Informé qu'une partie des provisions et munitions des Mamelouks était

sur des bateaux à Rechuésé, Desaix avait, malgré l'inondation, marché

pour les enlever; et la vingt et unième légère, ayant traversé huit

canaux et le lac Bathen avec de l'eau jusque sous les bras, avait

atteint le convoi à Bénéseh, chassé les Mamelouks qui devaient le

défendre, et s'en était emparé. Mourat avait fui dans le Faïoum; Desaix

avait rejoint sa division à Abougirgé, avait marché sur

Tarout-êl-Cherif, où il avait pris position à l'entrée du canal Jusef,

pour assurer ses communications avec le Caire. Arrivé à Siouth, où les

Mamelouks n'avaient osé l'attendre, il avait essayé de les joindre Ã

Bénéadi, où ils s'étaient retirés avec leurs femmes et leurs équipages:

les ayant enfin tous rassemblés dans le Faïoum, il était reparti de

Siouth pour descendre à Tarout-êl-Cherif; il y avait embarqué son armée,

lui avait fait remonter le canal de Jusef, malgré les obstacles inouïs

qu'offraient les sinuosités de ce canal, malgré les attaques des

Mamelouks, et les oppositions des habitants, étonnés de se voir obligés

de servir au succès d'opérations qu'ils avaient regardées d'abord comme

impossibles. Desaix arriva cependant à la hauteur de Manzoura, sur le

bord du désert, où il joignit enfin Mourat: ne pouvant effectuer son

embarquement sous le feu de l'ennemi, il fit virer de bord pour revenir

à Minkia; les Mamelouks, encouragés par cette contremarche, harcèlent

les barques; des compagnies de grenadiers les chassent et les

dispersent: le débarquement s'effectue, les troupes se forment en

bataillons carrés; on reprend le chemin du désert, accompagné des

barques, jusque vis-à-vis de Manzoura. Mourat-bey était à deux lieues;

tandis que son arrière-garde nous harcèle, il gagne les hauteurs, où on

le voit se déployer avec toute la magnificence orientale. Avec des

lunettes on put distinguer sa personne toute resplendissante d'or et de

pierreries; il était entouré de tous les beys et kiachefs qu'il

commandait. On marche droit à lui; et cette brillante cavalerie,

toujours incertaine dans ses opérations, canonnée par deux de nos

pièces, les seules qui eussent pu suivre, s'arrête, se replie et se

laisse chasser jusqu'à Elbelamon. En la suivant, on s'était éloigné des

barques; nous manquions de vivres, il fallut rétrograder pour venir

chercher du biscuit: l'ennemi croit que nous fuyons; il nous attaque

avec des cris qui ressemblent à des hurlements: nos canons en éloignent

la masse; mais les plus déterminés viennent avec leurs sabres braver

notre mousqueterie, et enlever deux hommes jusque sous nos baïonnettes;

la nuit seule nous délivre de leur obstination. On regagne les barques,

on se charge de biscuit, et après avoir pris quelque repos on se remet

en marche. Pendant ce temps, Mourat-bey avait fait venir à son armée un

inconnu qui répandait la nouvelle que les Anglais avaient détruit ce

qu'il y avait de Français à Alexandrie, que les habitants du Caire

avaient massacré ceux qui occupaient cette ville, enfin qu'il ne

restait en Égypte que cette poignée de soldats, que l'on avait vu fuir

la veille, et que l'on allait anéantir: il y eut une fête ordonnée, et

dans cette fête un simulacre de combat, où les Arabes représentant les

Français, avaient ordre de se laisser vaincre; la fête se termina à la

manière des cannibales, c'est-à-dire qu'ils massacrèrent les deux

prisonniers qu'ils avaient faits deux jours auparavant.

Desaix avait appris que Mourat était à Sediman, qu'il s'ébranlait pour

le joindre et lui livrer bataille; il résolut de l'attaquer lui-même;

dès que nous eûmes quitté le pays couvert et cultivé, et que sur une

surface unie l'oeil put nous compter; des cris d'une joie féroce se

firent entendre; mais la journée était avancée, les ennemis remirent au

lendemain une victoire qu'ils croyaient assurée. La nuit se passa en

fêtes dans leur camp; leurs patrouilles venaient dans les ténèbres

insulter nos avant-postes en contrefaisant notre langage. Au premier

rayon du jour, on se forma en bataillon quarré avec deux pelotons aux

flancs; peu de temps après, on vit Mourat-bey à la tête de ses

redoutables Mamelouks et huit à dix mille Arabes, couvrant vis-à-vis de

nous un horizon d'une lieue d'étendue. Une vallée séparait les deux

armées; il fallait la franchir pour attaquer ceux qui nous attendaient;

à peine nous voient-ils engagés dans cette position désavantageuse

qu'ils nous enveloppent de toutes parts, et nous chargent avec une

bravoure qui tenait de la fureur: notre masse pressée rend leur nombre

inutile; notre mousqueterie les foudroie, et repousse leur première

attaque: ils s'arrêtent, se replient comme pour prendre du champ, et

tombent tous à la fois sur un de nos pelotons; il en est écrasé; tout

ce qui n'est pas tué, par un mouvement spontané se jette à terre: ce

mouvement démasque l'ennemi pour notre grand quarré; il en profite et

le foudroie: ce coup de feu l'arrête de nouveau, et le fait encore se

replier. Ce qui reste du peloton rentre dans les rangs; on rassemble

les blessés. Nous sommes de nouveau attaqués en masse, non plus avec

les cris de victoire, mais avec ceux de la rage; la valeur est égale

des deux côtés; ils avaient celle de l'espérance, nous avions celle

de l'indignation: nos canons de fusils sont entamés de leurs coups de

sabres; leurs chevaux sont précipités contre nos files, qui n'en sont

point ébranlées; ces animaux reculent à la vue de nos baïonnettes;

leurs maîtres les poussent tournés en arrière, dans l'espoir d'ouvrir

nos rangs à force de ruades: nos gens, qui savent que leur salut est

dans l'unité de leurs efforts se pressent sans désordre, attaquent sans

engager; le carnage est partout, et il n'y a point de mêlée: les

tentatives impuissantes des Mamelouks excitent en eux un délire de

fureur; ils lancent contre nous les armes qui n'ont pu autrement nous

atteindre, et, comme si ce combat dût être le dernier, nous les voyons

jeter fusils, tromblons, pistolets, haches, et masses d'armes; le sol

en est jonché. Ceux qui sont démontés se traînent sous les baïonnettes,

et viennent chercher avec leur sabre les jambes de nos soldats; le

mourant rassemble sa force, et lutte encore contre le mourant, et leur

sang, qui se mêle en abreuvant la poussière, n'a pas apaisé leur

animosité. Un des nôtres, renversé, avait joint un Mamelouk expirant,

et l'égorgeait; un officier lui dit: «Comment, en l'état où tu es,

peux-tu commettre une pareille horreur?» «Vous en parlez bien à votre

aise, vous, lui dit-il, mais moi, qui n'ai plus qu'un moment à vivre,

il faut bien que je jouisse un peu.

Les ennemis avaient suspendu leur attaque; ils nous avaient tué bien du

monde; mais en se repliant ils n'avaient pas fui, et notre position

n'était pas devenue plus avantageuse: à peine s'étaient-ils retirés,

que, nous laissant à découvert, ils firent jouer une batterie de huit

canons, qu'ils avaient masquée, et qui, à chaque décharge, emportait

six à huit des nôtres. Il y eut un moment de consternation et de

stupeur; le nombre des blessés augmentait à chaque instant. Ordonner la

retraite était rendre le courage à l'ennemi et s'exposer à toute sorte

de dangers; différer était accroître inutilement le mal et s'exposer Ã

périr tous: pour marcher il fallait abandonner les blessés, et les

abandonner, était les livrer à une mort assurée; circonstance affreuse

dans toutes les guerres, et surtout dans la guerre atroce que nous

faisions! Comment donner un ordre? Desaix, l'âme brisée, reste immobile

un instant; l'intérêt général commanda; la voix de la nécessité couvrit

les cris, des malheureux blessés, et l'on marcha. Nous n'avions Ã

choisir qu'entre la victoire ou une destruction totale; cette situation

extrême avait, tellement rapproché tous les intérêts, que l'armée

n'était plus qu'un individu, et que pour citer les braves il faudrait

nommer tous ceux qui la composaient: notre artillerie légère, commandée

par le bouillant Tournerie, fit des prodiges d'adresse et de célérité;

et tandis, qu'elle démonte en courant quelques canons des Mamelouks,

nos grenadiers arrivent; la batterie est abandonnée; cette cavalerie Ã

l'instant s'étonne, s'ébranle, se replie, s'éloigne, et disparaît comme

une vapeur; cette masse décuple de forces s'évanouit, et nous laisse

sans ennemis.

Jamais il n'y eut de bataille plus terrible, de victoire plus éclatante,

de résultat moins prévu; c'était un rêve dont il ne restait qu'un

souvenir de terreur: pour la représenter j'en fis deux dessins.

L'avantage réel que nous obtînmes à la bataille de Sediman fut de

détacher les Arabes des Mamelouks; mais nous devons encore compter

parmi nos succès la terreur qu'acheva de donner à ces derniers notre

manière de combattre; malgré la disproportion du nombre, la position

désavantageuse où nous nous étions trouvés, malgré les circonstances

qui avaient favorisé leurs armes, et qui avaient dû faire croire Ã

notre destruction totale, le résultat du combat n'avait été pour eux

que la perte d'une illusion. Il s'ensuit que Mourat-bey n'espéra plus

d'enfoncer les lignes de notre infanterie, ni de tenir contre ses

attaques ou de les repousser: aussi ne nous laissa-t-il plus de moyens

de le vaincre; nous fumes réduits à poursuivre un ennemi rapide et

léger, qui, dans son inquiète précaution, ne nous laissait ni repos ni

sécurité. Notre manière de guerroyer allait être la même que celle

d'Antoine chez les Parthes: les légions romaines renversant les

bataillons, sans compter de vaincus, ne trouvaient de résistance que

l'espace que l'ennemi laissait devant elles; mais, épuisées de pertes

journalières, fatiguées de victoires, elles tinrent à fortune de sortir

du territoire d'un peuple qui, toujours vaincu et jamais subjugué,

venait le lendemain d'une défaite harceler avec une audace toujours

renaissante ceux à qui la veille il avait abandonné un champ de

bataille toujours inutile au vainqueur.

La chaleur des jours, la fraîcheur des nuits dans cette saison, avaient

affligé l'armée d'un grand nombre d'ophtalmies; cette maladie est

inévitable lorsque de longues marches ou de grandes fatigues sont

suivies de bivouacs dans lesquels l'humidité de l'air répercute la

transpiration: ces contrastes produisent des fluxions qui attaquent ou

les yeux ou les entrailles.

Desaix, pressé de percevoir le miri et de lever des chevaux dans la

province dont il vient de s'emparer, laisse trois cents cinquante

hommes à Faïoum, et part pour réduire les villages que Mourat-bey avait

soulevés. Pendant qu'il parcourt la province, mille Mamelouks et un

nombre de fellahs ou paysans viennent attaquer dans la ville ceux qui y

étaient restés malades.

Le général Robin, et le chef de brigade Exuper, atteint aussi de

l'ophtalmie, ainsi que ceux qu'il commandait, font des prodiges de

valeur, et repoussent de rue en rue un peuple d'ennemis, après en avoir

fait un massacre épouvantable. Desaix rejoint ces braves, et toute

l'armée marche sur Bénésouef pour disputer à Mourat-bey le miri de

cette riche province.

Arrivé à Bénésouef, Desaix, pour se procurer les moyens de se remettre

en campagne, alla au Caire; il y rassembla et fit partir tout ce qu'il

croyait nécessaire pour assurer ses marches, et forcer Mourat Ã

combattre. Redoutant les délices de la capitale, je restai à Bénésouef;

quelque peu pittoresque qu'il fût, j'en fis le dessin.

_Vallée des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjectures

sur le Cours du Nil_.

Sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis de Bénésouef, la chaîne arabique

s'abaisse, s'éloigne, et forme la vallée de l'Araba ou des Chariots,

terminée par le Mont-Kolsun, fameux par les grottes des deux

patriarches des Cénobites, Saint Antoine et Saint Paul, les fondateurs

de la secte monastique, les créateurs de ce système contemplatif, si

inutile à l'humanité, et si longtemps respecté par les peuples trompés.

Sur le sol qui couvre les deux grottes qu'habitèrent ces deux saints

ermites, il existe encore deux monastères, de l'un desquels on aperçoit,

dit-on, le Mont Sinaï au-delà de la Mer Rouge. L'embouchure de cette

vallée du côté du Nil n'offre qu'une triste plaine, dont une bande

étroite sur le bord du fleuve est seule cultivée: au-delà de cette

bande, on aperçoit encore quelques restes de villages dévorés par le

sable; ils offrent le spectacle affligeant d'une dévastation

journalière, produite par l'empiètement continuel du désert sur le sol

inondé.

Rien n'est triste comme de marcher sur ces villages, de fouler aux

pieds leurs toits, de rencontrer les sommités de leurs minarets, de

penser que là étaient des champs cultivés, qu'ici croissaient des

arbres, qu'ici encore habitaient des hommes, et que tout a disparu;

autour des murs, dans leurs murs, partout le silence: ces villages

muets sont comme les morts dont les cadavres épouvantent.

Les anciens Égyptiens parlant de cet empiètement de sables le

désignaient par l'entrée mystérieuse de Typhon dans le lit de sa

belle-soeur Isis, inceste qui doit changer l'Égypte en un désert aussi

affreux que les déserts qui l'avoisinent; et ce grand événement

arrivera lorsque le Nil trouvera une pente plus rapide dans

quelques-unes des vallées qui le bordent que dans le lit où il coule

maintenant, et qu'il élève tous les jours. Cette idée qui paraît

d'abord extraordinaire, devient probable si l'on considère les lieux.

L'élévation du Nil, l'exhaussement de ses rives, lui ont fait un canal

artificiel, qui aurait déjà laissé le Faïoum sous les eaux, si le

calife Jusef n'eût pas élevé des digues sur les anciennes, et creusé un

canal d'embranchement au-dessous de Bénésouef, pour rendre au fleuve

une partie des eaux que le débordement verse chaque année dans ce vaste

bassin. Sans les chaussées faites pour arrêter l'inondation, les

grandes crues ne feraient bientôt qu'un grand lac de toute cette

province: c'est ce qui faillit arriver, il y a vingt-cinq ans, par une

inondation extraordinaire, dans laquelle le fleuve ayant surpassé les

digues d'Hilaon, il y eut à craindre que toute la province ne restât

sous les eaux, ou que le Nil ne reprît une route qu'il est presque

évident qu'il a déjà tenue dans des siècles bien reculés. C'est donc

pour remédier à cet inconvénient qu'on a fabriqué près d'Hilaon une

digue graduée, où, dès que l'inondation est arrivée à la hauteur qui

arrose cette province sans la submerger, il y a une décharge qui en

partage la masse, en fait entrer la quantité nécessaire pour arroser le

Faïoum, fait dériver le surplus, et la force à revenir au fleuve par

d'autres canaux plus profonds. Si donc l'on osait hasarder un système,

on dirait que, plus anciennement que les temps les plus antiques dont

nous avons connaissance, tout le Delta n'était qu'un grand golfe dans

lequel entraient les eaux de la Méditerranée; que le Nil passait Ã

l'ouverture de la vallée qui entre dans le Faïoum; que par le fleuve

sans eau il allait former le Maréotis, qui en était l'embouchure dans

la mer, ainsi que le lac Madier l'était de la bouche Canopite, et que

les lacs de Bérélos et de Menzaléh le sont encore des bouches

Sébénitique, Mendeisienne, Tanitique, et Pélusiaque; que le lac

Bahr-Belamé ou le lac sans eau sont les ruines de l'ancien cours de ce

fleuve, dans lequel on trouve en pétrification d'irrévocables

témoignages de débordement, de végétations, et de travaux humains, qui

attestent que ce sol a été exhaussé par le cours du fleuve, et par

cette perpétuelle fluctuation des sables qui marchent toujours de

l'ouest à l'est; que le Nil, à une certaine époque, trouvant plus de

pente au nord qu'au nord-ouest, où il coulait, s'est précipité dans le

golfe que nous venons de supposer; qu'il y a formé d'abord des marais,

et puis enfin le Delta. Il résulterait de là que les premiers travaux

des anciens Égyptiens, tels que le lac Moeris, aujourd'hui le lac

Bathen et la première digue, n'ont été faits d'abord que pour retenir

une partie des eaux du débordement, pour en arroser la province

d'Arsinoé, qui menaçait de devenir stérile, et que, dans un temps

postérieur, le lac Moeceris ou Bathen ne recevant plus assez d'eau et

ne pouvant plus arroser le Faïoum, on a été obligé de prendre le fleuve

de plus haut, et de creuser le canal Jusef, qui porte sans doute le nom

du calife qui aura fait cette grande opération; mais en même temps,

craignant que dans les grandes inondations le Faïoum ne fût inondé sans

retour, ce prince aura élevé tout d'un temps de nouvelles digues sur

les anciennes telles qu'elles existent maintenant, et fait creuser les

deux canaux de Bouche et de Zaoyé, pour faire rentrer dans le fleuve le

superflu des eaux.

Les observations sur les nivellements et sur les travaux des Égyptiens

aux diverses époques, des plans et des cartes exacts, seront peut-être

quelque jour le résultat d'une possession tranquille: ils établiront

des certitudes à la place des systèmes; ils feront connaître à quel

degré les Égyptiens se sont de tout temps occupés du régime des eaux et

combien même, dans les siècles d'ignorance, ils ont encore dans cette

partie conservé d'intelligence. Après cela, si le Nil continue Ã

appuyer sur sa droite, à grossir, comme il fait déjà, la branche de

Damiette aux dépens de celle de Rosette; s'il abandonne cette dernière

comme il a déjà fait de celle du fleuve sans eau, et ensuite de celle

de Canope; s'il laisse enfin le lac de Bérélos pour se jeter tout

entier dans celui de Menzaléh, ou former de nouvelles branches et de

nouveaux lacs à la partie orientale de Péluse; si la nature enfin,

toujours plus forte que tout ce qu'on peut lui opposer, a condamné le

Delta à devenir un sol aride, les habitants suivront le Nil dans sa

marche, et trouveront toujours sur ses rives l'abondance qu'entraînent

partout ses bienfaisantes eaux.

_Suite de la Description de la Haute Égypte.--Beautés de la Nature.

Conjectures sur le Lac Moeris.--Pyramide d'Hilahoun_.

D'abord après le départ de Desaix, nous allâmes faire des

reconnaissances, et une tournée pour la levée des contributions: nous

visitâmes les villages qui avoisinent l'embouchure du Faïoum, à une

demi lieue à l'ouest de Bénésouef; nous passâmes le canal; et, après

deux heures de marche, nous arrivâmes à Davalta, beau village,

c'est-à-dire beau paysage; car en Égypte, lorsque la nature est belle,

elle est admirable en dépit de tout ce que les hommes y ajoutent, et

n'en déplaise aux détracteurs de Savary qui se mettent en fureur contre

ses riantes descriptions. Il faut cependant convenir que sans industrie

la nature ici crée d'elle-même des bocages de palmiers, sous lesquels

se marient l'oranger, le sycomore, l'oponcia, le bananier, l'acacia, et

le grenadier; que ces arbres, formant des groupes du plus beau mélange

de feuillage et de verdure; que lorsque ces bosquets sont entourés Ã

perte de vue par les champs couverts de doura déjà mûr, de cannes Ã

sucre prêtes à être recueillies, de champs de blés, de lin, et de

trèfles, qui tapissent de velours vert les gerçures du sol à mesure que

l'inondation se retire; lorsque, dans les mois de notre hiver, on a

sous les yeux ce brillant tableau des richesses du printemps qui

annonce déjà l'abondance de l'été; il faut bien dire avec ce voyageur

que l'Égypte est le pays que la nature a le plus miraculeusement

organisé, et qu'il ne lui manque que des collines ombragées d'où

couleraient des ruisseaux, un gouvernement qui rendrait sa population

industrieuse, et l'éloignement des Bédouins, pour en faire le plus beau

et le meilleur de tous les pays.

En traversant la riche contrée que je viens de décrire, où l'oeil

découvre vingt villages à la fois, nous arrivâmes à Dindyra, où nous

nous arrêtâmes pour coucher. La pyramide d'Hilahoun, située à l'entrée

du Faïoum, semble de là une forteresse élevée pour la commander.

Serait-ce la pyramide de Mendes? Le canal de Bathen, qui y aboutit,

n'est-il pas le Moeris creusé de mains d'hommes, ainsi que le croient

Hérodote et Diodore? car le lac de Birket-êl-Kerun, qui est le Moeris

de Strabon et de Ptolémée ne peut jamais être regardé que comme

l'ouvrage de la nature. Quelque accoutumés que nous soyons aux travaux

gigantesques des Égyptiens, nous ne pourrions nous persuader qu'ils

eussent creusé un lac comme celui de Genève. Tout ce que les historiens

et les géographes anciens ont dit du lac de Moeris est équivoque et

obscur: on voit évidemment que ce qu'ils en ont écrit leur a été dicté

par ces collèges de prêtres, toujours jaloux de tout ce qui regardait

leur pays, et qui auront jeté d'autant plus facilement un voile

mystérieux sur cette province qu'elle était écartée de la route

ordinaire; et de là sont venus ce lac creusé de trois cents pieds de

profondeur, cette pyramide élevée au milieu, ce fameux labyrinthe, ce

palais des cent chambres, ce palais pour nourrir des crocodiles, enfin

tout ce qu'il y a de plus fabuleux dans l'histoire des hommes, et tout

ce qui nous reste d'incroyable dans celle de l'Égypte. Mais, à l'aspect

de ce qui existe, on trouve qu'effectivement il y a un canal, qui est

celui de Bathen, et qui était encore sous l'eau de l'inondation

lorsqu'à plusieurs reprises nous nous en sommes approchés; que la

pyramide d'Hilahoun peut être celle de Mendes, qui aurait été bâtie Ã

l'extrémité de ce canal, qui serait le Moeris; que le lac

Birket-êl-Kerun n'est qu'un dépôt d'eau qui a dû toujours exister, et

dont le bassin aura été donné par le mouvement du sol, entretenu et

renouvelé chaque année de l'excédent du débordement qui arrose le

Faïoum; les eaux en seront devenues saumâtres à l'époque où le Nil aura

cessé de couler par la vallée du fleuve sans eau. Les preuves de ce

système sont les formes locales, l'existence du lit d'un fleuve

prolongé jusqu'à la mer, ses dépositions et ses incrustations, la

profondeur du lac, son extension, sa masse appuyée au nord à une chaîne

escarpée, qui court de l'est à l'ouest, et dérive au nord-ouest pour

suivre en s'abaissant jusqu'à la vallée du fleuve sans eau; enfin les

lacs de natron, et, plus que tout cela, la chaîne au nord de la

pyramide qui ferme l'entrée de la vallée, coupée à pic, comme presque

toutes les montagnes dont le courant du Nil s'approche encore

aujourd'hui, ornant aux yeux l'aspect d'un fleuve à sec et de ses

destructions.

Les ruines que l'on trouve près de la ville de Faïoum sont sans doute

celles d'Arsinoé: je ne les ai pas vues, non plus que celles qui sont Ã

la pointe occidentale du lac, près du village de Kasr-Kerun; mais on

m'en a fait voir le plan, et il n'offre que quelques chambres, avec un

portique décoré de quelques hiéroglyphes.

La pyramide d'Hilahoun, la plus délabrée de toutes les pyramides que

j'aie vues, est aussi celle qui avait été bâtie avec le moins de

magnificence; sa construction est composée de masses de pierres

calcaires, qui servent de noyau à un monceau de briques non cuites:

cette frêle construction, ancienne peut-être que les pyramides de

Memphis, existe cependant encore, tant le climat de l'Égypte est

favorable aux monuments; ce qui serait dévoré par quelques uns de nos

hivers résiste victorieusement ici au poids destructeur d'une masse de

siècles.

_Aventure arrivée à l'Auteur_.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 11 / 30 段