Assis près de son bureau, la carte devant lui, l'impitoyable lecteur

dit au pauvre voyageur, harassé, poursuivi, affamé, en butte à toutes

les misères de la guerre: Il me faut ici Aphroditopolis, Crocodilopolis,

Ptolémaïs; qu'avez-vous fait de ces villes? qu'êtes-vous allé faire là,

si vous ne pouvez m'en rendre compte? n'avez-vous pas un cheval pour

vous porter, une armée pour vous protéger, un interprète pour

questionner? n'avez-vous pas pensé que je vous honorerais de ma

confiance?--À la bonne heure; mais veuillez bien, lecteur, songer que

nous sommes entourés d'Arabes, de Mamelouks, et que très probablement

ils m'auraient enlevé, pillé, tué, si je m'étais avisé d'aller à cent

pas de la colonne vous chercher quelques briques d'Aphroditopolis.

Ce quai revêtu, que j'ai vu en passant au galop à Minchie, c'était

Ptolémaïs; il n'en reste rien autre chose.

Encore un peu de patience, et nous irons ensemble fouler un sol tout

neuf pour les recherches, voir ce qu'Hérodote même n'a décrit que sur

des récits mensongers, ce que les voyageurs modernes n'ont pu dessiner

et mesurer qu'avec toute sorte d'anxiété, sans oser perdre le Nil et

leur barque de vue: en effet ces malheureux voyageurs, rançonnés tour Ã

tour et sous toutes sortes de prétextes par les reis, par leur

interprète, par tous les cheikhs, kiachefs et pachas, abandonnés des

leurs, volés des autres, suspects comme sorciers, tourmentés pour les

trésors qu'ils devaient avoir trouvés ou pour ceux qu'ils allaient

chercher, obligés en dessinant d'avoir un oeil sur tous ceux qui les

environnaient, et qui étaient toujours près de se soulever, et

d'attenter à l'ouvrage, s'ils n'allaient pas jusqu'à attenter à la

personne; ces voyageurs, dis-je, ne sont pas si coupables de ne pas

transmettre tous les détails que l'on pourrait désirer sur ce pays si

curieux, mais si dangereux à observer.

Grâce à la courageuse obstination du brave Mourat-bey qui voudra tenter

le sort de la guerre, nous irons encore à sa poursuite, et nous

entrerons enfin dans, la terre promise.

_Girgé.--Notices sur le Darfour, et Tombout_.

Girgé, où nous arrivâmes à deux heures après-midi, est la capitale de

la Haute Égypte: c'est une ville moderne qui n'a rien de remarquable;

elle est aussi grande que Mynyeh et que Melaui, moins grande que Siouth,

et moins jolie que toutes les trois: le nom de Girgé ou Dgirdgé lui

vient d'un grand monastère, plus anciennement bâti que la ville, dédié

à St. Georges, qui se prononce _Gerge_ en langue du pays; le couvent

existe encore, et nous y trouvâmes des moines européens. Le Nil vient

heurter contre les constructions de Girgé, et en démolit journellement

une partie; on n'y ferait qu'avec de grands frais un mauvais port pour

les barques: cette ville n'est donc intéressante que par sa position Ã

une distance égale du Caire et de Syene, et par la richesse de son

territoire. Nous y trouvâmes tous les comestibles à un très bas prix;

le pain à un sou la livre, douze oeufs pour deux sous, deux pigeons Ã

trois sous, une oie de quinze livres pour douze sous. Était-ce

pauvreté? non, c'était abondance; car, après un séjour de trois

semaines, où plus de cinq mille personnes avaient augmenté la

consommation et répandu de l'argent, tout était encore au même prix.

Les barques ne nous joignaient pas; nous manquions de souliers et de

biscuit: on s'établit, on fit construire des fours, préparer une

caserne pour stationner cinq cents hommes: la troupe se reposa; et moi

j'y trouvai personnellement l'avantager de rafraîchir mes yeux, qui

menaçaient de cesser tout à fait le service. Je n'avais le secours

d'aucun remède; mais un pot de miel que je trouvai dans la maison d'un

cheikh où je logeais, et une jarre de vinaigre, m'en tinrent lieu: je

mangeai de ce premier jusqu'à l'indigestion, et calmai l'ardeur de mon

sang en buvant l'autre avec de l'eau et du sucre.

Le 3 Décembre, nous apprîmes que des paysans, séduits par les Mamelouks,

se rassemblaient derrière nous pour nous attaquer à dos, tandis qu'on

leur promettait de nous attaquer en avant. Il n'y avait qu'un mois

qu'ils avaient volé une caravane de deux cents marchands qui venaient

de l'Inde par la Mer Rouge, Cosseïr, et Qouss; ils se croyaient des

braves: quarante villages insurgés avaient rassemblé six à sept mille

hommes; une charge de notre cavalerie qui en sabra mille à douze cents

leur apprit que leur projet ne valait rien.

Nous trouvâmes à Girgé un prince nubien: il était frère du souverain de

Darfour; il revenait de l'Inde, et allait rejoindre un autre de ses

frères qui accompagnait une caravane de huit cents Nubiens de Sennar,

avec autant de femmes: des dents d'éléphants et de la poudre d'or

étaient les marchandises qu'il portait au Caire, pour les échanger

contre du café, du sucre, des châles et des draps, du plomb, du fer, du

séné, et du tamarin. Nous causâmes beaucoup avec ce jeune prince, qui

était vif, gai, ardent et spirituel; sa physionomie peignait tout cela:

il était plus que bronzé; les yeux très beaux et bien enchâssés; le nez

peu relevé, mais petit; la bouche fort épatée, mais point plate; les

jambes comme tous les Africains, grêles et arquées: il nous dit que son

frère était allié du roi de Bournou, qu'il commerçait avec lui, et

qu'il faisait une guerre perpétuelle avec ceux du Sennar; il nous dit

que de Darfour à Siouth il y avait quarante jours de traversée, pendant

lesquels ils ne trouvaient de l'eau que tous les huit jours, soit dans

des citernes, soit à leur passage aux Oasis. Il faut que les profits de

ces caravanes soient incalculables pour indemniser ceux qui les

rassemblent des frais qu'ils ont à faire, et les payer de l'excès de

leurs fatigues. Lorsque leurs esclaves femelles ne sont pas des

captives, et qu'ils les achètent, elles leur coûtent un mauvais fusil;

et les hommes, deux. Il nous raconta qu'il faisait très froid chez lui

pendant un temps de l'année; n'ayant point de mot pour nous exprimer

des _glaces_, il nous dit qu'on mangeait beaucoup d'une chose qui était

dure en la prenant dans la main, et qui échappait des doigts lorsqu'on

l'y tenait quelque temps. Nous lui parlâmes de Tombout, cette fameuse

ville dont l'existence est encore un problème en Europe. Nos questions

ne le surprirent point: selon lui, Tombout était au Sud-Ouest de son

pays; ses habitants venaient commercer avec eux; il leur fallait six

mois de trajet pour arriver; eux leur vendaient tous les objets qu'ils

venaient chercher au Caire, et s'en faisaient payer avec de la poudre

d'or: ce pays s'appelait dans leur langue le _Paradis_; enfin la

ville de Tombout était sur le bord d'un fleuve qui coulait à l'Ouest;

les habitants étaient fort petits et doux. Nous regrettâmes bien de

posséder si peu de temps cet intéressant voyageur, que nous ne pouvions

cependant pas questionner jusqu'à l'indiscrétion, mais qui n'eût pas

mieux demandé que de nous dire, beaucoup de choses, n'ayant rien de la

gravité musulmane, et s'exprimant avec énergie et facilité. Il nous dit

encore que dans la famille royale la succession était élective, que

c'étaient les chefs militaires et civils qui choisissaient parmi les

fils du roi mort celui qu'ils jugeaient le plus digne de lui succéder

au trône, et qu'il n'y avait pas encore d'exemple que cela eût produit

la guerre civile. Tout ce qu'on vient de lire est mot pour mot le

procès-verbal de l'interrogatoire que nous fîmes subir à cet étrange

prince: il ajouta que nous avions infiniment de choses à fournir Ã

l'Afrique; que nous la rendrions très volontairement notre tributaire,

sans nuire au commerce qu'ils avaient à faire eux-mêmes, et que nous

les attacherions à nos intérêts par tous leurs besoins, et par

l'exportation de tout le superflu de nos productions; que le commerce

de l'Inde se ferait de même par la Mekke, en prenant cette ville ou

celle de Gosseir pour entrepôt commun, comme Alep l'était pour celui

des états musulmans malgré la longueur des marches qu'il fallait faire

de chaque côté pour arriver à ce point de contact.

_Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec les

Mamelouks.--Voleurs.--Conteurs Arabes_.

Nous attendions les barques qui devaient suivre notre marche, et qui

portaient nos vivres, nos munitions, et la chaussure de nos soldats: le

vent avait été toujours favorable contre l'ordinaire en cette saison;

et cependant les barques n'arrivaient point: nous avions dépêché divers

exprès pour prendre des informations; les premiers avaient péri dans la

traversée des villages révoltés; les autres ne reparaissant plus, notre

belle saison se perdait dans l'inaction; le pays pouvait croire que

nous prenions peur des Mamelouks, et ce préjugé égarer de nouveau les

paysans: ils refusaient déjà de payer le miri, et ils disaient pour

raison: Il doit y avoir bataille; nous paierons au vainqueur.

Le 9 Janvier, dixième jour de notre arrivée, le général Desaix se

détermina à envoyer sa cavalerie jusqu'à Siouth, pour savoir

définitivement ce qu'était devenu son convoi maritime; on avait envoyé

en avant de Girgé un bataillon à Bardis pour chercher des vivres;

l'officier qui le commandait nous fit dire, le 9 au soir, qu'il se

répandait que le 11 les mamelouks se mettraient en marche de Hau pour

arriver le 12, et qu'ils voulaient en venir à une bataille: cette

nouvelle était confirmée de toutes parts; et quoique Desaix ne fût pas

convaincu de cette bonne fortune, il se trouva dans le cas de reprocher

encore à notre marine de le priver de notre cavalerie, qui le

laisserait sans moyen de profiter de la victoire, s'il y en avait une;

car la simple infanterie ne pouvait avec les Mamelouks qu'accepter le

combat, sans jamais les y forcer ni le prolonger.

Un autre fléau dont nous étions travaillés, c'était une volerie

perpétuelle, et organisée de telle sorte qu'aucune rigueur militaire ne

pouvait en défendre nos armes et nos chevaux. Chaque nuit des habitants

entraient dans nos camps comme des rats, et en sortaient comme des

chauve-souris, emportant presque toujours leur proie. On en avait

surpris qui avaient été sacrifiés au premier mouvement de la rage du

soldat: on espéra que cette rigueur ferait quelque sensation; la garde

fut doublée; et le jour même on prit deux des forges de l'artillerie:

on saisit les voleurs, qui furent fusillés. Dans la nuit qui suivit

cette exécution les chevaux de l'aide de camp du général de la

cavalerie furent volés: le général gagea qu'on ne le volerait pas; le

lendemain on lui enleva son cheval, et l'on avait démoli un mur pour le

surprendre lui-même, si le jour ne fût venu à son secours.

Le 10, nous sûmes que Mourat-bey invitait les cheikhs Arabes des

villages soumis à marcher contre nous, leur donnant rendez-vous Ã

Girgé. Le 11, jour où il devait nous attaquer, plusieurs nous

envoyèrent leur lettre, en nous faisant dire qu'ils restaient fidèles

au traité, et nous dénoncèrent ceux qui avaient promis de marcher; mais

la rencontre que ceux-ci avaient faite de notre cavalerie avait

déconcerté leurs projets.

Le 11, le temps fut couvert, et nous en souffrîmes comme d'un jour

d'hiver assez rude, quoiqu'il eût été un de nos fort beaux jours

d'Avril; tant il est vrai que l'absence du bien sur lequel on a compté

est déjà un mal! je vis cependant dans cette effroyable journée une

treille de vigne verte comme au mois de Juillet; les feuilles ne font

ici que se durcir, rougir, et sécher, pendant que le bout de la branche

renouvelle perpétuellement sa verdure; les pois grimpants font la même

chose; la tige en devient ligneuse: j'en ai vu qui avaient quarante

pieds de haut, et atteignaient au sommet des arbres.

Nous sûmes qu'il était arrivé de la Mekke par Cosseïr une quantité

innombrable de fantassins pour se joindre à Mourat-bey, et qu'ils

étaient en marche pour venir nous attaquer.

Le 13, nous apprîmes que notre cavalerie avait rencontré un

rassemblement à Menshieth, avait sabré mille de ces égarés, et avait

poursuivi son chemin; leçon rien moins que fraternelle, mais que notre

position rendait peut-être nécessaire: cette province, qui, de tout

temps révoltée avait la réputation d'être terrible, avait besoin

d'apprendre que ce n'était pas lorsqu'elle se mesurait contre nous;

nous avions d'ailleurs à leur cacher que nos moyens étaient petits et

disséminés; peut-être fallait-il encore qu'ils nous crûssent aussi

vindicatifs que cléments; peut-être enfin, n'ayant pas le temps de les

catéchiser, fallait-il, par un malheur de circonstance, punir

sévèrement ceux qui s'obstinaient à ne pas croire que tout ce que nous

faisions n'était que pour leur bien.

Nous nous disposions à partir aussitôt que la cavalerie serait de

retour, soit que les barques arrivassent enfin, soit qu'il fallût y

renoncer; car attendre ne faisait qu'aggraver nos maux, et ceux que

nous étions obligés de faire aux habitants des environs, en laissant

subsister cet état de guerre, d'incertitude, et d'inorganisation.

Le 14, nous n'en avions point encore de nouvelles. Nous nous faisions

réciter des contes arabes pour dévorer le temps et tempérer notre

impatience. Les Arabes content lentement, et nous avions des

interprètes qui pouvaient suivre, ou qui ralentissaient très peu le

débit: ils ont conservé pour les contes la même passion que nous leur

connaissons depuis le sultan Shéhérazade des mille et une nuits; et sur

cet article Desaix et moi nous étions presque des sultans: sa mémoire

prodigieuse ne perdait pas une phrase de ce qu'il avait entendu; et je

n'écrivais rien de ces contes, parce qu'il me promettait de me les

rendre mot pour mot quand je voudrais: mais ce que j'observais, c'est

que si les histoires n'étaient pas riches de détails vrais et

sentimentaux, mérite qui semble appartenir particulièrement aux

narrateurs du nord, elles abondaient en événements extraordinaires, en

situations fortes, produites par des passions toujours exaltées: les

enlèvements, les châteaux, les grilles, les poisons, les poignards, les

scènes nocturnes, les méprises, les trahisons, tout ce qui embrouille

une histoire, et paraît en rendre le dénouement impossible, est employé

par ces conteurs avec la plus grande hardiesse; et cependant l'histoire

finit toujours très naturellement et de la manière la plus claire, et

la plus satisfaisante. Voilà le mérite de l'inventeur: il reste encore

au conteur celui de la précision et de la déclamation, auxquelles les

auditeurs mettent beaucoup de prix: aussi arrive-t-il que la même

histoire est faite consécutivement par plusieurs narrateurs devant les

mêmes auditeurs, avec un égal intérêt et un égal succès; l'un aura

mieux traité et déclamé la partie sensible et amoureuse, un autre aura

mieux rendu les combats et les effets terribles, un troisième aura fait

rire; enfin c'est leur spectacle: et comme chez nous on va au théâtre

une fois pour la pièce, d'autres fois pour le jeu des acteurs, les

répétitions ne les fatiguent point. Ces histoires sont suivies de

discussions; les applaudissements sont disputés, et les talents se

perfectionnent; aussi y en a-t-il en grande réputation qui sont chéris,

et font le bonheur d'une famille, de toute une horde. Les Arabes ont

aussi leurs poètes, même leurs improvisateurs, que l'on fait venir dans

les festins; ils en paraissent enchantés; je les ai entendus; mais

quand leurs chansons ne sont pas apologétiques, elles perdent sans

doute trop à être traduites; elles ne m'ont paru que des concetti ou

jeux de mots assez insipides: leurs poètes ont d'ailleurs des manières

extraordinaires, des tics, qui les singularisent aux yeux des gens du

pays, mais qui leur donnaient pour nous un air de démence qui

m'inspirait de la pitié et de la répugnance: il n'en était pas de même

des conteurs, qui me paraissaient avoir un talent plus vrai, plus près

de la nature.

Je devais m'affliger moins qu'un autre des retardements, puisqu'ils me

laissaient le temps de calmer l'inflammation qui dévorait mes yeux;

mais je partageais l'impatience de Desaix, qui avait dû compter sur

toutes les ressources du convoi, dont l'absence paralysait ses

opérations sous tous les rapports, et le laissait dans un dénuement

affligeant: heureusement les malades et les blessés étaient peu

nombreux; car les médecins sans remèdes n'étaient là que pour dire ceux

qu'il aurait fallu leur donner, et ne pouvaient leur en administrer

aucun; on fit cependant établir un hôpital, des fours, un magasin, et

une caserne assez bien fortifiée pour se défendre d'une émeute ou d'une

attaque de paysans, et pouvoir laisser à cet échelon de l'échelle du

Nil trois cents hommes en sécurité.

Ne sachant que faire à mes yeux malades, j'imaginai d'aller prendre les

bains du pays, qui me soulagèrent. Je renvoie mon lecteur à l'élégante

description de M. Savary, dont la riante imagination a fait tout à la

fois le tableau des agréments qu'offrent ces bains, et des voluptés

dont ils sont susceptibles.

Le 15, il fit assez froid le matin pour désirer de se chauffer; mais ce

froid pourtant ressemblait à celui qu'on éprouve quelquefois chez nous

au mois de Mai; car en mettant la tête à la fenêtre, j'y vis les

oiseaux faisant l'amour, ou tout au moins faisant leur nid pour le

faire: le soir du même jour il tonna, événement très extraordinaire

dans cette contrée; en effet cela n'arrive qu'une fois dans une

génération, par un concours de circonstances peut-être faciles Ã

expliquer. Le vent du nord, le plus constant de tous ceux qui dominent

dans cette partie du monde, amène de la mer les nuages d'une région

plus froide, les roule dans la vallée de l'Égypte, où le sol ardent les

raréfie, et les réduit en vapeur; cette vapeur poussée jusqu'en

Abyssinie, le vent du sud, qui traverse les montagnes élevées et

froides de ce pays, en ramène quelquefois de petits nuages, qui,

n'éprouvant qu'un léger changement de température en repassant dans la

vallée humide du Nil lors de son débordement, restent condensés, et

produisent par fois, sans tonnerre ni orage, de petites pluies d'un

instant; mais les vents d'est et d'ouest, qui d'ordinaire enfantent les

orages, traversant tous les deux des déserts ardents qui dévorent les

nuages, ou élèvent les vapeurs à une telle hauteur qu'elles traversent

la vallée étroite de la Haute Égypte, sans pouvoir éprouver de

détonation par l'impression des eaux du fleuve, le phénomène du

tonnerre devient une chose si étrange pour les habitants de ces

contrées, que les savants même du pays n'imaginent pas de lui attribuer

une cause physique. Le général Desaix questionna un homme de loi sur le

tonnerre, il lui répondit avec la sécurité de l'assurance: «On sait

très bien que c'est un ange, mais il est si petit qu'on ne l'aperçoit

point dans les airs; il a cependant la puissance de promener les nuages

de la Méditerranée en Abyssinie; et, lorsque la méchanceté des hommes

arrive à son comble, il fait entendre sa voix, qui est celle du

reproche et de la menace; et, pour preuve que la punition est à sa

disposition, il entrouvre la porte du ciel, d'où sort l'éclair; mais,

la clémence de Dieu étant toujours infinie, jamais dans la Haute Égypte

sa colère ne s'est autrement manifestée.» On est toujours émerveillé

d'entendre un homme sensé, avec une barbe vénérable, faire un conte

aussi puéril. Desaix voulut lui expliquer différemment ce phénomène;

mais il trouva son explication si inférieure à la sienne qu'il ne prit

pas même la peine de l'écouter: au reste, il avait plu tout à fait la

nuit; ce qui rendit les rues fangeuses, glissantes et presque

impraticables. Ici finit l'histoire de notre hiver, et je n'aurai plus

à en parler.

Le 15, on fit des fours à l'usage du pays. Le 16, on fit du biscuit.

J'aurais voulu dans mon dessin pouvoir exprimer l'adresse et la

célérité des ouvriers; on peut dire qu'individuellement, l'Égyptien est

industrieux et adroit et que manquant, à l'égal du sauvage, de toute

espèce d'instrument, on doit s'étonner de ce qu'ils font de leurs

doigts auxquels ils sont réduits, et de leurs pieds, dont ils

s'aident merveilleusement: ils ont, comme ouvriers, une grande qualité,

celle d'être sans présomption, patients, et de recommencer jusqu'à ce

qu'ils aient fait à peu près ce que vous désirez d'eux. Je ne sais

jusqu'à quel point on pourrait les rendre braves; mais nous ne devons

pas voir sans effroi toutes les qualités de soldats qu'ils possèdent;

éminemment sobres, piétons comme des coureurs, écuyers comme des

centaures, nageurs comme des tritons; et cependant c'est à une

population de plusieurs millions d'individus qui possèdent ces qualités

que quatre mille Français isolés commandaient impérieusement sur deux

cents lieues de pays; tant l'habitude d'obéir est une manière d'être

comme celle de commander, jusqu'à ce que les uns s'endormant dans

l'abus du pouvoir, les autres soient réveillés par le bruit de leur

chaîne!

Le 18, la cavalerie revint; elle nous annonça l'arrivée des barques, et

nous donna les détails d'un combat qu'elle avait eu à soutenir contre

quelques Mamelouks et leurs agents, qui avaient répandu le bruit qu'ils

nous avaient détruits; que ce qu'on voyait rétrograder était le reste

des Français qui tâchaient de gagner le Caire. Deux mille Arabes Ã

cheval, et cinq à six mille paysans à pied, avaient cru en venir à bout;

ils s'étaient portés en avant de Tata; lorsque la cavalerie les

découvrit en bataille, elle avait fait un mouvement pour se former; ils

avaient cru qu'elle déclinait le combat, et avaient chargé avec le

désordre accoutumé, c'est-à-dire quelques braves en avant, le reste au

milieu, frappant toujours et ne parant jamais; à la seconde décharge,

étonnés de voir faire à la cavalerie des feux de bataillon, ils avaient

commencé à lâcher pied; et, après avoir perdu quarante des leurs, et

avoir eu une centaine de blessés, ils avaient disparu en se dispersant,

et abandonnant la pauvre infanterie, qui comme de coutume, avait été

hachée, et eût été détruite, si la nuit ne fût venue à son secours.

Le 20, les barques arrivèrent enfin; quelques commodités qu'elles nous

apportèrent, et surtout la musique d'une de nos demi-brigades jouant

des airs Français, firent une sensation si étrangement voluptueuse pour

Girgé, qu'elle calma tout ce que l'impatience avait mis d'irascibilité

dans notre esprit. C'était, hélas! le chant du cygne: mais n'anticipons

pas sur les événements: à la guerre il faut jouir du moment, puisque

celui qui suit n'appartient à personne.

Le 21, le prêt, l'eau-de-vie, raviva notre existence; et le soldat,

déjà las de manger six oeufs pour un sou, partit avec joie pour aller

au-devant du besoin.

Il y avait vingt-et-un jours que nous n'étions fatigués que de notre

nullité: je savais que j'étais près d'Abidus, où Ossimandué avait bâti

un temple, où Memnon avait résidé; je tourmentais Desaix pour pousser

une reconnaissance jusqu'à El Araba, où chaque jour on me disait qu'il

y avait des ruines; et chaque jour Desaix me disait: Je veux vous y

conduire moi-même; Mourat-bey est à deux journées, il arrivera

après-demain, il y aura bataille, nous déferons son armée, l'autre

après-demain nous ne penserons plus qu'aux antiquités, et je vous

aiderai moi-même à les mesurer. Il avait raison le bon Desaix; et quand

sa raison n'aurait pas été bonne, il aurait bien fallu que je m'en

accommodasse.

Enfin le 22, nous partîmes de Girgé à l'entrée de la nuit; nous

passâmes vis-à-vis les antiquités; Desaix n'osait me regarder; Tremblez,

lui dis-je; si je suis tué demain, mon ombre vous poursuivra, et vous

l'entendrez sans cesse autour de vous vous répéter, El Araba. Il se

souvint de ma menace, car cinq mois après il envoya de Siouth l'ordre

de me donner un détachement pour m'y accompagner.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 14 / 30 段