nous

remîmes en marche comme la veille.

À la pointe du jour la scène avait changé; les montagnes que nous

avions rencontrée le jour d'avant étaient des rochers de grès,

celles-ci étaient des roches de poudingue dans lesquelles les pierres

roulées étaient mêlées de granit, de porphyre, de serpentin, de toutes

les matières primitives contenues dans une agrégation de schiste vert;

la vallée allait toujours se rétrécissant, et les rochers s'élevant de

toutes parts. À midi nous nous trouvâmes à la moitié de notre chemin,

au milieu de beaux rochers de brèche, qui n'offrent de difficulté pour

leur exploitation que l'éloignement des subsistances: les parties de

granit qui composent cette brèche annoncent que les montagnes

primitives ne sont pas éloignées: après avoir passé ces rochers si

riches, nous commençâmes à redescendre jusqu'à une fontaine permanente

appelée _êl-More_, qui n'est qu'un petit trou sous une roche; l'eau en

est excellente: elle n'était pas assez abondante pour notre nombreuse

caravane, nous passâmes à une seconde composée de plusieurs puits, sous

un rocher de très beau schiste vert, mêlé de quartz blanc, qui fait

ressembler cette substance au marbre vert antique: c'est ici seulement

que pendant quarante pas la route est étroite et embarrassée, et donna

quelque peine à notre artillerie: tout le reste avait été une allée de

jardin bien sablée: la base du rocher est balayée par le torrent

lorsqu'il pleut; et ces laves d'eau, qui ne durent que quelques heures,

étendent les éboulements, et sans faire de ravin aplanissent la

vallée.

Les formes et les couleurs variées des rochers ôtaient déjà au désert

cet aspect triste et monotone, et en formaient presque un paysage: le

pays devint sonore, le bruit répercuté dans les vallées nous parut le

réveil de la nature: nos soldats avaient traversé la plaine sablonneuse

dans le silence de la taciturnité; à peine dans les vallons ils

commencèrent à parler; arrivés au milieu des rochers ils firent répéter

aux échos les chants de sa gaieté, et le désert disparut. Cette seconde

fontaine, quoiqu'abondante, était trop resserrée pour satisfaire aux

besoins de tous; une partie seulement y remplit ses outres, et nous

poussâmes jusqu'à celle de el-Adoute, où la vallée est plus spacieuse,

et où l'eau, quoiqu'un peu moins fraîche, est encore fort bonne: nous

creusâmes un puits qui nous en donna à l'instant d'excellente; c'était

la dernière supportable que nous dussions rencontrer; ainsi que les

chameaux nous en bûmes pour le passé et pour l'avenir; on renouvela

celle de toutes les autres, et on s'en approvisionna pour la route et

pour Cosséir, où nous savions qu'elle devait être rare et mauvaise: je

fis un dessin de ce second point important. Il faudrait avoir encore

ici une tour, une grande citerne, et un caravansérail; et avec un tel

établissement la traversée de Cosséir au Nil deviendrait aussi commode

que toute autre route.

À mesure que nous descendions, les montagnes s'abaissaient; elles

avaient cessé d'être riches de ces magnifiques brèches, elles étaient

redevenues siliceuses, tranchées de quartz. Nous nous arrêtâmes pour

dormir quelques heures, après en avoir marché dix huit. À la pointe du

jour nous trouvâmes la vallée très élargie, et bientôt elle fut tout Ã

coup traversée par une montagne calcaire roussâtre, précédée de

quelques rochers de grès; nous longeâmes cette montagne, qui se trouva

à son tour tranchée par une roche schisteuse très obscure, au détour de

laquelle nous ne trouvâmes plus que matière calcaire: c'est là qu'on

rencontre la fontaine appelée l'Ambagi; celle-ci ne réjouit que les

chameaux, car il n'y a qu'eux qui en boivent: si elle est très

abondante elle est aussi très minérale, et ne serait peut-être pas

moins propre à la guérison de plusieurs maux que celles de Spa et de

Barege; mais ici où, grâce à la stérilité du sol et la sobriété des

habitants, il n'y a que peu de malades et point de médecins, elle

croupit sans gloire sur sa fange méphitique et noire; et comme elle

purge ceux qui peuvent supporter son arrière-goût, et qu'elle augmente

leur soif au lieu de les désaltérer, elle passe pour l'hamadryade la

plus malfaisante du pays; au reste elle a fait croître sept à huit

palmiers, qui forment le seul bocage qu'il y ait à cinquante lieues Ã

la ronde.

_Description de Cosséir_.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 24 / 30 段