remplacent maintenant cette ville incompréhensible, comme quelques
rejetons sauvages rappellent l'existence d'un arbre célèbre par la
majesté de son ombre ou la douceur de ses fruits. Quittant à regret ce
sol fameux, nous fîmes halte dans le faubourg de l'ouest, le quartier
de la Nécropolis, où je retrouvai les habitants de Kournou, qui nous
disputèrent encore une fois l'entrée des tombeaux, devenus leur asile;
il eût fallu les tuer pour leur apprendre que nous ne voulions pas leur
faire de mal, et nous n'avions pas le temps d'entamer la discussion:
nous nous contentâmes de les bloquer pendant un petit repas que nous
fîmes sur l'emplacement de leur retraite; je profitai de ce moment pour
dessiner le désert et les dehors de ces habitacles de la mort. Vers le
soir un de nos espions nous rapporta que les Mekkains, unis à Osman bey,
nous attendaient retranchés à Benhoute, à trois lieues en avant de
Kéné; qu'ils avaient du canon, et étaient résolus à faire la guerre et
à tenter une bataille; ils ajoutèrent qu'ils avaient arrêté plusieurs
de nos barques sur le Nil, et qu'après un combat opiniâtre, où beaucoup
de paysans et de Mekkains avaient été tués, les Français avaient
succombé sous le nombre et avaient été tous massacrés. Nous vînmes
coucher sur les bords du fleuve: il fallait le traverser pour
rencontrer l'ennemi; nous attendions nos barques qui suivaient. Nous
vîmes, à n'en pouvoir douter, que nous étions observés de l'autre rive;
à chaque instant des cavaliers armés arrivaient et repartaient: nous
fîmes une marche rétrograde pour rencontrer notre convoi, que nous
rejoignîmes bientôt; tout le reste de la journée fut employé à notre
passage, que nous effectuâmes à él-Kamontéh. Le 8 Mars, nous nous mîmes
en marche; à notre arrivée à Kous on nous confirma le récit de la
veille.
Kous, placé à l'entrée de l'embouchure du désert qui conduit à Bérénice
et à Cosséir, a encore quelque apparence du côté du sud; ses immenses
plantations de melons, ses jardins, assez abondants, doivent la faire
paraître délicieuse aux habitants des bords de la Mer Rouge, et aux
voyageurs altérés qui viennent de traverser le désert; elle a succédé Ã
Copthos par son commerce et par sa catholicité: car les Copthes en sont
encore les plus nombreux habitants. Leur zèle vint nous donner tous les
renseignements qu'ils avaient pu recueillir; ils nous accompagnèrent de
leurs personnes et de leurs voeux jusqu'aux confins de leur territoire.
Je fus frappé de l'intérêt sincère du cheikh, qui, croyant que nous
marchions à une mort assurée, nous donna les avis les plus
circonstanciés, sans nous cacher aucun de nos dangers, nous prévint
avec la plus parfaite intelligence sur tout ce qui pouvait nous les
rendre moins funestes, nous suivit aussi loin qu'il put, et nous quitta
les larmes aux yeux. Desaix avait été huit jours à Kous; il avait
beaucoup vu le cheikh; et ce tendre intérêt que l'on nous témoignait
était un résultat bien naturel de l'idée avantageuse qu'il avait donnée
de son caractère loyal et communicatif, de cette équité douce et
constante qui lui valut dans la suite le surnom de _juste_, le plus
beau titre qu'ait jamais obtenu un vainqueur, un étranger arrivé dans
un pays pour y porter la guerre.
Nous ne concevions rien à ces barques, à ce combat; nous étions bien
éloignés de deviner l'importance du rapport qu'on nous avait fait: nous
n'étions plus qu'à quatre lieues de l'ennemi; une heure après avoir
dépassé Kous nous vîmes à notre droite, au pied du désert, les ruines
de Copthos, fameuse dans le quatrième siècle par son commerce d'orient;
on ne reconnaît son ancienne splendeur qu'à la hauteur de la montagne
de décombres dont elle est entourée, et qui indique encore combien
était grand l'emplacement qu'elle occupait. La ville antique est Ã
présent aussi sèche et aussi déshabitée que le désert sur le bord
duquel elle est située.
à peine avions-nous dépassé Copthos qu'on vint nous dire que l'ennemi
était en marche: nous fîmes halte, et après un léger repas nous nous
remîmes en mouvement pour joindre l'ennemi. Nous aperçûmes bientôt ses
drapeaux; leur développement occupait une ligne de plus d'une lieue:
nous continuâmes à marcher dans l'ordre que nous avions pris,
c'est-à -dire, en bataillon carré, flanqué d'une seule pièce de canon de
trois, et quinze hommes de cavalerie; nous avions l'air d'un point qui
va toucher une ligne: nous entendîmes bientôt des cris, et nous nous
rencontrâmes à un village que l'extrémité de leur développement était
venue occuper; on détacha des tirailleurs qui au même instant se
trouvèrent mêlés corps à corps avec eux: malgré quelques décharges
efficaces de notre pièce, ils ne reculaient point; leur valeur et leur
dévouement suppléaient chez eux à la pénurie des armes.
Après que cet avant poste eut été détruit plutôt que repoussé, on
trouva plus de résistance dans les villages, où les murailles et
quelques armes à feu leur donnaient quelque égalité dans le combat;
nous les repoussâmes cependant jusque sous un autre village à un quart
de lieue plus loin: à cet instant, les Mamelouks commentèrent à parader,
et à paraître vouloir charger notre droite pour faire diversion Ã
l'avantage que nous prenions sur leur coalisé; nous marchâmes droit Ã
eux, sans cesser ni même affaiblir le combat que les chasseurs
livraient aux Mekkains; notre marche fière et quelques coups de canon
nous délivrèrent du voisinage des Mamelouks, qui n'y allaient pas
d'aussi bonne foi que les Mekkains, et voulaient seulement essayer si
le nombre de ces derniers et leur bravoure détacheraient assez de
soldats du grand carré pour qu'il pût être attaqué avec avantage. Après
avoir délogé l'infanterie du second village, nous nous trouvâmes dans
une petite plaine qui précédait Benhoute, où nous savions qu'était
retranché le grand corps ennemi, et où s'étaient encore réunis tous
ceux que nous avions déjà battus. Nous nous attendions bien à un combat
sanglant; mais non à être canonnés par une batterie en ordre, qui nous
envoyait tout à la fois et mitraille et boulets, qui arrivaient à notre
carré et même le dépassaient. La mort planait autour de moi; je la
voyais à tout moment; dans l'espace de dix minutes que nous fûmes
arrêtés, trois personnes furent tuées pendant que je leur parlais: je
n'osais plus adresser la parole à personne; le dernier fut atteint par
un boulet que nous voyions tous deux arriver labourant le sol et
paraissant au terme de son mouvement; il leva le pied pour le laisser
passer, un dernier ressaut du boulet l'atteignit au talon et lui
déchira tous les muscles de la jambe; blessure dont mourut le lendemain
ce jeune officier, parce que nous manquions d'outils pour faire les
amputations.
Nous crûmes que, selon l'usage du pays, leurs pièces sans affût
n'avaient qu'une direction; mais nous ne fûmes pas peu surpris de voir
leurs coups suivre nos mouvements, et nous obliger de hâter le pas pour
aller occuper la tête du village, et y maintenir le combat, tandis que
les carabiniers et les chasseurs étaient allés tourner leur batterie et
l'enlever à la baïonnette. Au moment où l'on battait la charge, les
Mamelouks se précipitèrent sur nos carabiniers, qui les reçurent avec
un feu de mousqueterie qui leur fit tourner bride; puis, tombant sur la
batterie, ils firent un massacre général de ceux qui la servaient: les
pièces se trouvèrent Françaises, et on reconnut que c'étaient celles de
_l'Italie_, barque amirale de notre flottille. Nous espérions qu'après
cette prise importante le combat allait finir par la dispersion ou la
fuite de l'armée des Mekkains; une partie tint cependant encore assez
longtemps dans un petit bois de palmiers, tandis que l'autre, et la
plus considérable, faisait une espèce de retraite, que nous ne pouvions
troubler, parce que, toutes les fois que nous dépassions les lieux
couverts pour faire un mouvement rapide, les Mamelouks, que nous avions
toujours en flanc, pouvaient nous attaquer et nous culbuter; il fallait
donc marcher en ordre de bataille et toujours formés pour les recevoir.
Il y avait déjà six heures que nous combattions sans relâche un ennemi
inexpérimenté, mais brave, fanatique, et en nombre décuple, qui
attaquait avec fureur et résistait avec obstination: il ne se repliait
qu'en masse; il fallait tuer tout ce qui avait avancé en détachements.
Harassés, haletants de chaleur, nous nous arrêtâmes un instant pour
prendre haleine: nous manquions absolument d'eau, et jamais nous n'en
avions eu autant de besoin. Je me rappelle qu'au fort de l'action je
trouvai une cruche à l'angle d'une muraille, et que, n'ayant pas le
temps de boire, tout en marchant je m'en versai l'eau dans le sein pour
étancher l'ardeur dont j'étais dévoré.
Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance,
parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dûmes même
penser que son dessein avait été de nous attirer sur elles, mais
qu'après les avoir perdues, le petit bois où il s'était retiré devenant
son dernier point de défense, il tenterait le sort d'un dernier combat,
se jetterait à l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks,
et disparaîtrait avec eux; ce qu'il nous était impossible d'empêcher:
mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros
village avec une maison de Mamelouks, fortifiée, crénelée, bastionnée,
et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi était fourni de
toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnûmes être des
nôtres, tant par la portée des fusils que par les balles qu'il nous
envoyait. Il y avait déjà plus de deux heures que nous attaquions cette
maison de tous côtés, sans en trouver un qui ne fût meurtrier; nous
avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessés: la
nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une
mosquée, on sépara l'ennemi du Nil, et on travailla à rétablir les
pièces reprises. De leur côté les assiégés s'occupaient à augmenter le
nombre de leurs créneaux, à faire des batteries basses, et à pointer
des canons qu'ils n'avaient point encore employés. Des paysans, qui
s'échappèrent du feu des assiégeants et de celui des assiégés, vinrent
nous dire que le lendemain du jour du départ du général Desaix pour
aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du désert,
étaient venus attaquer _l'Italie_ et la flottille qu'elle commandait;
qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient
engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brûlé la grande barque
et monté sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment
contrarié leur manoeuvre, fatigués par le nombre et l'acharnement des
assaillants, ces malheureux avaient tous été tués; que depuis ce temps
les Mekkains n'avaient pensé qu'à rassembler tout ce que cette défaite
leur fournissait de moyens d'attaque et de défense; qu'ils avaient
échoué un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur
le fleuve à passer sous leur batterie, et s'étaient ainsi rendus
maîtres du Nil; que, malgré tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils
étaient encore très nombreux et très déterminés.
à la pointe du jour, nous commençâmes à battre la maison en brèche:
construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de
progrès à cause des cours qui séparaient le corps de logis de la
circonvallation. à neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent
avec des chameaux comme pour porter des secours à la place; on marcha
sur eux, et ils se retirèrent sans une véritable résistance: le général
Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et
le temps, ordonna un assaut, qui fut donné et reçu avec une valeur
inouïe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation,
et, à travers les fusillades et la sortie des assiégés, on introduisit
des combustibles qui commencèrent à rendre leur retraite douloureuse:
un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes
parts; ils manquaient d'eau, ils éteignaient le feu avec les pieds,
avec les mains, ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on
les voyait courir à travers les flammes; c'était l'image des diables
dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et
d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix
se faisait entendre; on lui répondent par des hymnes sacrés, par des
cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgré
la certitude de la mort.
Vers la tombée du jour on donna un assaut; il fut long et terrible;
deux fois on pénétra dans l'enceinte, deux fois on fut obligé d'en
sortir: je n'étais pas tant effrayé de nos pertes que de la pensée
qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis
toujours plus rassurés; je savais d'ailleurs que nous étions réduits Ã
la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une
bravoure distingué, périt dans la dernière tentative: cet homme, connu
par une insouciante imprudence, ému d'un sentiment de prédestination,
me serra la main en m'entraînant avec lui, et me dit un adieu sinistre;
l'instant d'après je le vis se traînant sur les mains, et cherchant Ã
se dérober à la mort.
Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous
nous battions.
Au danger succédaient de tristes soins; nous entendions les cris de nos
blessés, auxquels nous n'avions point de remèdes à donner, auxquels,
faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opérations;
nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis
à vaincre: le besoin d'épargner de braves gens fit rétablir l'incendie
à la place des assauts; on alluma des feux; à toutes les avenues on
posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carré reposa
en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de
la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le
quartier; chacun se trouva debout et à son poste avec un silence et un
ordre aussi augustes que la cause en était ridicule.
Un malheureux évêque Copte, prisonnier dans le château, à la faveur des
ténèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'à nous
qu'Ã travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de
contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les
détails des horreurs auxquelles il venait d'échapper. Les assiégés
n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient;
leurs langues épaissies les étouffaient; enfin leur situation était
affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour,
trente des assiégés les mieux armés, avec deux chameaux, forcèrent un
de nos postes et passèrent. à la pointe du jour, on entra par les
brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, à moitié
grillés, opposaient encore quelque résistance. On en amène un au
général; il paraissait être un des chefs; il était tellement enflé,
qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau éclata de toute part: sa première
phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se
dépêche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il
regardait son maître avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira
de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient
ne pouvaient distraire un moment sa sensibilité; il n'existait que pour
son maître; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle
tendre et profonde mélancolie! qu'il devait être bon celui qui s'était
fait chérir ainsi de son esclave! quelque affreux que fût son sort, je
l'enviais: comme il était aimé! et moi, par un retour sur moi-même, je
me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, me voilà à mille
lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami;
tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois
frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre
partout: hier j'étais avec des guerriers dont j'estimais la loyauté,
dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur
convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre étrangère qui
ne peut plus être que funeste pour moi: tout à l'heure un jeune homme
brillant de santé et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre;
je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du
courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se
traîne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est
chargé; il n'a déjà plus de forme, et cependant j'entends encore sa
voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon
qui le remplacera. à homme, où puiserez-vous donc des vertus, si le
métier le plus noble cache encore de si petites passions? Ãgoïste cruel,
que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le
danger ne permet plus de le cacher! c'est à là guerre qu'on peut
vraiment le connaître et éprouver ses terribles effets. Mais tournons
nos regards vers le beau côté du métier.
Le 9 au matin, le général Belliard eut le bonheur d'avoir à pardonner Ã
ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur
faisant connaître notre générosité et la différence de nos coutumes.
Plusieurs d'entre eux, émus de reconnaissance, les larmes aux yeux,
demandaient à nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous
marchâmes à eux: c'était une fausse attaque, pour donner à leurs
chameaux le temps de faire de l'eau. Débarrassés du siège de la veille,
nous les chassâmes jusqu'au désert: ce fut alors que nous vîmes toutes
leurs forces rassemblées; elles consistaient en mille chevaux, autant
de chameaux, et environ deux mille serviteurs à pied; le resté était
composé des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagés dans leur
querelle, et si lâchement abandonnés. Nous crûmes d'abord qu'ils
allaient s'enfoncer dans le désert; mais ils restèrent à mi-côte,
mesurant leurs mouvements sur les nôtres, ayant en arrière des gens Ã
cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des
mouvements en avant que nous faisions. Nous sentîmes mieux que jamais
combien il était inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas
se battre, et l'impossibilité de les surprendre dans un pays où il leur
restait de chaque côté du fleuve une retraite toujours ouverte et
toujours assurée, tant qu'ils conserveraient la supériorité de la
cavalerie et qu'ils sauraient protéger leurs chameaux. Nous
abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement à la
garde de nos barques: le général Belliard passa le reste du jour Ã
rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie,
munitions et ustensiles de guerre.
C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevé de
forces. Tant que l'on avait tiré sur nous avec notre poudre et nos
boulets, nous n'avions pas calculé ce qu'il fallait en dépenser pour
épuiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevée; mais plus calmes,
nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est à dire que
nous avions joué à une loterie où chaque septième billet était un
billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dépense des deux côtés,
il nous en restait à peine de quoi fournir à un combat; enfin que le
convoi qui devait les remplacer était détruit avec tous ceux qui
devaient le défendre; que nous étions à cent cinquante lieues du Caire
où on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admiré le courage
tranquille du général Belliard pendant un combat de trois jours et deux
nuits; je ne fus pas moins édifié de son intelligence administrative
dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que
périlleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur
d'avoir perdu notre flotte; désastre que sa prudente intelligence
n'avait pu réparer, mais dont au moins elle avait arrêté ce que les
suites de cette perte auraient pu avoir de désastreux.
Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui étaient restés Ã
Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu
surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village
toutes les femmes établies avec une gaieté et une aisance qui me
faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous
entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et
en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur
semblait si nouveau d'être nourries, servies et bien traitées par des
vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armée.
Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le
sentiment de l'obéissance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères
et de leurs maris; et, dans ces cas désastreux, elles ne sont point
reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractérise
les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les
défendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en
sont pas plus flétries que nous déshonorés des blessures qu'ils nous
ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question
de tout ce qui s'est passé. Par des distinctions aussi délicates, la
jalousie épurée ne devient-elle pas une passion noble dont on peut même
s'enorgueillir? Nous apprîmes que le cheikh qui commandait ou plutôt
exhortait les Mekkains s'était sauvé vers la fin de la dernière nuit;
que pendant le siège il avait prié sans combattre; que de temps à autre
il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour
vous; c'est à vous de combattre pour lui. C'était après ces
exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris
de guerre, de sorties, et de décharges générales.
_Continuation de la Campagne de la Haute-Ãgypte.--Kéné_.
Le 10, nous nous remîmes en marche sur Kéné pour aller savoir s'il y
restait des Mekkains, et où pouvait être le général Desaix; cette
marche fût troublée par ces vents qui, sans nuages, remplissent l'air
de tant de sable qu'il ne fait ni jour ni nuit: nos barques ne pouvant
marcher, nous fûmes obligés de nous arrêter à un quart de lieue de ce
fatal Benhouth de sinistre mémoire. Le lendemain, nous arrivâmes à Kéné
à neuf heures du matin, où nous trouvâmes des lettres du général Desaix,
qui ignorait les événements de la flotte et notre position. La ville
était débarrassée d'ennemis, et les habitants vinrent au-devant de
nous.
Kéné a succédé à Kous, comme Kous avait succédé à Copthos: sa situation
a cet avantage qu'elle est immédiatement au débouché du désert, et sur
le bord du Nil: elle n'a jamais été aussi florissante que les deux
autres, parce qu'elle n'a existé que depuis que le commerce de l'Inde a
été détourné et presque anéanti; soit par la découverte de la route du
Cap de Bonne-Espérance, soit par la tyrannie du gouvernement Ãgyptien.
Réduit au passage des pèlerins, son commerce n'avait quelque activité
qu'au moment de la marche de la grande caravane. C'est à Kéné que
s'approvisionnent les pèlerins des Oasis, ainsi que ceux de la
Haute-Ãgypte, et quelques Nubiens; ils y prennent non seulement ce qui
est nécessaire pour la traversée du désert jusqu'à Cosséir, mais encore
pour le voyage de Gedda, de Médine, et de la Mekke, et pour le retour;
car ces villes n'ont pour territoire qu'un désert pierreux [6], où l'on
n'existe qu'à force d'or; de sorte que si, grâces au fanatisme, la
Mecque est restée un point de contact entre l'Inde, l'Afrique, et
l'Europe, elle est aussi devenue un abîme dans lequel une population de
cent vingt mille habitants absorbe l'or de l'Inde, de l'Asie mineure,
et de toute l'Afrique.
[6: Le pain coûte à la Mekke de huit à dix sous la livre, ce qui est
énorme en Orient.]
Nos mouvements sur la Syrie, et notre guerre d'Ãgypte ayant ruiné la
caravane de l'an six, et dissous pour l'an sept toutes celles d'Europe
et d'Afrique, et les Indiens ne trouvant point d'échange aux
marchandises qu'ils avaient apportées à la Mekke, son commerce, qui
depuis longtemps diminue, dût éprouver à cette dernière époque un échec
peut-être irréparable. En certains cas, lorsqu'un ressort d'une vieille
machine se rompt, la machine s'écroule; il ne faut donc pas s'étonner
si, d'intérêt se joignant au fanatisme, la croisade de la Mekke fut
organisée avec autant de rapidité, et apporta contre nous toute la rage
qu'inspirent les passions les plus violentes.