entre le désert et le fleuve. à midi, nous fîmes halte sur le bord du
Nil: la cavalerie nous avait devancés; au moment de nous mettre en
route, elle nous fit dire que nous allions avoir à traverser un désert
de sept lieues: la journée étant trop avancée pour nous engager dans
une marche aussi longue, nous couchâmes dans un village abandonné, où
heureusement il y avait du bois.
Le 30, nous partîmes à trois heures: après avoir marché une heure dans
le pays cultivé, nous entrâmes dans la montagne composée d'ardoise
pourrie, de grès, de quartz blanc et rose, de cailloux bruns, avec
quelques cornalines blanches. Après cinq heures de marche dans le
désert, les souliers étaient déchirés, les soldats attachaient ce
qu'ils avaient de linge à leurs pieds, une soif ardente les dévorait;
on ne pouvait trouver de l'eau que dans le Nil, dont les rives étaient
aussi arides que le désert: la division était harassée, et pour arriver
au fleuve il fallait se détourner d'une lieue; mais la soif commanda,
on y arriva excédé; les équipages, dont les animaux n'avaient eu aucun
pacage la veille, affaiblis par la faim, n'avaient pu suivre que
partiellement. Quelle fut la détresse, lorsqu'il fallut annoncer à la
troupe qu'il n'y avait rien à manger! nous nous regardions tristement;
on n'entendait aucun murmure: mais un morne silence, mais les larmes,
triste avant-coureur du désespoir, étaient bien autrement terribles.
Après quelques instants de cette affreuse situation, un chameau qui
portait une légère petite charge de beurre nous joignit avec
quelques-uns de ceux dont les provisions étaient mangées; on chercha au
fond des sacs, on les secoua, on parvint à ramasser de quoi faire une
distribution d'une poignée de farine: on proposa de faire des beignets;
un arbre nous donna du feu; l'occupation chassa les idées mélancoliques,
et la gaieté française ramena parmi nous le courage accoutumé. Nous
partîmes bien vite sur notre lest; mais à peine en route, nos pauvres
chevaux qui n'avaient pas mangé de beignets roulaient sous nous
d'inanition; il fallait les mener en main, il fallait les soutenir ou
les abandonner; il fallait marcher, ce que j'aurais cru impossible sans
la nécessité: mais _il y avait urgence_; et nous avions appris
l'étendue des ressources que ce mot fait trouver.
Une demi-heure, après avoir passé le premier désert, nous trouvâmes les
ruines de Silsilis, qui consistent en débris, en briques, et dans les
restes d'un temple, dont les murs les plus élevés n'excèdent pas
maintenant trois pieds au-dessus du sol. On peut reconnaître encore que
la nef du temple, couverte d'hiéroglyphes, était entourée d'une galerie,
à laquelle, dans un temps postérieur, on avait ajouté un portique sans
hiéroglyphes; nous rentrâmes une troisième fois dans le désert; une
hyène suivit la colonne pendant assez longtemps.
Le rocher devient graniteux, avec des cailloux de toute couleur et de
toute espèce, que leur dureté rendait susceptibles d'un poli brillant;
j'en trouvai de cornaline, de jaspe, et de serpentine; le sable n'est
formé que des débris de toutes les matières primitives et constituantes
du granit. Nous arrivâmes à un plateau élevé, d'où on découvre une
vaste étendue dans laquelle on voit serpenter le Nil; après avoir coulé
le long du Mokatam, il revient au nord-ouest pour courir de nouveau au
nord. Ã cet angle, on distingue les ruines d'un phare, qui servait
peut-être à éclairer cette partie tortueuse de la navigation; à l'autre
angle, on voit les hauteurs d'Ombos; déployant de beaux monuments; au
coude du fleuve, une de ses branches forme une île inondée, et qui vaut
à elle seule vingt lieues carrées de tout le pays qui l'avoisine: sa
position la sauva des incursions de la cavalerie Mamelouk et de notre
visite; les habitants de terre ferme s'y retirèrent, nous abandonnant
le grand village de Binban, accoudé au désert et aussi triste que lui.
C'est là que nous arrivâmes après onze heures de marche. Le troupeau de
boeufs qui nous suivait s'était égaré; il fallait l'attendre avec la
peur qu'il n'eût été enlevé: le village ne nous offrait que quelques
murailles; elles furent fouillées jusqu'à leur fondation. Je fus témoin
dans cet instant d'une scène qui offrait un contraste frappant de
la brutalité la plus farouche et de la sensibilité la plus
hospitalière. Dans le moment où j'observais que si l'avarice est
ingénieuse à trouver une cachette, le besoin l'est peut-être plus
encore pour la découvrir, un soldat sort d'un trou, traînant après lui
une chèvre qu'il en avait arrachée: il était suivi d'un vieillard
portant deux enfants à la mamelle; il les laisse sur la terre, tombe Ã
genoux, et, sans proférer une parole, il montre, en versant un torrent
de larmes, que ces enfants vont mourir si la chèvre leur est enlevée.
L'aveugle et sourd besoin n'est point arrêté par ce tableau déchirant,
et la chèvre est déjà égorgée: dans le même instant arrive un autre
soldat, tenant dans ses bras un autre enfant, qu'une mère, en fuyant
devant nous, avait sans doute été obligée d'abandonner dans le désert;
malgré le poids dont était chargé ce brave homme, son sac, son fusil,
ses cartouches, la lassitude de quatre jours de marche forcée, le
besoin de sauver cette malheureuse petite créature la lui avait fait
ramasser soigneusement; il l'apportait depuis deux lieues dans ses
bras: ne sachant plus qu'en faire dans ce village abandonné, il
aperçoit un seul habitant, il voit deux enfants, et, sans prendre
d'autres informations, il lui laisse encore l'objet de sa sollicitude
avec l'enthousiasme d'un être sensible qui fait une bonne action.
Si j'avais eu horreur de voir que la faim rendait un individu de mon
espèce aussi féroce qu'une bête farouche, cet autre soldat m'avait
soulagé, m'avait rattaché à l'humanité. Quelles sensations que celles
produites par les vertus douces au milieu des horreurs de la guerre!
l'âme flétrie en est ravivée; c'est un verre d'eau douce et fraîche
présenté au milieu du désert. Je pus donner de l'argent, du biscuit au
malheureux vieillard; mais ne pouvant rien pour les enfants, je me
sauvai pour échapper au spectacle d'un malheur auquel il n'était pas en
mon pouvoir d'apporter aucun secours.
Le 31, nouveaux déserts à traverser: nous trouvons le rocher
alternativement de granit et de grès décomposé, formant une croûte
friable et déchirante à la superficie, semblable à des scories. Dans
les vallées où abonde le sable, sa surface y est unie et tendre comme
la neige, de sorte que les traces des animaux s'y impriment avec la
même facilité, et que l'on peut reconnaître ceux qui les ont traversées
depuis le dernier vent; le plus souvent ce sont des traces de gazelles
qui les sillonnent: ce joli petit animal, plus timide que farouche,
après avoir pris sa nourriture sur le bord du fleuve, va cacher sa peur
dans le silence du désert. Je remarquai avec une réflexion triste qu'un
animal de proie accompagne presque toujours les pas de ce joli et frêle
individu; la vitesse de sa course n'assure point sa liberté, et
l'espace n'est point encore pour lui un asile contre la tyrannie: nous
vîmes dans la journée deux de ces animaux, les plus élégants, les plus
délicats de tous ceux de cette grande famille. Nous marchions aussi
lentement que péniblement, nous arrêtant à chaque instant pour
raccommoder nos chaussures, et reprendre haleine: dans l'après-midi, je
trouvai en plein désert la trace d'un grand chemin antique, revêtu de
chaque côté de grosses masses de pierres alignées, et qui conduisait en
droiture à Syène. L'après-midi, la troupe était tellement fatiguée,
qu'au sortir du désert on la laissa s'arrêter au premier endroit qui
pût fournir de l'herbe à nos chevaux; je crois qu'il eût été impossible
de les en arracher, ni de faire relever les soldats: pour moi, j'étais
au terme de mes forces, et je restai comme attaché au sol où je m'assis,
et j'y passai la nuit. Le lendemain nous n'eûmes que trois quarts de
lieue à faire pour rejoindre la cavalerie, qui ne nous avait devancés
que pour manger le pays devant nous; enfin nous touchions à Assouan ou
Syène, le terme de notre marche. Le soldat oublia ses fatigues, comme
s'il fût arrivé à la terre promise; comme si, pour retrouver un pays
qui pût le nourrir, il n'eût pas dû refaire le même chemin qu'il venait
de parcourir, si péniblement; mais le passé n'est déjà plus rien, et la
jouissance présente laisse à peine entrevoir l'avenir incertain. Je ne
voyais cependant guère que moi qui fusse dans le cas de se réjouir,
puisque j'allais pour la première fois respirer et m'asseoir dans un
pays où tout allait être intéressant.
La première bonne nouvelle que nous apprîmes fut que les Mamelouks
n'avaient pas brûlé les barques auxquelles ils n'avaient pu faire
franchir les cataractes: nous bivouaquâmes à Contre Assouan. Le matin,
je montai au couvent de S. Laurent, qui est une mauvaise ruine.
Au-dessus, est la tour des vents, qui est une vedette d'où on a la vue
la plus étrange: c'est le bout du monde, ou plutôt c'est le chaos, dont
l'air s'est déjà dégagé, et dont l'eau par filons, commençant aussi Ã
se séparer de la terre, promet à la nature de la rendre féconde; en
effet ses premiers bienfaits se manifestent sur les rochers de granit,
où du sable et du limon déposés dans des creux organisent une base pour
les végétations, qui se multiplient en s'agrandissant par gradation. Ã
Ãléphantine, la culture, les arbres, les habitations, offrent déjÃ
l'image de la nature perfectionnée; c'est sans doute ce qui lui a fait
donner en Arabe le nom de Qêziret-êl-Sag ou d'Isle Fleurie. Je fis un
dessin de ce pays, qu'il faudrait peindre, et dont je ne puis offrir
qu'une carte à vol d'oiseau.
Le 2 février, nous traversâmes le fleuve pour aller à la rive droite
occuper Assouan ou Syène. Mourat-bey avait passé les cataractes, et
s'étendait dans un long espace pour pouvoir faire subsister ses
Mamelouks et ses chevaux: nous nous trouvions dans le même cas pour les
nôtres.
Le 4, Desaix partit avec la cavalerie pour aller chercher Elfy-bey, que
nous avions laissé derrière nous à la droite du fleuve. Je n'avais pas
encore quitté Desaix depuis que j'étais sorti du Caire: j'ose dire avec
quelque orgueil que ce fut un chagrin pour tous deux; nous avions passé
ensemble des moments si doux et si répétés, marchant au pas côte à côte
pendant douze à quinze heures de suite; nous ne causions pas, nous
rêvions tout haut; et souvent, après ces séances si longues, nous nous
disions: Combien nous aurons de choses à nous dire le reste de notre
vie! Que d'idées administratives, sages, philanthropiques, arrivaient Ã
son âme quand le son de la trompette ou le roulement du tambour
cessaient de lui donner la fièvre guerrière. Que de notes intéressantes
me fournirait aujourd'hui son étonnante mémoire! avec quel avantage je
le consulterais! avec quel intérêt il verrait mon ouvrage, qu'il aurait
regardé comme le sien! En s'éloignant de moi pour quelques moments, il
semblait qu'il voulût par degrés m'accoutumer à le quitter.
_Syène.âL'Isle d'Ãléphantine_.
J'allai avec le général Belliard prendre possession du gouvernement de
Syène. Pendant mon séjour dans cette ville, mes dessins vont suppléer Ã
mon journal et le remplacer.
Je fis d'abord la vue que je viens de décrire, qui est une espèce de
carte à vol d'oiseau, dans laquelle on peut voir d'un coup-d'oeil le
tableau général du pays, l'entrée du Nil dans l'Ãgypte traversant le
banc de granit qui forme ses dernières cataractes, l'île Ãléphantine
entre Contra Syène et Syène, les monuments de cette ville, dans
lesquelles on peut distinguer les diverses époques, ou plutôt les
périodes de son existence. Les ruines de sa première antiquité se font
facilement reconnaître; ce devait être alors une cité bien considérable,
si les édifices de droite et de gauche du Nil et ceux d'Ãléphantine ne
formaient qu'une même ville, comme on doit le croire, puisqu'ils ne
sont séparés que par le fleuve, qui en cet endroit est plus profond que
large: les ruines arabes sont groupées sur un rocher à l'est; au bas,
sont des monuments Romains, que l'on retrouve aussi dans des fabriques
dans l'île Ãléphantine: à tout cela a succédé un grand village, mieux
bâti, avec des rues plus droites que les villages ordinaires; ce que
l'on doit attribuer à la présence de la pierre et à la quantité des
anciens matériaux. Au milieu, est un château turc masqué de tous côtés,
et qui ne peut être d'aucune défense.
Dans mes premières promenades, je dessinai les profils des objets dont
j'avais fait la carte; et me rapprochant du rocher sur lequel était
l'ancienne ville arabe, je fis celui de l'île Ãléphantine et de ses
monuments dont on peut voir le gisement avant d'en connaître les
détails.
Nous employâmes nos premiers moments à nous établir: nous avions un
assez beau quartier; c'était la maison du kiachef, bâtie en pierre,
avec un étage, des terrasses, et des appartements voûtés: nous fîmes
des lits, des tables, des bancs; se déshabiller, s'asseoir et se
coucher me parut de la mollesse, une véritable volupté: les soldats en
firent de même. Le second jour de notre établissement il y avait déjÃ
dans les rues de Syène des tailleurs, des cordonniers, des orfèvres,
des barbiers Français avec leur enseigne, des traiteurs et des
restaurateurs à prix fixe. La station d'une armée offre le tableau du
développement le plus rapide des ressources de l'industrie; chaque
individu met en oeuvre tous ses moyens pour le bien de la société: mais
ce qui caractérise particulièrement une armée française, c'est
d'établir le superflu en même temps et avec le même soin que le
nécessaire; il y avait jardins, cafés, et jeux publics, avec des cartes
faites à Syène. Au sortir du village une allée d'arbres alignés se
dirigeait au nord; les soldats y mirent une colonne milliaire avec
l'inscription, _Route de Paris, n° onze cent soixante-sept mille trois
cent quarante_: c'était quelques jours après avoir reçu une
distribution de dattes pour toute ration qu'ils avaient des idées si
plaisantes ou si philosophiques. La mort seule peut mettre un terme Ã
tant de bravoure et de gaieté; les plus grands malheurs n'y peuvent
rien.
De ce côté du fleuve, il n'y a d'autre reste de la ville égyptienne
qu'un petit temple carré entouré d'une galerie, mais si détruite et si
informe, qu'on n'y voit plus que l'embrasure de deux entrecolonnements,
avec les chapiteaux, et une petite partie de l'entablement: ce fragment
est ce que Savari, qui confesse n'être pas venu à Syène, indique sur
parole comme pouvant être les restes de l'observatoire, dans lequel il
faut, selon lui, chercher le nilomètre. J'ai fait le dessin particulier
de cette petite ruine pour détruire une erreur dont on ne peut accuser
notre ardent et élégant voyageur, qui a tout cherché, tout indiqué, et
qui souvent a peint merveilleusement même ce qu'il n'avait pas vu.
Près de cette ruine, parmi les palmiers, sont des fragments d'un
édifice qu'il faut, je crois, donner à la catholicité grecque; on voit
encore debout deux colonnes de granit, deux chambranles de même matière,
et des colonnes groupées contre deux faces d'un seul pilastre; ces
deux derniers morceaux sont renversés.
L'île d'Ãléphantine devint tout à la fois ma maison de campagne, mon
lieu de délices, d'observation, et de recherches; je crois y avoir
retourné toutes les pierres, et questionné tous les rochers qui la
composent: c'était à sa partie sud qu'était la ville égyptienne et les
habitations romaines et arabes qui lui ont succédé. On ne reconnaît
l'occupation romaine qu'aux briques, aux tessons de poterie, aux
petites déités de terre cuite et de bronze qu'on y trouve encore: on ne
reconnaît celle des arabes qu'aux ordures dont elle a couvert le sol,
et qui forment d'ordinaire les ruines de leurs édifices. Tous ceux des
temps postérieurs ont à peine laissé des traces de leur existence; tout
a péri devant ces monuments égyptiens, voués à la postérité, et qui ont
résisté aux hommes et aux temps. Au milieu du vaste champ de briques et
de terres cuites, dont je viens de parler, s'élève encore un très
ancien temple carré, entouré d'une galerie en pilastres, avec deux
colonnes au portique; il ne manque que deux pilastres à l'angle gauche
de cette ruine: on y avait ajouté postérieurement d'autres édifices,
dont il ne reste que quelques arrachements, qui ne peuvent rien
indiquer de la forme qu'ils avaient, mais attester seulement que les
accessoires étaient plus grands que le sanctuaire; ce dernier est
couvert en dehors et en dedans d'hiéroglyphes en reliefs assez bien
conservés et fort bien sculptés: j'ai dessiné tout un côté de la partie
intérieure; celle qui lui fait face n'en est presque qu'une répétition.
Cette espèce de tableau est d'autant plus intéressant à offrir à la
discussion, qu'il est d'une unité que je n'avais pas encore rencontrée
dans ces sortes de décorations, ordinairement partagées en
compartiments: j'ai dessiné aussi tout un côté de l'extérieur, et un
seul pilastre; tous les autres lui ressemblent à peu de chose près: la
vue pittoresque de la totalité de ce petit édifice donnera une idée de
son importance et de l'état de sa conservation.
Ãtait-ce là le temple de Cneph, le bon génie, le dieu égyptien, qui se
rapproche le plus de nos idées de l'Ãtre Suprême? ou bien ce temple,
cité par les historiens, était-il celui que l'on voit à six cents pas
plus au nord, qui est plus ruiné, de même forme, de même grandeur, et
dont tous les ornements sont accompagnés du serpent, emblème de la
sagesse et de l'éternité, et particulièrement du dieu Cneph. à en juger
par tout ce que j'ai vu d'édifices égyptiens, ce dernier est de l'ordre
le plus anciennement employé, il est absolument du genre du temple de
Kournou à Thèbes, celui qui m'a paru le plus ancien de cette ville. Ce
que j'ai trouvé de particulier à la sculpture de ce temple-ci, c'est
plus de mouvement dans les figures, des robes plus allongées et se
composant davantage: les trois figures de ce dernier bas-relief
semblent remercier un héros de les avoir délivrées d'un cinquième
personnage presque effacé, mais que l'on reconnaît être renversé. Cette
sculpture, où il semble qu'il y ait une espèce de composition groupée,
avec de la perspective, est-elle antérieure ou postérieure à celle où
les Ãgyptiens avaient arrêté un rythme pour leurs figures, afin d'en
faire, comme de l'écriture, des caractères, dont à la première vue on
reconnût la signification, que l'on expliquât sans presque avoir besoin
de les regarder? Il n'y a de conservé de ce dernier édifice qu'une
colonne du portique, et tout un côté de la galerie en pilastres; le
reste est absolument détruit.
Au milieu de l'île, il y a deux chambranles d'une grande porte
extérieure, en blocs de granit, ornés d'hiéroglyphes: ce débris a sans
doute appartenu à quelques monuments d'une grande magnificence, dont
quelque faible fouille pourrait faire connaître l'étendue. à l'orient
est encore un fragment d'édifice très petit et très soigné; ce que l'on
en voit est le côté occidental d'une chambre étroite ou d'un très petit
temple, et ce qui reste des hiéroglyphes est parfaitement sculpté; les
ornements en sont surchargés du lotus, et entr'autres des fleurs de
cette plante, dont la tige penchée semble être ranimée par une figure
qui l'arrose comme dans le tableau que j'ai trouvé à Lolopolis. Cette
chambre ou temple communiquait à un couloir plus étroit, qui, à en
juger par une suite de fabriques, aboutissait à une galerie ouverte sur
le Nil, et posant sur un grand revêtement qui défendait la partie
orientale de l'île d'être dégradée par le remous du courant du fleuve:
il reste encore trois portiques de cette galerie, et un escalier en
granit qui descend jusque dans le fleuve; cette galerie, cette chambre
décorée, et cet escalier, ne seraient-ils pas cet observatoire et ce
nilomètre que les voyageurs cherchent en vain à Syène? Préoccupé de
cette idée, j'ai bien regardé et n'ai pu découvrir aucune marque sur le
revêtement de l'escalier qui indiquât aucune graduation; mais au reste
les marches mêmes de l'escalier en eussent pu servir, et la partie
supérieure de cet escalier étant encombrée, il est possible que les
mesures soient marquées dans cette partie que je n'ai pu voir [5].
[5: Strabon qui avait observé Syène avec soin; et qui l'a décrit avec
détail, dit que ce nilomètre était un puits qui recevait les eaux du
Nil, et que les marques d'après lesquelles on évaluait l'inondation
étaient gravées sur les côtés de ce puits.]
Toutes ces fabriques posent sur des masses de rochers, couverts
d'hiéroglyphes gravés avec plus ou moins de soin. Plus loin, en
s'avançant vers le nord, on trouve deux portions de parapet, qui
laissent entre elles une ouverture pour descendre au fleuve: sur le
flanc intérieur de droite est un bas-relief en marbre, représentant la
figure du Nil, de quatre pieds de proportion, dans l'attitude d'un
colosse qui est à Rome, et qui représente ce même fleuve. Cette copie
de la même idée prouve tout à la fois que l'édifice est romain, qu'il
est postérieur au temps où ce chef-d'oeuvre grec a été apporté à Rome,
et que les Romains dans leur établissement à Syène, ayant pu ajouter
les ornements de luxe et de superflu aux constructions de première
nécessité, y avaient eu plus qu'une station militaire, mais une colonie
puissante: les bains et ustensiles précieux en bronze que l'on y trouve
encore journellement viennent à l'appui de cette opinion sur la
richesse et la durée de cette colonie.
L'île d'Ãléphantine, défendue au sud par des brisants, s'est sans doute
fort augmentée au nord par des alluvions; ces alluvions deviennent
journellement des terres labourées et des jardins assez agréables, qui,
arrosés perpétuellement par des roues à chapelet, y produisent quatre
ou cinq récoltes par an; aussi les habitants en sont-ils nombreux,
aisés, et très accorts. Je les appelais de l'autre bord; ils venaient
me chercher avec leurs barques; j'étais bientôt accompagné de tous les
enfants, qui m'apportaient et me vendaient des fragments d'antiquité,
et des cornalines brutes: avec quelques écus, je faisais nombre de
petits heureux, et leurs parents devenaient mes amis; ils m'invitaient,
me préparaient à déjeuner dans les temples où je devais venir dessiner;
enfin j'étais comme le propriétaire bénévole d'un jardin, où tout ce
que l'on cherche ailleurs à imiter était là en réalité, îlots, rochers,
désert, champs, prés, jardins, bocage, hameaux, bois sombre, plantes
extraordinaires et variées, fleuve, canaux et moulins, ruines sublimes:
lieu d'autant plus enchanté que, comme les jardins d'Armide, il était
environné des horreurs de la nature, de celles de la Thébaïde enfin,
dont le contraste faisait sentir le bonheur. Les sens, l'imagination
également en activité, je n'ai jamais passé d'heures plus
délicieusement occupées que celles que j'ai données à mes promenades
solitaires dans Ãléphantine: cette île vaut à elle seule tout le
territoire de terre ferme qui avoisine la ville.