conserve encore quelque prestige. J'étais chez le général en chef un
jour qu'on y introduisit des psylles: on leur fit plusieurs questions
relativement au mystère de leur secte, et la relation qu'elle a avec
les serpents auxquels ils paraissent commander; ils montraient plus
d'audace que d'intelligence dans leurs réponses: on vint Ã
l'expérience: Pouvez-vous connaître, leur dit, le général, s'il y a des
serpents dans ce palais? et, s'il y en a, pouvez-vous les obliger de
sortir de leur retraite? Ils répondirent par une affirmation sur les
deux questions: on les mit à l'épreuve; ils se répandirent dans les
appartements; un moment après ils déclarèrent qu'il y avait un serpent;
ils recommencèrent leur recherche pour découvrir où il était, prirent
quelques convulsions en passant devant une jarre placée à l'angle d'une
des chambres du palais, et indiquèrent que l'animal était là ;
effectivement on le trouva. Ce fut un vrai tour de Comus; nous nous
regardâmes, et convînmes qu'ils étaient fort adroits.
Toujours curieux d'observer les moyens que les hommes emploient pour
commander à l'opinion, j'avais regretté de ne m'être pas trouvé Ã
Rosette à la procession de la fête d'Ibrahim, où les convulsions des
psylles sont pour le peuple la partie la plus intéressante de cette
fonction religieuse: pour me dédommager je m'adressai au chef de la
secte, qui était concierge de l'okel ou auberge des Francs; je le
flattai: il me promit de me rendre spectateur de l'exaltation d'un
psylle auquel il aurait _soufflé l'esprit_, c'étaient ses expressions.
Il crut dans ma curiosité reconnaître un prosélyte, et me proposa de
m'initier: j'acceptai; mais ayant appris que dans la cérémonie de
réception le grand maître crachait dans la bouche du néophyte, cette
circonstance refroidit ma vocation, et je sentis qu'elle ne résisterait
pas à cette épreuve; je donnai de l'argent au concierge, et le grand
prêtre me promit de me faire voir un inspiré. Effectivement le moment
arriva; le chef de la secte me vint trouver avec tout le sérieux de sa
suprématie: il était vêtu d'une longue robe, dont la magnificence était
relevée par le dépenaillement des trois initiés qui l'accompagnaient,
et qui n'avaient que quelques haillons sur le corps.
Ils avaient apporté des serpents; ils les sortirent d'un grand sac de
cuir où ils les tenaient, et les firent se dresser et siffler en les
irritant. Je remarquai que la lumière était principalement ce qui
causait leur irritation, car dès qu'on les remettait dans le sac leur
colère cessait, et ils ne cherchaient plus à mordre; ils avaient cela
de particulier qu'au-dessous de leur tête, dans la longueur de six
pouces, la colère dilatait leur peau de la largeur de la main. Je vis
parfaitement que je ne craignais pas plus la morsure des serpents que
les psylles; car ayant bien remarqué comment en les attaquant d'une
main, ils les saisissaient avec l'autre tout auprès de la tête, j'en
fis, Ã leur grand scandale, tout autant qu'eux, et sans danger. On
passa de ce jeu au grand mystère: un des psylles prit un des serpents Ã
qui il avait d'avance rompu la mâchoire inférieure, et dont il ratissa
encore les gencives jusqu'Ã l'amputation totale du palais; cela fait,
il l'empoigna avec l'affectation de l'emportement, s'approcha du chef,
qui, avec celle de la gravité, lui accorda le souffle, c'est-à -dire
qu'après quelques paroles mystérieuses il lui souffla dans la bouche; Ã
l'instant l'autre, saisi d'une sainte convulsion, les bras et les
jambes crispés, les yeux hors de la tête, se mit à déchirer l'animal
avec les dents; et ses deux acolytes, touchés de ce qu'il paraissait
souffrir, le retenant avec peine, lui arrachèrent de la main le serpent,
qu'il ne voulait pas leur abandonner; dès qu'il en fut séparé il resta
comme stupide: le chef s'approcha de lui, marmotta quelques mots,
reprit l'esprit par aspiration, et il redevint dans son état naturel;
mais celui qui s'était saisi du serpent, tourmenté de l'ardeur de
consommer le mystère, vint aussi demander le souffle, et comme il était
plus vigoureux que le premier, ses cris et ses convulsions furent
encore plus forts et plus ridicules. Je me crus assez initié; et cette
grossière jonglerie finit.
Cette secte des psylles remonte dans ces contrées à la plus haute
antiquité: elle existait particulièrement dans la Cyrénaïque; le dieu
Knuphis, ou l'architecte de l'univers, selon Strabon et Eusèbe, était
adoré à Ãléphantine sous la figure d'un serpent. Depuis le serpent
d'Ãden jusqu'Ã celui d'Achmin, dont nous parle Savary, ce reptile jouit
d'une célébrité non interrompue: après avoir été la tentation de notre
première mère, on lui fit lâcher la pomme, se mordre la queue, et il
fut l'emblème de l'éternité; on le fit monter le long d'un bâton, et il
devint le dieu de la santé; les Ãgyptiens en attachèrent deux autour
d'un globe, pour représenter peut-être l'équilibre du système du monde;
les Indiens le mirent à la main de toutes leurs divinités: nous en
avons fait la justice, nous en avons fait la prudence: le serpent
d'airain chez les Hébreux; celui d'Ãlerme et le serpent Python chez les
Grecs; et tout récemment le dévirgineur Harridi chez les Musulmans,
etc.: et cependant tant d'illustrations n'ont rien changé au principe
de modestie de ce sage animal; il continue de chercher l'obscurité, il
fuit l'éclat, et il n'élève sa tête qu'à la moitié de sa grandeur.
Pourquoi donc cette célébrité? pourquoi ce culte unanimement accordé Ã
ce reptile? Il a suivi le précepte de l'Ãcriture: Humilie-toi, et tu
seras élevé; il a rampé, et il est parvenu.
_Ãnes_.
Les chameaux sont les charrettes du Caire; ils y apportent toutes les
provisions, et en remportent les ordures: les chevaux de selle y
tiennent lieu de voitures, et les ânes de fiacres; on en trouve dans
toutes les rues de tout bridés, et toujours prêts à partir. Cet animal,
sérieux en Europe, toujours plus triste à mesure qu'il s'approche du
nord, est en Ãgypte, dans le climat qui lui est propre; aussi
semble-t-il y jouir de la plénitude de son existence: sain, agile et
gai, c'est la plus douce et la plus sûre monture qu'on puisse avoir; il
va tout naturellement l'amble ou le galop, et, sans fatiguer son
cavalier, lui fait traverser rapidement les longs espaces qu'il faut
parcourir au Caire. Cette manière d'aller me paraissait si agréable que
je passais ma vie sur les ânes: peu de temps après mon arrivée, j'étais
connu de tous ceux qui les louent; ils étaient au fait de mes habitudes,
portaient mon portefeuille et ma chaise à dessiner, et me servaient
d'écuyers tout le jour: en leur payant courses doubles, ils montaient
d'autres ânes; et j'allais ainsi aussi vite qu'avec les meilleurs
chevaux, et beaucoup plus longtemps. C'est de cette manière que, dans
mes promenades, j'ai fait les dessins du canal qui amène l'eau du Nil
au Caire à l'époque de l'inondation.
Chargé par l'Institut d'un rapport sur des colonnes qui sont près du
vieux Caire, je fis:
1° Le dessin de l'aqueduc;
2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs;
3° Une vue du vieux Caire;
4° Une autre vue du vieux Caire;
5° Une vue de Boulac;
6° Une autre vue des tombeaux des califes;
7° Une attaque d'Arabes;
8° Une vue du jardin de l'Institut.
_Départ du Caire pour la Haute Ãgypte.--Pyramides de Ssakharah et de
Medoun.--Arbre Sacré.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de Sédiman_.
J'étais fort bien au Caire; mais ce n'était pas pour être bien au Caire
que j'étais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait
du Mont Sinaï; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes;
elle était composée de cinq cents hommes, et sept cents chameaux;
c'était une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui
devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses
qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon Ã
donner en échange: quelques-uns des leurs avaient essayé d'escorter des
Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maîtres du
Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traités, ils
arrivèrent en caravanes. Le général en chef désirait que quelqu'un
profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor:
je fus tenté de faire celle des Israélites; j'offris au général
d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit
qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait à mon
imagination de penser que de là à douze jours je connaîtrais et
j'aurais dessiné les sites de la partie merveilleuse de l'expédition de
Moïse depuis son départ de Memphis jusqu'à son arrivée dans le désert
de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours
le Mont Sinaï, traversé un des points de la terre dont les annales
remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de
trois législateurs qui ont gouverné l'opinion du monde, sortis tous
trois de la famille d'Abraham.
à la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que
pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait
risquer ma vie, celle des moines du Mont Sinaï, et celle de tous les
individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis
et les Ayaidis, avaient des vengeances à tirer des Français. Comme je
venais rendre compte de ma mission au général en chef, il donnait des
ordres pour envoyer un convoi à Desaix: je voulais partir pour l'orient;
je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après
j'étais déjà en chemin.
Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes à une lieue de
Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit.
Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui
paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'éloigné du fleuve,
je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est Ã
gradins élevés; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque
détruites: à une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraît
avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins
d'élévation; elle est très bien conservée: à une autre demi lieue de
cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de
Ssakharah; sa forme est irrégulière, c'est-à -dire que la ligne de son
arrête a la courbure d'une console renversée: tout près de celle-ci il
y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine,
et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est
produite par les matériaux, qui me parurent être de brique non cuite:
je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus
petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves
des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah était la
Nécropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposé à celui-ci, où sont
les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait
Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son
étendue.
L'après midi, vis-à -vis Missenda, nous vîmes encore une pyramide fort
grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Ãgypte, Ã la
grande distance d'où on la voit du Nil, on la prendrait pour un
monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et
plus déformée.
Les petites îles qui sont à cette hauteur étaient couvertes de canards,
de hérons, et de pélicans.
Vers le soir nous vîmes la pyramide de Medoun, entre les villages de
Rigga et Caffr-êl-Risk.
Nous arrivâmes dans la nuit à Saoyé: le général Belliard m'offrit
obligeamment de partager sa demeure: c'était bien partager un
infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les ôtait
pour mettre la table, et on ôtait la table lorsque nous avions quelque
toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car
nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je désire qu'il ait
conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé
sa douceur, son égalité, et l'amabilité inaltérable de son caractère.
La seconde nuit, notre cuisine éboula, ainsi que notre écurie; mais,
aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne désemparâmes pas; et,
d'ailleurs malgré cet accident, cette maison était encore la meilleure
et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Ãgypte toutes
les constructions sont faites de boue et de paille hachée cuite au
soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et
les ameublements sont de même matière; de sorte que, s'il était
possible qu'il y eût un changement momentané, dans l'ordre que la
nature a fixé imperturbablement en Ãgypte, s'il arrivait, par exemple,
que des vents extraordinaires arrêtassent et fissent dissoudre un des
groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'été contre les
montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient délayés et
liquéfiés en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur
emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière
aussi frêle dure la vie d'un homme; ce qui suffit à celui dont le fils
doit racheter de son souverain le sol qu'il a déjà payé.
Le lendemain de mon arrivée, une colonne de trois cents hommes allait
lever _le miri_ ou l'imposition territoriale, et une réquisition de
chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des
Mamelouks, qui pour le même objet faisaient chacun dans la province qui
lui était départie la même promenade militaire, en campant au-devant
des villes et villages se nourrissant à leurs dépens jusqu'Ã
l'acquittement de ce qu'ils avaient à recevoir. Cela rappelle ce que
Diodore de Sicile dit des Ãgyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer
ce qu'ils devaient, avant d'être battus pour y être contraints. Je pus
remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens
ingénieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le
désaisissement de leur argent.
Les mouvements de cette colonne devenaient un moyen avantageux de faire
des découvertes et d'observer les particularités de l'intérieur, du
pays: cette première course m'approcha de la pyramide de Medoun, que
j'avais vue de loin; je n'en étais plus qu'à une demi lieue, mais cet
espace était traversé par le canal Jusef et un autre petit canal, et
nous n'avions point de bateau; avec une excellente lunette et le plus
beau temps je pus en observer les détails, comme si je l'avais touchée:
bâtie sur une plate-forme secondaire de la chaîne libyque, sa forme est
de cinq gradins en retraite; la pierre calcaire dont elle est
construite étant plus ou moins friable, sa base et son premier gradin
sont plus dégradés que tous les autres, et, dans le milieu de
l'élévation du second, il y a plusieurs assises qui ont éprouvé la même
dégradation. En passant du village de Medoun à celui de Sapht je fus
dans le cas d'observer trois faces de cette pyramide; il paraît qu'on a
tenté une fouille au second gradin du côté du Nord: les décombres,
recouverts de sables, s'élèvent jusqu'à la hauteur de cette fouille, et
ne laissent voir que les angles du premier gradin; la ruine absolue
commence au troisième, dont il reste à peu près le tiers: la hauteur
totale de ce qui existe de cette pyramide me parut être à peu près de
deux cents pieds.
Tout le pays que nous avions parcouru était abondant, semé de blé, de
sainfoin, d'orge, de fèves, de lentilles, et de doura ou sorgo, qui est
une espèce de millet dont la culture est presque générale dans la Haute
Ãgypte. Pendant que le grain de cette plante est en lait, les paysans
le font griller comme le maïs: ils en mâchent la canne verte comme
celle du sucre; la feuille nourrit le bétail, la moelle sèche sert
d'amadou; la canne remplace le bois pour cuire et chauffer le four; du
grain on fait de la farine, et de cette farine on fait des gâteaux; et
rien de tout cela n'est bon.
Entre Medouni et Sapht, je trouvai les ruines d'une mosquée parmi
lesquelles étaient de grandes colonnes de marbre cipolin: seraient-ce
des débris de l'ancienne Nicopolis? au reste je ne trouvai aux environs
aucun arrachement de mur qui indiquât l'existence d'aucune antiquité.
De Sapht nous allâmes à un hameau, qui en est tout près, et qui est une
espèce de forteresse de boue: cette retraite féodale est formée d'une
enceinte traversée par quelques rues alignées; dans cette enceinte est
un petit château qui servait de demeure au kiachef, le tout crénelé,
avec un chemin couvert criblé de meurtrières: le kiachef avait émigré,
ses satellites étaient dispersés, et leurs maisons étaient pillées; les
habitants des villages voisins avaient saisi cette occasion de prendre
une revanche.
à notre seconde sortie nous allâmes à Meimound, village très riche, de
dix mille habitants; il est entouré, comme tous les autres, de monceaux
d'ordures et de décombres, qui, dans un pays de plaine, forment autant
de montagnes d'où l'on découvre tout le pays d'alentour: aussi les
crêtes de ces monticules sont-elles chaque soir couvertes d'une partie
des habitants, qui, accroupis, y respirent l'air, fument leur pipe, et
observent si la plaine est tranquille. L'inconvénient de ces tas
d'ordures, c'est d'offusquer les villages, de les rendre malsains en
les privant d'air, d'empâter les yeux des habitants d'une poussière
fangeuse, mêlée de brins de paille imperceptibles, et d'être une des
nombreuses causes des maux d'yeux dont l'Ãgypte est affligée.
De Meimound nous allâmes à El-Eaffer, joli village dans un excellent
pays: on y recueille de la gomme, connue sous le nom de gomme Arabique,
tirée de l'incision d'un mimosa, appelé épine Ãgyptienne, ou cassie,
portant des boutons d'or très odoriférants: on nous donna à El-Eaffer
de beaux chevaux et un bon déjeuner. Nous découvrîmes de là Aboussir,
Benniali, Dallaste, Bacher, Tabouch, Bouch, Zeitoun, et
Eschmend-êl-Arab. Nous trouvâmes à El-Eaffer une douzaine d'Arabes
campés hors du village; je dessinai la tente du chef, composée de neuf
piquets, soutenant un mauvais tissu de laine, sous lequel étaient tous
les meubles de son ménage, consistant en une natte, et un tapis de même
étoffe que la tente; deux sacs, l'un de blé pour le maître, et l'autre
d'orge pour la jument; une grande jarre pour serrer les habits; un
moulin à bras pour faire la farine; une cage à poulets, un vase à faire
pondre les poules; des pots, enfin des cafetières et des tasses. Les
femmes étaient hideuses, ainsi que les enfants. De El-Eaffer nous
vînmes à Benniali; on ne nous y donna rien: nous emmenâmes les cheikhs;
et le lendemain on nous amena des chevaux, et on nous compta l'argent
du miri. Je fis encore une vue de Zaoyé à sa partie sud, et laissai
sans regret cette première station pour aller joindre Desaix, que je
connaissais, que j'aimais, que je n'allais plus quitter, et dont le
sort des opérations allait être celui de mes voyages. Nous partîmes de
Zaoyé, et vînmes coucher à Chendaouych, en repassant par Meimound et
Benniali: les premiers arrivés à ce village en avaient trouvé les
habitants armés; il en était résulté un malentendu pour lequel il y
avait eu des coups de fusil tirés; plusieurs d'entre eux avaient été
tués: mais on s'était expliqué, et tout s'était arrangé. Un moment
après nous entendîmes de grands cris, qui nous parurent annoncer
quelque terrible catastrophe, ou en être la suite; la hache de nos
sapeurs avait attenté aux branches sèches d'un tronc pourri, qui avait
paru à nos soldats très propre à faire bouillir la soupe; et ce fut
bien un autre grief que le premier.
La croyance dans un Ãtre suprême, quelques principes de morale, enfin
tout ce qui est raisonnable suffit à l'homme sage; mais aux passions de
l'homme ignorant il faut des divinités intermédiaires, des divinités
grossières, analogues à sa grossière imagination, des divinités
vicieuses, pour ainsi dire, avec lesquelles il puisse traiter de ses
habitudes vicieuses. La religion de Mahomet, qui se réduit à des
préceptes, ne peut donc suffire à l'ignorance fantastique des Arabes;
aussi, malgré leur aveugle respect pour le Coran, et leur obéissance
absolue pour tout ce qui vient de leur prophète, malgré l'anathème
prononcé contre tout ce qui s'en écarte, ils n'ont pu se soustraire Ã
l'hérésie, et au charme de l'idolâtrie: ils ont donc aussi des saints,
auxquels ils n'assignent point de place à part dans leur paradis, où
tout est commun, mais auxquels ils élèvent des tombeaux, et dont ils
révèrent la cendre; et ce qu'il y a d'étrangement stupide, c'est que
ces saints ne deviennent l'objet de leur culte qu'après leur avoir
servi de risée pendant leur vie. Ils attribuent aux _pauvres d'esprit_,
quand ils sont morts, des pouvoirs et des influences: l'un est le père
de la lumière, et guérit le mal des yeux; un autre est le père de la
génération, et préside aux accouchements, etc., etc. La plupart de ces
saints, accroupis à l'angle, d'une muraille, ont passé leur vie Ã
répéter sans cesse le mot _allah_, et à recevoir sans reconnaissance ce
qui a suffi à leur subsistance; d'autres à se frapper la tête avec des
pierres; d'autres, couverts de chapelets, Ã chanter des hymnes;
d'autres enfin, tels que les fakirs, Ã rester immobiles, et absolument
nus, sans témoigner jamais la moindre sensation, et attendant une
aumône, qu'ils ne demandent point, et dont ils ne remercient jamais.
Outre cette idolâtrie, il en est encore d'autres qui ont du rapport
avec la magie: ce sont, par exemple, des pierres, des arbres, qui
recèlent un bon ou un mauvais génie, et qui deviennent sacrés, dont on
ne peut rien détacher sans profanation, auxquels on va faire des
confidences domestiques, et communiquer ses projets; le culte en est
mystérieux et secret, mais on les révère publiquement. Il y avait un
arbre de ce genre à Chendaouyéh, et c'était le danger qu'il avait couru
qui avait excité la rumeur: j'allai le voir, et je fus frappé de sa
décrépitude: il n'y avait plus qu'une de ses branches qui portât des
feuilles, toutes les autres, desséchées et rompues, étaient
scrupuleusement conservées à l'endroit où en se détachant du tronc
elles étaient tombées sur le sol: j'examinai cet arbre avec attention;
j'y trouvai dés cheveux attachés avec des clous, des dents, de petits
sacs de cuir, de petits étendards, et tout près des tombeaux, des
pierres isolées, un siège en forme de selle, sous lequel était une
grosse lampe. Les cheveux avaient été cloués par des femmes pour fixer
l'inconstance de leurs maris: les dents appartenaient à des adultes,
qui les consacrent pour implorer le retour des secondes; et de tous les
miracles c'est le plus ordinaire, car ils possèdent les plus belles et
les meilleures dents: les pierres sont votives, afin que la maison que
l'on va fabriquer soit toujours habitée par celui qui va la bâtir: le
siège est le lieu où se met celui qui adresse son voeu de nuit, après
avoir allumé la lampe qui est dessous; cérémonie à laquelle j'aurais
voulu assister pour en faire une vue avec l'effet mystérieux de la
nuit. J'ai dessiné cet arbre tel que je l'ai vu ainsi qu'une figure de
ces santons, et deux autres de ceux qui sont nus. J'ai aussi dessiné
quelques figures particulières de ces êtres, parmi lesquels il y en a
qui sont du plus grand caractère, qui tiennent plutôt à l'élévation de
l'histoire qu'aux formes triviales, et avilies qui accompagnent
d'ordinaire la misère et l'habitude de la mendicité.
à Chendaouyéh, nous bivouaquâmes dans un bois de palmiers, où pour la
première fois je trouvai du gazon en Ãgypte. à peine nous étions
enveloppés dans nos manteaux, une fusillade nous remit debout; nous
passâmes la nuit à faire la ronde des postes, et à chercher vainement
ce qui nous avait donné cette alerte: je fis un dessin de ce bivouac
pittoresque. Le lendemain, nous arrivâmes à Bénésouef.
Desaix avait été chargé de poursuivre Mourat-bey, et de faire la
conquête de la Haute Ãgypte, où ce dernier s'était réfugié après la
bataille des pyramides; le même jour, la division Desaix était allé
prendre position en avant du Caire; et lui n'était venu dans cette
ville que pour prendre les ordres du général en chef, et concerter ses
mouvements avec les siens: il en était parti le 25 Août avec une
flottille qui devait convoyer sa marche.