Nous arrivâmes devant un village; nous ne sûmes que le lendemain qu'il

s'appelait El-Besera, car le soir il n'y avait pas un habitant pour

nous le dire: j'aimais assez trouver les villages déménagés, pour ne

pas entendre les cris des habitants que l'on était forcé de dépouiller:

il ne restait que des murailles dans les déménagements prévus; les

portes et les chambranles même étaient emportés, et un village

abandonné depuis deux heures avait l'air d'être une ruine d'un

siècle.

Le 23, à peine en marche, comme le plus désoeuvré, je fus le premier

qui aperçus les Mamelouks; ils marchaient à nous sur un front d'une

étendue immense: nous nous formâmes en trois carrés, deux d'infanterie

aux ailes, et un de cavalerie au centre, flanqué de huit pièces

d'artillerie aux angles; nous marchions dans cet ordre, en suivant

notre route jusqu'à un quart de lieue de Samanhout, village élevé,

contre lequel nous cherchions à nous appuyer. Les Mamelouks se

développant et nous tournant sur trois points, ils commencèrent leur

fusillade et leurs cris avant que nous pensassions à tirer le canon. Un

corps de volontaires de la Mecque s'était posté dans un ravin, entre le

village et nous, et tirait à couvert sur le carré de la

vingt-et-unième: Desaix envoya un détachement d'infanterie pour les

déloger du fossé, et un détachement de cavalerie, qui devait les

poursuivre lorsqu'ils en auraient été chassés. La cavalerie, trop

ardente, attaqua trop tôt et avec désavantage; un des nôtres fut tué,

un autre fut blessé; l'aide de camp Rapp reçut un coup, de sabre, et

aurait succombé, si un volontaire n'eût paré quatre autres coups dont

il était menacé; les Mekkains furent cependant repoussés.

Des chasseurs furent envoyés au village pour en déloger ceux qui

l'occupaient; les Mamelouks se mirent en mouvement pour attaquer notre

gauche, pendant que d'autres longeaient notre droite: ils eurent un

moment favorable pour nous charger; ils hésitèrent, et ne le

retrouvèrent plus; ils caracolaient autour de nous, faisant briller

leurs armes resplendissantes et manoeuvrer leurs chevaux; ils

déployaient tout le faste oriental: mais notre boréale austérité

présentent un aspect sévère qui n'était pas moins imposant; le

contraste était frappant, le fer semblait braver l'or; la plaine

étincelait, le spectacle était admirable. Notre artillerie tira sur

toutes les faces à la fois: ils firent une fausse attaque à notre

droite; plusieurs des leurs y périrent; un chef, atteint d'un boulet,

était tombé trop près de nous pour être secouru des siens; son cheval,

étonné de le voir se traînant, sans l'abandonner, ne se laissait point

approcher; tout brillant d'or, il excitait la cupidité des tirailleurs,

qui tentaient à chaque instant d'aller en faire leur proie; aux prises

avec le sort, traîné çà et là par son cheval, ce malheureux ne périt

qu'après avoir essuyé les horreurs de mille morts.

D'autres chasseurs avaient été envoyés à Samanhout pour en déloger ceux

qui s'y étaient postés; ils les eurent bientôt mis en fuite: du nombre

de ces fuyards était Mourat, qui s'y était mis en réserve; il prit la

route de Farshiut. Ce mouvement divisa toute l'armée ennemie: Desaix

saisit cette circonstance, fit marcher sur l'espace qu'elle abandonnait,

et ordonna à la cavalerie de charger ceux qui restaient encore sur

notre droite; en un instant, nous les vîmes dans le désert gravir une

première rampe de la montagne avec une vélocité surprenante: nous

pensions qu'arrivés sur le plateau ils en défendraient l'approche aux

nôtres; mais la terreur et le désordre étaient dans leurs rangs, ils ne

pensèrent plus qu'à se réunir dans leur fuite; quelques traîneurs

furent tués, quelques chameaux furent pris; un petit corps séparé

s'enfuit par la gauche: le feu finit à midi, à une heure nous ne vîmes

plus d'ennemis. Nous marchâmes sur Farshiut, que Mourat-bey avait déjÃ

abandonné.

Cette malheureuse ville avait été pillée quelques heures auparavant par

les Mamelouks. Le cheikh était un descendant des cheikhs Ammam,

souverains puissants et chéris dans le Saïd, qui, dans le commencement

de ce siècle, avaient régné avec équité, et défendu leurs sujets des

vexations des Mamelouks. Ce dernier, battu par Mourat, réduit à un état

de faiblesse et de misère, avait vu avec plaisir arriver des vengeurs,

et leur avait préparé du biscuit: Mourat, battu, obligé de fuir, avant

de quitter Farshiut envoie chercher ce vieux prince, l'accable de

reproches, et, dans sa fureur lui coupe la tête de sa main. Nous

arrivons, nous achevons de piller les magasins; on bat la générale pour

empêcher ce désordre; il aurait fallu punir toute l'armée: on allait

ordonner une marche forcée; et, pour éviter les regards de reproche des

habitants, nous partons à minuit.

L'obscurité était affreuse, et le froid assez vif pour être obligés

d'allumer du feu toutes les fois que l'artillerie nous arrêtait;

abrités contre le mur d'une maison auprès d'un de ces feux, nous nous

chauffions, Desaix, ses aides de camp, et moi, lorsque tout à coup nous

recevons une fusillade par-dessus le mur: c'étaient encore des

volontaires de la Mecque, car nous étions destinés à en rencontrer

partout; ils étaient vingt, on en tua huit; les autres se sauvèrent Ã

la faveur des ténèbres. Ces volontaires, qui se prétendaient nobles,

portaient un turban vert, comme descendants de la race d'Hali; ces

chevaliers, à-peu-près vagabonds, volant les caravanes sur la côte de

Gidda, et poussés d'un beau zèle, profitaient de la saison morte pour

venir attaquer une nation Européenne qu'ils croyaient couverte d'or, et

avaient bien voulu venir à leurs risques et fortune pour butiner sur

nous.

Armés de trois javelots, d'une pique, d'un poignard, de deux pistolets

et d'une carabine, ils attaquaient avec audace, résistaient avec

opiniâtreté; et, quoique mortellement frappés, semblaient ne pouvoir

cesser de vivre: lors de cette dernière surprise, j'en vis un combattre

encore, et blesser deux des nôtres qui le tenaient cloué contre un mur

avec leurs baïonnettes.

Nous arrivâmes à une heure de soleil à Haw; les Mamelouks venaient d'en

partir: une partie des beys étaient entrés dans le désert avec les

chameaux pour arriver par cette route en un jour et demi à Esnèh; les

autres avaient suivi le Nil, route par laquelle il en faut quatre.

Haw, ou l'ancienne Diospolis-Parva, est dans une belle position

militaire: elle ne conserve aucune antiquité.

Nous fîmes halte à Haw, et nous en partîmes une heure avant la nuit,

qui, comme nous l'avions appris la veille, devait être sombre, et

rendre périlleuse la marche de notre artillerie. Mais la conquête de

l'Égypte, qui avait été commencée si brillamment par la bataille des

pyramides, aurait fini de même par la bataille de Thèbes, s'il eût été

possible de l'obtenir de notre _Fabius_ Mourat-bey. Que de marches

forcées nous a coûtées le rêve de cette bataille! mais, Desaix n'était

point l'enfant gâté de la fortune, et son étoile était nébuleuse:

l'expérience ne pouvait le convaincre de notre insuffisance pour gagner

de vitesse l'ennemi que nous poursuivions; il ne voulait rien entendre

de ce qui pouvait affaiblir ses espérances. L'artillerie était trop

lourde, l'infanterie trop lente, la grosse cavalerie trop pesante; la

cavalerie légère aurait à peine secondé sa volonté; et je suis sûr

qu'il gémissait de n'être pas simple capitaine, pour aller, dans sa

bouillante ardeur, avec sa compagnie attaquer et combattre Mourat-bey:

enfin nous partîmes, et, après avoir été éclairés de la fausse lueur

d'une aurore boréale, et avoir attendu la lune jusqu'à dix heures et

demie, nous arrivâmes à onze heures à un grand village, dont je n'ai

jamais su le nom, et où, malheureusement pour lui et au grand préjudice

de ses habitants, nos soldats s'égarèrent...

Le 25, nous partîmes à la première pointe du jour. La langue de terre

cultivée se resserrait peu à peu à la rive gauche, où nous étions, et

s'augmentait en même proportion à l'autre rive.

Enfin nous entrâmes dans le désert; nous y vîmes d'assez près une bête

sauvage, qu'à sa grosseur et à forme remarquable nous jugeâmes tous

être une hyène; nous courûmes dessus, mais le galop de nos chevaux, ne

put que la suivre sans rien gagner sur elle. Nous approchions de

Tintyra: j'osai parler d'une halte; mais le héros me répondit avec

humeur: cette défaveur ne dura qu'un moment; bientôt, rappelé à son

naturel sensible, il vint me rechercher, et partageant mon amour pour

les arts, il se montra leur ami, et peut-être plus ardent que moi. Doué

d'une délicatesse d'esprit vraiment extraordinaire, il avait uni

l'amour de tout ce qui est aimable à une violente passion pour la

gloire, et à un nombre de connaissances acquises, les moyens et la

volonté d'ajouter celles qu'il n'avait pas eu le temps de perfectionner;

on trouvait en lui une curiosité active qui rendait sa société

toujours agréable, sa conversation continuellement intéressante.

_Tintyra_.

Nous arrivâmes à Tintyra: le premier objet que je vis fut un petit

temple à gauche du chemin, d'un si mauvais style et dans de si

mauvaises proportions, que je le jugeai de loin n'être que les ruines

d'une mosquée. En me retournant à droite, je trouvai enfouie dans les

plus tristes décombres une porte construite de masses énormes couvertes

d'hiéroglyphes; à travers de cette porte j'aperçus le temple. Je

voudrais pouvoir faire passer dans l'âme de mes lecteurs la sensation

que j'éprouvai. J'étais trop étonné pour juger; tout ce que j'avais vu

jusqu'alors en architecture ne pouvait servir à régler ici mon

admiration. Ce monument me sembla porter un caractère primitif, avoir

par excellence celui d'un temple. Tout encombré qu'il était, le

sentiment du respect silencieux qu'il m'imprima m'en parut une preuve;

et, sans partialité pour l'antique, ce fut celui qu'il imposa à toute

l'armée.

Avant d'entrer dans aucun détail, tâchons de faire connaître par les

plans et les vues l'étendue et l'ordonnance de cet édifice, son état

actuel, et son effet pittoresque. J'ai essayé par mes dessins de donner

une idée générale de la situation de la ville antique, de l'emplacement

qu'elle occupait, et de la situation respective des édifices, de leur

état actuel, et de la richesse de leurs détails. Ces monuments étaient

situés sur le bord du désert, sur le dernier plateau de la chaîne

Libyque au pied duquel arrive l'inondation du fleuve, à une lieue de

son lit.

Rien de plus simple et de mieux calculé que le peu de lignes qui

composent cette architecture. Les Égyptiens n'ayant rien emprunté des

autres, ils n'ont ajouté aucun ornement étranger, aucune superfluité Ã

ce qui était dicté par la nécessité: ordonnance et simplicité ont été

leurs principes; et ils ont élevé ces principes jusqu'à la sublimité:

parvenus à ce point, ils ont mis une telle importance à ne pas

l'altérer, que, bien qu'ils aient surchargé leurs édifices de

bas-reliefs, d'inscriptions, de tableaux historiques et scientifiques,

aucune de ces richesses ne coupe une seule ligne; elles sont respectées;

elles semblent sacrées; tout ce qui est ornement, richesse,

somptuosité de près, disparaît de loin pour ne laisser voir que le

principe, qui est toujours grand et toujours dicté par une raison

puissante. Il ne pleut pas dans ce climat; il n'a donc fallu que des

plates-bandes pour couvrir et pour donner de l'ombre; dès lors plus de

toits, dès lors plus de frontons: le talus est le principe de la

solidité; ils l'ont adopté pour tout ce qui porte, estimant sans doute

que la confiance est le premier sentiment que doit inspirer

l'architecture, et que c'en est une beauté constituante. Chez eux

l'idée de l'immortalité de Dieu est présentée par l'éternité de son

temple; leurs ornements, toujours raisonnés, toujours d'accord,

toujours significatifs, prouvent également des principes sûrs, un goût

fondé sur le vrai, une suite profonde de raisonnements; et quand nous

n'aurions pas acquis la conviction du degré éminent où ils étaient

parvenus dans les sciences abstraites, leur seule architecture, dans

l'état où nous l'avons trouvée, nous aurait donné l'idée de

l'ancienneté de ce peuple, de sa culture, de son caractère, de sa

gravité.

Je n'aurais point d'expression, comme je l'ai dit, pour rendre tout ce

que j'éprouvai lorsque je fus sous le portique de Tintyra; je crus être,

j'étais réellement dans le sanctuaire des arts et des sciences. Que

d'époques se présentèrent à mon imagination, à la vue d'un tel édifice!

que de siècles il a fallu pour amener une nation créatrice à de pareils

résultats, à ce degré de perfection et de sublimité dans les arts!

combien d'autres siècles pour produire l'oubli de tant de choses, et

ramener l'homme sur le même sol à l'état de nature où nous l'avons

trouvé! jamais tant d'espace dans un seul point; jamais les pas du

temps plus prononcés et mieux suivis. Quelle constante puissance,

quelle richesse, quelle abondance, quelle superfluité de moyens dans le

gouvernement qui peut faire élever un tel édifice, et qui trouve dans

la nation des hommes capables de le concevoir, de l'exécuter, de le

décorer, de l'enrichir de tout ce qui parle aux yeux et à l'esprit!

jamais d'une manière plus rapprochée le travail des hommes ne me les

avait présentés si anciens et si grands: dans les ruines de Tintyra les

Égyptiens me parurent des géants.

J'aurais voulu tout dessiner, et je n'osais mettre la main à l'oeuvre;

je sentais que, ne pouvant m'élever à la hauteur de ce que j'admirais,

j'allais rapetisser ce que je voudrais imiter; nulle part je n'avais

été environné de tant d'objets propres à exalter mon imagination. Ces

monuments, qui imprimaient le respect dû au sanctuaire de la divinité,

étaient les livres ouverts où la science était développée, où la morale

était dictée, où les arts utiles étaient professés; tout parlait, tout

était animé, et toujours dans le même esprit. L'embrasure des portes,

les angles, le retour le plus secret, présentaient encore une leçon, un

précepte, et tout cela dans une harmonie admirable; l'ornement le plus

léger sur le membre d'architecture le plus grave déployait d'une

manière vivante ce que l'astronomie avait de plus abstrait à exprimer.

La peinture ajoutait encore un charme à la sculpture et Ã

l'architecture, et produisait tout à la fois une richesse agréable, qui

ne nuisait ni à la simplicité ni à la gravité de l'ensemble. La

peinture en Égypte n'était encore qu'un ornement de plus; suivant toute

apparence, elle n'était point un art particulier: la sculpture était

emblématique, et, pour ainsi dire, architecturale. L'architecture était

donc l'art par excellence, dicté par l'utilité; elle pourrait donc Ã

elle seule lever le doute, sinon sur la primogéniture, au moins sur la

supériorité de l'architecture des Égyptiens comparée à celle des

Indiens, puisque ne participant en rien de celle de ces derniers, elle

est devenue le principe de tout ce que nous avons admiré depuis, de

tout ce que nous avons cru être exclusivement de l'architecture, les

trois ordres grecs, le dorique, l'ionique, et le corinthien. Il faut

donc bien se garder de penser, comme on le croit abusivement, que

l'architecture Égyptienne est l'enfance de l'art, mais il faut dire

qu'elle en est le type.

Je fus frappé de la beauté de la porte qui fermait le sanctuaire du

temple; tout ce que l'architecture a ajouté depuis d'ornements à ce

genre de décoration n'a fait qu'en rapetisser le style.

Je ne devais pas espérer de rien trouver en Égypte de plus complet, de

plus parfait que Tintyra; j'étais agité de la multiplicité des objets,

émerveillé de leur nouveauté, tourmenté de la crainte de ne pas les

revoir. J'avais aperçu sur des plafonds des systèmes planétaires, des

zodiaques, des planisphères célestes, présentés dans une ordonnance

pleine de goût; j'avais vu que les murailles étaient couvertes de la

représentation des rites de leur culte, de leurs procédés dans

l'agriculture et les arts, de leurs préceptes moraux et religieux; que

l'Être suprême, le premier principe, était partout représenté par les

emblèmes de ses qualités: tout était également important à rassembler;

et je n'avais que quelques heures pour observer, pour réfléchir, pour

dessiner ce qui avait coûté des siècles à concevoir, à construire, Ã

décorer. Notre impatience française était épouvantée de la constante

volonté du peuple qui avait exécuté ces monuments: partout même égalité

de recherches et de soins; ce qui pourrait faire penser que ces

édifices n'étaient point l'ouvrage des rois, mais qu'ils étaient

construits aux frais de la nation, sous la direction de collèges de

prêtres, et par des artistes auxquels il était imposé des règles

invariables. Un laps de temps avait pu chez eux apporter quelques

perfections dans l'art; mais chaque temple est d'une telle égalité dans

toutes ses parties, qu'ils semblent tous avoir été sculptés de la même

main; rien de mieux, rien de plus mal; point de négligence, point

d'élans à part d'un génie plus distingué; l'ensemble et l'harmonie

régnaient partout. L'art de la sculpture, enchaîné à l'architecture,

était circonscrit dans le principe, dans la méthode, dans le mode: une

figure n'exprimait rien par le sentiment; elle devait avoir telle pose

pour signifier telle chose; le sculpteur en avait le poncif, et ne

devait se permettre aucune altération qui aurait pu en changer le vrai

sens: il en était de ces figures comme de nos cartes à jouer, dont nous

avons respecté les imperfections, pour ne rien ôter à la facilité avec

laquelle nous les savons reconnaître. La perfection qu'ils ont donnée Ã

leurs animaux prouve assez qu'ils avaient l'idée du style, dont ils ont

indiqué le caractère avec si peu de lignes dans un principe si grand,

et un système qui tendait au grave et au beau idéal, comme nous en

avions déjà la preuve dans les deux sphinx du capitole, et dont on

retrouve ici le style dans ceux qui sont sur le flanc du grand temple.

Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres

nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que

belle. Celle des femmes ressemble encore à la figure des jolies femmes

d'aujourd'hui: de la rondeur, de la volupté; le nez petit; les yeux

longs, peu ouverts, et relevés à l'angle extérieur, comme tous les

peuples dont cet organe est fatigué par l'ardeur du soleil ou la

blancheur de la neige; les pommettes des joues un peu grosses, les

lèvres bordées, la bouche grande, mais riante et gracieuse: en tout, le

caractère africain, dont le nègre est la charge, et peut-être le

principe.

Les hiéroglyphes, exécutés de trois manières, sont aussi de trois

genres, et peuvent avoir aussi trois époques: par l'examen des

différents édifices que j'ai été dans le cas d'observer, j'ai pu juger

que ceux qui devaient être les plus anciens n'ont qu'un simple contour,

creusé sans relief, et très profondément; les seconds, ceux qui font le

moins d'effet, sont simplement en relief très bas; et les troisièmes,

qui me paraissent du meilleur temps, et qui sont à Tintyra d'une

exécution plus parfaite qu'en aucun autre lieu de l'Égypte, sont en

relief au fond du contour creusé. À travers les figures qui composent

les tableaux, il y a de petits hiéroglyphes, qui paraissent n'être que

l'explication des tableaux, et qui, avec des formes simplifiées,

sembleraient une manière plus rapide de s'exprimer, une espèce

d'écriture _cursive_, si l'on peut dire ainsi en parlant de sculpture.

Un quatrième genre semblait être consacré à l'ornement; nous l'avons

appelé improprement, et je ne sais pourquoi, _Arabesque_: adopté par

les Grecs, au temps d'Auguste il fut admis chez les Romains, et dans le

quinzième siècle, lors de la renaissance des arts, il nous fut transmis

par eux comme une décoration fantastique, dont le goût était tout le

mérite. Chez les Égyptiens, employé avec le même goût, chaque objet

avait un sens ou une moralité, décorait en même temps les frises, les

corniches, les soubassements de leur architecture. J'ai retrouvé Ã

Tintyra des représentations, de péristyles de temples en cariatides,

exécutées en peinture aux bains de Titus, copiées par Raphaël, et que

nous singeons tous les jours, dans nos boudoirs, sans imaginer que les

Égyptiens nous en ont donné les premiers modèles. Le crayon à la main,

je passais d'objets en objets; distrait de l'un par l'intérêt de

l'autre, toujours attiré, toujours arraché, il me manquait des yeux,

des mains, et une tête assez vaste pour voir, dessiner, et mettre

quelque ordre à tout ce dont j'étais frappé. J'avais honte des dessins

insuffisants que je faisais de choses si sublimes: mais je voulais des

souvenirs des sensations que je venais d'éprouver; je craignais que

Tintyra ne m'échappât pour toujours, et mes regrets égalaient mes

jouissances. Je venais de découvrir dans un petit appartement un

planisphère céleste, lorsque les derniers rayons du jour me firent

apercevoir que j'étais seul avec le constamment bon et complaisant

général Belliard, qui, après avoir vu pour lui, n'avait pas voulu

m'abandonner dans un lieu si désert.

Nous rattrapâmes au galop la division, déjà à Dindera, à trois quarts

de lieue de Tintyra, où nous vînmes coucher: sans ordre donné, sans

ordre reçu, chaque officier, chaque soldat s'était détourné de la route,

avait accouru à Tintyra, et spontanément l'armée y était restée le

reste de la journée. Quelle journée! qu'on est heureux d'avoir tout

bravé pour obtenir de telles jouissances!

Le soir, Latournerie, officier d'un courage brillant, d'un esprit et

d'un goût délicat, vint me trouver, et me dit: «Depuis que je suis en

Égypte, trompé sur tout; j'ai toujours été mélancolique et malade:

Tintyra m'a guéri; ce que j'ai vu aujourd'hui m'a payé de toutes mes

fatigues; quoi qu'il puisse en être pour moi de la suite de cette

expédition, je m'applaudirai toute ma vie de l'avoir faite par les

souvenirs que me laissera éternellement cette journée.»

_Crocodiles_.

Le 26, une nature nouvelle se développa sous nos yeux: des

palmiers-doum, beaucoup plus grands que ceux que nous avions vus, des

tamaris gigantesques, des villages d'une demi lieue de long, et

cependant des terres qui avaient été inondées, et qui étaient restées

incultes. Les habitants ne voulaient-ils cultiver que ce qui devait

suffire à leur nourriture, et priver ainsi leurs tyrans du superflu de

leurs travaux? Dans l'après-midi, causant avec Desaix, il me parlait

des crocodiles: nous étions dans la partie du Nil qu'ils habitent;

devant nous étaient des îles basses de sable, comme celles où ils se

montrent; nous vîmes quelque chose de long et brun à travers nombre de

canards; c'était un crocodile; il avait quinze à dix-huit pieds; il

dormait: on lui tira un coup de fusil, il entra doucement dans l'eau,

et en ressortit quelques minutes après; un second coup de fusil l'y fit

rentrer, il en ressortit de même: je lui trouvai le ventre beaucoup

plus gros que ceux des animaux de même espèce que j'avais vus

empaillés.

Nous apprîmes qu'une partie des Mamelouks avait passé à la rive droite

du fleuve, et que l'autre suivait la route d'Esné et de Syène. Desaix

fit partir sa cavalerie à minuit pour tâcher d'atteindre ces

derniers.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 15 / 30 段