Quatre villages et autant de hameaux, au milieu de vastes champs,

remplacent maintenant cette ville incompréhensible, comme quelques

rejetons sauvages rappellent l'existence d'un arbre célèbre par la

majesté de son ombre ou la douceur de ses fruits. Quittant à regret ce

sol fameux, nous fîmes halte dans le faubourg de l'ouest, le quartier

de la Nécropolis, où je retrouvai les habitants de Kournou, qui nous

disputèrent encore une fois l'entrée des tombeaux, devenus leur asile;

il eût fallu les tuer pour leur apprendre que nous ne voulions pas leur

faire de mal, et nous n'avions pas le temps d'entamer la discussion:

nous nous contentâmes de les bloquer pendant un petit repas que nous

fîmes sur l'emplacement de leur retraite; je profitai de ce moment pour

dessiner le désert et les dehors de ces habitacles de la mort. Vers le

soir un de nos espions nous rapporta que les Mekkains, unis à Osman bey,

nous attendaient retranchés à Benhoute, à trois lieues en avant de

Kéné; qu'ils avaient du canon, et étaient résolus à faire la guerre et

à tenter une bataille; ils ajoutèrent qu'ils avaient arrêté plusieurs

de nos barques sur le Nil, et qu'après un combat opiniâtre, où beaucoup

de paysans et de Mekkains avaient été tués, les Français avaient

succombé sous le nombre et avaient été tous massacrés. Nous vînmes

coucher sur les bords du fleuve: il fallait le traverser pour

rencontrer l'ennemi; nous attendions nos barques qui suivaient. Nous

vîmes, à n'en pouvoir douter, que nous étions observés de l'autre rive;

à chaque instant des cavaliers armés arrivaient et repartaient: nous

fîmes une marche rétrograde pour rencontrer notre convoi, que nous

rejoignîmes bientôt; tout le reste de la journée fut employé à notre

passage, que nous effectuâmes à él-Kamontéh. Le 8 Mars, nous nous mîmes

en marche; à notre arrivée à Kous on nous confirma le récit de la

veille.

Kous, placé à l'entrée de l'embouchure du désert qui conduit à Bérénice

et à Cosséir, a encore quelque apparence du côté du sud; ses immenses

plantations de melons, ses jardins, assez abondants, doivent la faire

paraître délicieuse aux habitants des bords de la Mer Rouge, et aux

voyageurs altérés qui viennent de traverser le désert; elle a succédé Ã

Copthos par son commerce et par sa catholicité: car les Copthes en sont

encore les plus nombreux habitants. Leur zèle vint nous donner tous les

renseignements qu'ils avaient pu recueillir; ils nous accompagnèrent de

leurs personnes et de leurs voeux jusqu'aux confins de leur territoire.

Je fus frappé de l'intérêt sincère du cheikh, qui, croyant que nous

marchions à une mort assurée, nous donna les avis les plus

circonstanciés, sans nous cacher aucun de nos dangers, nous prévint

avec la plus parfaite intelligence sur tout ce qui pouvait nous les

rendre moins funestes, nous suivit aussi loin qu'il put, et nous quitta

les larmes aux yeux. Desaix avait été huit jours à Kous; il avait

beaucoup vu le cheikh; et ce tendre intérêt que l'on nous témoignait

était un résultat bien naturel de l'idée avantageuse qu'il avait donnée

de son caractère loyal et communicatif, de cette équité douce et

constante qui lui valut dans la suite le surnom de _juste_, le plus

beau titre qu'ait jamais obtenu un vainqueur, un étranger arrivé dans

un pays pour y porter la guerre.

Nous ne concevions rien à ces barques, à ce combat; nous étions bien

éloignés de deviner l'importance du rapport qu'on nous avait fait: nous

n'étions plus qu'à quatre lieues de l'ennemi; une heure après avoir

dépassé Kous nous vîmes à notre droite, au pied du désert, les ruines

de Copthos, fameuse dans le quatrième siècle par son commerce d'orient;

on ne reconnaît son ancienne splendeur qu'à la hauteur de la montagne

de décombres dont elle est entourée, et qui indique encore combien

était grand l'emplacement qu'elle occupait. La ville antique est Ã

présent aussi sèche et aussi déshabitée que le désert sur le bord

duquel elle est située.

À peine avions-nous dépassé Copthos qu'on vint nous dire que l'ennemi

était en marche: nous fîmes halte, et après un léger repas nous nous

remîmes en mouvement pour joindre l'ennemi. Nous aperçûmes bientôt ses

drapeaux; leur développement occupait une ligne de plus d'une lieue:

nous continuâmes à marcher dans l'ordre que nous avions pris,

c'est-à-dire, en bataillon carré, flanqué d'une seule pièce de canon de

trois, et quinze hommes de cavalerie; nous avions l'air d'un point qui

va toucher une ligne: nous entendîmes bientôt des cris, et nous nous

rencontrâmes à un village que l'extrémité de leur développement était

venue occuper; on détacha des tirailleurs qui au même instant se

trouvèrent mêlés corps à corps avec eux: malgré quelques décharges

efficaces de notre pièce, ils ne reculaient point; leur valeur et leur

dévouement suppléaient chez eux à la pénurie des armes.

Après que cet avant poste eut été détruit plutôt que repoussé, on

trouva plus de résistance dans les villages, où les murailles et

quelques armes à feu leur donnaient quelque égalité dans le combat;

nous les repoussâmes cependant jusque sous un autre village à un quart

de lieue plus loin: à cet instant, les Mamelouks commentèrent à parader,

et à paraître vouloir charger notre droite pour faire diversion Ã

l'avantage que nous prenions sur leur coalisé; nous marchâmes droit Ã

eux, sans cesser ni même affaiblir le combat que les chasseurs

livraient aux Mekkains; notre marche fière et quelques coups de canon

nous délivrèrent du voisinage des Mamelouks, qui n'y allaient pas

d'aussi bonne foi que les Mekkains, et voulaient seulement essayer si

le nombre de ces derniers et leur bravoure détacheraient assez de

soldats du grand carré pour qu'il pût être attaqué avec avantage. Après

avoir délogé l'infanterie du second village, nous nous trouvâmes dans

une petite plaine qui précédait Benhoute, où nous savions qu'était

retranché le grand corps ennemi, et où s'étaient encore réunis tous

ceux que nous avions déjà battus. Nous nous attendions bien à un combat

sanglant; mais non à être canonnés par une batterie en ordre, qui nous

envoyait tout à la fois et mitraille et boulets, qui arrivaient à notre

carré et même le dépassaient. La mort planait autour de moi; je la

voyais à tout moment; dans l'espace de dix minutes que nous fûmes

arrêtés, trois personnes furent tuées pendant que je leur parlais: je

n'osais plus adresser la parole à personne; le dernier fut atteint par

un boulet que nous voyions tous deux arriver labourant le sol et

paraissant au terme de son mouvement; il leva le pied pour le laisser

passer, un dernier ressaut du boulet l'atteignit au talon et lui

déchira tous les muscles de la jambe; blessure dont mourut le lendemain

ce jeune officier, parce que nous manquions d'outils pour faire les

amputations.

Nous crûmes que, selon l'usage du pays, leurs pièces sans affût

n'avaient qu'une direction; mais nous ne fûmes pas peu surpris de voir

leurs coups suivre nos mouvements, et nous obliger de hâter le pas pour

aller occuper la tête du village, et y maintenir le combat, tandis que

les carabiniers et les chasseurs étaient allés tourner leur batterie et

l'enlever à la baïonnette. Au moment où l'on battait la charge, les

Mamelouks se précipitèrent sur nos carabiniers, qui les reçurent avec

un feu de mousqueterie qui leur fit tourner bride; puis, tombant sur la

batterie, ils firent un massacre général de ceux qui la servaient: les

pièces se trouvèrent Françaises, et on reconnut que c'étaient celles de

_l'Italie_, barque amirale de notre flottille. Nous espérions qu'après

cette prise importante le combat allait finir par la dispersion ou la

fuite de l'armée des Mekkains; une partie tint cependant encore assez

longtemps dans un petit bois de palmiers, tandis que l'autre, et la

plus considérable, faisait une espèce de retraite, que nous ne pouvions

troubler, parce que, toutes les fois que nous dépassions les lieux

couverts pour faire un mouvement rapide, les Mamelouks, que nous avions

toujours en flanc, pouvaient nous attaquer et nous culbuter; il fallait

donc marcher en ordre de bataille et toujours formés pour les recevoir.

Il y avait déjà six heures que nous combattions sans relâche un ennemi

inexpérimenté, mais brave, fanatique, et en nombre décuple, qui

attaquait avec fureur et résistait avec obstination: il ne se repliait

qu'en masse; il fallait tuer tout ce qui avait avancé en détachements.

Harassés, haletants de chaleur, nous nous arrêtâmes un instant pour

prendre haleine: nous manquions absolument d'eau, et jamais nous n'en

avions eu autant de besoin. Je me rappelle qu'au fort de l'action je

trouvai une cruche à l'angle d'une muraille, et que, n'ayant pas le

temps de boire, tout en marchant je m'en versai l'eau dans le sein pour

étancher l'ardeur dont j'étais dévoré.

Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance,

parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dûmes même

penser que son dessein avait été de nous attirer sur elles, mais

qu'après les avoir perdues, le petit bois où il s'était retiré devenant

son dernier point de défense, il tenterait le sort d'un dernier combat,

se jetterait à l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks,

et disparaîtrait avec eux; ce qu'il nous était impossible d'empêcher:

mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros

village avec une maison de Mamelouks, fortifiée, crénelée, bastionnée,

et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi était fourni de

toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnûmes être des

nôtres, tant par la portée des fusils que par les balles qu'il nous

envoyait. Il y avait déjà plus de deux heures que nous attaquions cette

maison de tous côtés, sans en trouver un qui ne fût meurtrier; nous

avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessés: la

nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une

mosquée, on sépara l'ennemi du Nil, et on travailla à rétablir les

pièces reprises. De leur côté les assiégés s'occupaient à augmenter le

nombre de leurs créneaux, à faire des batteries basses, et à pointer

des canons qu'ils n'avaient point encore employés. Des paysans, qui

s'échappèrent du feu des assiégeants et de celui des assiégés, vinrent

nous dire que le lendemain du jour du départ du général Desaix pour

aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du désert,

étaient venus attaquer _l'Italie_ et la flottille qu'elle commandait;

qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient

engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brûlé la grande barque

et monté sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment

contrarié leur manoeuvre, fatigués par le nombre et l'acharnement des

assaillants, ces malheureux avaient tous été tués; que depuis ce temps

les Mekkains n'avaient pensé qu'à rassembler tout ce que cette défaite

leur fournissait de moyens d'attaque et de défense; qu'ils avaient

échoué un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur

le fleuve à passer sous leur batterie, et s'étaient ainsi rendus

maîtres du Nil; que, malgré tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils

étaient encore très nombreux et très déterminés.

À la pointe du jour, nous commençâmes à battre la maison en brèche:

construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de

progrès à cause des cours qui séparaient le corps de logis de la

circonvallation. À neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent

avec des chameaux comme pour porter des secours à la place; on marcha

sur eux, et ils se retirèrent sans une véritable résistance: le général

Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et

le temps, ordonna un assaut, qui fut donné et reçu avec une valeur

inouïe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation,

et, à travers les fusillades et la sortie des assiégés, on introduisit

des combustibles qui commencèrent à rendre leur retraite douloureuse:

un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes

parts; ils manquaient d'eau, ils éteignaient le feu avec les pieds,

avec les mains, ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on

les voyait courir à travers les flammes; c'était l'image des diables

dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et

d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix

se faisait entendre; on lui répondent par des hymnes sacrés, par des

cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgré

la certitude de la mort.

Vers la tombée du jour on donna un assaut; il fut long et terrible;

deux fois on pénétra dans l'enceinte, deux fois on fut obligé d'en

sortir: je n'étais pas tant effrayé de nos pertes que de la pensée

qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis

toujours plus rassurés; je savais d'ailleurs que nous étions réduits Ã

la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une

bravoure distingué, périt dans la dernière tentative: cet homme, connu

par une insouciante imprudence, ému d'un sentiment de prédestination,

me serra la main en m'entraînant avec lui, et me dit un adieu sinistre;

l'instant d'après je le vis se traînant sur les mains, et cherchant Ã

se dérober à la mort.

Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous

nous battions.

Au danger succédaient de tristes soins; nous entendions les cris de nos

blessés, auxquels nous n'avions point de remèdes à donner, auxquels,

faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opérations;

nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis

à vaincre: le besoin d'épargner de braves gens fit rétablir l'incendie

à la place des assauts; on alluma des feux; à toutes les avenues on

posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carré reposa

en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de

la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le

quartier; chacun se trouva debout et à son poste avec un silence et un

ordre aussi augustes que la cause en était ridicule.

Un malheureux évêque Copte, prisonnier dans le château, à la faveur des

ténèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'à nous

qu'à travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de

contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les

détails des horreurs auxquelles il venait d'échapper. Les assiégés

n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient;

leurs langues épaissies les étouffaient; enfin leur situation était

affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour,

trente des assiégés les mieux armés, avec deux chameaux, forcèrent un

de nos postes et passèrent. À la pointe du jour, on entra par les

brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, à moitié

grillés, opposaient encore quelque résistance. On en amène un au

général; il paraissait être un des chefs; il était tellement enflé,

qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau éclata de toute part: sa première

phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se

dépêche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il

regardait son maître avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira

de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient

ne pouvaient distraire un moment sa sensibilité; il n'existait que pour

son maître; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle

tendre et profonde mélancolie! qu'il devait être bon celui qui s'était

fait chérir ainsi de son esclave! quelque affreux que fût son sort, je

l'enviais: comme il était aimé! et moi, par un retour sur moi-même, je

me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, me voilà à mille

lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami;

tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois

frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre

partout: hier j'étais avec des guerriers dont j'estimais la loyauté,

dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur

convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre étrangère qui

ne peut plus être que funeste pour moi: tout à l'heure un jeune homme

brillant de santé et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre;

je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du

courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se

traîne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est

chargé; il n'a déjà plus de forme, et cependant j'entends encore sa

voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon

qui le remplacera. Ô homme, où puiserez-vous donc des vertus, si le

métier le plus noble cache encore de si petites passions? Égoïste cruel,

que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le

danger ne permet plus de le cacher! c'est à là guerre qu'on peut

vraiment le connaître et éprouver ses terribles effets. Mais tournons

nos regards vers le beau côté du métier.

Le 9 au matin, le général Belliard eut le bonheur d'avoir à pardonner Ã

ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur

faisant connaître notre générosité et la différence de nos coutumes.

Plusieurs d'entre eux, émus de reconnaissance, les larmes aux yeux,

demandaient à nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous

marchâmes à eux: c'était une fausse attaque, pour donner à leurs

chameaux le temps de faire de l'eau. Débarrassés du siège de la veille,

nous les chassâmes jusqu'au désert: ce fut alors que nous vîmes toutes

leurs forces rassemblées; elles consistaient en mille chevaux, autant

de chameaux, et environ deux mille serviteurs à pied; le resté était

composé des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagés dans leur

querelle, et si lâchement abandonnés. Nous crûmes d'abord qu'ils

allaient s'enfoncer dans le désert; mais ils restèrent à mi-côte,

mesurant leurs mouvements sur les nôtres, ayant en arrière des gens Ã

cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des

mouvements en avant que nous faisions. Nous sentîmes mieux que jamais

combien il était inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas

se battre, et l'impossibilité de les surprendre dans un pays où il leur

restait de chaque côté du fleuve une retraite toujours ouverte et

toujours assurée, tant qu'ils conserveraient la supériorité de la

cavalerie et qu'ils sauraient protéger leurs chameaux. Nous

abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement à la

garde de nos barques: le général Belliard passa le reste du jour Ã

rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie,

munitions et ustensiles de guerre.

C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevé de

forces. Tant que l'on avait tiré sur nous avec notre poudre et nos

boulets, nous n'avions pas calculé ce qu'il fallait en dépenser pour

épuiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevée; mais plus calmes,

nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est à dire que

nous avions joué à une loterie où chaque septième billet était un

billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dépense des deux côtés,

il nous en restait à peine de quoi fournir à un combat; enfin que le

convoi qui devait les remplacer était détruit avec tous ceux qui

devaient le défendre; que nous étions à cent cinquante lieues du Caire

où on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admiré le courage

tranquille du général Belliard pendant un combat de trois jours et deux

nuits; je ne fus pas moins édifié de son intelligence administrative

dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que

périlleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur

d'avoir perdu notre flotte; désastre que sa prudente intelligence

n'avait pu réparer, mais dont au moins elle avait arrêté ce que les

suites de cette perte auraient pu avoir de désastreux.

Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui étaient restés Ã

Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu

surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village

toutes les femmes établies avec une gaieté et une aisance qui me

faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous

entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et

en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur

semblait si nouveau d'être nourries, servies et bien traitées par des

vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armée.

Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le

sentiment de l'obéissance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères

et de leurs maris; et, dans ces cas désastreux, elles ne sont point

reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractérise

les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les

défendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en

sont pas plus flétries que nous déshonorés des blessures qu'ils nous

ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question

de tout ce qui s'est passé. Par des distinctions aussi délicates, la

jalousie épurée ne devient-elle pas une passion noble dont on peut même

s'enorgueillir? Nous apprîmes que le cheikh qui commandait ou plutôt

exhortait les Mekkains s'était sauvé vers la fin de la dernière nuit;

que pendant le siège il avait prié sans combattre; que de temps à autre

il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour

vous; c'est à vous de combattre pour lui. C'était après ces

exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris

de guerre, de sorties, et de décharges générales.

_Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--Kéné_.

Le 10, nous nous remîmes en marche sur Kéné pour aller savoir s'il y

restait des Mekkains, et où pouvait être le général Desaix; cette

marche fût troublée par ces vents qui, sans nuages, remplissent l'air

de tant de sable qu'il ne fait ni jour ni nuit: nos barques ne pouvant

marcher, nous fûmes obligés de nous arrêter à un quart de lieue de ce

fatal Benhouth de sinistre mémoire. Le lendemain, nous arrivâmes à Kéné

à neuf heures du matin, où nous trouvâmes des lettres du général Desaix,

qui ignorait les événements de la flotte et notre position. La ville

était débarrassée d'ennemis, et les habitants vinrent au-devant de

nous.

Kéné a succédé à Kous, comme Kous avait succédé à Copthos: sa situation

a cet avantage qu'elle est immédiatement au débouché du désert, et sur

le bord du Nil: elle n'a jamais été aussi florissante que les deux

autres, parce qu'elle n'a existé que depuis que le commerce de l'Inde a

été détourné et presque anéanti; soit par la découverte de la route du

Cap de Bonne-Espérance, soit par la tyrannie du gouvernement Égyptien.

Réduit au passage des pèlerins, son commerce n'avait quelque activité

qu'au moment de la marche de la grande caravane. C'est à Kéné que

s'approvisionnent les pèlerins des Oasis, ainsi que ceux de la

Haute-Égypte, et quelques Nubiens; ils y prennent non seulement ce qui

est nécessaire pour la traversée du désert jusqu'à Cosséir, mais encore

pour le voyage de Gedda, de Médine, et de la Mekke, et pour le retour;

car ces villes n'ont pour territoire qu'un désert pierreux [6], où l'on

n'existe qu'à force d'or; de sorte que si, grâces au fanatisme, la

Mecque est restée un point de contact entre l'Inde, l'Afrique, et

l'Europe, elle est aussi devenue un abîme dans lequel une population de

cent vingt mille habitants absorbe l'or de l'Inde, de l'Asie mineure,

et de toute l'Afrique.

[6: Le pain coûte à la Mekke de huit à dix sous la livre, ce qui est

énorme en Orient.]

Nos mouvements sur la Syrie, et notre guerre d'Égypte ayant ruiné la

caravane de l'an six, et dissous pour l'an sept toutes celles d'Europe

et d'Afrique, et les Indiens ne trouvant point d'échange aux

marchandises qu'ils avaient apportées à la Mekke, son commerce, qui

depuis longtemps diminue, dût éprouver à cette dernière époque un échec

peut-être irréparable. En certains cas, lorsqu'un ressort d'une vieille

machine se rompt, la machine s'écroule; il ne faut donc pas s'étonner

si, d'intérêt se joignant au fanatisme, la croisade de la Mekke fut

organisée avec autant de rapidité, et apporta contre nous toute la rage

qu'inspirent les passions les plus violentes.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 20 / 30 段