Nous vînmes coucher à Melaui, à une demi lieue de chemin d'Achmounin.

Mais j'entends le lecteur me dire: Quoi! Vous quittez déjà Hermopolis,

après m'avoir fatigué de longues descriptions de monuments, et vous

passez rapidement quand vous pourriez m'intéresser; qui vous presse?

qui vous inquiète? n'êtes-vous pas avec un général instruit qui aime

les arts? n'avez-vous pas trois cents hommes avec vous? Tout cela est

vrai; mais telles sont les circonstances d'un voyage, et tel est le

sort du voyageur: le général, très bien intentionné, mais dont la

curiosité est bientôt satisfaite, dit au dessinateur: Il y a dix heures

que trois cents hommes sont à cheval, il faut que je les loge, il faut

qu'ils fassent la soupe avant de se coucher. Le dessinateur entend cela

d'autant mieux qu'il est aussi bien las, qu'il a peut-être bien faim,

qu'il bivouaque chaque nuit, qu'il est douze à seize heures par jour Ã

cheval, que le désert a déchiré ses paupières, et que ses yeux brûlants

et douloureux ne voient plus qu'à travers d'un voile de sang.

_Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--Bénéadi.

Siouth.--Tombeaux de Licopolis_.

Melaui est plus grande et encore plus jolie que Mynyeh; les rues en

sont droites, son bazar fort bien bâti; et il y a une spacieuse maison

de Mamelouks qui serait facile à fortifier.

Nous étions rentrés tard; j'avais perdu du temps à parcourir la ville

et à aller chercher mon quartier: j'étais logé hors les murs, et devant

une jolie maison qui paraissait assez commode: le propriétaire, aisé,

était assis devant la porte; il me fit voir qu'il avait fait coucher le

général Belliard dans une chambre, et que j'y trouverais place aussi;

il y avait quelque temps que je couchais dehors; je fus tenté. À peine

endormi, je suis réveillé par une agitation que je prends pour une

fièvre inflammatoire, aux prises avec la douleur et le sommeil, chaque

minute, passant de l'effroi d'une maladie grave à l'affaissement de la

lassitude; prêt à m'évanouir, j'entends mon compagnon qui me dit, Ã

moitié endormi, Je suis bien mal; je lui réponds, Je n'en puis plus: ce

dialogue nous réveille tout à fait; nous nous levons, nous sortons de

la chambre, et, à la clarté de la lune, nous nous trouvons rouges,

enflés, méconnaissables; nous ne savions que penser de notre état,

lorsque, bien éveillés, nous nous apercevons que nous sommes devenus la

proie de toutes sortes d'animaux immondes.

Les maisons de la Haute Égypte sont de vastes colombiers dans lesquels

le propriétaire se réserve une seule chambre; il y loge avec ce qu'il a

de poules, de poulets, et tout ce que ses animaux et lui produisent

d'insectes dévorants: la recherche de ses insectes l'occupe la journée;

la dureté de sa peau brave, la nuit, leur morsure; aussi notre hôte,

qui de bonne foi avait cru faire merveille, ne concevait rien à notre

fuite. Nous nous débarrassâmes comme nous pûmes des plus affamés de nos

convives, en nous promettant bien de ne jamais accepter pareille

hospitalité.

Le 23, nous continuâmes de suivre les Mamelouks: ils étaient toujours Ã

quatre lieues de distance; nous ne pouvions rien gagner sur eux: ils

dévastaient autant qu'ils pouvaient le pays qu'ils laissaient entre

nous. Vers le soir nous vîmes arriver une députation avec des drapeaux

en signe d'alliance; c'étaient des Chrétiens auxquels ils avaient

demandé une contribution de cent chameaux; et, ces malheureux n'ayant

pu les leur donner, ils avaient tué soixante des leurs; un tel procédé

ayant irrité les Chrétiens, ils avaient de leur côté tué huit Mamelouks,

dont ils nous proposaient de nous apporter les têtes: ils parlaient

tous à la fois, répétaient cent fois les mêmes expressions; mais

heureusement pour nos oreilles l'audience se donnait dans un champ de

luzerne, ce qui offrit un rafraîchissement à la députation, qui se mit

à manger de l'herbe comme d'un mets délicieux dont on craint de perdre

l'occasion de se rassasier. Sans descendre de cheval, je me mis aussi Ã

dessiner un député comme il venait d'interrompre sa harangue.

Nous vînmes coucher à Elgansanier, où nous fûmes assez bien logés dans

un tombeau de santon.

Le 24, nous marchions sur Mont-Falut, lorsqu'on vint nous dire que les

Mamelouks étaient à Bénéadi, où nous courûmes les chercher. Électrisé

par tout ce qui m'entourait, le coeur me battait de joie toutes les fois

qu'il était question de Mamelouks, sans réfléchir que j'étais là sans

animosité ni rancune contre eux; que, puisqu'ils n'avaient jamais

dégradé les antiquités, je n'avais rien à leur reprocher; que, si la

terre que nous foulions leur était mal acquise, ce n'était pas à nous Ã

le trouver mauvais; et qu'au moins plusieurs siècles de possession

établissaient leurs droits: mais les apprêts d'une bataille présentent

tant de mouvements, forment l'ensemble d'un si grand tableau, les

résultats en sont d'une telle importance pour ceux qui s'y engagent,

qu'ils laissent peu de place aux réflexions morales; il n'est plus

alors question que de succès: c'est un jeu d'un si grand intérêt, qu'on

veut gagner quand on joue.

Nous arrivâmes à Bénéadi, et notre espérance fut encore déçue cette

fois: nous n'y trouvâmes que des Arabes, que notre cavalerie chassa

dans le désert. Bénéadi est un riche village d'une demi lieue de long,

avantageusement situé pour le commerce des caravanes de Darfour;

possédant un territoire abondant, sa population a toujours été assez

nombreuse pour se trouver en mesure de composer avec les Mamelouks, et

ne pas se laisser rançonner par eux. Il nous parut qu'il fallait

temporiser aussi pour le moment, d'autant que les avances amicales

qu'on nous y faisait avaient je ne sais quoi qui ressemblait à des

conditions: nous jugeâmes qu'il fallait dissimuler l'insolence de ces

procédés sous les dehors de la cordialité. Entourés d'arabes dont ils

ne craignent rien, aux besoins desquels ils fournissent, et dont ils

peuvent par conséquent disposer, les habitants de Bénéadi ont une

influence dans la province qui les rendait embarrassants pour un

gouvernement quelconque; ils vinrent au-devant de nous, ils nous

reconduisirent au-delà de leur territoire, sans que nous fussions

tentés ni les uns ni les autres de passer la nuit ensemble. Nous vînmes

coucher à Benisanet.

Le 25, avant d'arriver à Siouth, nous trouvâmes un grand pont, une

écluse, et une levée pour retenir les eaux du Nil après l'inondation;

ces travaux arabes, faits sans doute d'après les errements antiques,

sont aussi utiles que bien entendus; en tout il me paraissait que la

distribution des eaux dans la Haute Égypte était faite avec plus

d'intelligence que dans la basse, et par des moyens plus simples.

Siouth est une grande ville bien peuplée, sur l'emplacement, suivant

toute apparence, de Licopolis ou la ville du Loup. Pourquoi la ville du

Loup dans un pays où il n'y a pas de loups, puisque c'est un animal du

nord? était-ce un culte emprunté des Grecs? et les Latins, qui nous ont

transmis cette dénomination dans des siècles où l'on s'occupait peu de

l'histoire naturelle, n'ont-ils fait aucune différence entre le chacal

et le loup? On ne trouve point d'antiquités dans la ville; mais la

chaîne libyque, au pied de laquelle elle est bâtie, offre une si grande

quantité de tombeaux, qu'il n'est pas possible de douter qu'elle

n'occupe le territoire d'une ancienne grande ville. Nous étions arrivés

à une heure après-midi; il y eut des vivres à prendre pour l'armée, des

malades à envoyer à l'ambulance, des barques et des provisions, que les

Mamelouks n'avaient pu emmener, dont il fallait prendre possession: on

résolut de coucher. Je commençai par faire un dessin de la Siouth

moderne, à une demi lieue de la chaîne libyque.

Je courus bien vite la visiter; j'étais si envieux de toucher à une

montagne égyptienne! J'en voyais deux chaînes depuis le Caire sans

avoir pu risquer de gravir aucune d'elles: je trouvai celle-ci telle

que je l'avais pressentie, une ruine de la nature, formée de couches

horizontales, et régulières de pierres calcaires, plus ou moins tendres,

plus ou moins blanches, entrecoupées de gros cailloux mamelonnés et

concentriques, qui semblent être les noyaux ou les ossements de cette

longue chaîne, soutenir son existence, et en suspendre la destruction

totale: cette dissolution s'opère journellement par l'impression de

l'air salin qui pénètre chaque partie de la surface de la pierre

calcaire, la décompose, et la fait, pour ainsi dire, couler en

ruisseaux de sables, qui s'amoncellent d'abord auprès du rocher, puis

sont roulés par les vents, et de proche en proche, changent les

villages et les champs fertiles en de tristes déserts. Les rochers sont

à près d'un quart de lieue de Siouth; dans cet espace est une jolie

maison du kiachef qui gérait pour Soliman bey. Les rochers sont creusés

par d'innombrables tombeaux, plus ou moins grands, décorés avec plus ou

moins de magnificence; cette magnificence ne peut laisser aucun doute

sur l'antique proximité d'une grande ville: je dessinai un des

principaux de ces monuments, et le plan intérieur. Tous les parvis

intérieurs de ces grottes sont couverts d'hiéroglyphes; il faudrait des

mois pour les lire, si on en savait la langue; il faudrait des années

pour les copier: ce que j'ai pu voir avec le peu de jour qui entre par

la première porte, c'est que tout ce que les Grecs ont employé

d'ornements, dans leur architecture, tous les méandres, les

enroulements, et ce qu'on appelle vulgairement les Grecques, est ici

exécuté avec un goût, une délicatesse exquise. Si une telle excavation

est une seule et même opération, comme la régularité de son plan

semblerait l'indiquer, c'était une grande entreprise que la fabrication

d'un tombeau: mais il est à croire qu'il servait à perpétuité à toute

une famille, à une race entière; qu'on y venait rendre quelque culte

aux morts: car, si l'on n'eût jamais pensé à rentrer dans ces monuments,

à quoi eussent servi ces décorations si recherchées, ces inscriptions

qu'on n'aurait jamais lues, ce faste ruineux, secret, et perdu? À

diverses époques ou fêtes de l'année, chaque fois qu'on y ajoutait

quelques nouvelles sépultures, il s'y célébrait sans doute quelques

_fonctions_ funèbres où la magnificence des cérémonies était jointe Ã

la splendeur du lieu; ce qui est d'autant plus probable que les

richesses des décorations de l'intérieur sont d'un contraste frappant

avec la simplicité de l'extérieur, qui est la roche toute brute, ainsi

qu'on peut le remarquer dans la vue que j'en ai faite. J'en trouvai une

avec un simple salon, qui servait à une innombrable quantité de

sépultures prises en ordre dans les roches; elle avait été toute

fouillée pour en ravir des momies: j'y en trouvai encore quelques

fragments, comme du linge, des mains, des têtes, des os épais. Outre

ces principales grottes, il y en a une telle quantité de petites, que

la montagne entière est devenue un corps caverneux et sonore. Plus loin,

au sud, on trouve les restes de grandes carrières, dont les cavités

sont soutenues par des pilastres: une partie de ces carrières a été

habitée par de pieux solitaires; à travers les rochers, dans ces vastes

retraites, ils joignaient à l'austère aspect du désert, celui d'un

fleuve qui dans son cours majestueux répandait l'abondance sur ses

rives. C'était l'emblème de leur vie; avant leur retraite, troubles,

richesses, agitations; et depuis, calme et jouissances contemplatives:

la nature muette imitait le silence auquel ils s'étaient condamnés; la

splendeur constante et auguste du ciel d'Égypte commande avec sévérité

une éternelle admiration; le réveil du jour n'est point réjoui par les

cris de joie, les bondissements des animaux; le chant d'aucun oiseau ne

célèbre le retour du soleil; l'alouette, qui égaie, anime nos guérets,

dans ces climats brûlants, crie, appelle, mais ne chante jamais ni ses

amours ni son bonheur; la nature, grave et superbe semble n'inspirer

que le sentiment profond d'une humble reconnaissance: enfin la grotte

du cénobite semble avoir été placée ici par l'ordre et le choix de Dieu

même; tout ce qui devrait animer la nature partage avec lui sa triste

et stupéfaite méditation sur cette Providence, distributrice éternelle

d'éternels bienfaits.

De petites niches, des revêtissements en stuc, et quelques peintures en

rouge, représentant des croix, des inscriptions, que je crus être en

langue Copte, sont les témoignages et les seuls restes de l'habitation

de ces austères cénobites dans ces austères cellules. Dans la saison où

nous les vîmes, rien n'était comparable à la verdure de toutes les

teintes qui tapissaient les rives du Nil aussi loin que la vue pouvait

s'étendre: entraîné par la curiosité, j'avais tant fait de chemin que

je ne pouvais plus me rendre au quartier.

La sortie d'une grande ville est toujours embarrassante pour une armée.

Le lendemain nous nous mîmes en marche avant le jour: tous nos guides

s'étaient attachés à la même division; et, laissant errer la nôtre Ã

l'aventure, nous passâmes une partie de la matinée à nous chercher avec

inquiétude, et à nous rassembler avec peine. Nous suivions toutes les

sinuosités du canal d'Abou-Assi, qui est le dernier de la Haute Égypte,

et aussi considérable que pourrait l'être un bras du Nil; il partage

avec ce fleuve le diamètre de la vallée, qui dans cette journée ne me

parut pas avoir plus d'une lieue, mais cultivée avec plus de soin et

d'intelligence que tout ce que nous avions vu jusqu'alors; on y a tracé

des chemins qui nous firent voir qu'avec très peu de frais on en ferait

d'excellents et d'éternels dans un climat où il ne pleut ni ne gèle. À

toutes les demi lieues nous trouvions des citernes, avec un petit

monument hospitalier pour donner à boire au passant et à son cheval: je

dessinai un des plus considérables de ces petits établissements

philanthropiques, aussi agréables qu'utiles, qui caractérisent la

charité arabe. Vers le milieu de la journée, nous nous rapprochâmes du

désert, où je trouvai trois objets nouveaux: le palmier doum, qui

ressemble par la feuille au palmier raquette, que nous connaissons, et

qui n'a pas, comme le dattier, une seule tige, mais de huit jusqu'Ã

quinze; son fruit ligneux est attaché par groupe à l'extrémité des

branches principales, d'où partent les touffes qui forment le feuillage

de l'arbre; il est de forme triangulaire et de la grosseur d'un oeuf;

sa première enveloppe est spongieuse, et se mange comme le caroube; sa

saveur est mielleuse, et approche du goût du pain d'épice; sous cette

enveloppe est une écorce dure, filandreuse comme celle du coco, à qui

il ressemble plus qu'à tout autre fruit; mais il manque absolument de

cette partie ligneuse et fine; sa partie gélatineuse est sans saveur:

elle devient d'une grande dureté; on en fait des grains de chapelets

qui prennent la teinture et le poli.

Je vis aussi un petit oiseau charmant, qu'à sa forme et ses habitudes

je dois ranger dans la classe des _gobe-mouches_; il prenait à chaque

instant de ces insectes, avec une adresse admirable: grâce à l'apathie

des Turcs, tous les oiseaux chez eux sont familiers; les Turcs n'aiment

rien, mais ne dérangent rien: la couleur de l'oiseau dont il s'agit est

verte, claire, et brillante; la tête dorée, ainsi que le dessus des

ailes; son bec long, noir, et pointu; et il a à la queue, une plume

d'un demi pouce plus longue que les autres: sa grosseur est celle d'une

petite mésange.

Un peu plus loin, je vis dans le désert des hirondelles d'un gris clair

comme le sable sur lequel elles volent; celles-ci n'émigrent pas, ou

vont dans des climats analogues, car nous n'en voyons jamais en Europe

de cette couleur: elles sont de l'espèce des cul-blancs.

Après treize heures de marche, nous vînmes coucher à Gamerissiem,

malheureusement pour ce village; car les cris des femmes nous firent

bientôt comprendre que nos soldats, profitant des ombres de la nuit,

malgré leur lassitude, prodiguaient leurs forces superflues, et, sous

le prétexte de chercher des provisions, arrachaient en effet ce dont

ils n'avaient pas besoin: volés, déshonorés, poussés à bout, les

habitants tombèrent sur les patrouilles qu'on envoyait pour les

défendre, et les patrouilles, attaquées par les habitants furieux, les

tuèrent, faute de s'entendre et de pouvoir s'expliquer... Ô guerre, que

tu es brillante dans l'histoire! mais vue de près, que tu deviens

hideuse, lorsqu'elle ne cache plus l'horreur de tes détails!

Le 27, nous suivîmes le désert, qui était bordé par une suite de

villages. Malgré le froid que nous éprouvions la nuit, la chaleur du

jour et les productions de la terre nous avertissaient que nous

approchions du tropique; l'orge était mûre; le blé en grain, et les

melon, plantés en plein champ, étaient déjà en fleurs. Nous vînmes

bivouaquer dans un bois près de Narcette.

_Le Couvent Blanc.--Ptolémaïs_.

Le 28, nous traversâmes un désert, et vînmes aboutir à un couvent Copte,

auquel les Mamelouks avaient mis le feu la veille, et qui brûlait

encore; ce qui m'empêcha d'y entrer: mais on en connaîtra les détails

par ceux que je vais donner du couvent Blanc, qui lui ressemble, et qui

n'est éloigné de l'autre que de vingt minutes de marche, situé de même

sous la montagne, et de même au bord du désert; on appelle le premier

le couvent Rouge, parce qu'il est bâti en brique; l'autre le couvent

Blanc, parce qu'il est en pierres de taille de cette couleur: ce

dernier avait été brûlé aussi la veille; mais les moines, en s'enfuyant,

avaient laissé la porte ouverte, et quelques serviteurs pour sauver

les débris.

On attribue l'érection de cet édifice à Ste.-Hélène; ce qui est

probable à en juger par le plan. Il y avait sans doute un couvent près

de ce temple; quelques arrachements de mur et des blocs de granit

attestent son ancienne existence. À l'aspect de ces monuments on doit

penser que si c'est Ste.-Hélène qui les a fait construire, l'empereur

Constantin secondait son zèle et mettait de fortes sommes à sa

disposition; le couvent n'étant point, comme l'église, construit de

manière à pouvoir se clore et se défendre aura sans doute été brûlé ou

détruit dans quelques circonstances pareilles à celle dont nous venions

d'être les témoins: la construction de cette église est telle encore

qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur

les murailles on s'y défendrait très bien contre les Arabes, et même

contre les Mamelouks; mais, sans armes, ces pauvres moines n'avaient pu

opposer que la patience, la résignation, leur sainteté, et surtout leur

misère, qui dans toute autre occasion les auraient sauvés; dans

celle-ci, les Mamelouks s'étaient vengés sur des Catholiques des maux

qu'ils éprouvaient des Catholiques: comme s'ils pouvaient réparer par

un aussi injuste moyen les malheurs dont nous étions la cause! Nous

aperçûmes dans les ruines produites par cette catastrophe le charbon

qui résultait de l'incendie de la boiserie du choeur; et les

insatiables besoins de l'insatiable guerre nous firent encore enlever

ces débris de la misère, et ces restes de la dévastation dont nous

étions la cause.

Depuis l'ancienne destruction du couvent, les moines se sont logés dans

la galerie latérale de l'église, si l'on peut appeler des logements les

petites huttes qu'ils se sont fabriquées sous ces portiques fastueux;

c'est la misère dans le palais de l'orgueil.

Les pères avaient fui; nous ne trouvâmes que les frères, couverts de

haillons, et à peine revenus de l'agonie qu'ils avaient éprouvée la

veille. Pour avoir une idée de la vie, du caractère, et des moyens de

subsistance de ces moines, il faut lire ce qu'en a écrit le général

Andréossi dans l'excellent mémoire qu'il a donné sur les lacs de Natron,

et les couvents d'El-Baramous, de Saint Ephrem, et de Saint-Macaire;

cet exact et judicieux observateur y a décrit les besoins de ces moines,

leur état de guerre continuelle avec les Arabes, les malheurs de leur

existence, les causes morales qui les leur font supporter et perpétuent

ces établissements.

Pendant qu'on faisait halte, j'en fis, aussi rapidement qu'il me fut

possible, deux vues. L'une est dessinée du couvent Rouge au couvent

Blanc, qui indique l'espace qu'il y a entre eux, et la situation de ces

deux monastères appuyés contre le désert, et ayant la vue d'une riche

campagne arrosée par le canal d'Abou-Assi: l'autre donne l'idée de

l'architecture de ces édifices du quatrième siècle, par conséquent

postérieurs de vingt siècles aux grands monuments égyptiens, et dont la

gravité du style, la corniche et les portes rappellent absolument le

genre de cette première architecture; le plan fait voir de belles

lignes, excepté dans la partie du choeur, où l'on reconnaît la

décadence du bon goût. Nous allâmes bivouaquer à Bonnasse-Boura.

Le 29, nous revînmes sur le Nil, et nous traversâmes le champ de

bataille où, dans la dernière guerre des Turcs avec les Mamelouks,

Assan-pacha fut battu par Mourat-bey, et où ce dernier, avec cinq mille

Mamelouks, renversa et mit en fuite dix-huit mille Turcs et trois mille

Mamelouks. Malem-Jacob, le Copte, qui, nous accompagnait comme

intendant des finances, spectateur et acteur de cette bataille, nous en

expliqua les détails; il nous démontrait avec quelle supériorité de

talent Mourat avait pris ses avantages et en avait profité; ce même

Mourat-bey devait rugir de colère d'être obligé de repasser sur le même

sol fuyant devant quinze cents hommes d'infanterie. Comme nous

raisonnions sur les vicissitudes de la fortune, entraînés par l'intérêt

de la conversation, nous avions très imprudemment, comme il nous

arrivait tous les jours, devancé l'armée d'une demi lieue. Je disais en

plaisantant à Desaix qu'il serait très ridicule de trouver dans

l'histoire qu'on lui eût coupé le cou dans une rencontre de cinq à six

mamelouks, et que pour mon compte je serais désolé de laisser ma tête

derrière quelques buissons, où elle serait oubliée: en ce moment nous

dépassions Minchie; l'adjudant Clément vint dire au générai qu'il y

avait des Mamelouks dans le village: en effet il en parut deux, puis

six, puis dix, puis quatre autres, puis deux autres, puis des équipages;

ils allèrent se mettre à une portée de fusil, et nous observaient:

rétrograder eût été se faire enlever: le pays était couvert: Desaix

prit le parti de faire bonne contenance, de paraître prendre des

dispositions; il avait quatre fusiliers, qu'il plaçait alternativement

sur tous les points, afin de les multiplier par leurs mouvements: nous

mîmes quelques fossés entre les Mamelouks et nous; nous gagnâmes du

temps; notre avant-garde parut enfin, et ils se retirèrent. On vint

nous dire que Mourat nous attendait devant Girgé; nous entendîmes de

grands cris, nous vîmes s'élever des nuages de poussière; Desaix crut

avoir obtenu la bataille après laquelle nous courions depuis quatorze

jours: je fus envoyé pour faire avancer la colonne d'infanterie;

j'aperçus, en passant au galop, un revêtissement antique sur le bord du

Nil, et des rampes à gradins descendant dans deux bassins: étaient-ce

les ruines de Ptolémaïs?.... On tira un coup de canon pour faire

rejoindre la cavalerie qui avait couché à une lieue de nous; après une

demi-heure, nous nous trouvâmes en état de défense ou d'attaque: nous

marchâmes en bataille sur le rassemblement, qui se dissipa; les

Mamelouks eux-mêmes disparurent; et nous arrivâmes à Girgé sans avoir

joint les ennemis.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 13 / 30 段