Il est des heures malencontreuses où tous les mouvements que l'on fait

sont suivis d'un danger ou d'un accident. Comme je revenais de cette

tournée pour rentrer à Bénésouef, le général me charge d'aller porter

un ordre à la tête de la colonne: je me mets au galop; un soldat qui

marchait hors des rangs m'entend venir, se tourne à gauche comme je

passais à sa droite, et par ce mouvement me présente sa baïonnette que

je n'ai plus le temps d'éviter, et dont le coup me soulève de ma selle,

et le contrecoup jette le soldat par terre: voilà un savant de moins,

dit-il en tombant; car pour nos soldats en Égypte tout ce qui n'était

point militaire était savant: quelques piastres que j'avais dans la

petite poche de la doublure de mon habit m'avaient servi de bouclier;

j'en fus quitte pour un habit déchiré. Arrivé à la tête de la colonne,

j'y trouve l'aide de camp Rapp: nous étions bien montés, le pas de nos

chevaux avait devancé l'infanterie; c'était à la tombée du jour; plus

on approche du tropique et moins il y a de crépuscule, le soleil

plongeant perpendiculairement sous l'horizon, l'obscurité suit

immédiatement ses derniers rayons. Les Bédouins infestaient la campagne;

nous apercevons quelques points dans la plaine qui était immense; Rapp

me dit, nous sommes mal ici, regagnons la colonne, ou franchissons

l'espace, et arrivons à Bénésouef. Je savais que le parti le plus hardi

était celui que préférait mon compagnon: j'accepte le dernier; nous

piquons des deux, et bravons les Bédouins, dont c'était l'heure de la

chasse: la course était longue; nous doublons le mouvement; mon cheval

s'échauffe, et m'emporte; la nuit arrive, elle était noire lorsque je

me trouve sous les retranchements de Bénésouef. Je crois pouvoir tenir

la même route que le matin; mon cheval bronche, je le relève d'un coup

d'éperon; il saute un fossé qu'on avait fait dans la journée, et je me

trouve de l'autre côté, le nez contre une palissade, sans pouvoir

avancer ni reculer. Pendant ce temps la sentinelle avait crié, je

n'avais pas entendu; elle tire, j'appelle en français; elle me demande

ce que je fais là, me gronde, me renvoie; et voilà le maladroit ou le

savant avec un coup de baïonnette, un coup de fusil, querellé, et

ramené chez lui comme un écolier sorti sans permission de son

collège.

_Continuation du Voyage dans la Haute Égypte.--Anecdote.--Canal de

Juseph_.

Le 9 Décembre, le général Desaix revint du Caire, amenant douze cents

hommes de cavalerie, six pièces d'artillerie, six djermes armées et

bastinguées, et deux à trois cents hommes d'infanterie; ce qui faisait

sa division, forte de trois mille hommes d'infanterie, douze cents

chevaux, et huit pièces d'artillerie légère: il avait ainsi tout ce

qu'il fallait poursuivre, attaquer, et battre Mourat-bey, s'il voulait

se laisser approcher: nous étions pleins de courage et d'espoir.

J'étais peut-être le seul qui dans tout cela n'eût à acquérir ni gloire

ni grade; mais je ne pouvais me défendre de m'enorgueillir de mon

énergie; mon amour-propre était exalté de marcher avec une armée toute

brillante de victoires, d'avoir repris mon poste à l'avant-garde de

l'expédition, d'être sorti le premier de Toulon, et de marcher avec

l'espoir d'arriver le premier à Syène, enfin de voir mes projets se

réaliser, et de toucher au but de mon voyage: en effet ce n'était que

de là que commençait la partie importante de mon expédition

particulière; j'allais défricher, pour ainsi dire, un pays neuf;

j'allais voir le premier, et voir sans préjugé; j'allais fouler une

terre couverte de tout temps du voile du mystère, et fermée depuis deux

mille ans à tout Européen. Depuis Hérodote jusqu'à nous, tous les

voyageurs, sur les pas les uns des autres, ont remonté rapidement le

Nil, n'osant perdre de vue leurs barques, ne s'en éloignant quelques

heures que pour aller avec inquiétude à quelques cent toises visiter

rapidement les objets les plus voisins; ils s'en rapportaient à des

récits orientaux pour tout ce qui n'est pas sur les bords du fleuve.

Encouragé par l'accueil que me faisait le général en chef, secondé par

tous les officiers qui partageaient mon amour pour les arts, je ne

craignais plus que de manquer de temps, de crayons, de papier, et de

talent: j'étais accoutumé au bivouac, et le biscuit de munition ne

m'épouvantait pas; Je ne craignais de Mourat-bey que de le voir entrer

dans le désert, et nous promener de Bénésouef au Faïoum, et du Faïoum Ã

Bénésouef.

Enfin nous partîmes de cette ville le 16 décembre au soir: le spectacle

du départ était admirable; je regrettai d'être trop occupé pour en

pouvoir faire un dessin: notre colonne avait une lieue d'étendue: tout

respirait la joie et l'espérance. À la tombée du jour, nous fûmes

attristés par la vue d'une terre en friche, et d'un village abandonné;

le silence de la nuit, un sol inculte, des maisons désertes, combien de

tels objets apportent d'idées mélancoliques! c'est la tyrannie qui

commence cette affreuse dépopulation, qu'achèvent le désespoir et le

crime. Lorsque le maître d'un village a exigé tout ce que le pays peut

donner, que la misère des habitants est encore troublée par de

nouvelles demandes, réduits au désespoir, ils opposent la force à la

force; dès lors, en état de guerre, on leur court sus; et si, en se

défendant, ils ont le malheur de tuer quelques satellites de leurs

tyrans, il ne leur reste de ressource que la fuite pour sauver leur vie,

et le vol pour l'alimenter; hommes, femmes, enfants, errants, rayés de

la société, deviennent la terreur de leurs voisins, ne paraissent dans

leurs foyers que furtivement, et, comme des oiseaux de nuit, se servent

de leurs murailles comme repaires de leur brigandage, et n'y

reparaissent plus que momentanément pour épouvanter ceux, qui

pourraient vouloir leur succéder. C'est ainsi que ces villages, devenus

l'asile du crime, n'offrent plus aux regards que friches, ruines,

silence et désolation.

Nous arrivâmes à El-Beranqah à une heure de nuit; nous en partîmes dès

la pointe du jour; nous vînmes déjeuner à Bébé, village considérable,

qui n'a rien de particulier que de posséder le poignet de Saint George,

relique très recommandable pour tout pieux chevalier: ici la chaîne

arabique se rapproche si fort du Nil qu'elle ne laisse qu'un ruban vert

sur sa rive.

À Miniel-Guidi, nous fumes retardés par des accidents arrivés aux

trains de notre artillerie dans les passages des canaux; nous apprîmes

là que les Mamelouks étaient à Fechneh. Pendant que nous attendions

assis à l'ombre, on amena au général Desaix un criminel. On criait,

«C'est un voleur; il a volé des fusils aux volontaires, on l'a pris sur

le fait»; et nous vîmes paraître un enfant de douze ans, beau comme un

ange, blessé au bras d'un large coup de sabre; il regardait sa blessure

sans émotion: il se présenta d'un air naïf et confiant au général,

qu'il reconnut aussitôt pour son juge. Ô puissance de la grâce naïve!

pas un assistant n'avait conservé de colère. On lui demanda qui lui

avait dit de voler ces fusils: _Personne_; qui l'avait porté à ce vol:

_Il ne savait, le fort_; s'il avait des parents: _Une mère, seulement,

bien pauvre et aveugle_; le général lui dit que s'il avouait qui

l'avait envoyé, on ne lui ferait rien; que s'il s'obstinait à se taire,

il allait être puni comme il le méritait: _Je vous l'ai dit, personne

ne m'a envoyé, Dieu seul m'a inspiré_; puis mettant son bonnet aux

pieds du général: _Voilà ma tête, faites-la couper_. Religion fatale,

où des principes vicieux unis au dogme mettent l'homme entre l'héroïsme

et la scélératesse! Pauvre petit malheureux! dit le général; qu'on le

renvoie. Il vit que son arrêt était prononcé; il regarda le général,

celui qui devait l'emmener, et devinant ce qu'il n'avait pu comprendre,

il partit avec le sourire de la confiance; sourire qui arriva jusqu'au

fond de mon coeur: je fis le mieux que je pus un dessin de cette scène.

C'est par des anecdotes qu'on peut faire connaître la morale des

nations; c'est par des anecdotes, plutôt que par des discussions, que

l'on peut développer l'influence des religions et des lois sur les

peuples.

À cette scène touchante succéda un événement étrange, de la pluie! elle

nous donna pour un instant une sensation qui nous rappela l'Europe et

le premier parfum du printemps au 17 Décembre. Quelques moments après

on vint nous avertir que les Mamelouks nous attendaient à deux lieues

de là avec une armée de paysans: dès lors allégresse; bataille pour le

soir ou au plus tard pour le lendemain. À l'approche de Fechneh nous

découvrîmes un détachement de Mamelouks, qui nous laissa approcher à la

demi portée du canon, et disparut: on nous dit que le gros corps était

à Saste-Elsayéné, à une lieue plus loin; les canons se faisaient

attendre, leur marche était à chaque instant arrêtée par les canaux; et,

malgré la volonté du général de joindre l'ennemi, et de l'attaquer

avant même que l'ordre de bataille fût complet, nous ne pûmes arriver Ã

Saste qu'à la nuit; et il y avait deux heures que les Mamelouks en

étaient sortis. À Saste, nous sûmes qu'ils avaient appris notre marche

à la moitié de la journée, dans le moment où les habitants débattaient

leurs intérêts sur ce qu'ils exigeaient d'imposition extraordinaire; et

dès lors ils ne pensèrent plus qu'à charger leurs chameaux, nous

nommant _fléau de Dieu_, envoyé pour les punir de leurs fautes; et en

vérité ils auraient pu employer des expressions moins pieuses.

Ils allumèrent des feux qui furent bientôt éteints. Nous partîmes le 18

à la pointe du jour; ils nous avaient précédés de deux heures, et

avaient pris trois lieues d'avance sur nous; ils marchaient en

s'éloignant du Nil, entre le Bar Juseph et le désert, abandonnant le

pays le plus riche de l'univers. Dans cette troisième traversée, je ne

trouvai point ce canal droit comme il est tracé sur toutes les cartes:

un nivellement général pourrait seul faire connaître le système et le

régime des arrosements, et ce qui appartient à la nature ou aux travaux

des hommes dans cette partie intéressante de l'Égypte. Vers le soir,

nous traversâmes à gué le canal de Juseph, qui à cet endroit paraît

n'être que la partie la plus basse de la vallée, le réceptacle de

l'écoulement des eaux, et point du tout l'ouvrage de l'art, qui ne se

manifeste nulle part. Le secret sûr tout cela est réservé à une grande

opération faite en temps de paix, qui pourra déterminer ce qu'il y

aurait à faire pour recouvrer les avantages négligés ou perdus de ce

mystérieux canal. Ce travail important aurait été celui du général

Caffarelli, toujours si ardent pour tout ce qui pouvait contribuer au

bien de tous, si la mort n'eût enlevé dans sa personne un ami tendre au

général en chef, un bienfaiteur à l'Égypte entière.

Au simple examen de ces nivellements, je serais porté à croire que

cette partie de l'Égypte est devenue plus basse que les bords exhaussés

du Nil, et qu'après l'inondation générale le refoulement des eaux les

fait se rassembler dans cette partie. J'ai vu depuis, dans la Haute

Égypte, l'effet de la filtration qui s'en opère; ces eaux, n'ayant dans

cette région ni vallées ni canaux pour s'écouler après l'inondation,

cette grande masse pénètre l'épaisseur du sol végétable, rencontre une

couche de terre glaise, et revient au fleuve par des filons lorsque son

décroissement l'a mis au-dessous de la superficie de cette couche. Ne

serait-ce pas à cette même opération de la nature que l'on doit les

oasis?

Nous vîmes des outardes; elles étaient plus petites que celles d'Europe,

ainsi que toutes les espèces d'animaux communs aux deux continents.

Nous nous approchâmes du désert, _qui marchait à nous_; car, comme

l'ont dit les anciens Égyptiens, c'est le tyran Thyphon qui envahit

sans cesse l'Égypte. Les montagnes étaient encore à deux lieues, et

nous touchions aux dunes, qui sont l'ourlet entre les déserts et les

terres cultivées. Pendant que nous faisions halte on vint nous dire que

les Mamelouks en étaient aux mains avec nos avant-gardes: on fait des

nouvelles à Paris d'un quartier à l'autre, on en fait aussi dans une

division de l'avant-garde au grand corps; mais comme à l'armée il n'est

jamais permis de les rejeter quand elles sont possibles, celle-ci

pressa notre marche: nous ne trouvâmes point l'ennemi, et vînmes

coucher près du village de Benachie, dans un joli bois de palmiers.

Le 19, à la pointe du jour, nous nous mîmes en route avec le constant

espoir de joindre l'ennemi; nous apprîmes qu'il avait marché toute la

nuit: l'artillerie appesantissait notre marche, y mettait à chaque

instant de petits obstacles; les Mamelouks n'en n'avaient point, et ils

avaient encore pour eux le désert, au milieu duquel ils défiaient notre

ardeur: nous tentâmes de nous y enfoncer; bientôt nos chevaux de traits

furent sur les dents; nous arrivâmes par cette route à Benesech, où

heureusement pour moi on fut obligé de faire halte.

_Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du

Désert.--Pillage d'Elsack_.

Benesech fut bâti sur les ruines de l'antique Oxyrinchus, capitale du

trente-troisième nome ou province de l'Égypte; il ne reste de son

ancienne existence que quelques tronçons de colonnes en pierre, des

colonnes en marbre dans les mosquées, et enfin une colonne debout, avec

son chapiteau et une partie de son entablement, qui annoncent que ce

fragment faisait l'angle d'un portique composite. Le désir de dessiner,

surtout depuis que j'en trouvais rarement l'occasion, m'avait fait

prendre les devants: ce n'était pas sans quelque danger que j'étais

arrivé seul une demi-heure avant la division; mais rester après eût été

plus périlleux encore: je n'eus donc que le temps de parcourir à cheval

et de faire une vue de ce triste pays, et de dessiner la seule colonne

debout qui soit restée de son ancienne splendeur: de ce point on

aperçoit un monument sorti des mains de la nature et du temps, qui, au

lieu d'exciter l'admiration et la reconnaissance, porte dans l'âme un

sentiment mélancolique; Oxyrinchus, autrefois capitale, entourée d'une

plaine fertile, éloignée de deux lieues de la chaîne libyque, a disparu

sous le sable; l'ancien Benesech, au-delà d'Oxyrinchus, a disparu aussi

sous le sable; la nouvelle ville est obligée de fuir ce fléau en lui

abandonnant chaque jour quelques habitations, et finira par aller se

retrancher au-delà du canal Juseph, au bord duquel il vient encore la

menacer. Ce beau canal semble vous offrir ses rives fleuries pour

consoler vos yeux des horreurs du désert; du désert! nom terrible à qui

l'a vu une fois, horizon sans bornes, dont l'espace vous oppresse, dont

la surface ne vous présente si elle est unie qu'une tâche pénible Ã

parcourir, où la colline ne vous cache ou ne vous découvre que la

décrépitude et la décomposition, où le silence de la non-existence

règne seul sur l'immensité. C'est pour cela sans doute que les Turcs

vont y placer leurs tombeaux: des tombeaux dans le désert, c'est la

mort et le néant.

Fatigué de dessiner, je me livrais, me croyant seul, à toute la

mélancolie que m'inspirait ce tableau, lorsque j'aperçus Desaix dans la

même attitude que moi, pénétré des mêmes sensations:

«Mon ami», me dit-il, «ceci n'est-il point une erreur de la nature?

rien n'y reçoit la vie; tout semble être là pour attrister ou

épouvanter; il semble que la Providence, après avoir pourvu abondamment

les trois parties du monde, a manqué tout à coup d'un élément

lorsqu'elle voulut fabriquer celle-ci, et que, ne sachant plus comment

faire, elle l'abandonna sans l'achever.»--N'est-ce pas bien plutôt, lui

dis-je, la décrépitude de la partie du monde la plus anciennement

habitée? ne serait-ce pas l'abus qu'en auraient fait les hommes qui l'a

réduite en cet état? Dans ce désert il y a des vallées, des bois

pétrifiés; il y a donc eu des rivières, des forêts; ces dernières

auront été détruites; dès lors plus de rosée, plus de brouillards, plus

de pluie, plus de rivière, plus de vie, plus rien.»

Nous trouvâmes dans les mosquées de Benesech une quantité de colonnes

de différents marbres, qui sont sans doute les dépouilles de l'antique

Oxyrinchus, mais qui n'avaient point appartenu au temps des Égyptiens.

Nous nous remîmes en chemin en suivant le canal, qui dans cette partie

ressemble à la Marne: après une lieue, nous vîmes une explosion

considérable dont nous n'entendîmes pas le bruit; nous pensâmes que

c'était un signal; ce ne fut que le surlendemain que nous sûmes que

c'était une partie de la poudre des Mamelouks qui avait pris feu: un

quart d'heure après nous nous saisîmes d'un convoi de huit cents

moutons, que je crois bien qu'on fit semblant de croire leur appartenir;

enfin il consola notre troupe des fatigues de cette grande journée.

Nous arrivâmes à Elsack trop tard pour pouvoir sauver ce village du

pillage; en un quart d'heure il ne resta rien dans les maisons, rien

dans l'exactitude du mot; les habitants arabes s'étaient sauvés dans

les champs: on leur dit de revenir; ils nous répondirent froidement:

Qu'irions-nous chercher chez nous; ces champs déserts ne sont-ils pas

pour nous comme nos maisons? Nous n'avions rien à répondre à cette

phrase laconique.

_Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh_.

Le lendemain 20 n'offrit rien de très intéressant. Nous trouvâmes le

lac Bathen tortueux comme le lac Juseph: le nivellement du sol de

l'Égypte nous en donnera quelque jour la coupe, et nous éclaircira

l'histoire ténébreuse de ses irrigations tant anciennes que modernes;

avant cette opération tous les raisonnements seraient téméraires, et

les assertions illusoires. Nous vînmes coucher à Tata, grand village,

habité par les Coptes, et un chef arabe, qui avait rejoint Mourat-bey,

laissant à notre disposition une belle maison, et des matelas sur

lesquels nous passâmes une nuit délicieuse: nous pouvions si rarement

dormir avec quelque commodité!

Le lendemain, 21 Décembre, nous traversâmes des champs de pois et de

fèves déjà en grains, et d'orge en fleur.

À midi, nous arrivâmes à Mynyeh, grande et jolie ville, où il y avait

autrefois un temple à Anubis. Je n'y trouvai point de ruines, mais de

belles colonnes de granit dans la grande mosquée, colonnes bien

fuselées, avec un astragale très fin: faisaient-elles partie du temple

d'Anubis? je ne sais; mais elles étaient sûrement d'un temps postérieur

à celles des temples de la haute antiquité égyptienne que j'ai vus dans

la suite de mon voyage.

Les Mamelouks étaient partis de la ville de Mynyeh, et avaient manqué

d'être surpris par notre cavalerie qui y arriva quelques heures après;

ils avaient été obligés d'abandonner cinq bâtiments armés de dix pièces

de canon, et d'un mortier à bombe; ils en avaient enterré deux autres:

plusieurs déserteurs grecs qui les montaient vinrent nous joindre.

Mynyeh était la plus jolie petite ville que nous eussions encore vue;

d'assez belles rues, de bonnes maisons, fort bien situées, et le Nil

coulant dans un large et riant bassin. J'en fis un dessin.

De Mynyeh à Come-êl-Caser, où nous couchâmes, la campagne est plus

abondante et plus riche que toutes celles que nous avions parcourues,

et les villages si nombreux et si rapprochés, qu'au milieu de la plaine

j'en comptai vingt-quatre autour de moi; ils n'étaient point attristés

par des monticules de décombres, mais tellement plantés d'arbres

touffus, que l'on croyait voir les tableaux que les voyageurs nous ont

transmis des habitations des îles de la Mer Pacifique.

_Achmounin.--Portique d'Hermopolis_.

Le lendemain, à onze heures, nous nous trouvâmes entre Antinoë et

Hermopolis. Je n'étais pas très curieux de visiter Antinoë; j'avais vu

des monuments du siècle d'Adrien, et ce qu'il avait bâti en Égypte ne

pouvait rien avoir de piquant ni de nouveau pour moi, mais je brûlais

d'aller à Hermopolis, où je savais qu'il y avait un portique célèbre;

aussi quelle fut ma satisfaction lorsque Desaix me dit: Nous allons

prendre trois cents hommes de cavalerie, et nous courrons à Achmounin,

pendant que l'infanterie se rendra à Melaui.

En approchant de l'éminence sur laquelle est bâti le portique, je le

vis se dessiner sur l'horizon, et déployer des formes gigantesques:

nous traversâmes le canal d'Abou-Assi, et bientôt après, à travers des

montagnes de débris, nous atteignîmes à ce beau monument, reste de la

plus haute antiquité.

Je soupirais de bonheur: c'était, pour ainsi dire, le premier produit

de toutes les avances que j'avais faites; c'était le premier fruit de

mes travaux; en exceptant les pyramides, c'était le premier monument

qui fût pour moi un type de l'antique architecture égyptienne, les

premières pierres qui eussent conservé leur première destination, qui,

sans mélange et altération m'attendissent là depuis quatre mille ans

pour me donner une idée immense des arts et de leur perfection dans

cette contrée. Un paysan qu'on sortirait des chaumières de son hameau,

et que l'on mettrait tout d'abord devant un pareil édifice, croirait

qu'il y a un grand intervalle entre lui et les êtres qui l'ont

construit: sans avoir aucune idée de l'architecture, il dirait: Ceci

est la maison d'un Dieu; un homme n'oserait l'habiter. Sont-ce les

Égyptiens qui ont inventé et perfectionné un si grand et si bel art?

c'est pourquoi il est difficile de prononcer: mais ce dont je ne pus

douter dès le premier instant que j'aperçus cet édifice, c'est que les

Grecs n'avaient rien inventé et rien fait d'un plus grand caractère. La

première idée qui vint troubler ma jouissance, c'est que j'allais

quitter ce grand objet, c'est que mes moments étaient comptés, et que

le dessin que j'allais faire ne pourrait rendre la sensation que

j'éprouvais: il fallait du temps et un grand talent; je manquais de

l'un et de l'autre; mais si je n'osais mettre la main à l'oeuvre, je

n'osais m'éloigner sans emporter avec moi un dessin quelconque, et je

ne me mis à l'ouvrage qu'en désirant bien sincèrement qu'un autre plus

heureux que moi pût faire un jour ce que j'allais ébaucher.

Si quelquefois le dessin donne un grand aspect aux petites choses, il

rapetisse toujours les grandes; les chapiteaux, qui paraissent pesants,

les bases ramincies, qui sont bizarres dans le dessin, ont par leur

masse quelque chose d'imposant qui arrête la critique: ici on n'ose

adopter ni rejeter; mais ce qu'il faut admirer, c'est la beauté des

lignes principales, la perfection de l'appareil, l'emploi des ornements,

qui font richesse de près, sans nuire à la simplicité qui produit le

grand. Le nombre immense des hiéroglyphes qui couvrent toutes les

parties de cet édifice, non seulement n'ont point de relief, mais ne

coupent aucune ligne, disparaissent à vingt pas, et laissent Ã

l'architecture toute sa gravité. La gravure, plus que la description,

donnera une idée précise de ce qui est conservé de cet édifice;

l'explication de l'estampe et le plan achèveront de donner toutes les

dimensions que j'ai pu m'en procurer.

Parmi les monticules, à deux cents toises du portique, on voit à demi

enfouis d'énormes quartiers de pierres, et des substructions, qui

paraissent être celles d'un édifice auquel appartenaient des colonnes

de granit, enfouies, et qu'à peine on distingue à la superficie du sol:

plus loin, toujours sur les décombres de la grande Hermopolis, est

bâtie une mosquée, où il y a nombre de colonnes de marbre Cipolin, de

médiocre grandeur, et toutes retouchées par les Arabes; ensuite vient

le gros village d'Achmounin, peuplé d'environ cinq mille habitants,

pour lesquels nous fûmes une curiosité aussi étrange que leur temple

l'avait été pour nous.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 12 / 30 段