Le 27, nous partîmes à deux heures du matin; à huit, nous trouvâmes un

crocodile mort sur les bords du fleuve: il était encore frais; il avait

huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste

assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplée, il se

plisse comme une bourse et son élasticité fait l'office de la langue,

dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme

les ouïes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochés, ajoutent

beaucoup à l'horreur de sa physionomie.

_Thèbes_.

À neuf heures, en détournant la pointe d'une chaîne de montagnes qui

forme un promontoire, nous découvrîmes tout à coup l'emplacement de

l'antique Thèbes dans tout son développement; cette ville dont une

seule expression d'Homère nous a peint l'étendue, cette Thèbes _aux

cent portes_; phrase poétique et vaine que l'on répète avec confiance

depuis tant de siècles. Décrite dans quelques pages dictées à Hérodote

par des prêtres égyptiens, et copiées depuis par tous les autres

historiens; célèbre par ce nombre de rois que leur sagesse a mis au

rang des dieux, par des lois que l'on a révérées sans jamais les

connaître, par des sciences confiées à de fastueuses et énigmatiques

inscriptions, doctes et premiers monuments des arts, respectés par le

temps; ce sanctuaire abandonné, isolé par la barbarie, et rendu au

désert sur lequel il avait été conquis; cette cité enfin toujours

enveloppée du voile du mystère par lequel les colosses même sont

agrandis; cette cité reléguée, que l'imagination n'entrevoit plus qu'Ã

travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque

pour notre imagination, que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses,

s'arrêta d'elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains,

comme si l'occupation des restes de cette capitale eût été le but de

ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l'Égypte. Je fis un

dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes

m'échappât; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats

des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre,

le soleil éclairant de rayons trop ardents une scène que je voudrais

peindre à mes lecteurs, pour leur faire partager le sentiment que me

firent éprouver la présence de si grands objets; et le spectacle de

l'émotion électrique d'une armée composée de soldats, dont la délicate

susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon, glorieux

d'être Français.

La situation de cette ville est aussi belle qu'on peut se la figurer;

l'étendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne fût aussi

vaste que la renommée l'a publié: le diamètre de l'Égypte n'étant pas

assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux

chaînes qui la bordent, et ses tombeaux occupent les vallées de l'ouest

jusque bien avant dans le désert. Je fis une vue de sa situation dès

l'instant où je pus distinguer ses obélisques, et ses portiques si

fameux: je pensais bien que, tout aussi empressés que moi, mes lecteurs

verraient avec intérêt l'image d'un objet aussi curieux d'aussi loin

qu'on peut l'apercevoir, et qu'en général le premier devoir d'un

voyageur est de rendre compte de toutes ses sensations, sans se

permettre de les juger et de les dénaturer. C'est pourquoi je me suis

fait une loi de donner à la gravure mes dessins tels que je les ai

faits d'après nature: et j'ai tâché de conserver à mon journal la même

naïveté que j'ai mise dans mes dessins.

Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de

Thèbes; et le fleuve, par la sinuosité de son cours, semble encore fier

de traverser ses ruines.

Entre midi et une heure, nous arrivâmes à un désert qui était le champ

des morts: la roche, taillée dans son plan incliné, présente dans les

trois faces d'un carré des ouvertures régulières, derrière lesquelles

de doubles et triples galeries et des chambres servaient de sépultures.

J'y entrai à cheval avec Desaix, croyant que ces retraites sombres ne

pouvaient être que l'asile de la paix et du silence; mais à peine

fûmes-nous engagés dans l'obscurité de ces galeries que nous fûmes

assaillis de javelots et de pierres par des ennemis que nous ne

pouvions distinguer; ce qui mit fin à nos observations. Nous avons

appris depuis qu'une population considérable habitait ces retraites

obscures; qu'y contractant apparemment des habitudes farouches, elle

était presque toujours en rébellion avec l'autorité, et devenait la

terreur de ses voisins: trop pressés pour faire plus ample connaissance

avec les habitants, nous rétrogradâmes avec précipitation; et pour

cette fois nous ne vîmes Thèbes qu'au galop.

Mon sort était de séjourner des mois à Zaoyé, à Bénisouef, à Girgé, et

de passer sans m'arrêter sur les grands objets que j'étais venu

chercher. Nous arrivâmes un moment après à un temple, que je dus juger

des plus anciens à son délabrement, à sa couleur de vétusté plus

prononcée, à sa construction moins perfectionnée, à l'excessive

simplicité de ses ornements, à l'irrégularité de ses lignes, de ses

dimensions, et surtout à la grossièreté de sa sculpture. Je me mis bien

vite à en faire un dessin, puis, galopant après les troupes qui

marchaient toujours, j'arrivai à un second édifice beaucoup plus

considérable et bien mieux conservé. Je trouvai en chemin une statue de

granit noir, je dis granit, en attendant qu'il soit décidé quelle est

cette matière que l'on a longtemps appelée basalte, et dont sont faits

les magnifiques lions égyptiens qui sont au bas de la rampe du

Capitole.

À son entrée deux môles carrés flanquent une porte immense: contre le

mur de l'intérieur sont sculptés en deux bas-reliefs les combats

victorieux d'un héros; cette sculpture est de la composition la plus

baroque, sans perspective, sans plan, sans distribution, et comme les

premières conceptions de l'esprit humain qui a toujours la même marche.

J'ai vu à Pompéi des dessins faits par des soldats romains sur le stuc

des murailles; ils ressemblaient entièrement aux dessins des nôtres, Ã

ceux de tout enfant qui veut rendre ses premières idées, lorsqu'il n'a

encore ni vu, ni comparé, ni réfléchi. Ici le héros est gigantesque, et

les ennemis qu'il combat sont vingt-cinq fois plus petits: si c'était

déjà une flatterie des arts, elle était sans doute mal entendue,

puisqu'il devait être honteux pour ce héros de n'avoir à combattre que

des pygmées.

C'est à quelques pas de cette porte que sont les restes d'un colosse

énorme; il a été méchamment brisé, car les parties épargnées ont

tellement conservé leur poli, et les fractures leurs arêtes, qu'il est

évident que si l'esprit dévastateur des hommes leur eût permis de

confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions

encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idée de

sa grandeur, que la largeur des épaules est de vingt-cinq pieds, ce qui

donnerait à peu près soixante-quinze à la figure entière; exacte dans

ses proportions, le style en est médiocre, mais l'exécution parfaite;

dans sa chute il est tombé sur le visage, ce qui empêche de voir cette

partie intéressante; la coiffure étant brisée, on n'est plus dans le

cas de juger par ses attributs si c'était la figure d'un roi ou d'une

divinité: était-ce la statue de Memnon ou celle d'Ossimandué?..... Les

descriptions faites jusqu'à présent, comparées sur les lieux aux

monuments, jettent plutôt de la confusion dans les idées qu'elles ne

les éclaircissent. Si c'était celle de Memnon, ce qui est le plus

probable, tous les voyageurs depuis deux mille ans se seraient trompés

dans l'objet de leur curiosité, comme on le voit par l'inscription de

leur nom sur un autre colosse, dont j'aurai à parler tout à l'heure.

Il reste un pied de cette première statue, qui est détaché et bien

conservé, très susceptible d'être transporté, qui pourrait donner en

Europe une échelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire

pendant aux pieds colossaux qui sont dans la cour du Capitole à Rome.

L'enceinte dans laquelle est cette figure était, ou un temple, ou un

palais, ou peut-être tous les deux à la fois; car si le bas-relief

convenait à un palais de souverain, huit figures de prêtres devant deux

portiques de l'intérieur convenaient aussi à un temple, à moins

qu'elles ne fussent là pour rappeler au souverain que, conformément aux

lois, les prêtres devaient toujours servir et assister Sa Majesté. Au

reste cette ruine, située sur le penchant de la montagne, et n'ayant

jamais été habitée dans les temps postérieurs, est si bien conservée

dans ses parties encore debout, qu'elle a moins l'aspect d'une ruine

que d'un édifice que l'on bâtit, et dont les travaux sont suspendus: on

y voit nombre de colonnes jusqu'à leurs bases; les proportions en sont

grandes, mais le style, quoique plus pur que celui du premier temple,

n'est cependant pas comparable à celui de Tintyra, ni pour la majesté

de l'ensemble, ni pour la délicatesse de l'exécution des détails. Il

aurait fallu le temps de la réflexion pour en concevoir le plan; mais

on avait pris le mouvement du galop, et il fallait suivre de près pour

n'être pas arrêté pour toujours dans ses observations.

On fut attiré dans la plaine par deux grandes figures assises, entre

lesquelles, selon les descriptions d'Hérodote, de Strabon, et de ceux

qui ont copié ces écrivains, était la fameuse statue d'Ossimandué, le

plus grand de tous les colosses: Ossimandué lui-même avait été si

glorieux de l'exécution d'une entreprise si hardie, qu'il avait fait

graver une inscription sur le piédestal de cette statue, dans laquelle

il défiait la puissance des hommes d'attenter à ce monument ainsi qu'Ã

celui de son tombeau, dont la fastueuse description ne paraît qu'un

rêve fantastique. Les deux statues encore debout sont sans doute celles

de la mère et du fils de ce prince, dont Hérodote fait mention; celle

du roi a disparu; le temps et la jalousie s'étant disputé à l'envie sa

destruction, il n'en reste plus qu'un rocher informe de granit; il faut

le regard obstiné de l'observateur accoutumé à voir pour distinguer

quelques parties de ces figures échappées à la destruction, et encore

sont-elles si insignifiantes qu'elles ne peuvent donner aucune idée de

sa dimension: les deux qui sont encore existantes ont cinquante Ã

cinquante-cinq pieds de proportion; elles sont assises, les deux mains

sur leurs genoux: ce qui en reste conservé fait voir que le style en

était aussi sévère que la pose en est droite. Les bas-reliefs et les

petites figures qui composent le fauteuil de celle qui est plus au sud

ne manquent cependant ni de charme ni de délicatesse dans l'exécution;

c'est contre la jambe de celle du nord que sont écrits en grec les noms

des illustres et anciens voyageurs qui sont venus entendre les sons de

la statue de Memnon. C'est ici que l'on peut se convaincre de l'empire

de la célébrité sur l'esprit des hommes, puisque, dans des temps où

l'ancien gouvernement égyptien et la jalousie des prêtres ne

défendaient plus aux étrangers d'approcher de ces monuments, l'amour du

merveilleux agissait encore sur ceux qui venaient les visiter; qu'au

siècle d'Adrien, éclairé des lumières de la philosophie, Sabine, la

femme de cet empereur, qui elle-même était lettrée, voulut bien, ainsi

que les savants qui l'accompagnaient, avoir entendu des sons, qu'aucune

raison physique ni politique ne pouvaient plus produire: mais l'orgueil

de monumenter son nom en l'inscrivant sur de telles antiquités aura

fort bien pu faire écrire les premiers noms, et le désir bien naturel

d'associer le sien à cette espèce de gloire y aura fait ajouter les

autres; telle est sans doute la cause de ces innombrables inscriptions

de noms de toutes dates et en toutes langues.

J'avais à peine commencé à dessiner ces colosses que je m'aperçus que

j'étais resté seul avec mes fastueux originaux, et les pensées que leur

dénuement m'inspirait; effrayé de celui où je me trouvais, je me remis

au galop pour rattraper mes curieux compagnons, déjà arrivés à un grand

temple, près du village de Medinet-Abou. J'observai en courant que

l'emplacement du tombeau d'Ossimandué était cultivé, que par conséquent

l'inondation y arrivait; ce qui prouvait, ou que le lit du Nil était

exhaussé, ou qu'anciennement il y avait eu quelque quai ou digue pour

empêcher les eaux d'inonder cette partie de la ville, qui, dans le

moment où nous la traversions, était un vaste champ de blé bien vert,

et qui promettait une abondante récolte.

À droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne,

est un vaste palais, bâti et agrandi à diverses époques.

Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapidité de ce premier

examen, que nous faisions à cheval, c'est que le fond de ce palais, qui

est adossé à la montagne, et qui me parut la partie la plus

anciennement construite, était couvert d'hiéroglyphes, très

profondément creusés, et sans aucun relief; que la catholicité, dans le

quatrième siècle, s'est emparée de ce temple, et en a fait une église,

en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour

pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des

appartements égyptiens avec des fenêtres carrées, et des escaliers;

c'était le seul édifice que j'eusse vu encore qui ne fût pas un temple;

à côté, des fabriques reconstruites avec des matériaux plus anciens,

devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais été

achevées. C'était plutôt là un coup d'oeil, une reconnaissance faite Ã

la hâte qu'un véritable examen. La première soif de curiosité

satisfaite, Desaix s'était remis au galop comme s'il eût vu les

Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore à deux grandes lieues de

là coucher à Hermontis, où pour ma part je fus logé dans un temple.

_Hermontis--Arbre à Miracles_.

Je pouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de

jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de

Typhon ou d'un Anubis est si souvent répétée dans l'intérieur de ce

temple qu'on peut croire que ce monument lui était consacré; il est

représenté debout avec un ventre de cochon surmonté de mamelles

semblables à celles des Égyptiennes d'à présent; j'en fis un dessin. À

l'orient, à cent toises du temple est un réservoir assez grand, revêtu

en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers.

À deux cents toises plus loin dans la même direction sont les ruines

d'une église, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus

beaux débris égyptiens; des colonnes de granit superbes décoraient la

nef: mais tout est renversé; il ne reste debout que le cul-de-four du

choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est

de mains d'hommes; l'édifice était trop bien construit pour qu'il n'eût

pas résisté au temps.

Le jour cessa, et je rentrai, la tête étourdie de la profusion d'objets

qui avaient passé sous mes yeux dans un si court espace de temps; je

croyais avoir rêvé durant toute cette journée si abondante; et en effet

je me serais alimenté délicieusement un mois entier de ce qu'il m'avait

fallu dévorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre

seulement de trouver le lendemain un moment pour y réfléchir.

Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur énorme, planté sur le

bord du Nil; il avait été déraciné par les inondations progressives, et

enfin renversé; la plus grande partie de ses racines dressées avait

produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu à terre,

et qui s'y étaient fichées, lui servaient de pied; de sorte que son

énorme tronc, resté suspendu horizontalement par une confusion dans le

système de la circulation, végétait dans tous les sens, et lui donnait

un si étrange aspect, que les Turcs n'avaient pas manqué d'en faire un

arbre à miracle: je l'aurais dessiné, si dans ce moment je ne m'étais

pas trouvé un peu en arrière de la division, et s'il n'eût pas fallu le

détailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phénomène

végétal.

À notre halte nous trouvâmes un autre _étranglement_ du Nil, dont je

fis le dessin. La chaîne libyque, tournant tout à coup à l'orient,

vient serrer le Nil contre la chaîne arabique; pressé entre ces deux

obstacles, le fleuve a triomphé de celui qui lui offrait le moins de

résistance; le courant a dans ses accroissements miné et dégradé un lit

de gravier qu'il a trouvé sous le plateau du rivage libyque; la partie

supérieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa déchirure a

formé les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, où j'ai

représenté la halte que nous y fîmes. Ce rocher, appelé Gibelin ou les

deux Montagnes, sert de limite à une subdivision de la Haute Égypte, et,

sous le dernier gouvernement, était devenu une barrière pour les beys

rebelles qui étaient relégués dans le haut Saïd, barrière que les

exilés ne pouvaient franchir sans être hors la loi. C'est ainsi que

dans les dernières années Osman bey, après avoir été envoyé à Cosséir

accompagné d'hommes qui étaient secrètement chargés de le tuer, au lieu

de l'embarquer pour la Mecque où il était sensé être exilé, prévint ses

assassins, vola le bâtiment richement chargé, se sauva dans la Haute

Égypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et

de lui céder la souveraineté de tout l'espace entre Gibelin et Syène.

Après cet étranglement du cours du Nil la vallée s'élargit sans que la

culture y gagne rien; de vastes champs gercés par le séjour des eaux

avaient attendu en vain qu'on leur prêtât ce qu'ils auraient rendu à si

gros intérêts.

_Esné, l'ancienne Latopolis_.

Le 29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure à Esné, la dernière

ville un peu considérable de l'Égypte; Mourat avait été obligé de

l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivée, de notre

cavalerie, d'y brûler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui

aurait pu ralentir sa marche. Nous dûmes donc juger qu'il était

déterminé à quitter l'Égypte et à s'enfoncer dans la Nubie, dans

l'espoir de nous fatiguer, et de nous disséminer; le pays n'offrant

point le moyen de nourrir en masse notre armée, il pouvait espérer de

rassembler des forces, et de venir par le désert attaquer nos

détachements.

Esné est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil

quelques débris de son port ou quai, qui a été souvent rétabli, et qui,

bien qu'on y fasse quelques réparations, est dans un état déplorable.

Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le

monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situé près

du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable,

si les habitants pouvaient soupçonner son mérite; au lieu de cela, ils

l'ont masqué de méchantes masures en ruine, et l'ont livré aux usages

les plus abjects: le portique est très bien conservé et d'une grande

richesse de sculpture; il est composé de dix-huit colonnes à chapiteaux

évasés; ces colonnes sont élancées, et me parurent aussi élégantes que

nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la

plus désavantageuse à l'architecture; il faudrait déblayer, pour savoir

s'il reste quelque partie de la _Cella_: je fis le mieux que je pus la

vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiéroglyphes en relief,

dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exécution

soignée; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes à têtes

de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous différents, sont

d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter à la preuve que les

Égyptiens n'ont rien emprunté des autres nations, c'est qu'ils ont pris

tous les ornements dont ces chapiteaux sont composés, des productions

de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc.,

etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en

route: nous laissâmes la moitié de notre infanterie et de notre

artillerie à Esné, pour marcher plus lestement dans un pays dont les

ressources diminuaient à chaque lieue, et devenaient presque à rien;

nous vînmes coucher à trois lieues et demie d'Esné.

Le 30, après trois heures de marche, à trois quarts de lieue du fleuve,

sur le bord du désert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante

à soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir

conservé leur assise; aussi le revêtement en est-il dégradé du haut

jusqu'en bas.

_Hiéraconpolis_.

À deux heures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines

d'Hiéraconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un

édifice considérable, à en juger par la grosseur des pierres, l'étendue

des débris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve épars

çà et là sur le sol; la nature du grès dont était bâti le temple

d'Hiéraconpolis est si friable, que l'édifice n'a conservé aucune forme,

et que les détails sont tout à fait perdus. À quelques toises plus

loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dégradé: les

restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites,

et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces

ruines presque effacées; je m'y suis représenté avec toute ma suite et

dans le délabrement où m'avaient réduit les fatigues de la route.

_Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple_.

Nous vîmes de l'autre côté du fleuve descendre deux cents Mamelouks

avec leurs équipages; nous sûmes depuis que c'était Elfy-bey, qui,

blessé à Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les

autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse

situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute

la vallée de l'Égypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le

tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idée

dérive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans

le pays que sous le nom de _la forteresse_. Je prévoyais avec chagrin

que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand

matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant

que les derniers rayons du jour cessassent d'éclairer le pays. Je n'eus

que le temps cette fois de parcourir à cheval cet édifice, dont la

grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent

tout ce que j'avais encore vu en Égypte et ailleurs; il me fit une

impression gigantesque comme ses dimensions. Cet édifice est une longue

suite de portes pyramidales, de cours décorées de galeries, de

portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres,

mais avec des rochers tout entiers. La nuit était venue avant que

j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je

recommençai à gémir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement

ce qui méritait tant d'admiration. La conservation de cet édifice

antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des

habitations modernes construites dans son intérieur; une partie de la

population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les

cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles

dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dégrader. Au

reste, ce mélange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste

pittoresque qui donne tout à la fois une échelle, et des hommes et des

temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des

peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent

pas de masquer des beautés sur lesquelles ils n'ont jamais arrêté leurs

regards, tandis que nous laissons les arènes de Nîmes encombrées de

masures?

_Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--Détresse de l'Armée.--Ruines

de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène_.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 16 / 30 段