Il n'est plus question de serpents ailés en Égypte; mais cet animal y

conserve encore quelque prestige. J'étais chez le général en chef un

jour qu'on y introduisit des psylles: on leur fit plusieurs questions

relativement au mystère de leur secte, et la relation qu'elle a avec

les serpents auxquels ils paraissent commander; ils montraient plus

d'audace que d'intelligence dans leurs réponses: on vint Ã

l'expérience: Pouvez-vous connaître, leur dit, le général, s'il y a des

serpents dans ce palais? et, s'il y en a, pouvez-vous les obliger de

sortir de leur retraite? Ils répondirent par une affirmation sur les

deux questions: on les mit à l'épreuve; ils se répandirent dans les

appartements; un moment après ils déclarèrent qu'il y avait un serpent;

ils recommencèrent leur recherche pour découvrir où il était, prirent

quelques convulsions en passant devant une jarre placée à l'angle d'une

des chambres du palais, et indiquèrent que l'animal était là;

effectivement on le trouva. Ce fut un vrai tour de Comus; nous nous

regardâmes, et convînmes qu'ils étaient fort adroits.

Toujours curieux d'observer les moyens que les hommes emploient pour

commander à l'opinion, j'avais regretté de ne m'être pas trouvé Ã

Rosette à la procession de la fête d'Ibrahim, où les convulsions des

psylles sont pour le peuple la partie la plus intéressante de cette

fonction religieuse: pour me dédommager je m'adressai au chef de la

secte, qui était concierge de l'okel ou auberge des Francs; je le

flattai: il me promit de me rendre spectateur de l'exaltation d'un

psylle auquel il aurait _soufflé l'esprit_, c'étaient ses expressions.

Il crut dans ma curiosité reconnaître un prosélyte, et me proposa de

m'initier: j'acceptai; mais ayant appris que dans la cérémonie de

réception le grand maître crachait dans la bouche du néophyte, cette

circonstance refroidit ma vocation, et je sentis qu'elle ne résisterait

pas à cette épreuve; je donnai de l'argent au concierge, et le grand

prêtre me promit de me faire voir un inspiré. Effectivement le moment

arriva; le chef de la secte me vint trouver avec tout le sérieux de sa

suprématie: il était vêtu d'une longue robe, dont la magnificence était

relevée par le dépenaillement des trois initiés qui l'accompagnaient,

et qui n'avaient que quelques haillons sur le corps.

Ils avaient apporté des serpents; ils les sortirent d'un grand sac de

cuir où ils les tenaient, et les firent se dresser et siffler en les

irritant. Je remarquai que la lumière était principalement ce qui

causait leur irritation, car dès qu'on les remettait dans le sac leur

colère cessait, et ils ne cherchaient plus à mordre; ils avaient cela

de particulier qu'au-dessous de leur tête, dans la longueur de six

pouces, la colère dilatait leur peau de la largeur de la main. Je vis

parfaitement que je ne craignais pas plus la morsure des serpents que

les psylles; car ayant bien remarqué comment en les attaquant d'une

main, ils les saisissaient avec l'autre tout auprès de la tête, j'en

fis, à leur grand scandale, tout autant qu'eux, et sans danger. On

passa de ce jeu au grand mystère: un des psylles prit un des serpents Ã

qui il avait d'avance rompu la mâchoire inférieure, et dont il ratissa

encore les gencives jusqu'à l'amputation totale du palais; cela fait,

il l'empoigna avec l'affectation de l'emportement, s'approcha du chef,

qui, avec celle de la gravité, lui accorda le souffle, c'est-à-dire

qu'après quelques paroles mystérieuses il lui souffla dans la bouche; Ã

l'instant l'autre, saisi d'une sainte convulsion, les bras et les

jambes crispés, les yeux hors de la tête, se mit à déchirer l'animal

avec les dents; et ses deux acolytes, touchés de ce qu'il paraissait

souffrir, le retenant avec peine, lui arrachèrent de la main le serpent,

qu'il ne voulait pas leur abandonner; dès qu'il en fut séparé il resta

comme stupide: le chef s'approcha de lui, marmotta quelques mots,

reprit l'esprit par aspiration, et il redevint dans son état naturel;

mais celui qui s'était saisi du serpent, tourmenté de l'ardeur de

consommer le mystère, vint aussi demander le souffle, et comme il était

plus vigoureux que le premier, ses cris et ses convulsions furent

encore plus forts et plus ridicules. Je me crus assez initié; et cette

grossière jonglerie finit.

Cette secte des psylles remonte dans ces contrées à la plus haute

antiquité: elle existait particulièrement dans la Cyrénaïque; le dieu

Knuphis, ou l'architecte de l'univers, selon Strabon et Eusèbe, était

adoré à Éléphantine sous la figure d'un serpent. Depuis le serpent

d'Éden jusqu'à celui d'Achmin, dont nous parle Savary, ce reptile jouit

d'une célébrité non interrompue: après avoir été la tentation de notre

première mère, on lui fit lâcher la pomme, se mordre la queue, et il

fut l'emblème de l'éternité; on le fit monter le long d'un bâton, et il

devint le dieu de la santé; les Égyptiens en attachèrent deux autour

d'un globe, pour représenter peut-être l'équilibre du système du monde;

les Indiens le mirent à la main de toutes leurs divinités: nous en

avons fait la justice, nous en avons fait la prudence: le serpent

d'airain chez les Hébreux; celui d'Élerme et le serpent Python chez les

Grecs; et tout récemment le dévirgineur Harridi chez les Musulmans,

etc.: et cependant tant d'illustrations n'ont rien changé au principe

de modestie de ce sage animal; il continue de chercher l'obscurité, il

fuit l'éclat, et il n'élève sa tête qu'à la moitié de sa grandeur.

Pourquoi donc cette célébrité? pourquoi ce culte unanimement accordé Ã

ce reptile? Il a suivi le précepte de l'Écriture: Humilie-toi, et tu

seras élevé; il a rampé, et il est parvenu.

_Ânes_.

Les chameaux sont les charrettes du Caire; ils y apportent toutes les

provisions, et en remportent les ordures: les chevaux de selle y

tiennent lieu de voitures, et les ânes de fiacres; on en trouve dans

toutes les rues de tout bridés, et toujours prêts à partir. Cet animal,

sérieux en Europe, toujours plus triste à mesure qu'il s'approche du

nord, est en Égypte, dans le climat qui lui est propre; aussi

semble-t-il y jouir de la plénitude de son existence: sain, agile et

gai, c'est la plus douce et la plus sûre monture qu'on puisse avoir; il

va tout naturellement l'amble ou le galop, et, sans fatiguer son

cavalier, lui fait traverser rapidement les longs espaces qu'il faut

parcourir au Caire. Cette manière d'aller me paraissait si agréable que

je passais ma vie sur les ânes: peu de temps après mon arrivée, j'étais

connu de tous ceux qui les louent; ils étaient au fait de mes habitudes,

portaient mon portefeuille et ma chaise à dessiner, et me servaient

d'écuyers tout le jour: en leur payant courses doubles, ils montaient

d'autres ânes; et j'allais ainsi aussi vite qu'avec les meilleurs

chevaux, et beaucoup plus longtemps. C'est de cette manière que, dans

mes promenades, j'ai fait les dessins du canal qui amène l'eau du Nil

au Caire à l'époque de l'inondation.

Chargé par l'Institut d'un rapport sur des colonnes qui sont près du

vieux Caire, je fis:

1° Le dessin de l'aqueduc;

2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs;

3° Une vue du vieux Caire;

4° Une autre vue du vieux Caire;

5° Une vue de Boulac;

6° Une autre vue des tombeaux des califes;

7° Une attaque d'Arabes;

8° Une vue du jardin de l'Institut.

_Départ du Caire pour la Haute Égypte.--Pyramides de Ssakharah et de

Medoun.--Arbre Sacré.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de Sédiman_.

J'étais fort bien au Caire; mais ce n'était pas pour être bien au Caire

que j'étais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait

du Mont Sinaï; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes;

elle était composée de cinq cents hommes, et sept cents chameaux;

c'était une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui

devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses

qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon Ã

donner en échange: quelques-uns des leurs avaient essayé d'escorter des

Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maîtres du

Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traités, ils

arrivèrent en caravanes. Le général en chef désirait que quelqu'un

profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor:

je fus tenté de faire celle des Israélites; j'offris au général

d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit

qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait à mon

imagination de penser que de là à douze jours je connaîtrais et

j'aurais dessiné les sites de la partie merveilleuse de l'expédition de

Moïse depuis son départ de Memphis jusqu'à son arrivée dans le désert

de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours

le Mont Sinaï, traversé un des points de la terre dont les annales

remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de

trois législateurs qui ont gouverné l'opinion du monde, sortis tous

trois de la famille d'Abraham.

À la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que

pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait

risquer ma vie, celle des moines du Mont Sinaï, et celle de tous les

individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis

et les Ayaidis, avaient des vengeances à tirer des Français. Comme je

venais rendre compte de ma mission au général en chef, il donnait des

ordres pour envoyer un convoi à Desaix: je voulais partir pour l'orient;

je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après

j'étais déjà en chemin.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes à une lieue de

Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit.

Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui

paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'éloigné du fleuve,

je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est Ã

gradins élevés; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque

détruites: à une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraît

avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins

d'élévation; elle est très bien conservée: à une autre demi lieue de

cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de

Ssakharah; sa forme est irrégulière, c'est-à-dire que la ligne de son

arrête a la courbure d'une console renversée: tout près de celle-ci il

y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine,

et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est

produite par les matériaux, qui me parurent être de brique non cuite:

je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus

petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves

des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah était la

Nécropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposé à celui-ci, où sont

les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait

Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son

étendue.

L'après midi, vis-à-vis Missenda, nous vîmes encore une pyramide fort

grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Égypte, à la

grande distance d'où on la voit du Nil, on la prendrait pour un

monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et

plus déformée.

Les petites îles qui sont à cette hauteur étaient couvertes de canards,

de hérons, et de pélicans.

Vers le soir nous vîmes la pyramide de Medoun, entre les villages de

Rigga et Caffr-êl-Risk.

Nous arrivâmes dans la nuit à Saoyé: le général Belliard m'offrit

obligeamment de partager sa demeure: c'était bien partager un

infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les ôtait

pour mettre la table, et on ôtait la table lorsque nous avions quelque

toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car

nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je désire qu'il ait

conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé

sa douceur, son égalité, et l'amabilité inaltérable de son caractère.

La seconde nuit, notre cuisine éboula, ainsi que notre écurie; mais,

aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne désemparâmes pas; et,

d'ailleurs malgré cet accident, cette maison était encore la meilleure

et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Égypte toutes

les constructions sont faites de boue et de paille hachée cuite au

soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et

les ameublements sont de même matière; de sorte que, s'il était

possible qu'il y eût un changement momentané, dans l'ordre que la

nature a fixé imperturbablement en Égypte, s'il arrivait, par exemple,

que des vents extraordinaires arrêtassent et fissent dissoudre un des

groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'été contre les

montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient délayés et

liquéfiés en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur

emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière

aussi frêle dure la vie d'un homme; ce qui suffit à celui dont le fils

doit racheter de son souverain le sol qu'il a déjà payé.

Le lendemain de mon arrivée, une colonne de trois cents hommes allait

lever _le miri_ ou l'imposition territoriale, et une réquisition de

chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des

Mamelouks, qui pour le même objet faisaient chacun dans la province qui

lui était départie la même promenade militaire, en campant au-devant

des villes et villages se nourrissant à leurs dépens jusqu'Ã

l'acquittement de ce qu'ils avaient à recevoir. Cela rappelle ce que

Diodore de Sicile dit des Égyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer

ce qu'ils devaient, avant d'être battus pour y être contraints. Je pus

remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens

ingénieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le

désaisissement de leur argent.

Les mouvements de cette colonne devenaient un moyen avantageux de faire

des découvertes et d'observer les particularités de l'intérieur, du

pays: cette première course m'approcha de la pyramide de Medoun, que

j'avais vue de loin; je n'en étais plus qu'à une demi lieue, mais cet

espace était traversé par le canal Jusef et un autre petit canal, et

nous n'avions point de bateau; avec une excellente lunette et le plus

beau temps je pus en observer les détails, comme si je l'avais touchée:

bâtie sur une plate-forme secondaire de la chaîne libyque, sa forme est

de cinq gradins en retraite; la pierre calcaire dont elle est

construite étant plus ou moins friable, sa base et son premier gradin

sont plus dégradés que tous les autres, et, dans le milieu de

l'élévation du second, il y a plusieurs assises qui ont éprouvé la même

dégradation. En passant du village de Medoun à celui de Sapht je fus

dans le cas d'observer trois faces de cette pyramide; il paraît qu'on a

tenté une fouille au second gradin du côté du Nord: les décombres,

recouverts de sables, s'élèvent jusqu'à la hauteur de cette fouille, et

ne laissent voir que les angles du premier gradin; la ruine absolue

commence au troisième, dont il reste à peu près le tiers: la hauteur

totale de ce qui existe de cette pyramide me parut être à peu près de

deux cents pieds.

Tout le pays que nous avions parcouru était abondant, semé de blé, de

sainfoin, d'orge, de fèves, de lentilles, et de doura ou sorgo, qui est

une espèce de millet dont la culture est presque générale dans la Haute

Égypte. Pendant que le grain de cette plante est en lait, les paysans

le font griller comme le maïs: ils en mâchent la canne verte comme

celle du sucre; la feuille nourrit le bétail, la moelle sèche sert

d'amadou; la canne remplace le bois pour cuire et chauffer le four; du

grain on fait de la farine, et de cette farine on fait des gâteaux; et

rien de tout cela n'est bon.

Entre Medouni et Sapht, je trouvai les ruines d'une mosquée parmi

lesquelles étaient de grandes colonnes de marbre cipolin: seraient-ce

des débris de l'ancienne Nicopolis? au reste je ne trouvai aux environs

aucun arrachement de mur qui indiquât l'existence d'aucune antiquité.

De Sapht nous allâmes à un hameau, qui en est tout près, et qui est une

espèce de forteresse de boue: cette retraite féodale est formée d'une

enceinte traversée par quelques rues alignées; dans cette enceinte est

un petit château qui servait de demeure au kiachef, le tout crénelé,

avec un chemin couvert criblé de meurtrières: le kiachef avait émigré,

ses satellites étaient dispersés, et leurs maisons étaient pillées; les

habitants des villages voisins avaient saisi cette occasion de prendre

une revanche.

À notre seconde sortie nous allâmes à Meimound, village très riche, de

dix mille habitants; il est entouré, comme tous les autres, de monceaux

d'ordures et de décombres, qui, dans un pays de plaine, forment autant

de montagnes d'où l'on découvre tout le pays d'alentour: aussi les

crêtes de ces monticules sont-elles chaque soir couvertes d'une partie

des habitants, qui, accroupis, y respirent l'air, fument leur pipe, et

observent si la plaine est tranquille. L'inconvénient de ces tas

d'ordures, c'est d'offusquer les villages, de les rendre malsains en

les privant d'air, d'empâter les yeux des habitants d'une poussière

fangeuse, mêlée de brins de paille imperceptibles, et d'être une des

nombreuses causes des maux d'yeux dont l'Égypte est affligée.

De Meimound nous allâmes à El-Eaffer, joli village dans un excellent

pays: on y recueille de la gomme, connue sous le nom de gomme Arabique,

tirée de l'incision d'un mimosa, appelé épine Égyptienne, ou cassie,

portant des boutons d'or très odoriférants: on nous donna à El-Eaffer

de beaux chevaux et un bon déjeuner. Nous découvrîmes de là Aboussir,

Benniali, Dallaste, Bacher, Tabouch, Bouch, Zeitoun, et

Eschmend-êl-Arab. Nous trouvâmes à El-Eaffer une douzaine d'Arabes

campés hors du village; je dessinai la tente du chef, composée de neuf

piquets, soutenant un mauvais tissu de laine, sous lequel étaient tous

les meubles de son ménage, consistant en une natte, et un tapis de même

étoffe que la tente; deux sacs, l'un de blé pour le maître, et l'autre

d'orge pour la jument; une grande jarre pour serrer les habits; un

moulin à bras pour faire la farine; une cage à poulets, un vase à faire

pondre les poules; des pots, enfin des cafetières et des tasses. Les

femmes étaient hideuses, ainsi que les enfants. De El-Eaffer nous

vînmes à Benniali; on ne nous y donna rien: nous emmenâmes les cheikhs;

et le lendemain on nous amena des chevaux, et on nous compta l'argent

du miri. Je fis encore une vue de Zaoyé à sa partie sud, et laissai

sans regret cette première station pour aller joindre Desaix, que je

connaissais, que j'aimais, que je n'allais plus quitter, et dont le

sort des opérations allait être celui de mes voyages. Nous partîmes de

Zaoyé, et vînmes coucher à Chendaouych, en repassant par Meimound et

Benniali: les premiers arrivés à ce village en avaient trouvé les

habitants armés; il en était résulté un malentendu pour lequel il y

avait eu des coups de fusil tirés; plusieurs d'entre eux avaient été

tués: mais on s'était expliqué, et tout s'était arrangé. Un moment

après nous entendîmes de grands cris, qui nous parurent annoncer

quelque terrible catastrophe, ou en être la suite; la hache de nos

sapeurs avait attenté aux branches sèches d'un tronc pourri, qui avait

paru à nos soldats très propre à faire bouillir la soupe; et ce fut

bien un autre grief que le premier.

La croyance dans un Être suprême, quelques principes de morale, enfin

tout ce qui est raisonnable suffit à l'homme sage; mais aux passions de

l'homme ignorant il faut des divinités intermédiaires, des divinités

grossières, analogues à sa grossière imagination, des divinités

vicieuses, pour ainsi dire, avec lesquelles il puisse traiter de ses

habitudes vicieuses. La religion de Mahomet, qui se réduit à des

préceptes, ne peut donc suffire à l'ignorance fantastique des Arabes;

aussi, malgré leur aveugle respect pour le Coran, et leur obéissance

absolue pour tout ce qui vient de leur prophète, malgré l'anathème

prononcé contre tout ce qui s'en écarte, ils n'ont pu se soustraire Ã

l'hérésie, et au charme de l'idolâtrie: ils ont donc aussi des saints,

auxquels ils n'assignent point de place à part dans leur paradis, où

tout est commun, mais auxquels ils élèvent des tombeaux, et dont ils

révèrent la cendre; et ce qu'il y a d'étrangement stupide, c'est que

ces saints ne deviennent l'objet de leur culte qu'après leur avoir

servi de risée pendant leur vie. Ils attribuent aux _pauvres d'esprit_,

quand ils sont morts, des pouvoirs et des influences: l'un est le père

de la lumière, et guérit le mal des yeux; un autre est le père de la

génération, et préside aux accouchements, etc., etc. La plupart de ces

saints, accroupis à l'angle, d'une muraille, ont passé leur vie Ã

répéter sans cesse le mot _allah_, et à recevoir sans reconnaissance ce

qui a suffi à leur subsistance; d'autres à se frapper la tête avec des

pierres; d'autres, couverts de chapelets, à chanter des hymnes;

d'autres enfin, tels que les fakirs, à rester immobiles, et absolument

nus, sans témoigner jamais la moindre sensation, et attendant une

aumône, qu'ils ne demandent point, et dont ils ne remercient jamais.

Outre cette idolâtrie, il en est encore d'autres qui ont du rapport

avec la magie: ce sont, par exemple, des pierres, des arbres, qui

recèlent un bon ou un mauvais génie, et qui deviennent sacrés, dont on

ne peut rien détacher sans profanation, auxquels on va faire des

confidences domestiques, et communiquer ses projets; le culte en est

mystérieux et secret, mais on les révère publiquement. Il y avait un

arbre de ce genre à Chendaouyéh, et c'était le danger qu'il avait couru

qui avait excité la rumeur: j'allai le voir, et je fus frappé de sa

décrépitude: il n'y avait plus qu'une de ses branches qui portât des

feuilles, toutes les autres, desséchées et rompues, étaient

scrupuleusement conservées à l'endroit où en se détachant du tronc

elles étaient tombées sur le sol: j'examinai cet arbre avec attention;

j'y trouvai dés cheveux attachés avec des clous, des dents, de petits

sacs de cuir, de petits étendards, et tout près des tombeaux, des

pierres isolées, un siège en forme de selle, sous lequel était une

grosse lampe. Les cheveux avaient été cloués par des femmes pour fixer

l'inconstance de leurs maris: les dents appartenaient à des adultes,

qui les consacrent pour implorer le retour des secondes; et de tous les

miracles c'est le plus ordinaire, car ils possèdent les plus belles et

les meilleures dents: les pierres sont votives, afin que la maison que

l'on va fabriquer soit toujours habitée par celui qui va la bâtir: le

siège est le lieu où se met celui qui adresse son voeu de nuit, après

avoir allumé la lampe qui est dessous; cérémonie à laquelle j'aurais

voulu assister pour en faire une vue avec l'effet mystérieux de la

nuit. J'ai dessiné cet arbre tel que je l'ai vu ainsi qu'une figure de

ces santons, et deux autres de ceux qui sont nus. J'ai aussi dessiné

quelques figures particulières de ces êtres, parmi lesquels il y en a

qui sont du plus grand caractère, qui tiennent plutôt à l'élévation de

l'histoire qu'aux formes triviales, et avilies qui accompagnent

d'ordinaire la misère et l'habitude de la mendicité.

À Chendaouyéh, nous bivouaquâmes dans un bois de palmiers, où pour la

première fois je trouvai du gazon en Égypte. À peine nous étions

enveloppés dans nos manteaux, une fusillade nous remit debout; nous

passâmes la nuit à faire la ronde des postes, et à chercher vainement

ce qui nous avait donné cette alerte: je fis un dessin de ce bivouac

pittoresque. Le lendemain, nous arrivâmes à Bénésouef.

Desaix avait été chargé de poursuivre Mourat-bey, et de faire la

conquête de la Haute Égypte, où ce dernier s'était réfugié après la

bataille des pyramides; le même jour, la division Desaix était allé

prendre position en avant du Caire; et lui n'était venu dans cette

ville que pour prendre les ordres du général en chef, et concerter ses

mouvements avec les siens: il en était parti le 25 Août avec une

flottille qui devait convoyer sa marche.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 10 / 30 段