La population de Syène est nombreuse; le commerce se réduit cependant

au séné et aux dattes, et ces deux articles payaient tous les autres

besoins des habitants, l'entretien d'un kiachef, d'un gouverneur, et

d'une garnison turque: le séné qui croît aux environs de Syène est

médiocre; on ne le vend qu'en le mêlant frauduleusement avec celui du

désert qu'apportent les Barabra, et qu'ils vendent à-peu-près la

centième partie de ce que nous le payons en Europe; il est vrai qu'il

est imposé à nombre de droits avant d'y arriver, et que c'est un des

articles les plus importants de la douane du Caire et d'Alexandrie. Le

second article de l'exportation est celui des dattes; elles sont sèches

et petites, mais si abondantes, qu'outre qu'elles font la nourriture

principale des habitants, il en descend tous les jours des bateaux

chargés dans la Basse Égypte.

_Combat de Cavalerie contre les Mamelouks_.

Nous apprenions par nos espions que les Mamelouks remontaient le moins

qu'il leur était possible au-delà des cataractes, qu'ils ravageaient

les deux rives du Nil qui leur fournissaient encore quelques fourrages.

Ils avaient fait venir de Deir et de Bribes des provisions en farine et

en dattes; mais l'aga qui y réside leur signifiait que ce secours

allait tarir. Ils occupaient dix lieues d'espace sur l'une et l'autre

rive; leur arrière-garde n'était qu'à quatre lieues de nous, d'où ils

savaient tout ce que nous faisions, comme nous étions instruits de tous

leurs mouvements par les mêmes moyens, et peut-être par les mêmes

émissaires, qui fidèlement servaient les deux partis avec la même

exactitude.

Le général Daoust avait rencontré Assan-bey sur la rive droite,

vis-à-vis d'Edfu, au moment où il s'approchait du Nil pour faire de

l'eau: le danger éminent de perdre ses équipages le fit charger avec

fureur; l'empressement des nôtres de s'en emparer, et un peu de mépris

qu'ils avaient pris à la bataille de Samanhout, les firent attaquer

avec trop de négligence. Ce combat de deux cents cavaliers, contre deux

cents cavaliers fut plutôt une mêlée qu'une bataille; les deux partis

firent preuve d'une valeur inouïe. La charge dura une demi-heure: le

champ de bataille resta aux Français; mais Assan-bey obtint ce qu'il

avait voulu, c'était de sauver ses équipages: il resta trente Ã

quarante morts de notre côté et autant de blessés; il y eut douze

Mamelouks de tués et beaucoup de blessés: Assan le fut à la jambe: de

sorte que personne n'eut à s'applaudir de cette rencontre.

_Carrières_.

Nous allâmes à la recherche des barques que les Mamelouks avaient

essayé de remonter: notre projet était en même temps de voir les

cataractes; nous rencontrâmes à travers les rochers de granit les

carrières d'où l'on détachait les blocs qui servaient à faire ces

statues colossales, qui ont été l'objet de l'admiration de tant de

siècles, et dont les ruines nous frappent encore d'étonnement; il

semble que l'on ait voulu illustrer les masses qui les ont produites,

en laissant sur la place des inscriptions hiéroglyphiques qui en font

peut-être mémoire. L'opération par laquelle on détachait ces blocs

devait être la même que celle que l'on emploie de nos jours,

c'est-à-dire, que l'on préparait une fente, et que l'on faisait éclater

la masse par une suite de coins frappés tous à la fois. Les arêtes de

ces premières opérations sont conservées si vives dans cette matière

inaltérable, qu'il semble encore que les travaux n'en ont été suspendus

que d'hier. J'en fis un dessin. La qualité de ce granit est si dure et

si compacte, que les rochers qui se trouvent dans le courant, au lieu

de se dégrader en se décomposant, ont acquis du lustre par le

frottement de l'eau. Le plus beau granit, le plus abondant, est le

granit rose; le gris est souvent trop micacé: entre ces blocs on trouve

des veines de quartz très brillant, des couches d'une pierre rouge qui

tient de la nature et de la dureté des porphyres, et d'autres lits de

cette pierre noire et dure, que nous avons prise longtemps pour du

basalte, et que les Égyptiens ont souvent employée pour leurs statues

de moyenne grandeur.

_Cataractes--Île et Monuments de Philae_.

À une lieue et demie au-delà des carrières les rochers se multiplient,

et forment une barre, où nous trouvâmes les barques des Mamelouks

fixées, entre les rochers jusqu'à la première crue du fleuve; les

paysans des environs en avaient pris les agrès et les provisions. Nous

quittâmes là le petit bateau dans lequel nous étions venus, et,

remontant à pied un quart-d'heure, nous vîmes ce qu'on est convenu

d'appeler la _cataracte_. Ce n'est qu'un brisant du fleuve qui s'écoule

à travers les roches, en formant dans quelques endroits des cascades de

quelques pouces de hauteur; elles sont si peu sensibles qu'on pourrait

à peine les exprimer dans un dessin: j'en fis seulement deux de la

barre où finit la navigation, afin de détruire l'idée qu'on s'est faite

de la chute de ces fameuses cataractes; au reste, elles feraient un

beau tableau en les peignant avec la couleur qui les caractérise. Ces

montagnes, toutes hérissées d'aspérités noires et aiguës; sont

réfléchies d'une manière sombre dans le miroir des eaux du fleuve,

contraint et rétréci par nombre de pointes de granit qui le partagent

en déchirant sa surface, et le sillonnent de longues traces blanches;

ces formes et ces couleurs austères sont contrastées par le vert tendre

des groupes de palmiers jetés çà et là à travers les rochers et la

voûte azurée du plus beau ciel, du monde: ce tableau bien fait aurait

le singulier avantage d'offrir tout à la fois l'image d'une nature

vraie et tout à fait nouvelle. Lorsque l'on a passé les cataractes, les

rochers s'élèvent, et à leurs sommets s'amoncellent des blocs de granit,

qui semblent pyramider et s'équilibrer pour produire des effets

pittoresques. C'est à travers cette nature âpre et austère que l'on

découvre tout à coup les superbes monuments de l'île de Philae, qui

forment un brillant contraste et une des plus merveilleuses surprises

qu'un voyageur puisse éprouver. Le Nil fait un détour comme pour venir

chercher et enceindre cette île enchantée, où les monuments ne

sont séparés que par quelques bouquets de palmiers, ou des rochers, qui

ne semblent conservés que pour grouper les richesses de la nature avec

les magnificences de l'art; et faire un faisceau de tout ce qu'elles

peuvent rassembler de plus pittoresque et de plus imposant.

L'enthousiasme qu'éprouve à tout moment le voyageur à la vue des

monuments de la Haute-Égypte peut paraître au lecteur une perpétuelle

emphase, une monotone exagération, et n'est cependant que la naïve

expression du sentiment qu'impose la sublimité de leur caractère; c'est

la défiance que j'ai de l'insuffisance de mes dessins pour donner

l'idée de ce grand caractère, qui fait que je cherche, par mes

expressions, à rendre à ces édifices le degré de surprise qu'ils

inspirent, et celui d'admiration qui leur est dû.

Il n'y avait point d'habitants sur la terre ferme, ils avaient même

quitté Philae, et s'étaient retirés sur une seconde île plus grande, où

ils faisaient des cris de sauvages, que l'on nous assura être des cris

de frayeur; nous fîmes ce que nous pûmes pour leur persuader de nous

envoyer une barque qui était aprouée à leur bord; nous ne pûmes rien en

obtenir. Au reste, comme cette branche du Nil est étroite, cela ne

m'empêcha pas de faire des vues de l'île sous les trois aspects qu'elle

pouvait nous offrir.

Nous revînmes fort contents de notre journée; mais cet aperçu ne me

paraissait pas suffisant pour des objets d'antiquité aussi importants,

pour des monuments aussi considérables, aussi conservés, et dont les

détails devaient être si intéressants.

Quelques jours après nous apprîmes que les Mamelouks de la rive droite

venaient fourrager jusqu'à deux lieues de nous; nous nous mîmes en

devoir de les repousser; nous partîmes avec quatre cents hommes, et

nous avançâmes sur Philae par la route de terre à travers le désert: ce

que cette route a de particulier, c'est qu'on voit qu'elle a été tracée,

relevée en chaussée, et très pratiquée autrefois; cet espace était le

seul en Égypte où un grand chemin fût d'une absolue nécessité; le Nil

cessant d'être praticable à cause des cataractes, toutes les

marchandises du commerce de l'Éthiopie qui venaient aborder à Philae,

devaient être transportées par terre à Syène, où on les embarquait de

nouveau. Tous les blocs que l'on rencontre sur cette route sont

couverts d'hiéroglyphes, et semblaient être là pour entretenir les

passagers. Je fis des dessins de plusieurs de ces rochers; un plus

étrange présente la forme d'un siège que l'on a achevé de façonner en

fabriquant dans le massif un escalier pour arriver à la foulée du

fauteuil; le tout couvert d'hiéroglyphes, dont la plupart sont fort

soignés; j'ai fait le dessin de ce bloc, et celui de l'inscription.

Une autre particularité de cette route, ce sont les ruines de lignes

construites en briques de terre cuites au soleil, dont la base a quinze

à vingt pieds d'épaisseur: ce retranchement longeait la vallée en

bordant la route, et aboutissait à des rochers et à des forts à près de

trois lieues de Syène. Quoique ces murailles fussent construites de

matériaux peu précieux, elles ont été d'une dépense de fabrication qui

atteste l'importance qu'on avait mise à la défense de ce point:

seraient-ce les restes de la fameuse muraille élevée par une reine

d'Égypte appelée Zuleikha, fille de Ziba, l'un des Pharaons et qui

s'étendait de l'ancienne Syène jusqu'où est à présent El-Arych, et dont

les Arabes appellent les fragments Haïf-êl-adjouz, ou la muraille de

la vieille?

Nous trouvâmes les habitants de Philae revenus à leur habitation, mais

bien décidés à ne point nous recevoir; nous attribuâmes encore cette

mauvaise volonté à la peur que nous leur causions, et nous continuâmes

notre route: au-delà de Philae le fleuve est absolument libre et

navigable; après avoir dépassé un fort arabe et une mosquée du même

temps, le rivage du Nil devient peu à peu impraticable; au lieu de

cette profusion de monuments et d'inscriptions, nous ne vîmes plus

qu'une nature pauvre, livrée à elle-même, et sur des rochers quelques

habitations qui ressemblaient à des huttes de sauvages; nous entrâmes

dans un désert coupant un angle du Nil pour raccourcir le chemin; et

après avoir gravi et descendu pendant plusieurs heures des vallées

aussi creuses que si nous eussions été dans une région sujette aux

orages et aux torrents, nous débouchâmes sur le Nil par un ravin qui

nous amena à Taudi, mauvais village sur le bord du fleuve; à notre

approche les Mamelouks venaient d'abandonner ce village, laissant leurs

plats, leurs marmites, et jusqu'à la soupe qu'ils avaient préparée, et

qu'ils devaient manger sitôt le soleil couché; car c'était le mois du

ramadan, espèce de carême, pendant lequel les Musulmans, les soldats

même ne mangent point, tant que le soleil est sur l'horizon.

_Les Goublis_.

Nous envoyâmes un espion pendant la nuit; nous sûmes à la pointe du

jour qu'à Démiet, quatre lieues plus haut que Taudi, les Mamelouks se

trouvant encore trop près de nous, après avoir fait rafraîchir leurs

chevaux, étaient repartis à minuit. Notre but de les éloigner étant

rempli, nous reprîmes la route de Syène. J'avais déjà assez de

l'Éthiopie, des Goublis, et de leurs femmes, dont l'extrême laideur ne

peut être comparée qu'à l'atroce jalousie de leurs maris: j'en vis

quelques-unes; comme j'inspirais aux maris moins de peur que les

soldats, ils en mirent un certain nombre sous ma sauvegarde dans une

cabane, devant la porte de laquelle je m'étais établi pour passer la

nuit. Surprises par notre marche détournée, à la chute du jour, elles

n'avaient pas eu le temps de fuir et de se cacher dans les rochers, ou

de passer le fleuve à la nage: elles avaient absolument la farouche

stupidité des sauvages. Un sol âpre, la fatigue, et une nourriture

insuffisante altèrent sans doute en elles tous les charmes de la nature,

et donnent même à leur jeunesse l'empreinte et la dégradation de la

décrépitude. Il semble que les hommes soient d'une autre espèce, car

leurs traits sont délicats, leur peau fine, leur physionomie animée et

spirituelle, et leurs yeux et leurs dents admirables. Vifs et

intelligents, ils mettent dans leur langage tant de clarté et de

concision, qu'une phrase courte est toujours la réponse complète à la

question qu'on leur a faite: leur caractère de vivacité est plus

analogue au nôtre que celui des autres orientaux; ils entendent et

servent vite, dérobent encore plus lestement, et sont d'une avidité

pour l'argent, qui ne peut être justifiée que par leur excessive

pauvreté, et comparée qu'à leur frugalité. C'est à toutes ces raisons

que doit être attribuée leur maigreur, qui ne tient point à leur

mauvaise santé, car leur couleur, quoique noire, est pleine de vie et

de sang, mais leurs muscles ne sont que des tendons: je n'en ai pas vu

un seul gras, pas même charnu.

_Prise de l'Île de Philae_.

Il fallait affamer le pays pour tenir l'ennemi éloigné; nous achetâmes

le bétail, nous payâmes la récolte en herbes, les habitants nous

aidèrent eux-mêmes à arracher ce qu'elle leur promettait de provision,

et nous suivirent avec ce qu'ils avaient d'animaux. Emmenant ainsi

toute la population, nous ne laissâmes derrière nous qu'un désert. En

revenant, je fus de nouveau frappé de la somptuosité des édifices de

Philae; je suis persuadé que c'est pour produire cet effet que les

Égyptiens avaient porté à leur frontière cette splendeur de monuments.

Philae était l'entrepôt d'un commerce d'échange entre l'Éthiopie et

l'Égypte; et voulant donner aux Éthiopiens une grande idée de leurs

moyens et de leur magnificence, les Égyptiens avaient élevé nombre de

somptueux édifices jusques aux confins de leur empire, à leur frontière

naturelle, qui était Syène et les cataractes. Nous eûmes encore un

pourparler avec les habitants de l'île; il fut plus explicatif: ils

nous signifièrent que deux mois de suite nous viendrions tous les jours

sans qu'il nous fût jamais permis d'arriver jusqu'à eux. Il fallut

encore pour cette fois nous le tenir pour dit, car nous n'avions pas de

moyens de rien changer à leur décision: mais comme il eût été d'un

mauvais exemple qu'une poignée de paysans pût être insolente à quatre

pas de nos établissements, on remit au lendemain à leur faire des

observations qui pussent changer quelque chose à leur détermination. On

y retourna effectivement avec deux cents hommes; ils ne les virent pas

plutôt qu'ils se mirent en état de guerre: elle fut déclarée à la

manière des sauvages, avec des cris répétés par les femmes. Les

habitants de l'île voisine accoururent avec des armes qu'ils faisaient

briller comme des lutteurs; il y en avait de tout nus, tenant d'une

main un grand sabre, de l'autre un bouclier, d'autres avec des fusils

de rempart à mèches et de longues piques; en un moment tout le rocher

de l'est fut couvert de groupes d'ennemis. Nous leur criâmes encore que

nous n'étions pas venus pour leur faire du mal, que nous ne leur

demandions qu'à entrer amicalement dans l'île: ils répondirent qu'ils

ne nous en donneraient jamais les moyens, que leurs barques ne

viendraient point nous chercher, et qu'enfin, ils n'étaient pas des

Mamelouks pour reculer devant nous: cette fanfaronnade fut couverte des

cris d'unanimité qui retentirent de toutes parts: ils voulaient

batailler; ils s'étaient défendus contre les Mamelouks; ils avaient

battu leurs voisins; ils voulaient avoir la gloire de nous résister, et

même de nous braver. Aussitôt l'ordre fut donné à nos sapeurs d'abattre

les toits des huttes de terre ferme qui pouvaient nous fournir du bois

pour faire un radeau: cet acte fut la déclaration de guerre; ils

tirèrent sur nous; postés et cachés dans les fentes des rochers, ils

nous couvraient de balles, fort bien ajustées. Dans ce moment arriva

une pièce de canon dont la seule vue porta leur rage au dernier degré;

dès lors il n'y eut plus de communication entre la grande île et l'île

de Philae; ceux de la grande emmenèrent leurs troupeaux, leur firent

passer le bras du fleuve, et allèrent les perdre dans le désert.

On s'aperçut que le bois de palmier était trop lourd et prenait l'eau,

il fallut remettre au lendemain la descente: la troupe resta; on fit

venir tout ce qu'il fallait pour la fabrication d'un radeau de grandeur

à porter quarante soldats. Ce travail occupa tout le lendemain; ce

retard augmenta l'insolence de ces malheureux, qui osèrent proposer au

général de payer cent piastres pour passer seul et désarmé dans l'île:

mais la scène changea quand tout à coup ils virent la grande île

inondée de nos volontaires dont la descente avait été protégée par du

canon à mitraille; la terreur succéda, comme de coutume, Ã

l'insuffisante audace; hommes, femmes, enfants, tout se jeta dans le

fleuve pour se sauver à la nage; conservant le caractère de la férocité,

on vit des mères noyer les enfants qu'elles ne pouvaient emporter, et

mutiler les filles pour les soustraire aux violences des vainqueurs.

Lorsque j'entrai le lendemain dans l'île, je trouvai une petite fille

de sept à huit ans, à laquelle une couture faite avec autant de

brutalité que de cruauté avait ôté tous les moyens de satisfaire au

plus pressant besoin, et lui causait des convulsions horribles: ce ne

fut qu'avec une contre opération et un bain que je sauvai la vie Ã

cette malheureuse petite créature qui était tout à fait jolie. D'autres,

d'un âge plus avancé, se montrèrent moins austères, et se choisirent

elles-mêmes des vainqueurs. Enfin cette colonie insulaire se trouva en

quelques instants dispersée, ayant fait, relativement à ses moyens, une

perte immense et irréparable.

Ils avaient pillé les barques que les Mamelouks n'avaient pu faire

remonter, et avaient fait des magasins de ce butin, qui, par

comparaison avec leurs voisins, les rendaient d'une richesse sans

exemple, et pouvaient assurer leur aisance et leur repos pour nombre

d'années; en quelques heures ils se trouvèrent privés du présent et de

l'avenir, ils passèrent de l'aisance au besoin, et furent obligés

d'aller demander asile à ceux chez lesquels ils avaient porté la guerre

quelques jours auparavant. L'évacuation des magasins situés dans la

grande île occupa les soldats tout le reste du jour; et j'employai ce

temps à faire les dessins des rochers et des antiquités qui s'y

trouvent.

_Description des Ruines de Philae_.

Ces ruines consistent en un petit sanctuaire, précédé d'un portique de

quatre colonnes, avec des chapiteaux très élégants, auquel on avait

ajouté postérieurement un autre portique qui tenait sans doute à la

circonvallation du temple. La partie la plus ancienne, travaillée avec

plus de soin, était beaucoup plus décorée; l'usage qu'en a fait la

catholicité en a dénaturé le caractère, en ajoutant des arcs aux formés

carrées des portes. Dans le sanctuaire, tout auprès des figures d'Isis

et d'Osiris, on voit encore l'impression miraculeuse des pieds de St.

Antoine ou de St. Paul, hermite.

Le lendemain fut le plus beau jour de mon voyage: j'étais possesseur de

sept à huit monuments dans l'espace de trois cents toises, et surtout

je n'avais point à mes côtés de ces curieux impatients qui croient

toujours avoir assez vu, et qui vous pressent sans relâche d'aller voir

autre chose; point de tambours battant le rassemblement ou le départ,

point d'Arabes, point de paysans; seul enfin, et jouissant à mon aise,

je me mis à faire la carte de l'île et le plan des édifices dont elle

est couverte.

J'étais à mon sixième voyage à Philae; j'avais employé les cinq

premiers à faire les vues du dehors et des environs.

Cette fois-ci, qui était la première où je touchais au sol de l'île, je

commençai d'abord par parcourir tout son intérieur, pour prendre

connaissance de ses divers monuments, et m'en former, une idée générale,

une espèce de carte topographique, contenant l'île, le cours du fleuve,

et les particularités adjacentes. Je pus me convaincre que ce groupe

de monuments avait été construit à des époques différentes, par

diverses nations, et avait appartenu à divers cultes, enfin que la

réunion de ces édifices, dont chacun était régulier, offrait un

ensemble irrégulier aussi magnifique que pittoresque. Je distinguai

huit sanctuaires au temple particulier, plus ou moins grands; bâtis Ã

différentes époques, on avait respecté les uns dans la construction des

autres, ce qui avait nui à la régularité de l'ensemble. Une partie des

augmentations n'avait été faite que pour raccorder ce qui avait été

construit antérieurement, sauvant le plus adroitement possible les

fausses équerres et les irrégularités générales. Cette espèce de

confusion des lignes architecturales, qui paraissent des erreurs dans

le plan, produit dans l'élévation des effets pittoresques que ne peut

avoir la rectitude géométral, multiplie les objets, forme des groupes,

et offre à l'oeil plus de richesse que la froide symétrie. Je pus me

convaincre là de ce que j'avais déjà remarqué à Tintyra et à Thèbes,

que le système de construction était d'élever des masses, dans

lesquelles on travaillait pendant des siècles aux détails de la

décoration, à commencer par les lignes architecturales, passant ensuite

à la sculpture des figures hiéroglyphiques, et enfin aux stucs et à la

peinture. Toutes ces différentes époques dans les travaux sont très

sensibles ici, où il n'y a de fini que ce qui est de la plus haute

antiquité; une partie des constructions qui servaient à rattacher les

divers monuments n'avait été ni ragréée, ni sculptée, ni même achevée

de bâtir; le grand et magnifique monument carré long est de ce nombre:

il serait difficile d'assigner un usage à cet édifice, si les détails

des ornements représentant des offrandes n'indiquaient qu'il devait

encore être un temple. Il n'a cependant ni la forme d'un portique ni

celle d'un sanctuaire; les colonnes qui composent son pourtour, et qui

ne sont engagées que jusqu'à la moitié de leur hauteur, ne portent

qu'un entablement et une corniche sans toit ni plate-forme; il n'était

ouvert que par deux portes sans cimaises qui le traversaient dans sa

longueur. Élevé sans doute à la dernière époque de la puissance

Égyptienne, l'art s'y manifeste dans sa dernière pureté; les chapiteaux

y sont d'une beauté et d'une exécution admirables, les volutes et les

feuilles, fouillées comme au beau temps de la Grèce, symétriquement

diversifiés comme à Apollinopolis, c'est-à-dire, variés entre eux et

semblables dans leurs correspondants, et tous assujettis à la même

parallèle.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 18 / 30 段