crocodile mort sur les bords du fleuve: il était encore frais; il avait
huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste
assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplée, il se
plisse comme une bourse et son élasticité fait l'office de la langue,
dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme
les ouïes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochés, ajoutent
beaucoup à l'horreur de sa physionomie.
_Thèbes_.
à neuf heures, en détournant la pointe d'une chaîne de montagnes qui
forme un promontoire, nous découvrîmes tout à coup l'emplacement de
l'antique Thèbes dans tout son développement; cette ville dont une
seule expression d'Homère nous a peint l'étendue, cette Thèbes _aux
cent portes_; phrase poétique et vaine que l'on répète avec confiance
depuis tant de siècles. Décrite dans quelques pages dictées à Hérodote
par des prêtres égyptiens, et copiées depuis par tous les autres
historiens; célèbre par ce nombre de rois que leur sagesse a mis au
rang des dieux, par des lois que l'on a révérées sans jamais les
connaître, par des sciences confiées à de fastueuses et énigmatiques
inscriptions, doctes et premiers monuments des arts, respectés par le
temps; ce sanctuaire abandonné, isolé par la barbarie, et rendu au
désert sur lequel il avait été conquis; cette cité enfin toujours
enveloppée du voile du mystère par lequel les colosses même sont
agrandis; cette cité reléguée, que l'imagination n'entrevoit plus qu'Ã
travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque
pour notre imagination, que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses,
s'arrêta d'elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains,
comme si l'occupation des restes de cette capitale eût été le but de
ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l'Ãgypte. Je fis un
dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes
m'échappât; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats
des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre,
le soleil éclairant de rayons trop ardents une scène que je voudrais
peindre à mes lecteurs, pour leur faire partager le sentiment que me
firent éprouver la présence de si grands objets; et le spectacle de
l'émotion électrique d'une armée composée de soldats, dont la délicate
susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon, glorieux
d'être Français.
La situation de cette ville est aussi belle qu'on peut se la figurer;
l'étendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne fût aussi
vaste que la renommée l'a publié: le diamètre de l'Ãgypte n'étant pas
assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux
chaînes qui la bordent, et ses tombeaux occupent les vallées de l'ouest
jusque bien avant dans le désert. Je fis une vue de sa situation dès
l'instant où je pus distinguer ses obélisques, et ses portiques si
fameux: je pensais bien que, tout aussi empressés que moi, mes lecteurs
verraient avec intérêt l'image d'un objet aussi curieux d'aussi loin
qu'on peut l'apercevoir, et qu'en général le premier devoir d'un
voyageur est de rendre compte de toutes ses sensations, sans se
permettre de les juger et de les dénaturer. C'est pourquoi je me suis
fait une loi de donner à la gravure mes dessins tels que je les ai
faits d'après nature: et j'ai tâché de conserver à mon journal la même
naïveté que j'ai mise dans mes dessins.
Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de
Thèbes; et le fleuve, par la sinuosité de son cours, semble encore fier
de traverser ses ruines.
Entre midi et une heure, nous arrivâmes à un désert qui était le champ
des morts: la roche, taillée dans son plan incliné, présente dans les
trois faces d'un carré des ouvertures régulières, derrière lesquelles
de doubles et triples galeries et des chambres servaient de sépultures.
J'y entrai à cheval avec Desaix, croyant que ces retraites sombres ne
pouvaient être que l'asile de la paix et du silence; mais à peine
fûmes-nous engagés dans l'obscurité de ces galeries que nous fûmes
assaillis de javelots et de pierres par des ennemis que nous ne
pouvions distinguer; ce qui mit fin à nos observations. Nous avons
appris depuis qu'une population considérable habitait ces retraites
obscures; qu'y contractant apparemment des habitudes farouches, elle
était presque toujours en rébellion avec l'autorité, et devenait la
terreur de ses voisins: trop pressés pour faire plus ample connaissance
avec les habitants, nous rétrogradâmes avec précipitation; et pour
cette fois nous ne vîmes Thèbes qu'au galop.
Mon sort était de séjourner des mois à Zaoyé, à Bénisouef, à Girgé, et
de passer sans m'arrêter sur les grands objets que j'étais venu
chercher. Nous arrivâmes un moment après à un temple, que je dus juger
des plus anciens à son délabrement, à sa couleur de vétusté plus
prononcée, à sa construction moins perfectionnée, à l'excessive
simplicité de ses ornements, à l'irrégularité de ses lignes, de ses
dimensions, et surtout à la grossièreté de sa sculpture. Je me mis bien
vite à en faire un dessin, puis, galopant après les troupes qui
marchaient toujours, j'arrivai à un second édifice beaucoup plus
considérable et bien mieux conservé. Je trouvai en chemin une statue de
granit noir, je dis granit, en attendant qu'il soit décidé quelle est
cette matière que l'on a longtemps appelée basalte, et dont sont faits
les magnifiques lions égyptiens qui sont au bas de la rampe du
Capitole.
à son entrée deux môles carrés flanquent une porte immense: contre le
mur de l'intérieur sont sculptés en deux bas-reliefs les combats
victorieux d'un héros; cette sculpture est de la composition la plus
baroque, sans perspective, sans plan, sans distribution, et comme les
premières conceptions de l'esprit humain qui a toujours la même marche.
J'ai vu à Pompéi des dessins faits par des soldats romains sur le stuc
des murailles; ils ressemblaient entièrement aux dessins des nôtres, Ã
ceux de tout enfant qui veut rendre ses premières idées, lorsqu'il n'a
encore ni vu, ni comparé, ni réfléchi. Ici le héros est gigantesque, et
les ennemis qu'il combat sont vingt-cinq fois plus petits: si c'était
déjà une flatterie des arts, elle était sans doute mal entendue,
puisqu'il devait être honteux pour ce héros de n'avoir à combattre que
des pygmées.
C'est à quelques pas de cette porte que sont les restes d'un colosse
énorme; il a été méchamment brisé, car les parties épargnées ont
tellement conservé leur poli, et les fractures leurs arêtes, qu'il est
évident que si l'esprit dévastateur des hommes leur eût permis de
confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions
encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idée de
sa grandeur, que la largeur des épaules est de vingt-cinq pieds, ce qui
donnerait à peu près soixante-quinze à la figure entière; exacte dans
ses proportions, le style en est médiocre, mais l'exécution parfaite;
dans sa chute il est tombé sur le visage, ce qui empêche de voir cette
partie intéressante; la coiffure étant brisée, on n'est plus dans le
cas de juger par ses attributs si c'était la figure d'un roi ou d'une
divinité: était-ce la statue de Memnon ou celle d'Ossimandué?..... Les
descriptions faites jusqu'à présent, comparées sur les lieux aux
monuments, jettent plutôt de la confusion dans les idées qu'elles ne
les éclaircissent. Si c'était celle de Memnon, ce qui est le plus
probable, tous les voyageurs depuis deux mille ans se seraient trompés
dans l'objet de leur curiosité, comme on le voit par l'inscription de
leur nom sur un autre colosse, dont j'aurai à parler tout à l'heure.
Il reste un pied de cette première statue, qui est détaché et bien
conservé, très susceptible d'être transporté, qui pourrait donner en
Europe une échelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire
pendant aux pieds colossaux qui sont dans la cour du Capitole à Rome.
L'enceinte dans laquelle est cette figure était, ou un temple, ou un
palais, ou peut-être tous les deux à la fois; car si le bas-relief
convenait à un palais de souverain, huit figures de prêtres devant deux
portiques de l'intérieur convenaient aussi à un temple, à moins
qu'elles ne fussent là pour rappeler au souverain que, conformément aux
lois, les prêtres devaient toujours servir et assister Sa Majesté. Au
reste cette ruine, située sur le penchant de la montagne, et n'ayant
jamais été habitée dans les temps postérieurs, est si bien conservée
dans ses parties encore debout, qu'elle a moins l'aspect d'une ruine
que d'un édifice que l'on bâtit, et dont les travaux sont suspendus: on
y voit nombre de colonnes jusqu'Ã leurs bases; les proportions en sont
grandes, mais le style, quoique plus pur que celui du premier temple,
n'est cependant pas comparable à celui de Tintyra, ni pour la majesté
de l'ensemble, ni pour la délicatesse de l'exécution des détails. Il
aurait fallu le temps de la réflexion pour en concevoir le plan; mais
on avait pris le mouvement du galop, et il fallait suivre de près pour
n'être pas arrêté pour toujours dans ses observations.
On fut attiré dans la plaine par deux grandes figures assises, entre
lesquelles, selon les descriptions d'Hérodote, de Strabon, et de ceux
qui ont copié ces écrivains, était la fameuse statue d'Ossimandué, le
plus grand de tous les colosses: Ossimandué lui-même avait été si
glorieux de l'exécution d'une entreprise si hardie, qu'il avait fait
graver une inscription sur le piédestal de cette statue, dans laquelle
il défiait la puissance des hommes d'attenter à ce monument ainsi qu'Ã
celui de son tombeau, dont la fastueuse description ne paraît qu'un
rêve fantastique. Les deux statues encore debout sont sans doute celles
de la mère et du fils de ce prince, dont Hérodote fait mention; celle
du roi a disparu; le temps et la jalousie s'étant disputé à l'envie sa
destruction, il n'en reste plus qu'un rocher informe de granit; il faut
le regard obstiné de l'observateur accoutumé à voir pour distinguer
quelques parties de ces figures échappées à la destruction, et encore
sont-elles si insignifiantes qu'elles ne peuvent donner aucune idée de
sa dimension: les deux qui sont encore existantes ont cinquante Ã
cinquante-cinq pieds de proportion; elles sont assises, les deux mains
sur leurs genoux: ce qui en reste conservé fait voir que le style en
était aussi sévère que la pose en est droite. Les bas-reliefs et les
petites figures qui composent le fauteuil de celle qui est plus au sud
ne manquent cependant ni de charme ni de délicatesse dans l'exécution;
c'est contre la jambe de celle du nord que sont écrits en grec les noms
des illustres et anciens voyageurs qui sont venus entendre les sons de
la statue de Memnon. C'est ici que l'on peut se convaincre de l'empire
de la célébrité sur l'esprit des hommes, puisque, dans des temps où
l'ancien gouvernement égyptien et la jalousie des prêtres ne
défendaient plus aux étrangers d'approcher de ces monuments, l'amour du
merveilleux agissait encore sur ceux qui venaient les visiter; qu'au
siècle d'Adrien, éclairé des lumières de la philosophie, Sabine, la
femme de cet empereur, qui elle-même était lettrée, voulut bien, ainsi
que les savants qui l'accompagnaient, avoir entendu des sons, qu'aucune
raison physique ni politique ne pouvaient plus produire: mais l'orgueil
de monumenter son nom en l'inscrivant sur de telles antiquités aura
fort bien pu faire écrire les premiers noms, et le désir bien naturel
d'associer le sien à cette espèce de gloire y aura fait ajouter les
autres; telle est sans doute la cause de ces innombrables inscriptions
de noms de toutes dates et en toutes langues.
J'avais à peine commencé à dessiner ces colosses que je m'aperçus que
j'étais resté seul avec mes fastueux originaux, et les pensées que leur
dénuement m'inspirait; effrayé de celui où je me trouvais, je me remis
au galop pour rattraper mes curieux compagnons, déjà arrivés à un grand
temple, près du village de Medinet-Abou. J'observai en courant que
l'emplacement du tombeau d'Ossimandué était cultivé, que par conséquent
l'inondation y arrivait; ce qui prouvait, ou que le lit du Nil était
exhaussé, ou qu'anciennement il y avait eu quelque quai ou digue pour
empêcher les eaux d'inonder cette partie de la ville, qui, dans le
moment où nous la traversions, était un vaste champ de blé bien vert,
et qui promettait une abondante récolte.
à droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne,
est un vaste palais, bâti et agrandi à diverses époques.
Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapidité de ce premier
examen, que nous faisions à cheval, c'est que le fond de ce palais, qui
est adossé à la montagne, et qui me parut la partie la plus
anciennement construite, était couvert d'hiéroglyphes, très
profondément creusés, et sans aucun relief; que la catholicité, dans le
quatrième siècle, s'est emparée de ce temple, et en a fait une église,
en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour
pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des
appartements égyptiens avec des fenêtres carrées, et des escaliers;
c'était le seul édifice que j'eusse vu encore qui ne fût pas un temple;
à côté, des fabriques reconstruites avec des matériaux plus anciens,
devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais été
achevées. C'était plutôt là un coup d'oeil, une reconnaissance faite Ã
la hâte qu'un véritable examen. La première soif de curiosité
satisfaite, Desaix s'était remis au galop comme s'il eût vu les
Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore à deux grandes lieues de
là coucher à Hermontis, où pour ma part je fus logé dans un temple.
_Hermontis--Arbre à Miracles_.
Je pouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de
jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de
Typhon ou d'un Anubis est si souvent répétée dans l'intérieur de ce
temple qu'on peut croire que ce monument lui était consacré; il est
représenté debout avec un ventre de cochon surmonté de mamelles
semblables à celles des Ãgyptiennes d'à présent; j'en fis un dessin. Ã
l'orient, à cent toises du temple est un réservoir assez grand, revêtu
en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers.
à deux cents toises plus loin dans la même direction sont les ruines
d'une église, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus
beaux débris égyptiens; des colonnes de granit superbes décoraient la
nef: mais tout est renversé; il ne reste debout que le cul-de-four du
choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est
de mains d'hommes; l'édifice était trop bien construit pour qu'il n'eût
pas résisté au temps.
Le jour cessa, et je rentrai, la tête étourdie de la profusion d'objets
qui avaient passé sous mes yeux dans un si court espace de temps; je
croyais avoir rêvé durant toute cette journée si abondante; et en effet
je me serais alimenté délicieusement un mois entier de ce qu'il m'avait
fallu dévorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre
seulement de trouver le lendemain un moment pour y réfléchir.
Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur énorme, planté sur le
bord du Nil; il avait été déraciné par les inondations progressives, et
enfin renversé; la plus grande partie de ses racines dressées avait
produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu à terre,
et qui s'y étaient fichées, lui servaient de pied; de sorte que son
énorme tronc, resté suspendu horizontalement par une confusion dans le
système de la circulation, végétait dans tous les sens, et lui donnait
un si étrange aspect, que les Turcs n'avaient pas manqué d'en faire un
arbre à miracle: je l'aurais dessiné, si dans ce moment je ne m'étais
pas trouvé un peu en arrière de la division, et s'il n'eût pas fallu le
détailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phénomène
végétal.
à notre halte nous trouvâmes un autre _étranglement_ du Nil, dont je
fis le dessin. La chaîne libyque, tournant tout à coup à l'orient,
vient serrer le Nil contre la chaîne arabique; pressé entre ces deux
obstacles, le fleuve a triomphé de celui qui lui offrait le moins de
résistance; le courant a dans ses accroissements miné et dégradé un lit
de gravier qu'il a trouvé sous le plateau du rivage libyque; la partie
supérieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa déchirure a
formé les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, où j'ai
représenté la halte que nous y fîmes. Ce rocher, appelé Gibelin ou les
deux Montagnes, sert de limite à une subdivision de la Haute Ãgypte, et,
sous le dernier gouvernement, était devenu une barrière pour les beys
rebelles qui étaient relégués dans le haut Saïd, barrière que les
exilés ne pouvaient franchir sans être hors la loi. C'est ainsi que
dans les dernières années Osman bey, après avoir été envoyé à Cosséir
accompagné d'hommes qui étaient secrètement chargés de le tuer, au lieu
de l'embarquer pour la Mecque où il était sensé être exilé, prévint ses
assassins, vola le bâtiment richement chargé, se sauva dans la Haute
Ãgypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et
de lui céder la souveraineté de tout l'espace entre Gibelin et Syène.
Après cet étranglement du cours du Nil la vallée s'élargit sans que la
culture y gagne rien; de vastes champs gercés par le séjour des eaux
avaient attendu en vain qu'on leur prêtât ce qu'ils auraient rendu à si
gros intérêts.
_Esné, l'ancienne Latopolis_.
Le 29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure à Esné, la dernière
ville un peu considérable de l'Ãgypte; Mourat avait été obligé de
l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivée, de notre
cavalerie, d'y brûler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui
aurait pu ralentir sa marche. Nous dûmes donc juger qu'il était
déterminé à quitter l'Ãgypte et à s'enfoncer dans la Nubie, dans
l'espoir de nous fatiguer, et de nous disséminer; le pays n'offrant
point le moyen de nourrir en masse notre armée, il pouvait espérer de
rassembler des forces, et de venir par le désert attaquer nos
détachements.
Esné est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil
quelques débris de son port ou quai, qui a été souvent rétabli, et qui,
bien qu'on y fasse quelques réparations, est dans un état déplorable.
Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le
monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situé près
du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable,
si les habitants pouvaient soupçonner son mérite; au lieu de cela, ils
l'ont masqué de méchantes masures en ruine, et l'ont livré aux usages
les plus abjects: le portique est très bien conservé et d'une grande
richesse de sculpture; il est composé de dix-huit colonnes à chapiteaux
évasés; ces colonnes sont élancées, et me parurent aussi élégantes que
nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la
plus désavantageuse à l'architecture; il faudrait déblayer, pour savoir
s'il reste quelque partie de la _Cella_: je fis le mieux que je pus la
vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiéroglyphes en relief,
dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exécution
soignée; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes à têtes
de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous différents, sont
d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter à la preuve que les
Ãgyptiens n'ont rien emprunté des autres nations, c'est qu'ils ont pris
tous les ornements dont ces chapiteaux sont composés, des productions
de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc.,
etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en
route: nous laissâmes la moitié de notre infanterie et de notre
artillerie à Esné, pour marcher plus lestement dans un pays dont les
ressources diminuaient à chaque lieue, et devenaient presque à rien;
nous vînmes coucher à trois lieues et demie d'Esné.
Le 30, après trois heures de marche, à trois quarts de lieue du fleuve,
sur le bord du désert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante
à soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir
conservé leur assise; aussi le revêtement en est-il dégradé du haut
jusqu'en bas.
_Hiéraconpolis_.
à deux heures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines
d'Hiéraconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un
édifice considérable, à en juger par la grosseur des pierres, l'étendue
des débris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve épars
çà et là sur le sol; la nature du grès dont était bâti le temple
d'Hiéraconpolis est si friable, que l'édifice n'a conservé aucune forme,
et que les détails sont tout à fait perdus. à quelques toises plus
loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dégradé: les
restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites,
et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces
ruines presque effacées; je m'y suis représenté avec toute ma suite et
dans le délabrement où m'avaient réduit les fatigues de la route.
_Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple_.
Nous vîmes de l'autre côté du fleuve descendre deux cents Mamelouks
avec leurs équipages; nous sûmes depuis que c'était Elfy-bey, qui,
blessé à Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les
autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse
situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute
la vallée de l'Ãgypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le
tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idée
dérive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans
le pays que sous le nom de _la forteresse_. Je prévoyais avec chagrin
que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand
matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant
que les derniers rayons du jour cessassent d'éclairer le pays. Je n'eus
que le temps cette fois de parcourir à cheval cet édifice, dont la
grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent
tout ce que j'avais encore vu en Ãgypte et ailleurs; il me fit une
impression gigantesque comme ses dimensions. Cet édifice est une longue
suite de portes pyramidales, de cours décorées de galeries, de
portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres,
mais avec des rochers tout entiers. La nuit était venue avant que
j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je
recommençai à gémir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement
ce qui méritait tant d'admiration. La conservation de cet édifice
antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des
habitations modernes construites dans son intérieur; une partie de la
population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les
cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles
dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dégrader. Au
reste, ce mélange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste
pittoresque qui donne tout à la fois une échelle, et des hommes et des
temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des
peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent
pas de masquer des beautés sur lesquelles ils n'ont jamais arrêté leurs
regards, tandis que nous laissons les arènes de Nîmes encombrées de
masures?
_Suite de la Marche dans la Haute-Ãgypte.--Détresse de l'Armée.--Ruines
de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène_.