Il faut ajouter aux descriptions connues de ce grand édifice de Karnak

que ce n'était encore qu'un temple, et que ce ne pouvait être autre

chose; que tout ce qui y existe est relatif à un très petit sanctuaire,

et avait été ainsi disposé pour inspirer la vénération dont il était

l'objet, et en faire une espèce de tabernacle. À la vue de l'ensemble

de toute cette ruine l'imagination est fatiguée de la seule pensée de

le décrire: étant dans l'impossibilité d'en faire un plan, j'en traçai

seulement une image pour m'assurer un jour que ce que j'avais vu

existait; il faut que le lecteur jette les yeux sur cette esquisse, et

qu'il se dise que des cent colonnes du seul portique de ce temple, les

plus petites ont sept pieds de diamètre, et les plus grandes en ont

onze; que l'enceinte de sa circonvallation contenait des lacs et des

montagnes; que des avenues de sphinx amenaient aux portes de cette

circonvallation; enfin que, pour prendre une idée vraie de tant de

magnificence, il faut croire rêver en lisant, parce que l'on croit

rêver en voyant: mais en même temps il faut se dire relativement Ã

l'état présent de cet édifice que sa destruction défigure une grande

partie de son ensemble; tous les sphinx sont tronqués méchamment:

fatiguée de détruire, la barbarie en a cependant négligé quelques-uns;

ce qui a pu faire voir qu'il y en avait qui étaient à tête de femme,

d'autres à tête de lion, de bélier, et de taureau: l'avenue qui se

dirigeait de Karnak à Louxor était de cette dernière espèce; cet espace,

qui est d'à peu près une demi lieue, offre une suite continuelle de

ces figures parsemées à droite et à gauche, d'arrachements de murs en

pierres, de petites colonnes, et de fragments de statues. Ce point

étant le centre de la ville, le quartier le plus avantageusement situé,

on doit croire que c'était-là qu'était le palais des grands ou des rois;

mais si quelques vestiges peuvent le faire présumer, aucune

magnificence ne le prouve.

Louxor, le plus beau village des environs, est aussi bâti sur

l'emplacement, et à travers les ruines d'un temple moins grand que

celui de Karnak, mais plus conservé, le temps n'ayant point écrasé les

masses de leur propre poids. Ce qu'il y a de plus colossal ce sont

quatorze colonnes de dix pieds de diamètre, et, à sa première porte,

deux figures en granit enterrées jusqu'à la moitié des bras, devant

lesquelles sont les deux plus grands obélisques connus et les mieux

conservés. Il est sans doute glorieux pour les fastes de Thèbes que la

plus grande et la plus riche des républiques ne se soit pas crue assez

de superflu, non pour faire tailler, mais seulement pour tenter de

transporter ces deux monuments, qui ne sont qu'un fragment d'un seul

des nombreux édifices de cette étonnante ville.

Une particularité du temple de Louxor, c'est qu'un quai, revêtu avec un

épaulement, garantissait la partie orientale qui avoisinait le fleuve,

des dégradations qu'auraient pu y causer les débordements: cet

épaulement, réparé et augmenté en briques dans un temps postérieur,

prouve que le lit du fleuve n'a jamais changé, et la conservation de

cet édifice, que le Nil n'a jamais été bordé d'autres quais, puisque

dans toutes les autres parties de la ville on ne trouve pas d'autres

vestiges de cette espèce de construction.

Je fis, malgré l'ardeur excessive d'un soleil du midi, un dessin de la

porte du temple, qui est devenue celle du village de Louxor; rien de

plus grand et de plus simple que le peu d'objets qui composent cette

entrée; aucune ville connue n'est annoncée aussi fastueusement que ce

misérable village, composé de deux à trois mille habitants, nichés sur

les combles ou tapis sous les plates-formes de ce temple, sans

cependant que cela lui donne l'air d'être habité.

Pendant que je dessinais, notre cavalerie était aux prises avec

quelques Mamelouks égarés, dont ils tuèrent deux, et prirent les armes

et les chevaux de ceux qui trouvèrent leur salut en gagnant l'autre

rive à la nage.

Nous partîmes à deux heures, et arrivâmes à Salamiéh après treize

heures de route, comme si ce nombre d'heures de marche eût été un

règlement pour toutes les journées où nous avions Thèbes à traverser.

Le lendemain nous rentrâmes dans le désert, et arrivâmes d'assez bonne

heure devant Esné. Le jour d'après, en nous mettant en route, nous

trouvâmes un petit temple très fruste, mais cependant très pittoresque,

et remarquable par son plan, et par quelques uns de ses détails: il est

composé d'un portique de quatre colonnes de face, de deux pilastres, et

de deux colonnes de profondeur; le sanctuaire au milieu, et deux pièces

latérales, dont celle de droite est détruite; dans le portique il y a

une porte prise dans l'épaisseur du mur latéral de droite, dont l'usage

ne pouvait être que celui d'un petit sanctuaire à déposer les

offrandes. Une autre singularité dans l'élévation de l'édifice, c'est

que les chapiteaux des deux colonnes du milieu du portique sont avec

des têtes en relief, et que les deux autres sont à chapiteaux évasés:

cet édifice est un des plus frustes que j'aie vus en Égypte: cette

grande dégradation tient sans doute à la nature du grès dont il est

construit; les accessoires sont mieux conservés que dans les autres

temples, ce que l'on doit attribuer sans doute à l'emploi d'une

meilleure nature de brique; on y peut reconnaître assez distinctement

la circonvallation du temple, dans laquelle étaient contenus les

logements des prêtres; toute cette enceinte était un peu élevée

au-dessus de la très petite ville de Contra Latopolis, qui était bâtie

à l'entour de ce monument. Il semble qu'il était d'usage que toutes les

grandes villes bâties sur le bord du Nil eussent à l'autre rive un

autre petite ville ou port, et peut-être cette autre ville était située

ainsi pour la commodité du commerce. À peine faisait-il jour, la troupe

défilait; je n'eus le temps de faire que très rapidement le dessin que

je viens de décrire; je regrettai de n'avoir pas celui d'étudier mieux

les détails du plan et des fabriques accessoires au temple.

Nous continuâmes de longer la montagne: à cette hauteur la partie

droite de l'Égypte est si étroite, qu'à deux reprises la chaîne

s'approche jusqu'au Nil; notre artillerie eut de la peine à passer, ce

qui nous fit perdre une partie considérable de la journée: au-delà de

ces passages les rochers changèrent de nature; nous trouvâmes les

carrières de grès d'où sans doute sont sortis la ville et les temples

de Chénubis, où nous arrivâmes une heure après. À un quart de lieue en

avant de cette ville sont deux tombeaux taillés dans le rocher, et un

petit sanctuaire, entouré d'une galerie, avec un portique: ce monument

était isolé, et placé là comme les chapelles que la catholicité a dans

les campagnes; j'en fis à la hâte un petit dessin, et courus au galop

en faire un autre du temple ou des temples de Chénubis: car les ruines

que l'on trouve dans cette ville sont si morcelées, et dans des

proportions si différentes entre elles, qu'il est très difficile de

se rendre compte de ce qu'en pouvait être le plan. Ce qu'il y a de plus

considérable et de plus élevé sont six colonnes, dont trois Ã

chapiteaux que je nommerai à renflement, parallèles à trois autres Ã

chapiteaux évasés, unis par un entablement, ainsi que j'avais pu le

distinguer en passant sur la barque: je pus voir de plus près qu'elles

n'étaient pas bâties du même temps; que celles à chapiteaux évasés

n'avaient jamais été finies, et avaient été ajoutées en galerie aux

premières. Devant ce fragment, au sud, on voit les soubassements d'un

portique, que l'on reconnaît aussi n'avoir pas été achevé; toujours au

sud est un morceau de granit qui paraît être les restes d'une statue

colossale: à la partie orientale était une pièce d'eau, revêtue et

décorée à son pourtour d'une galerie en colonnes: dans la partie

occidentale de la ville, on voit encore la porte d'un sanctuaire, et

deux fragments, de proportion très petite, dont il est difficile de se

rendre compte; en avant du tout était un revêtissement en forme de quai,

sur le Nil. Parmi ces ruines d'architecture on en trouve aussi

quelques unes de sculpture, entre autres celles d'un groupe de deux

figures accouplées, de trois pieds de proportion, dont les têtes ont

été brisées. Ce que Chénubis a de plus particulier, c'est une enceinte

de muraille, bâtie en brique non cuite; cette muraille, de forme

conique, a plus de vingt cinq pieds d'épaisseur à sa base: cet ouvrage

extraordinaire existe encore en grande partie dans son entier. Est-ce

un ouvrage Arabe? l'histoire n'en fait mention nulle part; d'ailleurs

il n'y a aucuns débris ni décombres de fabriques Arabes dans l'enceinte

de Chénubis: si c'était un ouvrage de la haute antiquité, il nous

apprendrait qu'il n'est pas besoin de faire jamais de fortification

d'une autre espèce en Égypte, excepté pour les chambranles et

embrasures, et toutes les parties où il y a fatigues de mouvement. Ici

toutes les grandes masses ont complètement résisté au temps, et

pourraient encore servir de défense.

Après avoir fait à toutes voiles un dessin de Chénubis en descendant le

fleuve en barque, il m'en fallut faire à toute bride un autre en

remontant par terre, maudissant la guerre, les guerriers, et

l'importance de leurs opérations, qui me faisaient toujours tout

quitter pour courir en vain après des gens qui faisaient en un jour

plus de chemin que nous en trois, et auxquels nous avions laissé les

passages ouverts. C'était pour aller de grand jour coucher à trois

quarts de lieue de Chénubis, que cette vaine hâte avait été ordonnée si

impérieusement. Le lendemain, après avoir marché une heure, nous

trouvâmes à rase terre les arrachements de deux temples, dont il est

impossible de prendre ni plan ni vue; ils semblent être restés lÃ

seulement pour marquer l'emplacement de la ville de Jurion-Lucine, que

l'infaillible d'Anville a placée à cette hauteur. Nous arrivâmes enfin

par le désert à la gorge de Redisi, qui est un quatrième débouché de la

Kiffah, mais qui n'est pas pratiqué par le commerce, et dont la route

avait été fatale aux Mamelouks, car ils y avaient presque tous perdu

leurs chevaux, une partie de leurs chameaux, nombre de serviteurs, et

vingt-six femmes, de vingt-huit que les beys avaient emmenées: leur

marche était tracée par les désastres, qu'ils laissaient derrière eux,

les tentes, les armes, les habits, les cadavres de chevaux exténués,

les chameaux restés sous le poids de leur charge, des serviteurs, des

femmes abandonnées. Qu'on se peigne le sort d'un malheureux, haletant

de fatigue et de soif, la gorge desséchée, respirant avec peine un air

ardent qui le dévore; il espère qu'un instant de repos lui rendra

quelques forces; il s'arrête, il voit défiler ceux qui étaient ses

compagnons, et dont il sollicite en vain le secours; le malheur

personnel a fermé tous les coeurs; sans détourner un regard, l'oeil

fixe, chacun suit en silence la trace de celui qui le précède; tout

passe, tout fuit; et ses membres engourdis, déjà trop chargés de leur

pénible existence, s'affaissent, et ne peuvent être ranimés ni par le

danger ni par la terreur: la caravane a passé, elle n'est déjà pour lui

qu'une ligne ondoyante dans l'espace, bientôt elle n'est plus qu'un

point, et ce point s'évanouit; c'est la dernière lueur de la lumière

qui s'éteint: ses regards égarés cherchent et ne rencontrent plus rien;

il les ramène sur lui-même, et bientôt ferme les yeux pour échapper Ã

l'aspect du vide affreux qui l'environne; il n'entend plus que ses

soupirs; ce qui lui reste d'existence appartient à la mort; seul, tout

seul au monde, il va mourir sans que l'espoir vienne un instant

s'asseoir auprès de son lit de mort; et son cadavre, dévoré par

l'aridité du sol, ne laissera bientôt que des os blanchis, qui

serviront de guide à la marche incertaine du voyageur qui aura osé

braver le même sort.

C'est le tableau que nous offrit la trace du passage des Mamelouks;

c'est à ces signes effrayants que nous reconnûmes la direction de leur

marche: il y avait trois jours qu'ils étaient passés; ils avaient

remonté vers les cataractes, et étaient allés se rafraîchir dans une

île entre Baban et Ombos. J'ai déjà parlé de l'abondance de cette île

dans ma route de Syene: leur état de détresse nous tranquillisant sur

leurs intentions, nous bornâmes là notre poursuite, dans un pays où

nous ne pouvions espérer de trouver aucunes ressources, les Mamelouks

qui nous précédaient ayant dû achever de les consommer.

Nous vînmes camper, ou, pour mieux dire, nous reposer près du fleuve;

nous nous établîmes parmi des tombeaux, et près de deux arides mimosas,

qui pouvaient seuls nous indiquer qu'on avait vécu là, et que la nature

y végétait encore. On renvoya tout ce dont on pouvait se passer à Etfu;

et j'accompagnai ce surplus, dans l'espérance de voir à mon aise le

sublime temple d'Apollinopolis, le plus beau de l'Égypte, et le plus

grand après ceux de Thèbes: bâti à une époque où les arts et les

sciences avaient acquis toute leur splendeur, toutes les parties en

sont également belles dans leur exécution; le travail des hiéroglyphes

également soigné, des figures plus variées, l'architecture plus

perfectionnée que dans les édifices de Thèbes, qu'il faut reléguer Ã

des temps bien antérieurs. Mon premier soin fut de prendre un plan

général de l'édifice. Rien de plus simple que les belles lignes de ce

plan, rien de plus pittoresque que l'effet produit dans l'élévation par

la variété des dimensions de chaque membre de ce bel ensemble: tout ce

superbe édifice est posé sur un sol élevé qui domine non seulement le

pays, mais toute la vallée: sur un plan beaucoup plus bas et tout près

de ce grand temple en est un petit, presque enfoui jusqu'à son comble;

ce qui en reste encore d'apparent est dans un creux entouré de

décombres, qui laissent voir un petit portique de deux colonnes et de

deux pilastres, un péristyle et le sanctuaire du temple, autour une

galerie en pilastres. Une colonne avec un chapiteau, qui sort des

décombres à quarante pieds en avant du portique, et un angle de mur, Ã

cent pieds au-delà, attestent qu'il y avait encore une cour devant ce

temple: une singularité de ce monument, c'est que dans un édifice d'une

exécution aussi recherchée les portes ne sont point régulièrement au

centre. On doit croire qu'il fut dédié au mauvais génie, car la figure

de Typhon est en relief sur les quatre côtés de la dalle qui surmonte

chacun des chapiteaux; toute la frise et tous les tableaux de

l'intérieur sont analogues à Isis se défendant des attaques de ce

monstre. Je fis une vue du rapprochement de ce petit temple avec le

grand; j'en fis une autre du grand temple en sens contraire, qui peut

donner l'idée de sa position dans la vallée; j'en fis une troisième de

l'intérieur de ce même temple pris à l'angle du portique, qui offre

l'aspect de la cour, de ses galeries, et de la porte extérieure, et

j'augmentai considérablement ma collection d'hiéroglyphes,

particulièrement par le dessin de la frise de l'intérieur du portique:

je dessinai plusieurs chapiteaux.

Le second jour, le général Belliard arriva, et nous partîmes le

lendemain. À quelque distance d'Etfu, je trouvai sur la rive du Nil les

restes d'un quai près l'embouchure d'un grand canal; aucune autre ruine

n'accompagne ce fragment: deux escaliers qui viennent à la rencontre

l'un de l'autre annoncent cependant que ce n'est pas simplement pour

résister au fleuve qu'avait été construit ce quai; les escaliers qui

servaient à y descendre étaient d'un usage journalier qui suppose la

présence antique d'une ville, ou tout au moins d'habitations dont on a

perdu le nom et la mémoire: j'en fis le dessin. Nous repassâmes sur les

ruines d'Hiéracopolis, dont j'ai déjà parlé, et nous vînmes coucher Ã

quatre lieues d'Etfu: nous nous remîmes en route à une heure du matin,

et arrivâmes à Esné le 13 Avril, rendus de fatigue. Je me berçais de

l'espoir d'obtenir quelques jours de repos; mais nous apprîmes à notre

arrivée que le reste des Mekkains, unis à quelques Mamelouks, avaient

marché sur Girgé; que, prévenus et battus à Bardis, ils n'en avaient

tenu compte, et étaient venus à Girgé pour piller le bazar, où une

partie avait été cernée et battue de nouveau, et que cependant le peu

de ceux qui restaient étaient encore à craindre, parce qu'ils

ameutaient des fanatiques: nous nous remîmes donc en route pour

retourner occuper les bouches du désert. Nous employâmes toute une nuit

à passer le fleuve: lorsque nous nous mîmes en route, le soleil était

élevé et déjà brûlant; nous fîmes halte sous l'ardeur de ses rayons, et

vînmes ensuite coucher à Salamié. Le lendemain, après quelques heures

de marche, j'aperçus pour la quatrième fois les restes de Thèbes: j'en

fis une vue dans une situation d'où l'on pouvait découvrir à la fois

toutes les ruines de l'un et de l'autre côté du fleuve, depuis Karnak

jusqu'à Médinet-A-Bou, c'est-à-dire, l'espace de six milles. Il reste

cependant encore hors de cette vue une ruine au nord-est, au village de

Guedime, à trois quarts de lieue en arrière, ce qui donne à Thèbes plus

de deux lieues et demie de traversée, occupées par des monuments: nous

nous arrêtâmes cette fois à Karnak; ce qui fut une première bonne

fortune pour moi. Ne pouvant à moi seul lever le plan ni faire de

grandes vues de cette masse de ruines, qui au premier aspect ressemble

à un chantier de carrières, ou plutôt à des montagnes entassées, mon

projet fut d'employer les deux heures que nous devions y passer Ã

dessiner les bas-reliefs historiques, prendre et donner une idée de

cette sculpture primitive, du style et de la composition des tableaux

de ce temps, et de l'état de cet art, à une époque si reculée, qu'il

est possible que s'en soient là les plus anciennes productions.

Je dessinai les fragments les plus conservés, un Pharaon, Memnon,

Ossimandué, peut-être Sésostris combattant seul sur un char; il

poursuit des nations lointaines portant barbe et de longues tuniques;

il les culbute dans un marais; il les obligé à se réfugier dans une

forteresse. Dans un fragment, il renverse le chef, déjà atteint d'une

flèche: dans un second, il ramené les captifs: dans un troisième; il

les présente enchaînés aux trois divinités de la protection desquelles

il tient sans doute la victoire; car il est à remarquer que, dans

toutes les actions ci-dessus, ses armes ont toujours été accompagnées

et protégées par un ou deux éperviers emblématiques. Les divinités

auxquelles il fait ses offrandes sont celles de l'abondance, sous la

figure d'un Priape, tenant de sa main droite un fléau; c'était à ce

dieu qu'était consacré le temple de Karnak, le plus grand de Thèbes, un

des plus anciens et des plus grands qui aient jamais été construits. À

prendre depuis le sanctuaire jusqu'aux murs de circonvallation, ce dieu

est présenté de la manière la moins équivoque par le trait qui le

caractérise. J'aurais voulu aussi dessiner le bas-relief représentant

un navire conduit par des nautoniers; mais il est trop ruiné, et manque

de tout ce qui pourrait éclaircir le sens qu'il renferme. La journée

s'avançait, et nous n'avions encore rien mangé: les voyageurs ne sont

pas comme les héros de romans, ils sentent quelquefois le besoin de se

restaurer: le soleil nous gagna; il fut résolu que nous coucherions Ã

Karnak. Je me remis bien vite à l'ouvrage, je parcourus les ruines; je

me convainquis qu'il faudrait huit jours pour lever un plan un peu

satisfaisant de ces groupes d'édifices enceints dans la même

circonvallation. Je m'en tins donc encore à la petite image sans mesure

que j'en avais faite à l'autre voyage, pensant qu'à l'aide de quelques

lignes je ferais encore mieux concevoir quelle est la forme de cet

édifice, qu'en en donnant une longue description.

Je n'ai pu mesurer à la toise quelle pouvait être la surface de ce

groupe d'édifices, mais, à plusieurs reprises, en suivant à cheval les

traces de son enceinte, j'ai toujours mis vingt-cinq minutes, allant au

trot, pour en faire le tour. Cette circonvallation était ouverte par

six portes qui existent encore, dont trois étaient précédées d'avenues

de sphinx: elle contenait non seulement le grand temple, mais trois

autres absolument distincts, ayant tous leurs portes, leurs portiques,

leurs cours, leurs avenues, et leur enceinte particulière. Étaient-ce

des temples? étaient-ce des palais? les souverains logeaient-ils sous

les portiques des temples? ou leurs palais étaient-ils semblables à ces

édifices? ou enfin n'occupaient-ils que des maisons d'une construction

qui n'a pu résister au temps? ce qu'il y a de certain c'est que, s'ils

habitaient ce que nous devons regarder à leur distribution comme des

édifices sacrés, ils n'étaient pas commodément logés: de grandes cours

avec des galeries ouvertes, des portiques formés d'entrecolonnements

étroits ne pouvaient être que désagréables à habiter; le peu de

chambres qui existent, petites, sans air ni lumière, couvertes de

pieuses allégories, ne devaient pas recréer leurs yeux ni leur

imagination: j'ai été d'ailleurs dans le cas d'observer qu'une partie

de ces chambres obscures contenaient de petits tabernacles, renfermant

sans doute ou la figure de la divinité, ou l'animal qui en était

l'emblème, ou le trésor du temple; ce qui en faisait tout naturellement

un lieu sacré, et fermé pour tout autre que pour les prêtres. Il est

donc à croire que c'étaient des collèges nombreux de ces prêtres qui

occupaient les vastes enceintes de ces édifices, et que, dépositaires

des lumières, ils étaient aussi du pouvoir et de ses moyens. Quelle

monotonie! quelle triste sagesse! quelle gravité de moeurs! J'admire

encore avec effroi l'organisation d'un pareil gouvernement; les traces

qu'il a laissées me glacent et m'épouvantent encore. La divinité,

sacerdotalement vêtue, d'une main tient un crochet, de l'autre un fléau,

l'un sans doute pour arrêter, et l'autre pour punir: la loi porte

partout la chaîne, et la mesure; je vois les arts se traîner sous le

poids de cette chaîne, et son génie m'en paraît accablé: ce signe de la

génération tracé sans pudeur jusqu'au sanctuaire des temples m'annonce

que pour détruire la volupté ils en avaient encore fait un devoir: pas

un cirque, pas une arène, pas un théâtre! des temples, des mystères,

des initiations, des prêtres, des victimes! pour plaisirs, des

cérémonies! pour luxe, des tombeaux! Le mauvais génie de la France

évoqua sans doute l'âme d'un prêtre Égyptien, lorsqu'il anima le

monstre qui imagina, pour faire notre bonheur, de nous rendre tristes

et atrabilaires comme lui.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 22 / 30 段