galeries encombrées de ruines, à suivre les lignes des quais, à relever
les sphinx et les obélisques, à rattacher les communications des rampes
et des escaliers: attiré par les peintures, par les sculptures, j'étais
assailli à la fois par tous les genres de curiosité, et, dans la
crainte de faire partager mes erreurs à ceux auxquels je me proposais
de rendre compte de mes sensations et de mes opérations, j'aurais
désiré pouvoir tracer sur mon plan l'état des ruines et le mélange des
décombres, et sur ce plan leur communiquer mes doutes et mes
incertitudes, et les discuter avec eux. Que pouvait signifier ce grand
nombre de sanctuaires si rapprochés et si distincts? étaient-ils
consacrés à différentes divinités? étaient-ce des chapelles votives, ou
des lieux de station pour les cérémonies du culte? Les sanctuaires les
plus secrets contenaient encore de plus mystérieux sanctuaires, des
temples monolithes, qui étaient des tabernacles qui contenaient ce
qu'il y avait de plus précieux, ce qu'il avait de plus sacré, et
peut-être même l'oiseau sacré qui représentait le dieu du temple,
l'épervier, par exemple, qui était l'emblème du soleil, auquel
précisément ce temple était consacré. Sous le même portique étaient
peints dans les plafonds des tableaux astronomiques, des théories des
éléments, et sur les murs, des cérémonies religieuses, des images des
prêtres et des dieux; à côté des portes, les portraits gigantesque de
quelques souverains, ou des figures emblématiques de la force et de la
puissance menaçant un groupe de personnages suppliants, qu'elles
tiennent d'une main par leurs cheveux rassemblés. Sont-ce des sujets
rebelles? sont-ce des ennemis vaincus? je pencherais pour cette
dernière opinion, parce que les figures représentant des Ãgyptiens
n'ont jamais de longs cheveux.
Outre cette grande enceinte, où ce nombre de temples était rattaché et
groupé par les logements des prêtres, il y avait deux temples isolés;
le grand, dont j'ai déjà parlé, et un second, le plus joli que l'on
puisse imaginer, d'une conservation parfaite, et d'une dimension si
petite, qu'il donne envie de l'emporter. Je trouvai dedans les restes
d'un ménage, qui me sembla être celui de Joseph et Marie, et me fit
venir en pensée le tableau d'une fuite en Ãgypte du style le plus vrai
et le plus intéressant. Si jamais on voulait transporter un temple
d'Afrique en Europe, il faudrait choisir celui-ci, outre qu'il en offre
toutes les possibilités par la petitesse de sa dimension, il donnerait
un témoignage palpable de la noble simplicité de l'architecture
Ãgyptienne, et deviendrait un exemple frappant que le caractère et non
l'étendue fait la majesté d'un édifice.
Outre les monuments Ãgyptiens, on trouve au sud-est de l'île des ruines
Grecques ou Romaines, qui m'ont paru être les restes d'un petit port,
et d'une douane, dont le mur de la façade est décoré de pilastres et
d'arcades d'ordre dorique; quelques arrachements de colonnes formaient
devant une galerie ouverte, une espèce de portique: entre ces ruines et
les monuments Ãgyptiens, on peut remarquer le soubassement d'une église
Catholique, construite de fragments antiques, mêlés de croix et
d'ornements Grecs du bas temps; car l'humble catholicité paraît n'avoir
jamais été assez opulente dans ces contrées pour séparer tout à fait
son culte du faste des temples idolâtres. Après avoir établi ses saints
à travers les divinités Ãgyptiennes, elle a peint souvent S. Jean ou S.
Paul à côté de la déesse Isis, et déguisé Osiris en S. Athanase;
lorsqu'elle a quitté les temples, elle les a dégradés emportant les
pierres toutes façonnées pour en bâtir ses églises.
Que d'objets à questionner! et le temps s'écoulait; j'aurais voulu
retenir le soleil: j'avais employé bien des heures à observer, je me
mis à dessiner, à mesurer: je voyais se terminer l'enlèvement des
magasins, je ne pouvais plus espérer de revenir à Philae: ce n'étaient
pas ici mes bonnes gens de l'Ãléphantine, et les troupes avaient été
déjà trop fatiguées du siège de cette petite île. Je la quittai les
yeux fatigués de tant d'objets, et l'âme remplie des souvenirs qui y
étaient attachés; j'en partis a la nuit fermée, chargé de mon butin, et
de ma petite fille, que je remis au cheikh d'Ãléphantine, qui la rendit
à ses parents.
On avait eu le projet de mettre Syene en état de défense: l'ingénieur
Garbé avait choisi pour élever un fort une plate forme sur une éminence,
au sud de la ville, qui en commandait toutes les approches, et d'où on
découvrait tout le pays d'alentour. Il nous manquait pelles, pioches,
marteaux et truelles; on forgea tout: nous n'avions pas de bois pour
faire des briques; on rassembla toutes celles des vieilles fabriques
Arabes. Semblable aux cohortes Romaines qui avaient déjà habité le même
lieu, la brave vingt-et-unième ne connut point de difficultés, ou les
surmonta toutes. Chaque individu était taxé à deux voyages par jour
pour le transport des matériaux; beaucoup avaient peine à se porter
eux-mêmes, et personne ne se dispensa d'un seul voyage: les bastions
furent tracés, et les travaux conduits avec une telle célérité, qu'en
peu de jours l'on vit la forteresse sortir de ses fondements; en même
temps l'on bastionna et crénela une fabrique Romaine, bien bâtie et
assez bien conservée, qui avait été un bain, et qui, par sa situation,
avait le double avantage de protéger le cours du fleuve.
Le terme de la marche des Français en Ãgypte fut inscrit sur un rocher
de granit au-delà des cataractes. Je profitai de l'occasion d'une
reconnaissance qui était portée dans le désert de la rive gauche, pour
aller chercher les carrières dont parle Pococke, et un ancien couvent
de cénobites; après une heure de marche nous découvrîmes ce monument
dans une petite vallée, entourée de roches décrépites, et des sables
que produit leur décomposition. Le détachement, en poursuivant sa route,
me laissa à mes recherches dans ce lieu.
à peine le détachement fut-il parti que je fus épouvanté de mon
isolement. Perdu dans de longs corridors, le bruit prolongé que
faisaient mes pas sous leurs tristes voûtes était peut-être le seul qui
depuis plusieurs siècles en eût troublé le silence. Les cellules des
moines ressemblaient aux cases des animaux d'une ménagerie; un carré de
sept pieds n'était éclairé que par une lucarne à six de hauteur: ce
raffinement d'austérité ne dérobait cependant aux reclus que la vue
d'une vaste étendue du ciel, d'un aussi vaste horizon de sable, d'une
immense lumière aussi triste et plus atténuante que la nuit, et qui les
eût pénétrés peut-être encore davantage du sentiment affligeant de leur
solitude: dans ce cachot une couche de brique, un enfoncement servant
d'armoire étaient tout ce que l'art avait ajouté au lissé des quatre
murailles: un tour placé à côté de la porte prouve encore que c'était
isolément que ces solitaires prenaient leur austère repas. Quelques
sentences tronquées, écrites sur les murs, attestent seules que des
humains habitaient ces repaires: je crus voir dans ces inscriptions
leurs derniers sentiments, une dernière communication avec les êtres
qui devaient leur survivre, espoir dont le temps, qui efface tout, les
a encore frustrés. Je me les peignais expirants et voulant dire
quelques mots qu'ils n'avaient pas eu la force d'articuler. Oppressé du
sentiment que m'inspirait cette suite de mélancoliques objets, je
courus chercher l'espace dans la cour: entourée de hautes murailles
crénelées, de chemins couverts, et d'embrasures de canons, tout y
annonçait que les orages de la guerre avaient, dans ce lieu funeste,
succédé à l'horreur du silence; que cet édifice, enlevé aux cénobites
qui l'avaient construit avec tant de zèle et de constance, avait Ã
diverses époques servi de retraite à des partis vaincus, ou de poste
avancé à des partis vainqueurs. Les différents caractères de sa
construction peuvent encore servir d'époques à l'histoire de ce
monument: commencé dans les premiers siècles de la catholicité, tout ce
qui a été construit par elle conserve encore de la grandeur et de la
magnificence; ce que la guerre y a ajouté à été fait à la hâte, et se
trouve plus ruiné que les premières constructions. Dans la cour une
petite église bâtie en briques non cuites atteste encore qu'un plus
petit nombre de solitaires sont revenus dans un temps postérieur en
reprendre possession; enfin une dévastation plus récente laisse penser
qu'il n'y a que quelques siècles que ce lieu a été rendu tout à fait Ã
l'abandon et au silence auxquels la nature l'avait condamné.
Le détachement qui m'y avait laissé vint me reprendre; et il me sembla
en m'en allant sortir d'un tombeau. J'avais fait le dessin de ce triste
lieu en attendant le détachement. à l'égard des carrières que je
trouvai près de là , ce ne sont point celles où se taillaient les
obélisques; les obélisques sont toujours de granit; les roches de
granit sont éloignées de ce lieu-ci, et ces roches sont de grès; ce qui
en reste de curieux ce sont les fragments de routes inclinées, sur
lesquelles on faisait glisser les masses, qui étaient ainsi conduites
au fleuve pour y être embarquées et servir à la fabrication des
différents édifices.
Nous apprîmes que les Mamelouks, qui avaient fui devant nous à Démiet
avaient pris le désert de droite, et étaient descendus pour aller
rejoindre Assan-bey; que Mourat, après de vives discussions, avait
rassemblé tout ce que le pays supérieur pouvait lui fournir de vivres,
et qu'il rétrogradait par le désert de gauche, ne laissant derrière lui
que le vieux Soliman, qui tenait Bribe avec quatre-vingts Mamelouks.
N'ayant plus rien à faire à Syene, nous en partîmes le 25 Février: j'y
serais resté volontiers encore deux semaines; mais j'aurais redouté d'y
voir arriver les vents brûlants du printemps: j'en avais déjà éprouvé
douloureusement la secousse; trois jours de vent d'est en Janvier
avaient enflammé l'atmosphère comme elle l'est dans notre canicule;
ensuite avait succédé un vent de nord si froid, qu'en quatre heures il
m'avait donné la fièvre. Espérant me reposer, je me mis sur les barques;
elles devaient marcher à la même hauteur que les troupes qui
reprenaient la route que j'avais déjà faite; et j'espérai par celle du
fleuve voir Ombos, et les carrières de Gebel Silsilis, que j'avais
laissées à gauche en montant.
à peine embarqué, j'éprouvai tous les inconvénients de cette manière de
voyager; le vent, l'impossibilité de faire manoeuvrer les gens du pays,
les cris vains de nos Provençaux, tout se réunissait pour notre
supplice. Embarqués le 25, nous n'arrivâmes que le 27 à Com Ombos, au
moment où le vent devenait favorable pour passer outre: on était trop
pressé d'en profiter pour que j'osasse proposer de mettre une heure Ã
terre; je n'eus que le temps d'observer un instant, et de faire bien
vite une esquisse du site et de la position avantageuse des monuments.
L'antique Ombos, où était révéré le crocodile, s'appelle encore Com
Ombos (montagne d'Ombos); elle est effectivement posée sur une éminence
qui domine le pays, et s'avance jusque sur le bord du fleuve. Si tous
les fragments qu'on y voit encore appartenaient, comme il paraît, à un
seul édifice, il était immense. Au centre, est un grand portique en
colonnes à chapiteaux évasés, de la plus grande proportion: à la partie
sud, une porte est conservée dans son entier; elle tenait à un mur de
circonvallation qui est détruit: à l'ouest et sur le bord du Nil,
s'élevait un môle énorme, ruiné à présent dans sa partie supérieure;
les débordements du fleuve en ont déchaussé des fondations de quarante
pieds de profondeur, elles étaient construites avec la même solidité et
la même magnificence que ce qui servait de décoration. Au nord, dans la
même direction, on voit les restes d'un temple ou galerie, de
proportion plus petite, avec des colonnes à chapiteaux à tête. Dans
l'espace entre ces deux derniers édifices était un parapet en pierres
de taille, qui laissait voir le grand temple au milieu, et devait
produire un effet aussi théâtral que magnifique. Il est bien prouvé que
les Ãgyptiens tentaient plus au grandiose, même à l'effet pittoresque,
qu'à la régularité symétrique; ils la remplaçaient par de belles masses,
par de la richesse, par de grands partis, et par des effets imposants.
Avaient-ils tort? c'est une grande question. Quoi qu'il en soit, et
quel que fût le reste de ce qui composait la ville antique d'Ombos,
elle ne pouvait offrir qu'un aspect très majestueux, puisque dans
l'état de dégradation où elle est, et malgré les méchantes huttes dont
ces monuments sont encombrés, ses formes offrent encore le tableau de
ruine le plus magique qu'il fût possible d'imaginer.
Le lendemain je fus plus heureux; nous engravâmes vis-à -vis les grandes
carrières de grès, taillées dans les montagnes qui aboutissent au Nil
des deux côté de ce fleuve; ce lieu est appelé _Gebel Silsilis_, il est
situé entre Etfu et Ombos: le grès de ces carrières, étant d'un grain
égal et d'une masse entière; on pouvait y couper les quartiers de la
grandeur dont on avait besoin qu'ils fussent; c'est sans doute à la
beauté et à l'égalité de cette matière que l'on doit la grandeur et la
conservation des monuments qui font après tant de siècles l'objet de
notre admiration. Aux immenses excavations et à la quantité de débris
que l'on voit encore dans ces carrières on peut juger que les travaux
en ont été suivis pendant des milliers d'années, et qu'elles ont pu
fournir les matériaux employés à la plus grande partie des monuments de
l'Ãgypte: l'éloignement ne devait effectivement apporter aucun obstacle
à l'exploitation de ces carrières, puisque le Nil dans ses
accroissements venait tout naturellement soulever et conduire à leur
destination les batardeaux chargés dans l'autre saison des masses Ã
transporter.
La manie monumentale des Ãgyptiens se manifeste de toutes parts dans
ces carrières; après avoir fourni à l'érection des temples, elles
étaient elles-mêmes consacrées par des monuments: les carrières mêmes
étaient décorées par des temples. Sur la rive du Nil, on trouve des
portiques avec des colonnes, des entablements, et des corniches
couvertes d'hiéroglyphes taillés et pris dans la masse, et un grand
nombre de tombeaux creusés aussi dans le rocher; ces tombeaux sont
encore très curieux, quoique tous fouillés et méchamment défigurés.
Dans ce tombeau et dans nombre de plus petits qui sont auprès on trouve,
dans de petites chambres particulières, de grandes figures assises;
ces chambres sont ornées d'hiéroglyphes tracés sur la roche, et
terminés en stuc, colorié, représentant toujours des offrandes de pains,
de fruits, de liqueurs, de volailles, etc. Les plafonds, aussi en stuc
sont ornés d'enroulements peints et d'un goût exquis; le sol est
entaillé de plusieurs tombes de dimension juste, et de la même forme
que les caisses des momies, et en même nombre que les figures
sculptées: celles qui représentent des hommes ont de petites barbes
carrées, avec des coiffures pendantes derrière les épaules; celles des
femmes ont les mêmes coiffures, mais pendantes en avant sur leurs
gorges nues.
Ces dernières ont d'ordinaire un bras passé sous celui de la figure qui
est près d'elles, de l'autre elles tiennent une fleur de lotus, plante
de l'Achéron, emblème de la mort. Les tombeaux où il n'y a qu'une
figure sont apparemment ceux des hommes morts célibataires; ceux où il
y en a trois, étaient peut-être des maris qui avaient eu deux femmes Ã
la fois, ou l'une après l'autre; peut-être aussi lorsque deux frères
mariés tous deux ne s'étaient fait préparer qu'un tombeau, se
faisaient-ils représenter ensemble. L'ouverture toujours brisée de ces
tombeaux ne m'a pas laissé observer comment ces monuments s'ouvraient
ou se fermaient; ce que j'ai pu distinguer dans les parties restantes,
c'est que les portes sont toutes décorées d'un chambranle, couvert
d'hiéroglyphes, surmonté d'un couronnement à gorge formant une corniche,
et d'un entablement sur lequel est toujours sculpté un globe ailé.
Sur le côté des portes j'ai rencontré plusieurs fois la figure d'une
femme dans l'attitude de la douleur; c'était peut-être celle d'une
veuve qui avait survécu à son époux: j'en ai dessiné une.
Le choix de ce site pour placer des tombeaux prouve que de tout temps,
en Ãgypte, le silence du désert a été l'asile de la mort,
puisqu'aujourd'hui encore, pour trouver un sol perpétuellement sec et
conservateur, les Ãgyptiens portent leurs morts dans le désert, jusqu'Ã
trois lieues de leur habitation, et vont cependant chaque semaine faire
des prières sur leurs sépultures. à peine eus-je dessiné ce qui était
le plus intéressant dans ces carrières que le vent nous rappela à bord.
En nous rapprochant d'Esné nous retrouvâmes des crocodiles: on n'en
voit point à Syène, et ils reparaissent au-dessus des cataractes; il
semble qu'ils affectent de préférence certains parages, et
particulièrement depuis Tintyra jusqu'à Ombos, et que le lieu où ils
sont le plus abondants, c'est près d'Hermontis. Nous en vîmes trois ici,
dont un, beaucoup plus gros que les deux autres, avait au moins
vingt-cinq pieds de long; ils étaient tous trois endormis: nous en
approchâmes jusqu'à vingt pas; nous eûmes tout le temps de distinguer
leur triste allure; ils ressemblaient à des canons sur leurs affûts. Je
tirai sur le plus gros avec une charge et un fusil de munition; la
balle frappa et glissa sur les écailles; il fit un saut de dix pieds de
longueur, et se perdit dans le Nil.
à quatre lieues avant Esné je vis un quai revêtu, sur le bord du Nil; Ã
cent toises de là , une porte pyramidale fort détruite, et six colonnes
du portique et de la galerie d'un temple, qui doit être celui de
Chnubis. Nous avions bon vent: demander une demi-heure eût été un crime
de lèse service militaire; il fallut prendre en passant une petite vue
pittoresque, que j'ai recommencée depuis d'une manière un peu moins
incommode.
à une demi lieue plus bas, nous trouvâmes quatre autres crocodiles.
à la pointe du jour, nous arrivâmes à Esné. En abordant, nous
entendîmes battre un rassemblement: j'avais déjà bien assez de la
marine: je me sauvai plutôt que je ne descendis du bateau, et dix
minutes après avoir mis pied à terre j'étais déjà à cheval tournant le
dos à Apollinopolis et à Latopolis, auxquelles j'avais bien encore
quelques questions à faire: mais tel était le sort de la guerre; et je
devais me compter bien heureux que l'opiniâtre de Mourat-bey m'eût fait
voir Syene. Il avait fallu pour cela que, sans autre plan qu'une
constante obstination, il eût suivi chaque jour, l'impulsion du moment
et de la circonstance.
La coalition des beys était déjà rompue; Soliman était resté à Déir;
Assan, avec quarante Mamelouks, s'était séparé de Mourat à la hauteur
d'Esné, et était remonté à Etfu; tous les cheikhs de gauche devaient se
séparer plus bas: et Mourat, seul avec ses trois cent Mamelouks, devait
descendre jusqu'au-delà de Siouth; mais rencontré à Souhama, au-dessous
de Girgé, par le général Friand, qui avait détruit tous les
rassemblements qu'il avait formés, il prit la route d'Ãlouah, l'une des
Oasis, où il alla attendre ce que le sort ordonnerait de lui et de
nous. Il y avait eu deux affaires entre les Mekkains et la division du
général Friand, sur la rive gauche entre Thèbes et Kous; six cents de
ces aventuriers y avaient péri: on attendait, disait-on, le shérif de
la Mekke lui-même, qui, avec six mille des siens, devait se joindre aux
huit à neuf cents qui restaient de la première croisade.
Le 4 Mars, au matin, nous arrivâmes à Hermontis; nous nous y arrêtâmes
pour attendre des nouvelles des Mamelouks, des Mekkains, et du reste de
notre armée, disséminée dans ce moment sur nombre de points.
Réduit au temple dont j'avais déjà fait la vue, j'allai de nouveau en
questionner les hiéroglyphes, et dessiner tout ce qui me paraissait
plus utile à présenter aux observations des curieux et des savants.
Je fus dans le cas de mieux observer l'emplacement de la ville antique,
qui avait eu une circonvallation et possédé plusieurs temples. Mais
toujours des temples! pas un édifice public, pas une maison qui eût eu
assez de consistance pour résister au temps, pas un palais de roi!
qu'était donc la nation? qu'étaient donc les souverains? Il me semble
que la première était composée d'esclaves; les seconds, de pieux
capitaines; et les prêtres, d'humbles et hypocrites despotes, cachant
leur tyrannie à l'ombre d'un vain monarque, possédant toutes les
sciences et les enveloppant de l'emblème et du mystère, pour mettre
ainsi une barrière entre eux et le peuple. Le roi était servi par des
prêtres, conseillé par des prêtres, nourri par eux; prêché par eux;
chaque matin, après l'avoir habillé, ils lui lisaient les devoirs du
souverain envers son peuple, envers sa religion; ils le menaient au
temple; le reste du jour, comme le doge de Venise, il n'était jamais
sans six conseillers, qui étaient encore six prêtres. Avec de telles
précautions il ne pouvait peut-être pas y avoir de mauvais rois; mais
qu'y gagnait le peuple, si les prêtres les remplaçaient? Les deux seuls
souverains qui, selon l'histoire, aient osé secouer le joug, qui
fermèrent les temples pendant trente ans, Chephrènes et Chéops, furent
regardés et consignés dans les annales que les prêtres écrivaient,
comme des princes rebelles et impies.
Le palais des cent chambres, le seul palais cité dans l'histoire de
l'Ãgypte, fut l'ouvrage d'une nouvelle forme de gouvernement où les
prêtres ne pouvaient avoir la même influence. Ces fameux canaux, dont
l'histoire nous parle si fastueusement, n'ont conservé aucune
magnificence, aucune digue, aucune écluse, aucun empellement: ce que
j'ai rencontré d'épaulements et de quais sur le bord du Nil sont de
petits ouvrages en comparaison de ces temples colossales et immortels
dont les circonvallations occupaient une grande partie de l'emplacement
des villes. Les Jésuites du Paraguay auraient peut-être pu nous donner
le secret ou l'exemple du système de cette domination théocratique; et,
dans ce cas, je ne verrais dans ce riche pays de l'Ãgypte qu'un
gouvernement mystérieux et sombre, des rois faibles, un peuple triste
et malheureux.
Le 6, nous nous mîmes en route pour aller à la rencontre d'Osman bey,
que l'on disait devoir passer le Nil à Kéné. J'eus la douleur de
traverser l'emplacement de Thèbes, et d'y éprouver encore plus de
privations que la première fois: sans mesurer une colonne, sans
dessiner une vue, sans approcher d'un seul monument, nous suivîmes les
bords du Nil, également éloignés des temples de Médinet-a-Bou, du
Memnonium, des temples de Kournou, que je laissais à ma gauche, des
temples de Louxor et de Karnak, que je laissais à ma droite; des
temples! encore des temples! toujours des temples! et pas un vestige de
ces cent portes si vaines et si fameuses, point de murailles, point de
quais ni de ponts, point de thermes, point de théâtres, pas un édifice
d'utilité ou de commodité publique: j'observais avec soin, je cherchais
même, et je ne voyais que des temples, des murailles couvertes
d'emblèmes obscurs, d'hiéroglyphes qui attestaient l'ascendant des
prêtres qui semblaient dominer encore sur toutes ces ruines, et dont
l'empire obsédait encore mon imagination.